‹ L'anarchie grammaticale et littéraire [microforme]Chapitre 1 sur 3 · PRÊTRE DU SACRÉ -CŒUR · texte numérisé non relu

PRÊTRE DU SACRÉ -CŒUR

Extrait de la Nouvelle. France

QUÉBEU IMPRIMERIE S..A. DEMERS 30, rue de la Fabrique, 30

«Anarchie » est un mot un peu dur, échevelé, ct qui fait encore peur aux gens comme il faut. Le mot doux, désormais correct, qui a cours dans les milieux les plus délicats, c’est « libéralisme. » Tout le monde n’admet pas l’équivalence, la parfaite synonymie de ces deux termes : cette équivalence, en effet, n’existe pas au point de départ : elle n'apparaît qu’au point terminus. C’est une des illusions de notre époque, la plus difficile À guérir : tout est dit, et rien n’est changé. On est malvenu à ajouter aux vieilles critiques, tant le mot s’est acclimaté, en droit pour les uns, en fait pour les autres. A l’heure présente, il serait malséant de déclamer contre un mot qui revêt un certain caractère orthodoxe en face du despotisme Maconnique qui nous opprime, et nous menace chaque matin de nouvelles rigueurs, plus brutales encore.

L'œuf du libéralisme fut déposé dans Ja théologie avec la Réforme. Suivant une logique implacable, il pénétra dans la philosophie ave. les Encyclopédistes du XVIII: siècle ; de là dans la politique et dans les réalités sociales avec les révolutionnaires de ’89, Il est aujourd’hui en pleine diffusion dans les mœurs. Il n’avait plus qu’une étape À parcourir pour envahir la grammaire et la littérature. Il y est.

Le libéralisme est un écart en dehors de la règle ; la somme des axiomes ou principes généraux, qui supportent l’économie des choses humaines dans tous les genres, constituent cette règle. L'écart est plus ou moins considérable, et forme avec Ja règle

immobile un angle de différents degrés : il y a tel écart qui constitue l’anarchie pure. Dans cette étude, il n’est question que de l’anarchie grammaticale et littéraire. |

Ici une observation préliminaire est nécessaire pour rester dans le vrai, qui est entre deux extrêmes. Il faut distinguer les lungues mortes et les langues vivantes. Les premières sont des cadavres rigides, entourées de bandelettes comme les momies égyptiennes, et couchées sur les aromates, qi cunservent leur mémoire dans la postérité. Les chefs-d'œuvre qu’elles ont produits leur composent une immortalité de gloire qui n’est pas la vie : ce sont des couronnes funèbres qui ornent leur tombeau, Si elles sont parlées encore, c’est dans les gymnases pour former le goût des jeunes élèves, et au fond des instituts, où les érudits les citent en témoignage. Mais désormais aucun peuple vivant n’en fa’ usage, ni dans les actes olticiels, ni dans les relations sociales.

Les langues vivantes sont soumises aux lois ordinaires de la vie : une de ces lois c’est le mouvement, ou le renouvellement des parties dans l’unité de l’essen.e. C’est ainsi qu’un arbre perd en automne les feuilles dont le printemps l'avait couvert, en attendant qu’un autre printemps les lui rende. Horace, le grand législateur du langage, a formulé cette loi dans le vers suivant :

enr nenge

mtttmblne

Multa renascentur quæ jam cecidere, cadentque.

Par où l'on voit le cireulus vital, que l’on coastate dans l’histoire de toutes les langues...

L'histoire de la langue française a été écrite à plusieurs reprises ; ce travail se continue de nos jours avec un succès croissant, parce que ces études sont en faveur, et que les spécialistes, en se multipliant, ont fait dans nos origines des fouilles plus profondes, Ici encore l’esprit de système s’en est mêlé —où ne se glisse-t-il pas ?— On a forcé la thèse en appliquant le Darwinisme aux différents genres de littérature comme aux espèces vivantes, Ces exagératious n’empèchent pas que l’érudition de nos critiques n’ait fourni

une somme considérable de résultats précieux. On a divisé l'évolution de notre langue nationale par périodes : période initiale, ou de formation, avec l'analyse des éléments constitntifs, c'est-à-dire la contribution des divers idiomes correspondant aux races qui se “cut croisées sur notre sol ; période de dépouillement ou d'épuration, quand la langue secoue ses langes pour prendre des formes moins imparfaites : période où elle atteint son plein épanouissement et toute sa beauté ; période de décadence, quand le mauvais goût lui enlève quelques-unes de ses qualités maîtres. ses, et qu'elle subit la fatalité des choses humaines, qui ne naissent que pour mourir. L'art imite la nature, mais la nature répare ses pertes ; l’art ne se relève pas toujours de ses déchéances,

L'évoletion des langues correspond aux différents âges des peuples et aux modifications internes qui s’opèrent chez eux. Elle suit les phases de la civilisation, avec ses hauts et ses bas : c’est dans ce sens qu’on dit que la littérature est l'expression des peuples. Le mouvement vital est donc incompressible : chercher à l'arrêter serait une folie. Mais le mouvement est-il spontané, ou réfléchi et réglementé ; spontané, c’est-à-dire produit par la foule inconsciente, qui crée des mots comme lu prairie se couvre de f'aurs et d'herbe verte À la saison; réfléchi, c’est-à-dire dirigé par une autorité compétente et acceptée ? Les classiques, que dans l’espèce on pourrait appeler les conservateurs, se sont T accuser d’enfermer la langue dans des cadres inflexibles, -- € de clichage auquel les générations futures ne sauraient toucher sans crime, Il ne faut pas prêter sans preuve une erreur, et une erreur sotte, À une grande école ; ici les classiques ont été calomniés ; ils payent pour des exagérations dont ils ne sont pas responsables ; ils admettent la loi de l’évolut:>n dans les langues vivantes :

L'on écrit régulièrement depuis ‘ingt ans, dit La Bruyère ; l'on est esclave de la construction ; l’on a enrichi la langue de mots nouveaux, secoué le joug du la*inisme, et réduit le style à la phrase purement française.

1 — Les ouvrages te l'esp'it.

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D’autres passages du même auteur sont encore plus catégoriques. Les libéraux ou progressistes n'acceptent guère l'autorité en pareille matid.e, et demeurent les champion: résolus de la liborté grammaticale et littéraire, mais à des degrés divers.

Entre les deux écoles dont nous dessinons les tendances —car il s’agit ici de tendances, tant ceu systèmes poussés à bout sont inapplicables —il y a place pour une troisième opinion, celle qui reconnaît dans l’évolution des langues l’action combinée des deux fucteurs, la spontanéité et la réglementation, quoiqu'il ne soit vas aisé peut-être d'analyser le myatère de cette évol ution, mystère qui accompagne toutes les fonctions de la vie, où qu'elle se manifeste... Ceci est la vérité.

Ce sont les choses qui créent les mots dont les langnes se composent, car les choses connues par les sens ou par la pensée ont besoin d'être nommées, et en quelque sorte baptiséee, D'ailleurs, les mots sont le moyen de communication d'homme à homme, et constituent le lien infrangible de la sociabilité. La mimique, ou la languo des signes, est un instrument de relations très imparfait. Un simple rapprochement entre les dix parties du discours et les catégories d’Aristote, établit avec evidenre que les mots d’une langue bien faite ex priment toutes les modalités de l'être, l’être lui-même ou la substance, ses qualités premières et secondaires, la quantité, la relation, le temps, le licu, etc. Assez souvent c’est en vain qu’on chercherait un rapport essentiel entre les mots et les choses qu'ils expriment, quoiqu'il existe quelque is. Quant à l’accord des mots entre eux, qu’on appelle syntaxe, c’està-dire juxtaposition harmonique, il faut faire la large part à la logique, qui n’explique pas tout ; car les variétés qui se rencontrent dans les langues nous obligent de conclure à la loi des idiotismes, ce résultat de mille causes, parmi lesquelles le genre de chaque race oCc2ur : le premier rang. Il semble bien que la spontan ité estisi1. quelque chose.

Il faut encore rapporter à la spontanéité l'évolution des langues à mesure que les sociétés progressent. Les langues gardent leur

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identité avec les lois de la syntaxe ; elles s’enrichissent de mots nouveaux, qui forment leur vocabulaire : c'est encore le besoin qui provoque ces accroissements, Quand Christophe Colomb découvrit l'Amérique, il fallut donner un nom au nouveau continent. Quand la science fait d’autres découvertes, quand l'analyse plus approfondie d’une faculté, d'un organe, d’un tissu, d’un minéral, en a révélé la constitution intime, les propriétés et les fonctions, il est nécessaire de les décrire ; de là les nomenclatures, qui s'étendent à chaque instant, et qui, en s’accumular+, deviennent le trésor de la science,

Mais la spontanéité admet-elle une réglementation ? n'y +", pas incompatibilité entre les forces comparables à la force centrifuge et À }* force centripète? Les langues se sont-elles faites toutes seuics, ou par une action sociale inconsciente, ce qui est la même chose? Cette hypothèse est inadmissible, car partout où il ya ordre, harmonie, finulité, la réflexion s’est exercée. La réflexion se distingue de la spontanéité par le procédé et les résultats ; les caprices du hasard ne produisent rien de pareil. La vie, où qu’elle se manifeste, a sa loi, qui la contient, la dirige, et lui fait atteindre son but, en la sauvant de ses emportements aveugles et excentriques. L'autorité existe en théologie, en philosophie, en morale, en politique ; elle existe donc pour les langues. Où réside-t-elle ? La ‘juestion est « ‘eue.

Une autorité en matière de langage, c ‘ l'usage. Jliorace la consacré dans le vers suivant de l'Art Poctique :

cestasvss rosvocse. Si volet usus Quem penes «rv:‘rium est, . t ‘48 et norma ioquendi,

Cette autorité a toujours et partout dirigé les écrivains : elle n'est pas encore par terre, malgré les amoïindrissements que l’esprit novateur lui a fait subir, La résistance qu’elle oppose aux assauts qu'on lui livre s'explique aisément, si l’on considère que c’est la logique qui sert de base à la syntaxe ou à l’accord des mots, et la logique est éternelle : aucune insurrection ne peut

en triompher. Quant aux mots, qui sont comme les pierres d’une langue, ils sont souvent conventionnels ; mais ils doivent garder le sens que l’usage leur a donné, pour ne pas troubler les relations sociales, à peu près comme les pièces de monnaie frappées doivent conserver leur valeur, sous peine d’occasionner la banqueroute uaiverselle.

Cependant en matière de langage l’usage n’est pas d’airain ; il faut lui reconnaître une certaine élasticité, qui permette À l’évolution de s’accomplir, puisque tout vivant évolue. C’est la diffculté à résoudre. On peut abuser, on a en réalité abusé de la loi vitale de l’évolution. Mais en matière de langage l'usage doit être entendu comme la coutume en jurisprudence, en théologie et en droit canon. Il y a coutume et coutume comme il y a fagot et fagot. Pour être légitime la coutume doit être revêtue de certaines conditions ; ainsi en est-il pour l’usage en grammaire et en littérature. Qu’il ait d’abord pour lui l'antiquité. Il y a toujours une circulation de mots nouveaux, qui plaisent À la foule par leur nouveauté même, quand ce n’est pas par leur étrangeté ; ils ont la vogue ; on les repète à l’envie, par vanité pour paraître au Courant, et comme on dit, À la hauteur du siècle. Mais leur vogue est éphémère ; la mode les créa et la mode les emporte un beau matin, comme des feuilles sèches, et on ne les retrouve plus que dans les gazettes d’antan, ensevelics dans la poussière des bibliothèques. Ce n’est pas le cas d'appliquer le si volet usus.

L'usage doit ensuite être raisonnable, c’est-à-dire qu’il ne viole pas les lois générales de l'esthétique, car le temps ne consacre pas l’absurde, lextravagant, ou de pures curiosités, Le barbarisme, le solécisme, l'illogisme ne prescrivent pas. Comment s'opèreraient les réformes nécessaires ? Comment obtiendrait-on le progrès successif qui s’observe dans l’histoire de toutes les littératures ? A ce compte en France nous en serions encore À Joinville et à Amyot.

Parallèlement À l'autorité de l’usage vient celle des grands écrivains. Ils sont les pères des langues ; après en avoir for-

mulé les lois, qui existaient sans doute, mais qui bouillonnaient confuses ct incertaines dans le chaos des origines, ils ajoutent l'exemple aux préceptes en les réalisant dans leurs œuvres. En se succédant ils jalonnent l’histoire, et ils marquent les étapes des langues en marche vers la perfection. En France, pendant la périvde de formation, nous allons de Villon à Marot, à Ronsard, à Malherbe, pour la poésie; de Montaigne à Charron, à Rabelais pour la prose. Le XVII: siècle est l’apogée de notre littérature ; on sait les grands noms qui l'ont portée à cette hauteur. Voilà les maîtres. Les apprentis dans l’art d'écrire et ceux qui sont voués par leur génie à une médiocrité éternelle, n’ont pas le droit de toucher au langage, d’en changer les lois — ce qui n'appartient à personne — ni au vocabulaire, ni à son mécanisme dans ses parties variables : c’est un privilège réservé À un très petit nombre d’hommes. S'ils empiètent sur le rôle des maîtres, ils ne sont qu’impertinents ; si la foule les suit, c’est un signe certain de décadence. Le cas n’est pas chimérique.

Les milieux sociaux où ec rencontrent, avec les avantages de la naissance, la supériorité du rang, l'élégance des manières, la pureté de lélocution, la haute culture intellectuelle, exercent aussi cette maîtrise. A partir de Louis XIII, sous Louis XIV principalement, la cour décida, par ses faveurs ou par ses censures, des destinées des écrivains, et par contre-coup de notre littérature. C’est au Roi qu’on adressait les dédicaces; c’est devant le Roi qu’on jouait les comédies de Molière et les tragédies de Racine et de Corneille. C’est le Roi qui accordait les pensions aux écrivains pauvres : ces encouragements consacraient les œuvres littéraires, qui fixaient le goût en lui servant de règle.

Les salons étaient les succursales de la cour à cette époque, Quand on n’y tramait pas des Ligues et des Frondes, on jugeait les livres qui se montraient aux devantures des éditeurs. Tel livre était porté aux nues, tel autre mis à l'index : On consacrait un mot, on susperdait un épigramme À la queue d’une phrase mal venue. Les prédicateurs étaient mis sur la sellette conime les

poètes et les prosateurs, On poussait quelquefois le purisme très loin, jusqu’au ridicule, comme chez les précieuses de l’hôtel Rambouillet. Les femmes Prenaient parti dans ces cubales ; on trouve la trace de ces mœurs dans Les Lettres de M"° de Sévigné, dans Les Mémoires de Saint-Simon et autres répertoires. Ce qu’il faut retenir de ce court exposé, c’est que les salons étaient alors une autorité en grammaire ct en littérature, et qu’ils servirent de frein aux fantaisies des écrivains toujours jaloux des suffrages de l'opinion. :

Richelieu avait fuit plus et mieux : i! fonda l’Académie française, qui dans sa pensée serait une véritable magistrature, chargée de défendre les lois du langage comme le Parlement était le gardien des lois du royaume. On voit apparaître dans cette institution le génie dominateur du terrible cardinal : il avait réduit les seigneurs dont il fit des courtisans ; il avait écrasé les protestants, en démantelant leurs places fortes, et en rasant leurs temples ; en 1625 il voulut prévenir l’indiscipline des écrivains en les soumettant à la juridiction de l’Académie : après leur avoir enlevé le droit d'attaquer l'Eglise et de critiquer sa politique, il voulut, autant qu'il était en lui, les priver des moyens de pécher contre la grammaire. L'Académie prit son rôle au sérieux ; elle se recruta parmi les hommes les plus distingués, désignés À son choix par leurs œuvres et par leur renommée ; ainsi elle devint une autorité, dont les jugements furent ordinairement sanctionnés par l’opinion publique. Elle commenc: son dictionnaire, véritable code de notre langue, toujours revu et corrigé, jamais fini, qui avait le dernier mot dans les controverses de syntaxe et de style. Elle a tenu le sceptre pendant des siècles. Aujourd’hui ce sccptre tremble dans ses mains.

Le dictionnaire de l’Académie en a enfanté bien d’autres. Les dictionnaires réunis sont devenus comme une enceinte fortifiée, qui protégeait la langue française arrivée À sa perfection ; mère féconde d'œuvres immortelles, lues dans le monde entier, restée le modèle de toutes les littératures, elle n’avait qu’à jouir de

sa gloire, en s’enrichissant de nouveaux chefs-d'œnvre. Derrière les dictionnaires les grammairiens, race attentive et scrupulense, qui représentent pour la syntaxe les commentateurs pour la jurieprudence, se tenaient debout, sentinelles et servants de la citadelle. Les dictionnaires et les grammairiens, y compris les grammatistes, devinrent ensemble une autorité digne de la considération dont ils jouissaient, malgré la subtilité de leurs thèses, l’acuité de leurs controverses, et les points et virgules transformés en lances et épées, qui se croïisaient sur nos têtes. La langue française semblait à l'abri de toute entreprise capable d’en compromettre la beauté, ct d’en préparer la décadence. Mais elle a eu le sort de l’église et de la monarchie : elle n’a pas échappé aux coups de la Révolution. Ici-bas tout s’enchaîne : rien ne grandit seul, rien ne tombe seul.

La langue française a eu son ?89 et son °93. Châteaubriand a fait son 89 ; et pour ce motif il est regardé comme le père de notre littérature moderne. En politique, ’89 a réformé quelques abus de l’ancien régime ; il ne sut pas s’arrêter au point ; et À la place des réformes il laissa des ruines. La langue française avait besoin d’être retrempée ; elle avait perdu quelques-unes de ces qualités maîtresses qui la distinguaient au XVIT° sièele ; elle était devenue fruste comme une monnaie depuis longtemps en circulation, claire et correcte encore, r ais nanquant de relief et de couleur. Châteaubriand lui donna une physionomie nouvelle, sans toucher à son génie, sans violer les lois de sa vieille esthétique fondée sur les principes éternels du vrai et du beau. En réalité il resta classique. La langue du siècle de Louis XLV fut toujours son idéal, et les maîtres qui l’avaient créée continuèrent d’être ses modèles ; le jugement qu’il en porte le démontre suffisamment.

Les écrivains du mème siècle, quelqu différents qu'ils soient par le génie, ont cependant quelque chose de commun entre eux. On reconnait ceux du bel âge de la France à la fermeté de leur style, au peu de recherche de leurs expressions, à la simplicité de leurs tours, et pourtant à une certaine con.

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struction de phrase grecque et latine qui, sans nuire au génie de la langue française, annonce les modèles dont ces hom nes s'étaient servis.

Dans une phrase du même chapitre il ajoute :

Nous avons entendu critiquer la prose du siècle de Louis XIV co:nme manquant d'harmonie, d'élégance et de justesse dans l'expression. Nous avons entendu dire: .Si Bossuet et Pascal revenaient ils n’écriraient plus comme cela.» C'est nous, prétenil-on, qui sommes les écrivains en prose Par excellence, et qui sommes bien plus habil:s dans l'art d'arranger des mots.—Ne serait-ce point que nous exprimons des pensées communes en style recherché, tandis que les écrivains du siècle de Louis XIV disaient tout siuplement de grandes choses ? !

Après une pareille profession de foi on sait À quelle école appartenait Châteaubriand. En politique, il fut le champion du libéralisme, qui fut le mal de son temps comme il est encore le nôtre ; mais il resta fidèle à la monarchie, qu’il voulut moterniser, non pas renverser. Il pleura sur la révointion de 1830 qu’il avait préparée sans le vouloir, et il accompagna dans l’exil les princes qu’il avait chagrinés pendant quinze ans. En littérature il sacrifia moins aux idées nouvelles ; ici il ne rendit que des services : la langue du Génie du christianisme fut une restauration, non une révolution.

Ses œuvres disent plus clairement encore combien il resta conservateur du bon goût, Il a traité tous les genres : poète en prose, auteur des Martyrs et des Natchès, qui se rapprochent de l'épopée, critique d’art, publiciste dans les journaux, historien, philosophe, orateur à la tribune, rédacteur des Mémoires d'outretombe, il changea de ton selon les sujets qu’il traita ; il parla toujours la même langue très française par le naturel, la clarté, la justesse ; si ses écrits n'étaient pas datés, on les rapporterait À la période qui le précéda. Il s’en distingua seulement par deux caractères qui lui sont personnels, la couleur et le sentiment =:

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1— Le génie du Christianisme, Tome 7, 8° Partie. Livre 11. 386.

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avait emprunté la couleur à Bernardin de Saint-Pierre, et le sentiment quelque peu maladif À Jean-J acques Rousseau :

Telle est l’inconséquence humaine que je traversai encore les flots, que je me livrei encore à l'espérance, que j'allais encore recueillir des images, chercher des couleurs pour orner qui devaient m'attirer peut-être des chagrins et les persécutions.

Il alla, en effet, chercher des couleurs sur les ruines de la Grèce, parmi les rhododendrons de l’Eurotas, sur les bords de l’Illissus et du Perimesse, et sur les cimes de l'Hymette, ces pays auxquels les classiques n’avaient emprunté que la mythologie et l'esthétique. Auparavant il avait visité les savanes de l’ A mérique, les grands fleuves, et les Paysages des Natchès, dont Lafayette n’avait rapporté que la Liberté. 11 alla ruéditer sous les murs de Jérusalem, et parcourut la Palestine où il cueillit les roses de Jéricho, les raisins du Carmel et les fruits de cendres de la Mer-Morte; sur sa palette la couleur ne dégénéra pas en peivturlurage dont les barbouilleurs littéraires devaient nous fournir taut d'échantillons. Peut-être que chez lui le sentiment tourna à la sentimentalité, un effet de tête qui fut la manie des écrivains de son temps, et l’a fait classer parmi les saules pleureurs des bords de la Seine. C'était l’exagération d’une qualité qui ajout: un charme À notre langue, une note que d’aucuns prétendaient avoir manqué à la littérature du XVII: siècle. Nous n’avons pas à vérifier ici cette assertion un peu risquée. A sa suite viennent des écrivains tels que Lamennais, Lacordaire, Montalembert, de Falloux, Lamartine, Musset, de Vigny, Delavigne, Villemain, Guizot, Thiers, tous des universitaires de marque, qui ont enrichi notre littérature, et surent être originaux en respectant la tradition. On les désigne sous le nom de néo-classiques : ce ne sont pas encore les romantiques,

Châteaubriand fit le 89 de la langue française ; Victor H ugo a fait son ’98 : voici le grand révolutionnaire. I] ne débuta pas par là; dans le même homane on en découvre deux ou trois qui se

suivent et ne se ressemblent pas. Il a accompli la loi du Darwinisme, mais À rebours. Tandis que pour le naturaliste anglais la vie s'élève graduellement, et va du protoplasme à l’homine, chez Victor Hugo la vie littéraire commence par le énie, et à travers une série de métamorphoses va aboutir À une espèce de démon, révolté contre le ciel et la terre, qui blasphème la tradition, la religion, la morale, l’art, le goût, et dans sa chute garde encore des restes de son ancienne puissance, en déployant des ailes d’archange dans les espaces sombres et désolés où sa colère et son orgueil éclatent en orages. Poète dès sa première jeunesse, il composa à seize ans une ode qui fut remarquée, commençant comme d’autres finissent. Avec les Odes et Ballades il mena la gloire à grandes guides, sans défaillance, suivant plutôt un crescendo qui lui fait atteindre la plénitude de ses facultés avant l’âge mûr. Cette période, la plus belle de sa longue vie, va de 1818 à 1828 : c’est le premier Victor Hugo, le meilleur, sinon le plus étonnant. Ici il est classique comme Châteaubriand.

Il faut lire avec attention les préfaces des diverses éditions des Odes ct Bullades ; on y trouve sa doctrine littéraire, la plus orthodoxe qui fût jamais. En 182 l, à propos de la querelle des classiques et des romantiques, il craint d’être taxé d’hérésie, et il se défend du reproche de novateur qu’on lui adressait déjà. En admettant les variétés que différentes causes peuvent créer en poésie, parmi lesquelles :! range les révolutions sociales, il ne reconnaît qu’une division : « En littérature, comme en toute chose, il n’y a que le bon et le mauvais, le beau et le difforme, le vrai et le faux.» Il flétrit les écrits sophistiques et déréglés de Voltaire, de Diderot, d’Helvetius, ete., « qui ont été d'avance l'expression des innovations sociales écloses dans la décrépitude du de: nier s ècle. » Il déclare que la littérature présente, telle que l'ont créée les Châteaubriands, les Staëls, les Lamennais n’appartient pas à la Révolution. C’est la sienne. I] décrit magnifiquement le rôle de la poésie au lendemain des catastrophes où retentit «la parole mystérieuse, , qui est celle de Dieu.

el

Quelques âmes choisies recueillent cette parole et s'en fortifient, Quand elle a cessé de tonner dans les événements, elles la font éclater dans leurs inspirations ; et c'est ainsi que les événements célestes se continuent par des chants. Telle est la mission du sénie: ses élus sont des sentinelles laissées par le Seigneur sur les tours de Jéru salem, et quine se taisent ni jour ni nuit.

En ce temps-là Olimp'o traduisait pieusement le prophète Isaïe, Un peu plus loin, il développa cette même pensée avec des accents d’une éloquence encore plus pénétrante.

C'est surtout à réparer le mal fait par les sophistes que doit s'attacher aujourd’hui le poète. Il doit marcher devant les peuples comme une lumière et leur montrer le chemin. 11 doit les ramener à tous les grands principes d'ordre, de morale, d'honneur ; et pour que sa puissance lui soit douce, il faut que toutes les fibres du cœur humain vibrent sous ses doigts, comme

les cordes d’une lyre, Il ne sera jamais l'écho d’une parole si ce n’est de celle de Dieu.

Après avoir relevé chez les classiques, chez Boileau, en particulier, certains défauts secondaires, il écrit en note :

Quant aux critiques malveillants qui voudraient voir dans ces citations un manque de respect à un grand no:u, ils sauront qué nul ne loin que l’auteur de ce livre l'estime pour cet excellent esprit. tage avec notre Racine le mérite unique d’avoir fixé la langue qui suffirait pour prouver que lui aussi avait un génie créateur,

pousse plus Boiieau parfrancaise, ce

À cette même époque, Victor Hugo donnait en une forme

abrégée les linéaments de son esthétique d’une remarquable pureté :

S'il est utile et parfois nécessaire de rajeunir quelques tournures usées, de renouveler quelques vieilles expressions, et peut-être d'essayer encore d'embellir notre versification par la plénitude du mètre et la pureté de la rime, on ne saurait répéter que là doit s'arrêter l'esprit de perfectionnement. Toute innovation contraire à la nature de notre prosodie et au génie de

notre langue doit être signalée comme un attentat aux premiers principes du goût.

Il aborda le problème de l'accord, de l’autorité et de la liberté, problème aussi difficile en littérature qu'en politique, quoique Inoins redoutable, et il le résoud avec bonheur; en face de la

QD <q En mue an caen nee Tamer ä cha e PÉPAATRS ssh

règle il place les droits du génie : mieux que d’autres il pouvait s’en souvenir.

Le vrai talent regarde avec raison les règles comme la limit qu’il ne faut jamais franchir, et non comme le sentier qu'il faut toujours suivre. Elles rappellent incessamment la pensée vers un centre unique, le beau ; mais elles ne la circonscrivent pas. Les règles sont en littérature ce que sont les lois en morale: elles ne Peuvent pas tout prévoir. Un homme ne sera jamais reputé vertueux parce qu'il aura borné sa conduite à l’observance du code. Un poète ne sera jamais réputé grand parce qu'il se sera contenté d'écrire selon les règles... La littérature ne vit pas seulement par le goût, il faut qu’elle soit vivifiée par le génie.

En 1826 Victor Hugo donna à sa doctrine d’autres développements, et précisa le sens du romantisme. Il accepte le mot puisqu’il a prévalu, en lui enlevant sa mauvaise acception :

Ce qu'il est très important de fixer, c'est qu'en littérature comme en politique l’ordre se concilie merveilleusement avec la liberté. Il en est de même le résultat. A1 ‘este, il faut bien se garder de coniondre l’ordre avec la régularité. La régularité ne s'attache qu’à la forme extérieure ; l’ordre résulte du fond même des choses, de la disposition intelligente des éléments intimes du sujet. La régularité est une combinaison matérielle et purement humaine ; l’ordre est Pour ainsi dire divin.

Dans cette même exposition le poète peint sa pensée par la célèbre comparaison des jardins de Versailles, dessinés par Le Nôtre, avec la forêt vierge du Nouveau-Monde, et celle de la

cathédrale gothique avec un monument moderne plaqué de style grec et latin. Il conclut ainsi :

La régularité est le goût de la médiocrité ; l’ordre est le goût du génie, I] est bien entendu que la liberté ne doit jamais

lité ne peut en aucun cas servir de prétexte à l’incorrection..…… Plus on dédaigne la rhétorique, plus il sied de respecter la grammaire, On ne doit détrôner Aristote que Pour faire régner Vaugelas. !

C’est parler d’or. La Bruyère en avait dit plus d’un siècle

1— Odes et Ballades. Préface de différentes éditions.

le

on oit

auparavant (il est curieux de rapprocher ces denx écrivains, séparés depuis par un abîme) :

Il y a des artisans et des habiles dont |’ la science qu'ils professent. Ils lui rendent avec avantage par le génie et par l'invention ce qu'ils tiennent d'elle et de ses principes. Ils sortent de l’art pour l'ennoblir, s'écartent des règles si elles ne les conduisent au grand et au sublime: ils marchent seuls ct sans Compagnie ; mais ils vont fort haut et pénètrent fort loin, toujours sûrs et confir.nés par le succès des avantages que l'on tire quelquefois de l'irrégularité. Les esprits justes, doux, modérés, non seulement ne les atteignent pas, ne les adinirent pas, mais ne les co:n- Prennent pas, et voudraient encore moins les im'cer, Ils demeurent tranquilles dans l'étendue de leur sphère, vont jusqu’, un certain point qui fait

les borues de leur capacité et de leurs lumières, [ls ne vont pas plus loin

parce qu'ils ne voient rien au delà ; ils ne peuvent au plus qu'être

mivrs d’une seconile classe, et exceller dans le méliocre 1,

Voilà la preuve que cette esthétique bien comprise et bien appliquée aurait eu pour résultat une litt ‘rature ancienne par l'observation des règles du goût, et nouvelle par le rajeunissement de ses formes. Cette littérature, Victor Hugo l'avait continuée après Châteaubriand, Lamennais, de Staël et beaucoup d’autres, Maïs il ne resta pas fidèle À sa première manière ; ainsi il gâta son esthétique et sa glaire.

1828 marque le second stade de notre grand poète : il mue. À plusieurs reprises il revient sur l'influence des révolutions sur la littérature, qui doit les réfléter, pour y applaudir, ou pour en combattre les errours et en flétrir les excès. Cette influence il la subit À son tour, pour son malheur. Les dernières années de la Restauration furent orageuses : 1830 se préparait dans l'ombre, La révolution gronduit déjà dans son âme avant d’éclater dans ses œuvres. Les orientales, qui portaient encore la marque du maître, semblent être une transition dans l’évolution de son génie. Le grand retentissement qui les ACCOMpagna ne les sauva pas de la

critique. Leur défense fut l’occasion d’une nouvelle déclaration de principes :

esprit est aussi vaste que l'art et

les pre.

Hors de là la critique n'a pas de raison à demander ; le

poète n’a pas de compte à rendre, L'art n'a que faire des lisières, des me

notes, des bail.

1— Les ouvrages d'esprit.

lons ; il vous dit : : Va, et il vous lâche dans ce grand jardin de poésie où il n'y a pas de fruit défendu. L'espace et le temps sont au poète, Que le poète donc aille où il veut en faisant ce qui lui plaît : c'est la loi.

Et ailleurs : « Les étranges caprices que vous avez là !» A quoi il a toujours fermement répondu que ces caprices étaient ses capr'ces ; qu’il ne savait pas en quoi étaient faites les limites de l’art : que de géographie précise du monde intellectuel il n’en connaissait pas, etc. Et encore :

A quoi rime l'Orient? Il répondra qu'il n'en sait rien, que c'est une idée qui lui a pris, et qui lui à pris d'une façon assez ridicule, l'été passé, en allant voir coucher le soleil, 1

Ce sans-façon trahit un orgueil immense, qui désormais va s’étager comme la tour de Babel en menaçant le ciel ; frappé de la foudre, il ne se rendra pas, et il mourra dans son obatination.

A cette date Victor Hugo esquissait un programme qui ferait présager l’avenir. Il tint parole. Désormais sa Muse devient une Némésis qui promène sa torche incendiuire à travers toutes les choses saintes qu’il avait vénérées et chantées, la religion, la royauté et l’art. Cette entreprise sacrilège sera menée peudant cinquante ans sans défaillance, et plutôt avec une ardeur que les événements ne font qu’enflammer. Ne parlons ici que de l’art. Après avoir rédigé sa doctrine révolutionnaire en prose, il la mit en vers. Son « cheval, » qui dépasse de cent longueurs le Pégase fourbu des anciens, en est le symbole ébouriffé.

Il n'est docile, il n'est propice Qu'à celui qui, la lyre en main, Le pousse dans le précipice Au-delà de l'esprit humain.

Sans patience et sans clémence Il laissa, en son vol effréné, Derrière sa ruade immense, Malebranche désarçonné.

Son flanc ruisselant d'étincelles Porte le reste du lien

Qu'ont tâché de lui mettre aux ailes Despréaux et Quintilien ?.

1 — Préface des Orientales, 1829, 2— Chansons des rues et des bois.

Le cheval était fait pour le cavalier : tous les deux firent da chemin.

S’adressant À son propre esprit, genio libri, il lui tient les propos suivants :

O toi qui dans mon âme vibres,

O mon cher Esprit familier,

Les espaces sont clairs et libres ;

J'y consens, défais ton collier.

Trouble La Harpe, ce coq d'Inde,

Et Boileau dans leurs sanhédrins,

Succage tout, jonche le Pinde

De césures d’alexandrins !,

Le volume auquel j'emprunte ces citations parut en 1866. L'auteur avait passé la soixantaine, et son sang ne s'était pas refroidi. Plus jeune, il avait fait sa profession de foi avec le même enthousiasme sauvage. Il faut lire en entier la pièce intitulée : Réponse à un acte d'accusation. Je n’en citerai que quelques vers :

Oui de l'ancien régime ils ont fait tables ras 4,

Et j'ai battu des mains, buveur du sang des phrases, Quand j'ai vu par la strophe écumante et disant

Les choses dans un style énorme et rugissant

L'art poétique pris au collet dans la rue $

Et quand j'ai vu, parmi la foule qui se rue,

Pendre par tous les mots que le bon goût proscrit La lettre aristocrate à la lanterne esprit.

Oui, je suis ce Danton. Je suis ce Robespierre ?,

On peut suivre dans la même pièce l’abattage de toutes les règles classiques sur la rime, le rythme, le mot, la périphrase, la strophe, la césure, la métrique en général. Le caprice, poussé aux dernières limites, y déploie ses audaces et ses défis dans des titres vaporeux, étranges, fantasques, cherchés, quand un point d'interrogation n’en tient pas lieu. La rivalité y sert de repous-

1 — Ibidem.

2— Les Contemplations.

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soir au sublime, et des mots qui n'ont pas cours en bonne compagnie sont sertis comme des perles dans des vers adimirables. Les mots y sont coupés en deux, la première syllabe rime à la fin du vers, la seconde rejetée au vers suivant. L'orgueil du poète outrage la tradition et les gloires les plus pures. Escomptant l'avenir, sûr de son règne, le sublime £garé chante son triomphe dont il jouit d'avance : ses œures en prose ct en vers, ses romans, son théâtre portent l'empreinte de sa mentalité. Il ne respecte rien, ni la religion, ni la morale, ni la pudeur, ni les femmes dont il adore l’écorce, ni le prêtre, ni le moine, ni le chevalier, quoiqu'il appelle le moyen-âge « un océan de poésie, » ni l'histoire, ni les souvenirs de la vieille patrie française, On peut glaner dans ses poésies des vers qui contredisent ses assertions sans les détruire. Il ne varia qu’une fois, mais ce fut pour tout de bon. La seconde moitié de son existence orageuse, et la plus longue, est d’une seule pièce. Si l’unité était le critérium de la grandeur dans tout ordre de choses, il faudrait accorder À cet nomme la grandeur sinistre du mal.

Cependant à travers les run. ; qu'il a amoncelées, dans ces compositions d’une architecture confuse, que de beautés de premier ordre, quelle fécondité de conceptions, même quand elles sont bizarres, quelle variété de tons, qui épuisent la gamme humaine, que de pensées délicates, quels délicieux passages, quelle richesse de couleurs, quelles fraîches peintures, que de mots heureux, que de vers bien frappés, sonores comme l’airain ! Quand ce Titan redevient père, quand il quitte le forum pour le foyer, quand il caresse ses petits-enfants, quels accents il trouve dans son âme pour dire qu’il les aime! Comme il pleure sur les tombeaux ; l’amour et la douleur lui rendent l'espérance ; il regarde le ciel qu’il narguaïit la veille ; il invoque un Dieu auquel il avait cessé de croire. Etrange organisation, faite d’ombre et de lumière, de haine et d'amour, d’ascensions radieuses et de chutes lamentables, ange et démon, qui fascine et qui repousse, qui provoque l'enthousiasme et l'horreur, presque le mépris, malgré tout étonnant par la puissance des facultés dont il abusa. Mais

il a laissé après lui, avec !a gloire qu’il a conquise, la révolution dans l’art,

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L'école romantique dont Victor Hugo est le chef le plus illustre, et qui marque peut-être une étape vers la décadence de notre langue, restera une date dans l’histoire de la littérature francaise. Ses excès sont rachetés par des œuvres d’une incontestable beauté, C’est ce mélange de grandeur et de misère qui explique pourquoi elle a des partisans résolus ct des détracteurs irréconciliables. Des critiques autorisés et peu suspects de complaisance reconuaissent loyalement les inagnificences que contiennent les poèmes de Victor Hugo et de ceux qui l’ont suivi. Ces magnificences semblent être une objection contre la vieille esthétique dont ils restent les avocats. Ils ont répondu que lorsque les romantiques présentent des compositions qui s'imposent à l'admiration des bons juges, ils no sont pas romantiques : ils sont classiques, Une étude détaillée des œuvres de Victor Hugo démontrerait cette thèse jusqu’à l'évidence. Les odes et ballades sont des œuvres classiques ou néo-classiques, à ;a manière de Châteaubriand ; dans ses autres compositions, les meilleurs morceaux ont ce caractère.

Mais à notre époque on ne sait pas s'arrêter. Le romantisme fit du bruit pendant quarante ans, et a luissé dans notre littérature une empreinte qui ne s’est pas effacée Pour le dire en passant, cette empreinte est plus profonde duus la poésie que dans la prose. La prose a une gravité naturelle, qui contient les écrivains dans les règles du style ; elle est d’ailleurs employée pour des sujets sérieux où l’idée occupe plus de place que la forme. S'il faut ici faire une exception, C’est pour le roman genre idéaliste ou plutôt fantaisiste, qui jette les écrivains en dehors de la réalité, à moins qu’il ne soit réaliste, et provoque des frais d’imagination et de sentimentalité, quelquefois aux dépens des règles de l’art. Autour de Victor Hugo, Lamartine, Musset, Alfred de Vigny, Delavigne, et les nombreux brosateurs que l’on sait, fondirent dans leur genre le classicisme et le romantisme, emprun-

tant aux deux esthétiques ce qu’elles avaient de bon ; sans égaler le maître, resté hors de pair, par la puissance de la conception, la richesse et la splendeur du jet, ils furent plus français que lui. Louis Veuillot, qui s’y entendait, a dit de Musset : « C’est le plus français de tous. »

Quand cette pléiade, qui avait illustré le XIX° siècle, disparut de la scène, les Parnassiens parurent, Je confesse ne pas comprendre entièrement comment ils se distinguent des classiques romantiques, ni par quels traits ils justifient leur prétention d’être une école : je vois un mot nouveau pour dire une chose qui n’est pas neuve. Lecomte de Lille, Thieuret, Sully-Prudhomme, de Hérédia, de Bornier, Rostan ont chacun leur petite caractéristique ; tous ont fait leurs preuves, et conquis leur place dans l'opinion et à l’Académie qui en est l'interprète. Ils n’ont pas créé un genre, et il faut les en féliciter: éviter l’imitation servile, qui étouffe le génic et les extravagances de l'originalité qui n’enfante que des monstres, c’est entre ces deux extrômes qu’il faut rester.

Quand par delà le romantisme À outrance on veut trouver une création il faut arriver aux « décadents. » Ceux-ci ne ressemblent qu’à eux-mêmes, qui ne ressemblent à rien. Le nom qu'ils ont choisi pour enseigne, non sans viser À l’eftet, est leur condamnation. Ils marquent la dernière phase de l’évolution littéraire en France. Médiocres, quoi qu’en disent certains critiques complaisants, dévorés de l’envie de percer, ne pouvant pas arriver par le vrai et le beau, ils se sont jetés dans l'absurde ; s'ils ne sont pas une école, ils seront une curiosité. Nouveaux Erostrates, ils ont mis le feu à l'esthétique pour s’assurer un souvenir dans la postérité ; mais ils n’ont obtenu qu’un sourire de dédain viager, qui ne les sauvera pas de l'oubli. Certaines coteries judév-maçonniques, vouées au culte du laid, en poésie comme en morale et en politique, cherchent à les faire valoir. Un ou deux ont obtenu un buste à prix réduit dans un square de sous-préfecture, quand ce nest pas dans un cimetière : c’est la terre des morts, qui dévore routes les gloires, qui convient le mieux à ces mort-n6s.

De cette succession d’écoles littéraires, de ce travail, tantôt peureux, tantôt lamentable, pour créer en dehors des règles de l'esthétique, il se dégage une résultante, qui est l'anarchie en grammaire et en littérature. En degrés divers cette anarchie règne dans toutes les écoles ; elle est devenue le ton général de tous ceux qui tiennent une plume, à peu d’exceptions près.

L'esprit d’anarchie se manifeste d’abord par le néologisme ; aujourd’hui on n’ouvre guère un livre, une brochure, un journal, sans y faire une abondante cueillette de mots qui n’ont jamais existé ou qui sont hors d’usage. Dès qu’un de ces mots est en circulation, il a bientôt fait fortune ; un nouvel astre au firmament frappe moins l'attention, et ne provoque pas des engouements si excessits ; il est vite sur toutes les lèvres, il entre dans toutes les compositions : les moutons de Punurge s’en emparent et s'en parent à l’envie. Ce mot est souvent mal fait, mais il n’est pas au vocabulaire : c’est son principal mérite, On a toujours reconnu aux maîtres le privilège de créer des mots, car les langues se développent. Aujourd’hui il n'est pas nécessaire d’être une autorité ; le moindre débutant émaille son discours de ces perles, et il faut voir avec quelle complaisance ; comme il les place en bon lieu, avec soulignement ou entre guillemets, de peur que leur éclat ne frappe pas suffisamment la rétine du lecteur. Il serait trop long et fastidieux de citer ici tous les néologismes qui pullulent dans notre littérature ; bornons-nous À échantillonner cette intéressante marchandise,

Nul n’ignore l’abus que nos contemporains font des terminaisons en isme ; quelques-unes sont consacrées par l’usage et justifiées par la logique. Mais pourquoi les étendre indéfiniment, et À propos de rien? C’est Metternich, je crois, qui se défiait des mots terminés en isme, parce que, selon lui, ils désignaient ordinairement des erreurs ou des maladies : il citait en exemple « protestantisme » : on lui opposa « catholicisme » ; C'était sans réplique. Il ne faut calomnier personne, pas même les mots en isme; ces terminaisons indiquent le Passage de la forme concrète à la forme abstraite, de l’individualité au genre, sorte de généralisa-

si

tion ou de synthèse, auxquelles nous prêtons de la majesté : c’est la seule métaphysique qui ait survécu À l'esprit philosophique ; on voit qu’elle 2’est pas très profonde. Nous étions familiarisés avec (l’athéisme », avec « le panthéisme », avec « le gallicanisme y avec « le jansénisme », et dans ces derniers temps avec « le criticisme » ou le « kantisme ». C’est encore d’outre-Rhin que nous viennent « le subjectivisme » et « l’objectivisme » pour « sujet » et «objet » dont nos pères se contentaient, sans parler du « psychologisme », de « l’intellectualisme » ; ajouterai-je, du « puffisme » ? Maintenant nous avons le « machinisme » et « l’automobilisme, » et « l’exemplarisme » de Platon, bien connu des hommes du métier, autrefois appelé « types » ou « prototypes », ou encore “idées ou exemplaires ». Nous avons changé tout cela comme les médeci::: de Molière. N’oublions pas « l’amoralisme » très en vogue dans les revues philosophiques, en vertu de l’a privatif, qui jadis troubla VAttique et fit condamner Socrate À boire la cigüe, et chez nous à fait une révolution dans l'éthique d’Aristote et de saint Thomas. Pour exprimer l'intervention exagérée de l’Etat dans les affaires humaines, on dit « statisme », et les partisans de ce régime sont appelés « statistes ». Qu'on délivre un brevet à l'inventeur.

Il y aurait une étude intéressante À faire sur les nouveaux synonymes, qui ne sont pas tout à fait en littérature ce que sont les équivalents chimiques. Nous n’avons plus de malades alités ou cliniques, ce sont des «grabataires.» Autrefois on était orienté ou désorienté ; maintenant on peut «se réorienter :» la chose est plus heureuse que le mot. On était titulaire d’un ministère ou d’un bureau de tabac ; on n’était pas encore «titularisé.» Nous connaissions la sensibilité: «la sensitivité, sent un peu plus l'organisme. L’intensité était assez comprise ; elle est remplacée avantageusement par « l’intensivité, » et rien n'empêche que tout « s’intensifie » en vous. Dans la langue de l’économie sociale et des parlements on n’admet plus que des budgets « déficitaires, ; qui jadis étaient simplement en déficit, Nous avions des employés non pas « des employeurs, » des débiteurs, non pas « des comptes

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débiteurs, » des créanciers, non pas « des comptes créditeurs. » Le geste signifia toujours, tantôt une partie de l’action oratoire, tantôt les hauts faits des héros dans la langue épique ; c’est dans ce sens qu’on dit: « Les chansons de geste,» et encore — gesta Dei per Francos. — Muintenant le geste signifie tout ce que vous voudrez, même l’action de quitter votre bonnet de nuit, et de chausser Vos pantoufles, ou de faire votre barbe. Nous devons aux positivistes et aux franc-maçons le mot « cultuel » pour signifier les choses du culte, et aux socialistes « l’altruisme », un des plus harmonieux barbarismes de notre langue. Le qualificatif « mondial » pour « universel » est très sonore, ct très usité désormais chez les cabotins de parlement et d’institut, chez les colleurs d'affiches, les prôneurs d'articles pharmaceutiques, et 1 s fabricants de savon et de chocolat. L'épithète « normale, » dérivée de norme ou règle, à paru banale À cause du long usage; on dit maintenant « normative ; » +’est plus neuf sinon pius distingué, Quand on veut honorer le substantif on l'élève à la dignité de verbe : de funambule on a fait « funambuler », être apologiste devient « apologier.» C'était sans doute un abus de ranger l’infinitif « muer » parmi les verbes neutres; ne vous gênez pas, les modernes vous autorisent, sans être une autorité, à le transformer en verbe actif, et À « muer » une vieille routine qui n’a que trop duré. Parce que c’était presque long de dire qu’on a décerné un buste à tel personnage, on a serré la phrase, et on l’a « bustifié, » Ce vocable un peu drôle, et toujours ironie, rend assez bien la chose, surtout dans certains cas. Aïmez-vous les mots jolis, mignons, mignarde et prétentieux ? Dites de la campagne par un beau jour de printemps qu’elle est « ensoleillée, » et d’une église où l’on célèbre des funérailles, qu'elle est «endeuil:4e.» En termes d’architecture, on distingue le style « moyen-âge, » le second substantif servant de qualificatif au premier. On met À votre disposition des synonymes, sinon plus clairs et plus élégants, au moins nouveaux : vous pouvez choisir entre « médiéviste » ou

« médiéval » ou « moyen-âÂgeux » : l’un et l'autre se dit ou se disent,

À défaut de mots nouveaux, que tous n’ont pas la chance de trouver, il reste la ressource des mots inusités, Un jour j’en rencontrai un de la plus belle patine dans une chronique de revue : c’est « l’impécuniosité», le cas d’un homme qui n’a pas le sou. L'emploi de l’archaïsme est recommandé dans l’Art poétique : c’est le précepte d’'Horace.

Multa renascentur quæ jam cecidere cadentque.…..

Les bons écrivains ont retrempé aux sources une langue u-ée par le frottement pour lui rendre la vigueuret le relief. C’est un des secrets de la supériorité de Louis Veuillot. Mais cet emploi demande du goût et de l’uutorité. Ceci est réservé aux muîtres, et n'appartient pas à de jeunes candidats à lu gloire, bacheliers frais émoulus, devenus clercs de notaire, qui travaillent à leur premier roman, entre deux transcriptions d’uctes pour le bureau de l'enregistrement. Mais il faut s'arrêter dane cette statistique du néologisme : il seruit facile de l’enrichir de vocahles étranges, qu'on pourrait épingler, à peu près comme les entomologistes collectionnent dans les museums les insectes qui voltigent sur les fleurs.

Mais quelles sont les causes de l'épidémie néologique qui sévit chez nous? A part l'esprit anarchique, qui est la principale, il faut signaler la rage du progrès en toute chose, qui est l’état d’esprit de nos contemporains, et qui les pousse à faire autrement, même quand ils ne font pas mieux, au risque de tout gâter. Mulheureusement nous sommes venus tard dans ce monde ; ceux qui nous ont précédés nous ont transmis bien des choses achevées en littérature. Déjà au XVII: siècle La Bruyère écrivait :

Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent, Sur ce qui concerne les mœurs, le plus beau et on ne fait que glaner après les anciens et les habiles

le meilleur est relevé. L' d’entre les modernes 1,

1— Les ouvrages de l'esprit,

Ce langage est presque décourageant, et il faut user d’épikie dans son interprétation de peur d’en fausser le sens. Nos contemporaine, très prévenus en leur faveur, ne sauraient se résigner à n’être et ne paraître que de serviles imitateurs. Ils préfèrent se jeter dans toutes les extravagances !; c’est un aveu d'iafériorité. Le genie seul est original, c’est-à-dire créateur ; le gét ie est rare, Victor Hugo écrivait, quand il avait le sens commun, qui ne gâtait pas son génie :

Le néologisme n’est d'ailleurs qu'une triste ressource pour l'impuissance. Des fautes de langue ne rendront jamais une pensée ; et le style est comme le cristal : sa pureté fuit son éclat 2.

Le roman vient en bon rang parmi les sources du néologisme, Le roman n’est pas par lui-même l'ennemi de la bonne langue française ; le roman historique se rapproche de l'épopée; le romun de caractère demande un certain e-prit philosophique ; le roman de mœurs, plus exposé aux peintures libres, peut être traité en forme digne. Les romans qui ne déshonorent pas une littérature sont rai 8 peut-être, mais ils se rencontrent encore : quand ils outragent la religion et la morale, ils respectent la langue. Mais depuis longtemps déjà les romans, À peu d’exceptions près, ont fait autant de mal à la langue qu'aux idées vi aux mœurs, C’est le genre qui, dans notre société, a corrompu la clientèle la plus nombreuse, celui que les écrivains de toute envergure ont cultivé duvantage, pour la vogue qu'il leur donne et

1— Voici une boutade d'un publiciste, où il entre autant d'observation que d’esprit humoristique :

‘]lya en ce moment chez les peintres, chez les poète::, chez les musiciens, chez les sculpteurs, chez lès ébénistes, chez les fabricants de bronzes, et aussi chez les romanciers, chez les journalistes eux-mêmes — bien que ceux-ci n'aient guère le temps de limer leur prose — un certain nombre de virtuoses ou prétendus tels qui se battent les flancs avec une grande énergie pour confectionner, coûte que coûte, des sonnets ou des sonates, des statues ou des buffets, des lampes ou des nouvelles, ou enfin de simples articies de reportage, dont on puisse dire qu'ils ont un tour rare et inédit. »

2— Odes et Ballades — Préface de 1826.

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pour l’argent qu’ils en retirent. C’est là qu’on trouve les mots raffinée, quintessenciés, miévreux, quand ils ne sont pas polissons, à l’usage des femmes, grandes dume- ou modistes. Tols quels, ils peuvent encore être français, d’un français de mauvais aloi. Mais quund le vocabulaire ne fournit pas à des écrivains d’un certain acabit des ressources suffisantes, ils créent des mots qui rendent leur pensée, couverte d’une gaze légère, quelquefois dans une cynique nudité. Ils ne se gênent pas avec la morale ; pourquoi respecteraient-ils Ja grammaire ?

Après le roman, c’est le journal, si cependant il n’occupe pas la première place comme générateur de néologismes. On écarte ici le point de vue politique, écunomique, social, pour n’envisager que le côté grammatical et littéraire. Cette question a été mise au Concours dans plusienrs académies, et les opinions sont restées assez divisées. Il faut dire du jourual ce que nous avons dit du roman : on peut être journaliste et grand écrivain, si on a reçu du ciel le don du style ; chacun nomme les maîtres qui à notre époque se sont distingués dans la presse par la beauté de leur lan- 828 autaut que par l'élévation de leurs pensées. Dans vingt Organes de publicité la rédaction se compose d’universitaires qui pensent mal et écrivent bien. Cependant il faut convenir que le métier est dangereux sous le rapport esthétique. Le journal peut être une école de doctrine, et en prendre les allures magistrales : ordinairement c’est une arme de combat, surtout aux époques troublées. Les opinions sont en présence, et se disputent le ter. rain avec acharnement, Leurs champions échangent les coups ; tirer droit, frapper fort et avec rapidité, c’est la loi de la guerre. Quand une position est conquise, par des moyens divers et d’une valeur morale très inégale, on s’y retranche derrière des palissades élevées dans une nuit; c’est l’opus tumultuarium construit avec les matérianx qu’on a sous la main, et destiné À disparaître après l’action. Le journal parle souvent la langue verte ; il est lu dans les carrefours et sur les places ; il s'adresse à un public mêlé, sur lequel on agit par une

prose libre mieux qu'avec les délicatesse du style académique. S'il évite les barbarismes et les

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solécismes trop grossiers, il se gêne moins avec des mots quelque peu pittoresques, qui font tableau, et obtiennent un gros rire aux dépens de l'adversaire ; ce genre de succès est une tentation séduisante à laquelle l'écrivain ne résiste guère. D'ailleurs le journal vit d'actualités ; les événements de la veille sont déjà vieux pour lui; le train courant des choses humaines est banal : c'est du banal que le journal nous sert chaque matin, sous peine de déchéance ; ce réalisme terre-à-terre n’est guère favorable à l'élévation de la pensée et à la beauté du style. Enfin le journal n’e-t pas le champ des œuvres monumentaies ; «l’article » est son pain quotidien. Il est vrai que « l’article, » essentiellement fragmentaire, peut être rédigé en grand style ; Les pensées de Pascal, Les caractères de LaBruyère, le Çà et là de Louis Veuillot ne sont que des fragments, immortels quand même. Cependant toutes ces circonstances expliquent pourquoi le journal est plutôt défavorable à la belle littérature. Sans trancher la question, retenons seulement qu’il est le bouillon de calture du néologisme.

Il faut ranger parmi les néologismes les mots empruntés aux langues étrangères. Ce travers n’est pas absolument moderne : Chateaubriand s’en plaignait déjà au commencement du siècle dernier. Parlant des idées libérales, dont, par parenthèse, il n’était pas encore très épris à cette époque, il dit dans une note :

Barbarisme que la philosophie a emprunté des Anglais. Comment se fait-il que notre prodigieux amour de la patrie aille toujours chercher ses mots dans un dictionnaire étranger ? !

Depuis ce temps la manie s’est bien développée. Maintenant qu'il w’y a plus de frontières, que les relations internationales sont la base de la vie moderne, et que le monde est devenu un vaste emporium où l’on parle toutes les langues, les infiltrations de mots d’une littérature dans une autre étaient inévitables. Mais l’inévitable a fait genre chez nous : c’est langlomanie qui sévit principalement. Ce fut d’abord en politique, quand les libéraux

1— Génie du christianisme, pag. 393, note.

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s’éprirent de la constitution britannique. Plus tard c’est l’industrie qui en adopta la terminologie pour les nsines et les chemins de fer, parce que nos voisins étaient plus avancés que nous sous ce rapport. À l’heure qu’il est la mode se continue chez les mondains, avec le high life de Paris et de la Province, avec le sport, le turf, le garden-party et autres babarismes dont les dilettanti aiment à embellir leur prose. Les infiltrations germaniques sont plus rares : est-ce À cause de la difficulté de prononciation des langues d’ontre-Rhin, riches en consonnes, et de la longueur de certains plus que sesquipedalia, qui font perdre haleine, ou du peu de sympathie que le pays inspire à notre race? L'allemand figure à côté de l’anglais dans le programme du baccalauréat : il est officiel, non pas populaire. Nos philosophes, qui se sont barbouillé la cervelle d'idées baroques et inintelligibles avec Iegel, Fichte, Kant, et qui se plaisent À les exposer dans leurs leçons, ne montrent aucun goût pour les mots qui les expriment. Est-ce | par représailles que Guillaume IL, l’empereur théâtral et quelque peu fantasque, a voulu un instant bannir par décret les mots français de la langue nationale ? Que ne nous à-t-il rendu l’ Alsace et la Lorraine? Avec les Français il aurait mis le français hors l'empire.

Les sciences ont fourni leur contribution au néologisme, On sait la place qu’elles occupent dans les préoccupations d’une société positive et matérialiste comme la nôtre. Elles mettent chaque matin en péril la culture des lettres, que les esprits supérieurs, fidèles aux traditions nationales — on pourrait dire humaines — sauvent à grand’peine des entreprises des chimistes, des ingénieurs algébristes et des maîtres de forge. Les cabotins de la politique viennent à la rescousse, parce qu’ils y trouvent un moyen d’abaisser les Âmes en leur coupant les ailes, pour mieux les courber sous leur joug abrutissant, Que les sciences se soient donné une terminologie, c’était nécessaire ; Car une langue bien faite aide singulièrement à ses progrès. Mais cette langue, qui

aurait dû rester scientifique, est devenue trop souvent littéraire sans l’être,

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La pensée, dit Châteaubriand, est la même dans tous les siècles. Mais elle est accompagnée plus particulièrement ou des arts ou des sciences; elle n'a toute sa grandeur poétique et toute sa beauté morale qu'avec les premiers 1,

Ici la pensée s'entend de l’idée elle-même et de la forme qu’elle revêt. Il dit encore sur ce sujet :

Notre supériorité se réduit donc à quelques progrès dans les étu les naturelles, progrès qui appartiennent à ln marche du temps, et qui ne compensent pas, à beaucoup près, la perte de l'imagination, qui en est la suite 2,

On conçoit, jusqu’à un certain point, que les termes scientifques passent dans la langue littéraire selon le sens figuré ; cette langue vit de métaphores qu’elle emprunte à la nature entière, au ciel, à la terre, aux euux, aux fleurs, aux vents : pourquoi pas aux sciences ? Encore même ne faut-il pas abuser de cet emploi, car par un préjugé peut-être injuste, une cornue n’a pas la grâce d’une étoile, ni un compas celle d’un rameau verdoyant. Mais quand les mots scientifiques sont pris dans leur acception technique, secs et rigides, ils ne sont pas un ornement du discours. On trouve piquant de transposer un mot d’un genre à un autre ; cela cause une petite surprise, et ressemble À une trouvaille ; aussi peu d'écrivains et peu de parleurs, qui ne sont pas toujours des orateurs, résistent à ce plaisir, qui leur vaut un succès éphémère. Si vous aimez «les cüefficients », par exemple, on en a mis partout,

Avec lanurchie qui règne dans l’ordre intellectuel, l’'argot devait tôt ou tard pénétrer duns la grande langue. Il était usité avant notre siècle : La Bruyère reproche à Molière de l'avoir mis en honneur: « Il n’a manqué à Molière que d'éviter le jargon, et d'écrire purement ?. » Les romanciers et les journalistes ont surtout contribué à le répandre dans la langue littéraire. Il valait mieux le laisser dans la rue et sur le champ de foire à l'usage de gens qui ne se piquent pas de délicatesse et de goût. Parce que

1 — Ibidem.

2 — Ibidem.

3 — Les ouvrages de l'esprit.

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les classiques étaient guindés ct raffinés josqu’au ridicule, on a réagi à l'excès contre ce travers; pour être naturel, on est devenu réaliste ; pour mieux éviter le mot collet-monté, on a pris le grossior, qui est quelquefois sale, La démocratie, qui coule à pleins bords dans le monde moderne, même dans les pays monarchiques, n’est pas étrangère À cette dépravation du goût chez nos publicistes ; on ne considère pas ici la démocratie comme forme de gouvernement. La littérature, qui subit l'influence des mœurs publiques et en devient l'expression, est indépendante des gouvernements ; elle a fleuri sous tous les régimes, sous la république à Athènes pendant le siècle de Périclès, à Rome sous la monarchie avec Virgile, Cicéron et Horace, pendant le règne d’Auguste ; en France elle jeta tout son écl:t avec Louis XIV. Muis la démocratie c’est le nombre au pouvoir ; elle fait la loi aux princes, et donne le ton à la société. Tout se ressent de cette domination, les lettres comme la mode : le roman, le journal, le théâtre, les discours publics se mettent À ce diapason. Les parlements entendent des harangues grossières pleines d’invectives, et assistent À des scènes de pugilat dignes des cabarets et autres lieux. Le club est l’école de la violence poussée jusqu’à la sauvagerie : les orateurs hurlent, la foule vocifère, les thésistes s’abordent les poings fermés, les lampes s'éteignent, les tables sont renversées, les chaises volent dans ls airs, et vont pocher les yeux et fracasser le crâne des assistants. Suprêmes arguments d'opinions irréductibles en présence, qui se disputent le scrutin du lendemain. Pendant la Révolution francaise Le Père Duchêne fut l'organe de la multitude, qui faisait une émeute chaque matin: on connaît son style. Nos mœurs se sont adoucies, mais une certaine démocratie travaille À nous ramener aux temps héroïques de notre histoire. « C’est ignorer le goût du peuple, dit La Bruyère, que de ne pas hasarder quelquefois de grandes fadaises.» De simples « fadaises , sont encore trop fines ; il faut lui servir des liqueurs fortes et capiteuses, quand il a cessé d’être

chrétien, et qu’il est sous la coupe des sectaires. La Bruyère continue :

Le peuple appelle éloquence ]

seuls et longtemps, jointe à l'er.portement du geste, à l'éclat de la voix et a la force des poumons !,

a facilité que quelques-uns ont de parler

Les tribuns le savent, et ils exploitent la candeur de ce souverain empaillé, qui règne et ne gouverne pas au fond de la vitrine

où on l’a placé an Musée des rois. Chateaubriand jugeait bien quand il écrivait :

La Bruyère nous Manque, La Kévolution a renouvelé le fond des tères : l’avarice, l'ignorance, l'amour-propre, se montrent sous un jour nouveau. Ces vices, dans le siècle de Louis XIV, se composaient avec la reli. gion et la politesse, Maintenant ils se mêlent à l'impiété et aux rudesses des formes. Ils devaient donc avoir dans le dix-septième siècle des teintes

plus fines, des nuances plus délicates ; ils pouvaient être plus ridicules ; ils sont odieux aujourd''ui 2,

carac-

On devine l'influence de pareilles mœurs sur la littérature.

Une autre conséquence de la dému:ratie c’est la multiplicité à l'infini des plumitifs. Mais parce que la nature est avare des dons supérieurs, réservés À une élite, ces plumitifs sont des déclassés. Et comme en politique les déclassés font des révolutions pour vivre, dans le monde des lettres ceux qui ne peuvent Pas percer par leur talent, se jettent dans toutes les extravagances du style, fournisseurs attitrés de néologismes à prix réduit, afin de provoquer l'attention du public pour en tirer quelque profit. Ainsi s'expliquent les décadents et autres aventuriers de la plame, qui font du bruit À nos portes, exuspérés de n'être pas pris au sérieux,

Le néologisme viole les lois du langage, celle des mots et celle de l'accord des mots, ou de la syntaxe. Pour rémédier À cette anarchie intellectuelle, une autorité serait nécessaire : où est-elle de nos jours ? Si elle avait péri, il ne faudrait pas trop s’en étonner, car tout se tient ici-bas; et si l'anarchie règne dans toutes les sphères de la société, pourquoi l’ordre subsisterait-il dans la gram-

Î1— Les ouvrages de l'esprit.

2 — Le génie du Christianisme, tome 1, pag. 388,

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