‹ L'anarchie littéraireChapitre 36 sur 40 · M. MAURICE MJETERLINCK, LE TRÉSOR DES HUMBLES · texte numérisé non relu

M. MAURICE MJETERLINCK, LE TRÉSOR DES HUMBLES

cheveux sur les péchés sans nombre de la chair? Elle les a ignorés, et les péchés ne l'ont jamais atteinte. Elle n'est pas intervenue, elle poursuivait sa vie du côté des lumières, et c'est de cette vie seule qu'elle se souviendra. » Il n'y a pas de morale plus dangereuse que celle-là. C'est la théorie du « marbre de Carrare » dont parle Musset, ce marbre qu'on a beau plonger « dans les plus noirs marais », et qui n'en est point terni. Je crois que l'àme peut résister un certain temps, et qu'elle est longue à mourir. Dans les pires criminels, on en trouve des traces, comme l'a si bien montré Dostoïevsky dans ses Souvenirs de la 7)iaiso)i des morts, et comme l'ont prouvé les pardons du Christ. Je crois aussi qu'on a tort de la considérer comme totalement corrompue, dès la naissance. On oublie que, si elle l'était, son salut serait impossible. On oublie encore que c'est Dieu qui l'a créée, et qu'il en restera toujours quelque chose. Mais cela dit, il me paraît également faux d'en faire une majesté qui trône dans une pureté inaccessible, une force « qui peut monter, mais qui ne peut pas descendre ». A moins de rompre entièrement ses liens avec notre vie consciente (et alors, comment la connaitrions-nous?) il faut de toute nécessité qu'elle participe à ses fluctuations morales.

On n'a que l'âme qu'on mérite.

Ce qui est vrai, et ce que M. Maeterlinck a très bien mis en lumière, c'est qu'il y a du divin en

nous, et ce divin est la bonté. « Quand Dieu forma le cœur de riiomme, a dit Bossuet, il y versa premièrement la bonté ». Le mal a durci la couche qui recouvre ce premier don du Créateur, mais s'il l'opprime, il ne le supprime pas. Il y a des heures où, devant une grande douleur, le cœur se fend et laisse voir son trésor. Mais, à l'ordinaire, notre bonté reste invisible. Ici, je ne puis résister à l'envie de citer une page du Trésor des Humbles:

« D'où vient donc la timidité du divin dans les hommes? On dirait vraiment que, plus un mouvement de l'âme s'approche du divin, plus nous mettons de soin à le dissimuler aux regards de nos frères. Tout ce qui n'appartient pas à ce monde trop visible a l'humilité tendre de la fillette infirme que sa mère n'appelle pas lorsque des étrangers entrent dans la maison. Et c'est pourquoi notre bonté secrète n'a jamais franchi jusqu'ici les portes silencieuses de notre àme. Elle vit en nous comme une prisonnière à qui l'on a défendu d'approcher des barreaux. Du reste, il ne faut pas qu'elle en approche. Il suffit qu'elle soit là. Elle a beau se cacher, dès qu'elle lève la tête, qu'elle déplace un anneau de ses chaînes ou qu'elle ouvre la main, la prison s'illumine, les soupiraux s'entr'ouvrent à la pression des clartés intérieures, il y a tout à coup un abîme plein d'anges agités entre les paroles et les êtres, tout se tait, les regards se détournent un instant, et

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deux âmes s'embrassent en pleurant sur le seuil... »

Cette bonté invisible appelle ou crée de la bonté tout autour d'elle : « Cette divine bonté ennoblit d'une façon définitive tout ce qu'elle a touché sans le savoir. Que tous ceux qui se plaig^nent d'un être, descendent en eux-mêmes et se demandent s'ils furent jamais bons, en présence de cet être. Rien ne répond plus infailliblement au cri secret de la bonté que le cri secret de la bonté voisine. Tandis que vous êtes bon activement dans l'invisible, tous ceux qui vous approchent feront, sans le savoir, des choses qu'ils ne pourraient pas faire à côté d'un autre homme. Il y a là une force qui n'a pas de nom, une rivalité spirituelle qui est irrésistible. »

J'ai noté les deux idées principales auxquelles M. Maeterlinck revient sans cesse; mais, à vrai dire, son livre se prête mal à l'analyse. Il faut le lire, en se laissant pénétrer peu à peu par la douceur étrange qui s'en dégage. La langue est pleine de suavité. Le style de Maeterlinck ressemble à un paysage d'automne. Il en a les couleurs éclatantes et pourtant harmonieuses, les lointains noyés de brumes veloutées. Les métaphores y abondent, justes et neuves en général, quelquefois cherchées comme les collmes humaines de la bonté parfaite, les feuillages trop lourds de la résignation ou les prés pâles et verts d'un opti7nismc nouveau. Mais toujours, sur des images très vives,

la pensée flotte, brouillard léger que traverse le soleil. C'est de là que vient le charme des méditations du Trésor des Humbles. Tel qu'il est, ce livre est fait pour les délicats, ceux qui aiment, souffrent et pleurent « en dedans », les âmes de silence et de rêve : c'est dire qu'il n'est pas fait pour tout le monde.

M. TÉODOR DE WYZEWA

Nos Maîtres * de M. Téodor de Wyzewa est un recueil d'articles parus depuis une dizaine d'années en plusieurs revues, sur des sujets très différents. Mais ces articles ont entre eux un lien commun qui en constitue l'unité, et en fait l'intérêt actuel : ils sont tous des hommages rendus aux maîtres dont M. de Wyzewa a subi le plus profondément l'attrait et l'influence. Il est d'un bon exemple de reconnaître ses pères, puisque aussi bien nous sommes toujours, que nous le voulions ou non, les fils intellectuels de quelqu'un, et j'imagine, qu'en suivant celui que leur donne M. de Wyzewa, les écrivains de notre temps fourniraient un élément précieux d'appréciation pour l'étude de leurs propres œuvres. Il en

1. Valbert ou les Récits d'un jeune homme; Contes chrétiens : le Baptême de Jésus; les Disciples d'Emmaiis; le Mouvement socialiste en Europe ; V Art et les Mœurs chez les Allemands; nos Maîtres: Librairie académique, Didier, Perrin et C'*, édit.

pourrait résulter une nouvelle méthode de critique qui se formulerait ainsi : étant données les préférences d'un écrivain pour un autre, déterminer les tendances et la formation de la personnalité du premier. On n'admire après tout que ce que l'on comprend, et l'on ne comprend bien que soi-même. Le semblable attire le semblable, et, en l'attirant, le développe, de telle sorte qu'on ne devient que ce que l'on est. 11 serait aussi très curieux de rechercher les raisons variables et souvent opposées pour lesquelles les mêmes modèles ont été choisis par des imitateurs qui ne se ressemblent pas entre eux. On pourrait ainsi, à l'aide des images fragmentaires que chacun se fait de tel écrivain, en vertu des affinités spéciales qu'il se découvre avec lui, reconstituer la physionomie complète de cet écrivain. En attendant que nos chers contemporains aient assez de modestie ou de justice pour rendre à leurs prédécesseurs ce qu'ils leur ont emprunté, et nous permettent de les peindre à nouveau avec les couleurs de leur reconnaissance, essayons, d'après le livre de M. de Wyzewa, sinon de connaître ses maîtres par lui, du moins de le connaître luimême par ses maîtres.

M. de Wyzewa a confié la direction de sa vie intellectuelle, comme il appert de l'ordre chrono-

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logique de ses articles de critique, à deux séries de conducteurs auxquelles correspondent les deux principales étapes de sa pensée : celle où il s'est perdu, et celle où il s'est retrouvé.

Il a commencé par se perdre en se cherchant à tâtons dans les ténèbres de Tldéalisme, et j'entends par ce mot, non pas cette vue optimiste des choses qu'est l'idéalisme littéraire, mais l'idéalisme philosophique, ce qui est beaucoup plus grave et un peu moins clair. Pour l'idéalisme des philosophes, celui des Eléates, de Berkeley, de Fichte et, paraîtil, de Wagner, le monde extérieur n'existe pas.

Mais à défaut d'une douleur personnelle, celle des autres, si l'on est doué d'une àme un peu sensible, est d'un merveilleux effet pour nous rappeler l'existence du monde extérieur qu'un rêve d'art avait pu nous faire oublier. N'anticipons pas toutefois : pour l'instant, M. de Wyzewa n'a qu'un maître, celui qu'il pourrait appeler, comme son ami S. Mallarmé, « le dieu Richard Wagner ». Au son des trompettes de l'Amphion germanique, M. de Wyzewa voit s'édifier un nouvel univers dans tous les styles de l'eurythmie intérieure. Ces styles, ce sont les modes de l'àme : au premier étage, la sensatw7i; au second, Is. 7iotion; au troisième, V é?7îotio}i qui couronne et synthétise le tout. De là procèdent les différents arts : de la sensation, lart plastique; de la notion, la littérature; de l'émotion, la musique. Il est donc évident que l'art complet devra réunir ces trois modes pour

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exprimer l'âme tout, entière, et créer la plus haute réalité de fiction. C'est la tâche que s'est proposée et qu'a accomplie Wagner. C'est dans ce sens que désormais doit se développer chaque branche de l'art, et, puisque l'émotion constitue le point culminant de l'évolution du moi, l'art souverain sera la musique, qui, mieux que tous les autres, a le don de rendre les émotions les plus intenses.

Ce pourrait être aussi la poésie, à la condition qu'elle fût symboliste. C'est qu'en effet, seule, cette poésie emploie les mots, non pour leur valeur notionnelle, autrement dit pour leur sens, mais « comme des syllabes sonores, évoquant dans l'âme l'émotion, par le moyen d'alliances harmoniques ». M. de Wyzewa a beaucoup aimé les poètes symbolistes. Il les a aimés quand il les comprenait ; ils les a aimés encore davantage quand il a cessé de les comprendre. Je voudrais bien les comprendre ou les aimer à mon tour, pour saisir ce qu'il a compris et aimé ; mais, comme M. Lemaître, qui, nous l'avons vu, s'y est essayé vainement, j'ai de la peine. Ou plutôt, pour m'en faire une petite idée, je suis obligé de me reporter de quelques années en arrière, à une époque où la poésie symboliste n'était pas encore inventée, et où, si j'avais été tourmenté du désir d'une vaine gloire, j'aurais pu la découvrir au monde stupéfait, rien qu'en écrivant les singuliers rêves éveillés que je faisais alors. J'étais en Allemagne, tout bouillant d'enthousiasme pour l'œuvre de Wagner

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dont un infatigable orchestre de concert et un excellent théâtre me remplissaient le cerveau chaque jour à dose massive. Je n'y voyais pas grand'chose, mais j'étais empoigné, j'avais le frisson d'art, pour tout dire l'émotion. Dans cette tempête de sons, sous la coulée furieuse des vagues harmoniques, c'était une évocation féeririquo de notions, de sensations éperdues, emmêlées, renaissantes, qui montaient toujours plus haut, descendaient toujours plus bas, comme le retrait des flots brisés sur la falaise, qui reculent à perte de vue dans le désordre de leur écume, pour se précipiter de nouveau à l'escalade du ciel. Et quand, rentré dans ma chambre d'hôtel, — un hôtel que j'avais choisi pour plus de couleur locale parmi les plus gothiques et les plus inconfortables du vieux Francfort, — je revivais toutes ces impressions confuses, il m'en restait pour toute la nuit un roulis mélodieux semblable au balancement qu'on a dans la tête après une traversée orageuse; mais, chose curieuse, sur ces souvenirs flottants de l'océan wagnérien, nageaient des épaves de mots et de phrases qui en suivaient les ondulations apaisées, des phrases vides de sens, des mots qui avaient perdu leur valeur « notionnelle », quelques-uns môme empruntés à des langues que je n'ai jamais parlées, mais délicieusement sonores. Et, à travers, je voyais, baignés de lune, des palais surnaturels, dos chevaliers sauveurs, des mages aux robes d'azur, des

femmes élancées comme des lis, toute une vie et toute une humanité supérieure. Puis, un grand vent passait, et les mots n'étaient plus que des couleurs, comme dans les sonnets d'Arthur Rimbaud, des nombres, des figures incréées; j'entendais positivement l'harmonie des sphères, ce qui doit être le comble de l'émotion.

Arrivé là, comme il n'y avait pas moyen d'aller plus loin, je m'endormais, mais j'avais fait sans le savoir de la poésie symboliste. Heureux si j'avais connu mon bonheur ! Je l'ai connu trop tard, quand je ne pouvais plus le goûter. J'en ai tout au moins gardé cette impression que la poésie symboliste est un art d'extrême jeunesse qui a la grâce d'un langage d'enfant. Les premiers mots que balbutient les enfants leur représentent beaucoup de choses, parce qu'ils les emploient à tort et à travers, et quelquefois seulement parce qu'ils les trouvent jolis, faciles à prononcer. Quand le cœur est plein, la moindre vibration suffit à le faire déborder. Et de là vient que l'expression des émotions intérieures est plus laborieuse dans l'âge mûr, et qu'après avoir beaucoup aimé la poésie symboliste à vingt ans, comme M. de Wyzewa, on en sourit un peu, comme lui aussi peut-être, dix ans après.

Si M. de Wyzewa a éprouvé des sympathies naturelles et spontanées pour ses premiers maîtres, les

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philosophes Platon et Fichte, le musicien Wagner, le romancier Villers de l'Isle-Adam ', et les poètes Stéphane Mallarmé * et Jules Laforgue ^, il aconnu avec une égale vivacité des sympathies plus indirectes, — par exemple pour M. France, — qui lui étaient inspirées par une invincibleantipathie, celle qu'il a vouée à la science ^. Cette antipathie de M. de Wyzewa était logique, comme ses admirations pour les écrivains qui l'ont partagée ; elle était une conséquence inévitable de sapensée philosophique et esthétique. Si, en effet, le monde est « un jeu de notre àme, seule réelle, supérieure aux questions d'origine et de cause, comme au temps lui-même », la science n'est plus qu'une « fantaisie utile, un effort à coordonner, à refaire plus réelles les vaines ombres qui s'agitent pour nous décevoir sur les murs de notre caverne », et à ce titre, comme auxiliaire de l'Art, M. de Wyzewa consentirait à lui faire une petite place à côté de la musique et de la poésie. Mais la science a bien d'autres prétentions. Elle croit à la réalité de l'univers et des lois qu'elle lui impose. Et c'est une folie. Il n'y a pas de lois. Il y a seulement dans l'àme, qui se figure le monde en dehors d'elle, des dispositions variables qui lui font voir les choses comme elle le désire, par le même procédé de sug-

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