‹ L'anarchie littéraireChapitre 35 sur 40 · LE TRESOR DES HUMBLES · texte numérisé non relu

LE TRESOR DES HUMBLES

Ce n'est pas seulement entre le ciel et la terre, comme le disait Shakespeare, c'est aussi, c'est surtout, en nous-mêmes qu'il y a plus de choses que ne peuvent en contenir toutes les philosophies. A certaines heures de silence et de rêve, on sent très étrangement combien sont pauvres nos catégories, nos systèmes, nos définitions, tous les efforts de la parole humaine , à côté des riches filons de pensées inaccessibles que nous entrevoyons dans les profondeurs inexplorables de notre être. Nous vivons sur le seuil d'un monde intérieur cil nous ne pénétrons presque jamais. Parfois, à travers la porte close, nous entendons des murmures, des soupirs, des chants, des prières ; mai§

comme il faut tendre l'oreille, et comment écouter au milieu des bruits de la rue, du va-et-vient des passants ! Et c'est pourtant dans ce sanctuaire que vit notre vrai moi. Et nous le savons bien. Ne nous est-il pas arrivé, pendant des jours et des jours, de nous partager entre l'existence extérieure et celle du dedans, et de n'apporter à la première qu'un esprit indifférent, distrait et comme lointain ? Vous parliez, vous agissiez, vous jugiez comme à l'ordinaire, mais vous ne faisiez en tout cela que les gestes de la vie. Votre âme était ailleurs, ou plutôt vous aviez rejoint votre âme dans son obscure retraite, tandis qu'un de vos moi continuait au dehors à jouer tout seul votre rôle social. Et ce moi-là, pour la première fois, vous le trouviez factice et banal. En lui, vous n'avez plus vu votre image. Il vous paraissait étranger à votre être. Il était le produit artificiel de l'éducation, du milieu, des longues habitudes héréditaires, des disciplines et des croyances imposées.

Vous l'aviez subi plutôt qu'accepté. Mais au dedans, dans le dernier fond, vous êtes vraiment chez vous, et c'est là que jaillit la source de la vie. 11 faut aller puiser à la source. On ne peut emporter son eau de cristal. Dans quel vase la recueillir? Les mots sont des coupes trop peu profondes qui la verseraient aux premiers pas. Et voilà pourquoi il y a des paroles magiques et des silences éloquents. Les paroles magiques, ce sont

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celles qui un moment soulèvent le voile du monde intérieur, et laissent voir dans un éclair les piliers et les autels du temple. Ces paroles ne sont rien en elles-mêmes. Elles ne sont que des mains indicatrices, mais elles montrent l'infini. Celui-là seul est poète, qui peut les prononcer. C'est quand il se tait qu'on l'entend. Mais mieux encore que ces mots révélateurs, le silence parle. Celui-là n'a jamais aimé, qui toujours trouve des paroles pour exprimer son cœur ; celui-là n'a jamais pensé, qui a pu mettre toutes ses idées en termes précis ; celui-là n'a jamais cru, qui a pu définir toute sa foi. Croyances, pensées, amours profondes, ces perles de l'abime, nous ne pouvons les arracher à la mer intérieure, et nous revenons à la surface, pécheurs impuissants, les mains vides et la pâleur au front.

Voilà ce qu'a très bien compris M. Maeterlinck. Faire sentir la profondeur et le mystère doux ou terrible de l'au-delà spirituel, montrer les avenues obscures qui y conduisent, c'est là son talent, son charme et la marque distinctive de son œuvre. C'est surtout dans ce livre de méditations morales et poétiques, le Trésor des Humbles, que se révèle ce caractère de sa pensée ; mais déjà nous le trouvons dans ses drames. Son livre explique son théâtre. On avait été surpris de l'étrangeté de ces pièces oii les personnages semblent toujours parler, comme on parle dans les rêves, en propos bizarres, parfois incohérents. Ils ne semblent

jamais exprimer que la moitié de ce qu'ils pensent ; on sent qu'ils ne sont qu'à demi à ce qu'ils disent ou font. Ils mêlent dans une même expression le dialogue intérieur et le dialogue extérieur. Ce procédé est très frappant dans Vlntruse. Il n'y a point dans Vlntruse d'action visible : elle est toute au dedans, et elle y est, pour ainsi dire, immobile. C'est une attente pleine d'effroi qui ne se révèle que par les efforts dos personnages à la cacher en la détachant, dans leurs discours, de son véritable objet. Une famille est réunie sous la lampe, l'aïeul aveugle, le père, les enfants. Dans la chambre voisine, la mère est malade, peut-être mourante. On s'est retiré pour la laisser dormir ; seule une sœur de charité veille à son chevet. Et la famille attend, désœuvrée. On parle à voix basse, en phrases courtes et rares, de choses insignifiantes, de la lampe qui marche mal, des bruits du dehors, d'une porte qui se ferme, de la servante qui va et vient, d'une tante qui doit venir. L'aïeul aveugle est agité, inquiet. Mieux que les autres, il entend approcher les pas de l'intruse, de la mort qui va frapper à la porte. Et son angoisse devient contagieuse, l'effroi grandit autour de lui. Bientôt, tous tremblent comme l'aveugle, sursautent au moindre bruit ; la lampe s'éteint. Et tout à coup, la porte de la chambre s'ouvre, la sœur de charité parait, s'incline en faisant le signe de la croix, pour annoncer la mort de la femme.

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Dans ses pièces de théâtre, M. Maeterlinck est vraiment le poète de la peur. Personne ne sait en jouer comme lui. 11 lui suffit d'une porte fermée derrière laquelle il se passe quelque chose pour produire un effet de terreur. De là, l'emploi des aveugles dans son théâtre : la cécité c'est, pour ses personnages, le rideau baissé sur le monde visible, et, pour les spectateurs, c'est le rideau baissé sur le monde intérieur. En tâtonnant pour le soulever, les personnages nous révèlent l'inconnu de leurs âmes, et nous font sentir le mystère qui sépare ce qui se voit de ce qui ne se voit pas.

C'est là tout le ressort dramatique de la pièce intitulée Les Aveugles. Les aveugles d'un hospice ont perdu leur gardien. La scène les représente égarés dans un bois, près de la mer qui gronde. Des aveugles-nés, des aveugles qui se souviennent d'avoir vu, hommes et femmes de tout âge, une folle, aveugle aussi, qui allaite un enfant, ils sont là, serrés les uns contre les autres, dans une commune crainte de tout, affolés par le moindre bruit. Des oiseaux passent dans les branches, la neige tombe, un chien rôde, et les aveugles ont peur et interprètent à leur manière tout cet inconnu du dehors. Ai-je besoin de dire que cette pièce est en même temps un symbole? Ces aveugles représentent, dans la pensée du poète, l'humanité d'aujourd'hui. Ce sont les hommes de notre siècle, égarés dans le doute, loin du christianisme, leur ancien

gardien, et qui tremblent dans la nuit, attendant un sauveur.

Les doux pièces que je viens d'analyser ne sont pas faites, il faut l'avouer, pour la représentation. Ici le sublime peut vilo tourner au ridicule. Au théâtre, il faut comjjrendre tout de suite, et les drames de M. Mceterlinck ont bcsoind'être médités à loisir. Je préfère donc de beaucoup le livre qu'il vient de nous donner. Sa pensée, toujours à demi voilée, très synthétique, a trouvé dans ce livre le cadre qui lui convient. Il est, à vrai dire, difficile de la traduire et de la juger. Les choses qu'elle exprime sont choses de sentiment qu'on ne peut guère discuter. Je voudrais pourtant rechercher à quelles tendances philosophiques ou morales elle se rattache.

C'est d'abord une définition nouvelle de l'àme. L àme est généralement considérée comme l'ensemble des facultés humaines. INLeterlinck en fait quelque chose de supérieur et d'antérieur à ces facultés. Très nettement, il la distingue de l'intelligence. « L'esprit, dit-il, est une célébrité locale qui fait sourire le voyageur. Ce n'est pas l'esprit qui nous allie à l'univers. Il est temps qu'on ne le confonde plus avec l'àme. » Et ailleurs: « Il y a en l'homme des régions plus fécondes, plus profondes et plus intéressantes que celles de la raison et de l'intelligence... Nous possédons un moi plus profond et plus inépuisable que le ?noi des passions et de la raison pure. »

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Ainsi entendue, lame est en nous un moi qui vit à part, qui « ne juge pas comme nous », qui voit et pense à côté de nous, et que nous ne comprenons pas toujours. Parfois, elle s'ajoute à nos facultés pour les exalter et les féconder. C'est alors l'extase de l'artiste devant le beau, ou du mystique devant son Dieu. Cette notion me paraît juste. IL y a des moments dans la vie où nous ne savons vraiment à quelle partie de notre être rapporter les émotions qui nous agitent, les divinations qui nous inspirent ou les appréhensions qui nous font trembler. Avez-vous désiré, à l'ouïe d'une harmonie puissante, que le flot musical grossit, grossit toujours, vous emportant avec lui vers des rives inconnues de mystère et de rêve ? Avez-vous, aux heures de suractivité cérébrale, senti qu'une puissance sortait de vous que vous ne connaissiez pas, comme un être ailé qui devançait votre pensée, votre plume ou votre parole trop lentes, vous entraînant par la main, tel un enfant qui fait visiter à son ami la maison et le jardin de son père ? Avez-vous pu trouver à vos affections les plus profondes d'autres explications que celle que donnait Montaigne de son amitié pour La Boëtie : « Parce que c'était lui, parce que c'était moi », et n'avez-vous pas compris, dans ces silences qui parlent entre deux âmes qui se sont choisies, qu'il y a des liens invisibles, des affinités, des élections qui tiennent à je ne sais quel jnoi caché dont aucune psychologie ne peut

saisir les lois ni prédire les volontés? Quand deux ctrcs ont été bons ensemble^ leurs cœurs ont été inondés de joie ; mais hi tlot venait d'ailleurs, des sommets mystérieux do leur vie, d'une hauteur qu'ils ne pouvaient nommer. Et c'est aussi cette faculté inconnue qui, dans certains regards, nous montre l'ombre d'une mort prochaine. C'est elle qui, lorsque les yeux se ferment, devine, pressent, et, pour ainsi dire, touche, comme avec des antennes, les choses qui ne sont pas encore visibles. C'est elle qui guette et recueille au passage les souffles de l'esprit qui passe, les pensées qui s'échangent à travers le monde, celles qui font sourire, comme si une aile nous avait frôlés, celles qui font pleurer sans savoir pourquoi, comme un vent léger secoue autour de l'arbre les gouttes oubliées de la dernière pluie. Enthousiasme, inspiration, affinités, joies et pleurs sans cause connue, ce n'est ni du cœur, ni de l'imagination, mais de l'àme que viennent ces rayons qui nous éclairent et ces souffles qui nous vivifient.

Certes, M. Maeterlinck a eu raison de voir dans l'âme autre chose que le simple contenant des facultés de notre être, et de la placer au-dessus de l'intelligence et du cœur ; mais il est allé trop loin quand il en fait un organe nécessairement infaillible et pur. Par là, il tombe dans le quiétisme. M""" Guyon approuverait cette pensée : « De quoi l'âme rougirait-elle? Irait-elle, comme une femme pudique, jeter le long manteau de ses

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