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anges, tous ces faits merveilleux ou surnaturels, que la science déclarait apocryphes, parce qu'ils contredisaient les lois invariables de la nature, les voici qui redeviennent réels et contemporains. Et la science en convient elle-même. Il y a, dans les cliniques, des malades qui sont guéris dès qu'on met sur leur front les remèdes convenables ; de nouveau, les pensées voyagent, les ordres s'entendent à distance ; de nouveau, on découvre des fontaines de Jouvence où les lépreux sont purifiés, les aveugles rendus à la vue. Qu'est-ce à dire ? sinon qu'on nous la baille belle quand on nous parle de Tinfaillibilité de la science et des droits qu'elle a, au nom de la vérité, à nous faire sacrifier sur ses autels, je veux dire jeter à ces rouges creusets, toutes les fleurs du sentiment et de la foi. M. de Wyzewa nous le déclare : il n'y a ni vérité scientifique, ni vérité historique, et jamais deux yeux ne verront la même image dans ce torrent d'apparence qu'est l'univers en dehors de nous.
Encore si la science nous faisait le monde meilleur ! Mais elle n'a réussi, en fin de compte, à y introduire que le doute, la souffrance, l'inquiétude et l'ennui. Nous lui devons le darwinisme, mais aussi la justification de la lutte pour l'existence, la fatalité des instincts, et tous les romans de M. Zola ; nous lui devons le télégraphe, le téléphone et la civilisation, mais aussi la question sociale. Il n'y a pas lieu d'en être si fier. Ah ! sortons des laboratoires puants, fermons les livres
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poudreux, vivons dans la libre nature. Les prés sont verts, le ciel est bleu, et les Heurs ont des parfums enivrants, quand on peut dire, comme Perdican : « Je ne sais pas leurs noms, mais je sais qu'elles sentent bon, et cela me sutlit. »
A merveille ; mais ne vous semble-t-il pas que M. de Wyzewa va un peu loin ? Que la science ne nous donne pas le bonheur, cela parait indiscutable, mais, aussi bien, il n'est pas certain que nous ayons été créés pour un bonheur terrestre. Il nous suffit que la science se renferme dans ses limites, et renonce à la prétention de vouloir se subordonner tous les autres domaines de la pensée. Qu'elle observe des faits et invente des sérums, mais qu'elle n'aille pas, au nom des systèmes provisoires dont elle se sert pour classer ses notes, nous imposer une littérature, une morale ou une métaphysique. C'est ce qu'a réclamé, il vous en souvient, M. Brunetière, quand, avec ce courage qui le pousse, malgré que les éclats en retombent parfois sur lui, à briser toutes les idoles de ce temps, il a pris à partie la tyrannie de la science et mis au service des vaincus, les senlimentaux, les poètes et les cruyants, le feu de son éloquence et le fer de sa logique. En faisant redescendre la science à son rang, en lui contestant, non la légitimité de son rôle, mais celle de ses prétentions, M. Brunetière a remis au point ce que M. de Wyzewa, avec linlransigeance des précurseurs, avait imprudemment poussé à bout. Supprimer la
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science, comme le voulait M, de Wyzewa, et, pour ôlre logique, supprimer avec elle toute recherche et toute pensée, sous prétexte que le moi est seul au monde, c'était se condamner au scepticisme et à l'égoïsme le plus absolu ; c'était, en retranchant à ce moi souverain sa part de soulîrance, lui retrancher aussi sa part de grandeur et de bonté, pour lui donner en échange le plaisir très contestable de se contempler éternellement soi-même, dans la solitude et la mobilité de songes dorés mais creux.
Heureusement qu'arrivé là M. de Wyzewa s'est retrouvé. Juste au moment où les extrêmes conséquences de son idéalisme allaient le précipiter, soit dans le dilettantisme sceptique de M. France, soit dans l'égoïsme émotif et sensuel de M. Barrés, nous le voyons se rejeter en arrière, et changer brusquement de conducteurs et de direction. Ah ! c'est qu'en travers de ses pas s'est dressé un nouveau maître, celui qui l'attendait et l'appelait depuis le commencement pour le toucher de la grâce russe : Tolstoï. Il lui a dit : a Suis-moi », et il l'a suivi. Désormais M. de Wyzewa a été un autre homme. Il niait le monde extérieur, il Fafhrme ; il affirmait le moi, il le nie. Ce fut son chemin de Damas, Il en a rapporté Valùert, et deux petits
chefs-d'œuvre : le Baptême de Jésus cl les Disciples d'Em?jîaûs, et dans Nos Maîtres le chapitre intitulé : la Religio7i de l'Amour et de la Beauté.
Valhert est la critique de l'idéalisme appliqué aux choses de l'amour. La caverne de Platon est devenue un boudoir oii le héros de M. de Wyzewa s'adore à travers les ombres charmantes de ses amies. Or, comme il doit bien leur accorder un minimum de réalité, elles ne tardent pas à lui être odieuses. Tantôt elles contredisent de façon trop brutale la beauté de la vision intérieure, tantôt elles n'offrent avec celte vision que des analogies trop fragiles. Il finit par les mettre à la porte malgré leurs larmes. Une fois parties, elles lui semblent plus réelles et plus aimables, et de leur souvenir que son rêve a purifié, il se compose dans la solitude une femme surnaturelle qui réunit toutes les perfections, une « Iris en l'air », ce qui est évidemment le dernier effort de l'idéalisme. C'est aussi, paraît-il, son châtiment. Avec Iris. Valbert n'est pas plus heureux ; il tombe malade, et deviendrait fou, si tout à coup, à Bayreulh, aux accents mystiques de Parcifal^ il ne trouvait le remède sauveur. Et voici le remède : Il ne faut point mettre l'esprit au centre des choses, car c'est se condamner à l'éternel tête à tête avec soi-même, et il n'y a rien de plus désolant. A force de se mirer dans son moi, on y voit le diable, comme les femmes coquetles qui se regardent trop longtemps dans leur psyché. « Toutes nos misères vien-
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nent de ce que nous ne pensons qu'à nous-mêmes, tandis que le secret du bonheur est de ne penser qu'à autrui. L'imbécile, mais qui a le cœur pur, et qui trouve toute science dans la compassion : c'est le seul homme vraiment heureux. » C'est aussi la conclusion des Contes chrétiens. Dans le Baptême de Jésus, qui pourrait s'appeler plus exactement la Te?itation de Jésus, le tentateur est l'idéaliste Valerius Slavus, un Valbert philosophe» ou, si vous le voulez, un Téodor de Wyzewa première manière. Il veut barrer au Christ rédempteur la route qui conduit chez les Barbares : « Ferme, lui dit-il, tes oreilles à la plainte de créatures qui n'existent pas. Les vrais réalités sont en nous, œuvres du divin pouvoir qu'est notre pensée. Reste en toi-même, là seulement tu seras Dieu. » Mais le Christ le reconnaît et lui dit : « Arrière de moi, Satan ! Malheur à ceux qui, lorsqu'ils entendront se plaindre une créature, se demanderont si elle existe avant de la secourir ! Malheur à ceux qui, pour ne plus l'entendre, se réfugieront dans le rêve où ils seront dieux ! Heureux les pauvres d'esprit ! »
On le voit, le revirement de M. de Wyzewa est complet. Gomme jadis Kant s'arrêtant de démolir devant l'impérativo réalité de la conscience, M. de Wyzewa cesse de nier le monde et l'humanité douloureuse devant l'irréductible réalité du cœur. Mais n'allez pas croire pourtant que, dans l'homme nouveau qu'il est devenu, il n'y ait plus trace de
l'homme ancien qu'il a été. Il reste l'ennemi irréconciliable de la science, dont il recommence le réquisitoire dans les Disciples d'Emmaûs ; seulement, la raison de sa défiance à son endroit a changé : ce n'est plus, comme autrefois, l'inanité des lois de la nature, mais bien plutôt « la supériorité de l'amour sur l'intelligence et des instincts naturels sur les plaisirs les plus délicats de l'esprit. » De même le « dieu Tolstoï » ne lui fait pas renier le « dieu Wagner » ; il se contente de voir dans le « nécromant » de Bayreuth un disciple de l'apôtre de Toula, et de préférer Parcifal &i Lohengrin, où Wagner a exprimé le côté tolstoïen de son génie.
Les deux faces de la pensée de M. de Wyzewa s'opposent, mais elles se touchent, et, malgré ses contradictions, il est encore possible de reconstituer l'unité de sa physionomie morale. Une âme rêveuse, émotive et délicate à l'excès, une âme de soir plutôt que de matin, prompte à se fermer aux réalités brutales du jour, mais prompte à s'ouvrir à la poésie des sons, aux « bienheureuses ténèbres du sentiment », au silence qui laisse monter la nuit les plaintes des êtres. Ajoutez-y un esprit curieux et inquiet, la souplesse française jointe à la grâce slave, alliance féconde qui lui a permis de comprendre et de goûter toutes les formes de l'art, comme de parler et de penser dans toutes les langues d'Europe ; un don de réceptivité et d'adaptation féminine, et vous aurez à peu près une idée
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do cette figure singulièrement attachante de penseur, d'artiste et do poète. Vous aurez aussi, par lui, un des traits de l'âme contemporaine. Car les influences qu'il a subies, les hommes de sa génération les ont subies avec lui, depuis l'idéalisme orgueilleux de Platon jusqu'à ce renoncement au moi et à la pensée, qui constitue le tolstoïsme.
Oui, ils sont de plus en plus nombreux aujourd'hui ceux qui sont las de science, las du jeu stérile des idées, et qui commencent à comprendre que les pauvres d'esprits dont le cœur est riche ont trouvé, mieux que les chimistes et les philosophes, la vérité dernière des choses. Il ne faudrait pourtant pas exagérer, et, sous prétexte de compassion, une compassion qui d'ailleurs trop souvent reste théorique, faire li des autres moyens d'agir, mépriser la pensée, l'art, et même cette pauvre science de la nature, dont il a fallu proclamer les faillites partielles. Il suffit de les subordonner à leur but. Science, art, religion nous apparaissent comme les trois étapes successives dans l'ascension vers l'idéal, dans la recherche de Montsah at et du Graal sauveur : elles répondent à cette première loi du cœur qui le fait tendre toujours en haut. Mais le cœur a une autre loi : il tend aussi toujours en bas, partagé entre ces deux mouvements qui le font osciller de l'éternelle beauté à l'éternelle misère, et des sommets de la vérité aux abîmes de la douleur. Montée avec Parcifal, dans les aspirations de la connaissance,
du rêve et de la foi, l'âme humaine doit redescendre de l'Idéal avec Lohengrin, pour dispenser aux créatures souffrantes le baume réparateur de la divine pitié. L'homme normal ne se contredit pas, il se complète : il ressemble à ces orangers de Sorrente qui portent à la fois des fleurs et des fruits. Les fleurs tournées vers le ciel, ce sont ses recherches, ses rêves, ses croyances, mais la bonté en est le fruit, fruit toujours frais, qui pend à terre, gonflé de suc, prêta tomber dans la main du premier passant.