LES VOGUES
Il y a pour les littératures très vieilles une heure oii, lasses de chercher de nouveaux secrets, elles sont prêtes, comme Faust, à accepter de Dieu ou du diable l'élixir qui pourrait les rajeunir. Depuis qu'elle s'est dégoûtée du naturalisme, sa dernière formule magique, notre littérature a entendu sonner cette heure d'incertitude, qui est aussi celle des sollicitations contraires et des tentatives incohérentes. A quel guide confiera-t-elle ses destinées? La verrons-nous revenir sur ses propres traces, s'enfoncer plus avant dans les broussailles du psychologisme stendhalesque, ou, suivant des voies inexplorées, se laisser emporter loin de terre par l'idéalisme vaporeux des symbolistes ? Nous l'ignorons. Quoi qu'il en soit, il serait peut-être opportun de s'orienter, et, puisqu'on ne peut aller plus loin sans se perdre, de regarder derrière soi le chemin récemment parcouru, pour savoir s'il n'y en avait pas un meilleur.
On s'est efforcé, en ces dernières années, d'avertir le réalisme fourvoyé. Ce qui manquait à l'école de Flaubert et à ses successeurs, c'était, disait-on, ce large courant de sympathie qui traverse l'œuvre des Tolstoï et des Dostoievsky. Sans amour et sans foi, le réalisme était odieux : il lui fallait une religion, celle de la souffrance humaine. Ayant classé sous cette étiquette toute la pitié slave, on nous fit honte de notre sécheresse de cœur. La leçon fut entendue plutôt que comprise. Quelques-uns essayèrent de se tirer des yeux des larmes russes ; M. Bourget écrivit Crime d'amour. C'était bien ; mais, faute d'avoir montré à quelle profondeur les grands observateurs de là-bas creusaient l'âme de leurs héros pour en faire jaillir l'intérêt, faute d'avoir atteint le principe de cette souffrance humaine dont ils s'inspiraient, ceux qui les citaient en exemple prêchèrent dans le désert, et la littérature russe provoqua plus d'engouement que d'émulation.
Je voudrais, si ce n'était pas trop téméraire, rechercher quel est ce principe, cette racine d'amertume, dont le suc tonique, accommodé au goût français, aurait pu vivifier notre réalisme.
Le premier élément de toute souffrance, c'est, d'après les écrivains russes, l'impression de la fatalité qui pèse sur la vie. Gogol, le grand ini-
tiateur, dont on a dit avec raison que Tourguénef, Tolstoï et Dostoievsky étaient sortis de son Manteau, a donné à cette accablante impression sa forme didactique : « Les passions de Thomme, écrivait-il, sont nombreuses comme le sable de la mer. Aucune d'elles ne ressemble aux autres ; nobles ou basses, toutes commencent par obéir à l'homme et finissent par prendre sur lui une domination terrible... Elles sont nées avec lui, dès son apparition dans le monde, et il est sans force pour leur résister. Sombres ou lumineuses, elles accompliront leur carrière. » On ne pouvait mieux dire que l'homme est un possédé ; et telle est en effet la conception tragique qui a présidé à la création de tous les personnages de la littérature dont Gogol a été l'inspirateur. Possédé, le Raskolnikoff de Crime et châtiment, qui ne peut échapper à l'obsession homicide ; possédés, tous ces forçats de la Maison des morts, qu'une « volonté étrangère et irrésistible » a poussés à des meurtres souvent absurdes et désintéressés ; possédée, la Catherine d'Ostrovsky (^/'0;Y/^ej^ qui, au premier rendez- vous, fait à son amant cet aveu naïf : « Je n'ai pas de volonté ; si j'en avais une, je ne serais pas venue vers toi ; maintenant c'est ta volonté qui est sur moi... » ; possédée, la grande amoureuse de Tolstoï, Anna Karénine, et possédé, Vronsky, son complice, tous deux « semblables à des navigateurs auxquels la boussole prouverait qu'ils vont à la dérive, sans pouvoir
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lurèler leur course ». Dans le crime, l'homme est un fou qui, ù la vue du sang, lue pour tuer, sans savoir pourquoi, ivre de désespoir ; dans l'amour,
C'est Vénus tout entière à sa proie atlacliée ;
et, bien que l'implacable divinité ne tienne pas dans le roman russe la place que nous lui donnons dans le notre et qu'elle n'a peut-être pas dans la vie, chaque fois qu'elle y apparaît, elle établit son empire avec une rapidité et une puissance telles qu'il faudrait, pour en trouver l'analogue, remonter jusqu'à Manon Lescaut et au quatrième livre de l'Enéide,
Certes, nos écrivains ne nous ont pas laissé ignorer cette fatalité dominatrice de la passion et de la volupté, et sur ce point il semble, au premier abord, que la littérature russe n'ait rien à leur apprendre. Ils nous ont fait voir à l'œuvre la pourvoyeuse de vie, qui prête sa voix aux choses inanimées pour mieux séduire les créatures pensantes, se glisse dans le sang. Hotte dans les parfums, s'embusque dans le silence des nuits, et montre patte blanche pour forcer les portes bien gardées. Le fatalisme est l'àme du réalisme français. Dans l'art classique, l'homme s'élevait au-dessus et restait loin de la nature ; il pouvait dire avec Auguste dans Cinna :
Je suis maître de moi comme de l'univers.
Dans la littérature romantique, il conserve
encore ses prérogatives de roi de la création, au milieu de laquelle il consent à descendre : les forces aveugles de la matière sont les douces compagnes et les compatissants interprètes de ses désirs ou de ses tristesses. Avec le réalisme, la nature grandit, l'homme diminue. D'esclave elle était devenue servante, de servante elle est devenue maîtresse, maîtresse impitoyable dont il n'est plus que le jouet et la dupe.
Dès lors, l'intérêt qui s'attachait à la personne humaine devra s'affaiblir dans la mesure où elle acceptera la fatalité qui l'opprime. Or, dans le roman français, — et c'est là ce qui le distingue du roman russe, — la résignation de la victime est absolue. Ayant perdu l'espoir de repousser son vainqueur, elle prend le parti de le glorifier. C'est Flaubert, le chef de l'école réaliste en France comme Gogol Ta été en Russie, qui le premier entonna le Te Deum du fatalisme naturaliste. Voyez son Emma Bovary : pas la moindre lutte dans son cœur contre l'amour adultère. Après la chute, elle s'écrie : « J'ai un amant ! un amant ! » se délectant à cette idée, comme à celle d'une autre jeunesse qui lui serait survenue. On ne saurait tomber avec plus de bonne grâce. Et maintenant, prenez les romans contemporains, ceux de M. Guy de Maupassant, par exemple : les héroïnes du disciple de Flaubert sont toutes, quelle que soit leur éducation, les dignes filles de M"""" Bovary ; elles lui ont pris sa cynique impu-
deur et jusqu'à ses expressions d'acquiescement joyeux à l'inévitable faute : M"" Roland (Pierre et Jean) déclare à son fils qu'elle n'a point honte d'avoir eu un amant « parce que sans lui elle n'aurait eu aucun bonheur dans la vie ». Ghristiane {Mont-Oriol) ne regrette rien non plus : « Tout à coup, elle prononça presque tout haut : « Mais je l'aime, je l'aime ! » comme si elle eût constaté une chose nouvelle et surprenante qui la sauvait, qui la consolait, qui l'innocentait devant sa conscience. Une énergie subite la redressa ; en une seconde son parti fut pris. El elle se remit à se coiffer en murmurant : « J'ai un amant, voilà tout, j'ai un amant. »
M"" de Guilleroy (Fort comme la mort) a beau se dire qu'elle est une femme perdue, selon le monde, elle n'en goûte pas moins une « invraisemblable quiétude ». « Puis, au bout d'un moment, comprenant enfin que le désespoir appelé ne viendrait pas, elle secoua cette torpeur et murmura : « C'est drôle, je n'ai presque pas de chagrin. » Quand elle revoit son mari, sa sérénité n'en est point troublée : « Quelques secondes dans ma vie, quelques secondes qu'on ne peut supprimer, ont amené pour moi ce petit fait irréparable, si grave, si court, un crime, le plus honteux pour une femme, et je n'éprouve point de désespoir. Si on me l'eût dit hier, je ne l'aurais pas cru ; si on me l'eût affirmé, j'aurais aussitôt songé aux affreux remords dont je
devrais être aujourd'hui déchirée. Et je n'en ai pas, presque pas. »
Non, elles n'ont pas de remords, et c'est là ce qui nous les gâte. Nous pourrions sympathiser avec leur faiblesse ; mais comment s'intéresser à leur passivité satisfaite ? Il faudra donc se résigner avec elles et imiter leur belle « quiétude ». Seulement, pour n'avoir pas compati au début de leurs amours, nous ferons quelques façons pour compatir à leur dénouement. Notre indifférence à des fautes qu'on nous représente comme naturelles se retournera contre leurs auteurs à l'heure des échéances et des catastrophes. Sans doute, Christiane, abandonnée par son amant, nous fait peine à voir, la pauvre petite, et de même M'™ de Guilleroy supplantée par sa fille; mais la pitié qu'elles excitent ressemble à celle que nous cause la souffrance d'un chien maladroit qui s'est laissé écraser par une voiture. Je ne jurerais même pas qu'il n'y ait point de lecteurs pour s'en réjouir. Ah ! c'est qu'au fond de nous, et peutêtre par la faute du romancier, quelque chose proteste contre la prétendue fatalité qu'il invoque pour expliquer les défaillances de ses personnages. Nous ne sommes pas très sûrs qu'ils n'auraient pu agir autrement. Nous pourrions admettre la fatalité de leurs passions, si nous les en voyions souffrir; mais, vraiment, ils s'y prêtent avec tant de docilité qu'on a lieu de se demander s'ils n'en sont pas les libres complices.
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D'où vient donc que la fatalité, telle qu'elle est dépeinte dans la littérature russe, nous saisisse et nous étreigne le cœur là oii, dans nos romans, elle nous laisse froids? La raison en est simple. Dans les plus affreuses ténèbres, oii les grands romanciers slaves nous conduisent, jaillit tout à coup une petite flamme : celle de la conscience. En s'inclinant sous le moindre souffle, elle en révèle la force irrésistible ; mais elle s'incline en pétillant, et cette mobilité jointe à cette vitalité, ces ombres traversées de clartés rapides, nous troublent comme un soir d'orage.
Cette idée d'une culpabilité non définie, disons le mot, le sentiment du péché, qui, par l'inutilité et la persévérance de ses réactions, fait ressortir la puissance de la fatalité, est le second élément de la souffrance humaine dans la littérature russe. « J'ai péché, » vous y trouverez fréquemment cet aveu auquel on ne pourrait reprocher que de ne pas coûter assez à ceux qui le font. « Sais-tu que toute une vie de prière ne suffira pas pour laver le péché? » dit la Catherine d'Ostrovsky. « Mon Dieu ! pardonne-moi ! » c'est le premier mot de sa sœur mondaine, Anna Karénine, quand elle a succombé :
« Elle se trouvait si criminelle et si coupable qu'il ne lui restait plus qu'à s'humilier et à de-
mander grâce, et c'était de lui qu'elle implorait son pardon, n'ayant que lui au monde. Quant à lui, il se sentait pareil à un assassin devant le corps inanimé de sa victime. Le sentiment de sa déchéance morale qui écrasait Anna s'empara de Vronski ; mais, quelle que soit l'horreur du meurtrier devant le cadavre de sa victime, il faut le cacher et profiter du moins du crime commis. Et tel que le coupable qui se jette sur le cadavre avec rage et l'entraîne pour le mettre en pièces, lui, il couvrait de baisers la tête et les épaules de son amie. »
Nous sommes loin de la désinvolture aimable de l'héroïne française répétant avec une soumission apparente et un contentement secret : « J'ai un amant, voilà tout ! » La crainte de faillir et la honte d'avoir failli, ici, la crainte sans la honte, ailleurs, la honte sans la crainte, — l'un ou l'autre de ces sentiments dramatise tous les récits russes, en prenant des formes diverses suivant les milieux. Religieux et étroit chez les moujiks et les babas d'Ostrovsky et de Pisemsky, le remords s'affine à mesure que nous montons vers les sommets sociaux, où il devient plus moral sans cesser d'être moins profond. Nous le découvrons même chez ceux dont on nous dit qu'ils sont incapables d'en éprouver, chez les forçats de Dostoïevsky. Il se traduit en eux par un instinctif besoin de souffrir, la soif de l'expiation. Leur conscience est morte, engloutie sous des flots de sang, mais le
cadavre de la noyée reparaît çà et là dans cette idée du rachat par la douleur : « La souffrance est une bonne chose ; Mitkalka a peut-être raison de vouloir souffrir, » déclare un des condamnés de la Maison des morts.
Ainsi, d'un côté, une volonté mauvaise et invincible qui s'appesantit sur l'être trop faible ; de l'autre, une protestation de cette faiblesse contre la fatalité qui le domine, — les écrivains russes nous font toucher ces deux bouts de la chaine de misère, sans chercher à nous en montrer le milieu caché au fond de l'abîme d'inconscience que tout homme porte en soi. C'est affaire aux philosophes de trouver la solution de l'antinomie.
Le romancier russe n'est qu'un observateur, un témoin qui doit dire non ce qu'il sait, mais ce qu'il a vu. Que d'autres se chargent, s'ils le peuvent, de faire apercevoir en même temps les deux côtés de la médaille, il lui suffit de nous peindre le conflit psychologique pour nous communiquer cette terreur et cette pitié qui seront toujours, non seulement au théâtre, mais aussi dans le roman, des sources inépuisables d'intérêt. Et comme il a raison de suspendre ainsi son jugement et le nôtre ! Le double mystère de fatalité et de conscience dont il enveloppe la vie de ses
héros soutient bien mieux notre attention que les analyses exactes des chimistes du réalisme français.
Voyez, par exemple, Raskolnikoff dans Crime et Châtiment. Un romancier de l'école de M. Zola ne manquerait pas de nous décrire longuement ses hérédités ; il nous raconterait comment il est prédestiné au crime, en vertu d'une évolution physiologique dont il nous exposerait les nombreuses étapes à travers trois ou quatre générations de pochards et d'aliénés. Dostoïevsky se hâte de nous faire entrer dans l'âme de Raskolnikoff. Il se garderait bien de pratiquer l'autopsie d'un vivant, de peur de le tuer. Il ne démonte pas la machine, pour ne pas l'arrêter ; il nous la montre en mouvement, dans son va-et-vient douloureux. Nous ne savons pas l'heure du crime, mais nous voyons marcher l'aiguille qui résiste et qui tremble en avançant, et nous la suivons avec angoisse. L'idée du meurtre ne surgit pas dans le cerveau de Raskolnikoff sous la poussée imprévue d'un coup de sang, elle arrive de loin, d'une allure incertaine et inégale, avec de brusques arrêts, des haltes capricieuses. Pendant un mois, Raskolnikoff lui échappe. Il s'écrie : « Omon Dieu ! que tout cela soulève le cœur ! Se peut-il que je?... Non, c'est une sottise et une absurdité ! Et une idée aussi épouvantable a pu me venir à l'esprit ! De quelle infamie faut-il que je sois capable? Gela est odieux, ignoble, repoussant. »
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En vain il traite de billevesée l'obsession qui le hante, son ombre s'allonge, se rapproche, et peu à peu il se sent paralysé, comme dans ces cauchemars où l'on est poursuivi par un monstre, sans pouvoir lever les pieds rivés au sol ou se dérobant : « Mon Dieu ! se peut-il que je prenne une hache et que j'aille fracasser le crâne de cette femme ? Se peut-il que je marche dans le sang tiède et gluant, que j'aille forcer sa serrure, voler, puis me cacher, tremblant... avec la hache ? » Et il rôde autour du crime, haletant, effrayé. On dirait une bête attachée à un pieu. Elle n'a que la liberté restreinte que lui laisse sa longe, et elle s'y entrave, et elle la raccourcit à mesure qu'elle tourne, jusqu'au moment où elle tombe pour ne plus se relever. Et nous partageons la fascination que Dostoïevsky nous décrit. Nous savons bien que Raskolnikoff succombera, nous le savons, mais nous ny croyons pas.
Vous êtes-vous jamais arrêtés devant le spectacle d'un malheureux cheval qui essayait de gravir une rampe, attelé à un tombereau de pavés ? Avez-vous regardé les figures, les attitudes et les gestes des passants? Ils reflétaient les efforts de la pauvre haridelle. Les muscles de l'animal se tendaient sous la peau luisante de sueur, ses sabots battaient et glissaient, il ruait contre les brancards, — et vers lui, comme pour l'aider, se tendaient les mains ; avec lui, les poitrines s'essoufflaient. Tels les lecteurs de Dos-
toïevsky, et, je puis ajouter, tous les lecteurs des romans russes. Que la fatalité soit l'adultère ou le crime, c'est toujours un poids à mouvoir, une tension de la conscience sous les coups de fouet du remords, une lutte d'énergies contraires que nous sentons se répercuter dans les profondeurs de notre être. Jamais les hypnotisés dociles de notre clinique réaliste ne nous ont donné cette émotion, et il faut remonter jusqu'à la tragédie grecque pour la retrouver.
C'est qu'en effet ce drame, qui met aux prises la fatalité et la conscience, n'est pas seulement le plus poignant, il est aussi le plus ancien. Sur la scène antique, les dieux tiennent l'emploi de la fatalité ; mais, comme dans les romans de Tolstoï et de Dostoïevsky, le héros^ dans Eschyle et surtout dans Euripide, réagit contre la force qui le domine. Une consent pas à sa défaite, il combat en reculant; sa conscience résiste, tandis que sa volonté défaille, et sa conscience se redresse et crie sous la dent du remords. Quand on demande à rOreste d'Euripide le nom du mal qui le consume: « Ma conscience, s'écrie-t-il, le sentiment de l'atrocité de mon forfait. » Et, comme s'il n'avait pas assez des tourments de l'âme, il y ajoute l'expiation volontaire d'une douleur physique. C'est Eschyle qui a dit ce mot qui serait
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russe, s'il n'était grec: « llâo&ç àvOeT, la souiïranco ileurit. » Aussi, le héros tragique rcste-t-il toujours digne de notre intérêt, malgré l'horreur de sa chute.
Eh bien, les personnages du roman russe nous produisent la même impression. Ils ne sont à nos yeux ni tout à fait coupables, ni tout à fait innoce7its, comme Racine le disait de sa Phèdre. On peut leur appliquer le vers d'Ovide, parlant d'Alcméon : Facto pius et scele?'atus eodem. Criminels seulement dans la mesure oii ils consentent au crime, c'est dans leur intention que réside leur faute, et par là ils provoquent notre jugement moral, excitent tour à tour notre effroi et notre sympathie, comme un prévenu de cour d'assises, entre l'avocat qui l'accuse et l'avocat qui l'absout. Enfin, dans cette lutte oii leur faiblesse nous oblige à les plaindre, leur malheur nous persuade de les aimer, de les admirer presque. Nous sentons qu'ils sont plus nobles que la fatalité qui les poursuit, comme ce roseau pensant dont parle Pascal, qui peut bien s'incliner sous l'orage, mais qui vaut mieux que l'univers qui l'écrase, parce qu'il soutire, qu'il meurt et qu'il le sait, tandis que la force brutale qui le mène ignore l'avantage (ju'elle a sur lui.
De là résulte la profonde moralité de la littérature russe. Elle réalise cette épuration des passions par la terreur et la pitié, dont parle Corneille dans son Discours de la tragédie, quand il commente
Ténigmatique xaGapciç d'Aristote. La souffrance des personnages ouvre dans nos cœurs la source de la compassion et en fait sortir ce qu'il y a de meilleur. La douleur fleurit en eux, la sympathie fleurit en nous: à voir l'homme si misérable, nous estimons mieux sa grandeur.
Mais, dira-t-on, un réaliste qui se respecte ne doit pas tenir compte de l'effet produit; il se préoccupera seulement de la vérité ; il courra généreusement le risque d'être ennuyeux, et se contentera d'être exact. Or, il y a autant de réalités que de races diverses, et si, par une rencontre heureuse, la littérature russe atteint un maximum d'intérêt, tout en restant fidèle à la réalité locale, nous ne pouvons qu'envier son succès, sans chercher à l'égaler par les mêmes moyens. Cette opposition entre la fatalité et la conscience, la peur du péché qui fait le fond de cette littérature, les angoisses morales et religieuses des Raskolnikoff et des Anna Karénine seraient déplacées dans nos romans.
L'objection a sa part de justesse. Déjà, en effet, le climat prédispose l'àme russe à des retours sur elle-même, à des rêves et des tourments qu'ignore notre esprit avide de clarté et prompt à se résoudre. Ce sol plat qui laisse au ciel toute sa hauteur, ces horizons vagues et lointains où nulle monta-
gno ne vient arrêter la vue ni solliciter l'ofTort, CCS forêts mystérieuses qu'agite le vent du pôle, les longues nuits d'hiver favorables à l'éclosion des légendes terribles, à l'envolée des oiseaux noirs de la superstition, tout semble, dans cette nature avare de sourires, obliger l'homme à rentrer en soi et à se trouver misérable. Puis à cette influence climatologique vient s'ajouter celle.de l'éducation religieuse. Aucune contrée n'est plus propice que la terre slave à la culture du froment évangélique.
Le Russe est tellement pénétré de l'esprit chrétien qu'il se hâte, s'il lui arrive de rompre avec la foi, de faire de son nihilisme une autre religion oii il transporte toutes les générosités, tout le mysticisme de celle qu'il a quittée (voir Fumée de Tourguéneff). Ceux qui restent fidèles à lEvangile en exagèrent l'austérité : ils ne lui prennent que la notion du péché, ils lui laissent celle de la grâce. Par une inconséquence singulière, le sacrifice du Christ, qui doit rendre inutiles tous les sacrifices particuliers, a excité chez les Russes croyants une émulation de souffrances expiatrices. En 1879, le tribunal d'Odessa a jugé une affaire de flagellation de soi-même, une de crucifiement et une de mutilation. En 1870, un moujik reproduisait le sacrifice d'Isaac. Il y a des sectes nombreuses, celles des philippovtsy, des klyshj, des s/ioptsy, qui prêchent la rédemption par le suicide, d'autres même par des satisfactions données à la
chair pécheresse en des rites qui rappellent les Priapées antiques.
Il va de soi que cet ascétisme, que ce manichéisme latent, sont des produits de terroir qui ne supporteraient pas l'exportation. Laissons-les donc aux écrivains nationaux qui les ont recueillis. Mais, à côté de cet élément local, il se rencontre, dans le roman russe, un élément humain qui depuis longtemps manque au nôtre, et qu'il serait bon de lui restituer: c'est l'antagonisme moral de la fatalité et de la conscience, cet antagonisme dont nous découvrons la trace dans tous les chefsd'œuvre, à toutes les époques et dans tous les pays, partout oii il y a eu des hommes de génie pour le refléter, depuis Euripide jusqu'à Skakespeare. Ne nous laissons pas séduire par cette théorie dédaigneuse qui considère chaque être comme un tout autonome, et met entre les âmes des espaces cosmiques. Cette conception ne peut être conforme à la réalité; car, alors, comment expliquer l'intérêt commun que prennent à cer laines productions de l'art les intelligences les plus diverses ; comment expliquer que la servante de Molière ait pu applaudir ce qu'applaudissait son roi et qu'un Français admire ce qu'admire un Russe ?
Il faut donc qu'il y ait entre les esprits des ressemblances fondamentales qui expliquent la similitude de leurs impressions. Eh bien, la littérature que nous étudions aura eu l'honneur de
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toucher ce fond de solidarité humaine, de jeter la sonde à travers les flots changeants de la surface jusqu'au sol égal sur lequel coulent toutes les vies; et voilà pourquoi elle réussit en des contrées difl'érentes et se fait aimer sur les bords de la Seine comme sur les rives du Volga, dans le cabinet du lettré comme dans Visba du moujik. Par conséquent, c'est par ce côté humain qu'elle doit être imitée. En lui empruntant son secret, que nous pourrions baptiser l'antinomisme,, nous ne ferons du reste que nous emprunter à nous-mêmes: ce qu'elle nous découvre, chacun le découvre en soi. Jusqu'ici, le réalisme français n'a voulu voir en l'homme que la tête, le sang, les nerfs et le sexe, la pathologie, la fatalité victorieuse; il lui reste à compléter son œuvre en tenant compte des réactions intérieures qui, par leurs conflits avec les forces du dehors, sont les causes premières de toute douleur. Appelez ces réactions comme vous le voudrez: conscience, honneur, dignité, crainte d'off"enser la loi religieuse ou de faire souffrir d'autres êtres. Quels que soient les noms que vous leur donniez et les problèmes philosophiques qu'elles posent, elles ont droit à l'observation, et c'est en leur faisant place que notre littérature pourra réunir ces trois qualités qui lui font défaut : la moralité, la vérité et la vie.
ASCETISME ET PHILANTHROPIE
Nous avons exposé, dans un précédent chapitre, le diagnostic de la souffrance humaine tel qu'il a été établi par les écrivains russes. L'origine de cette souffrance, ils la voient, avons-nous dit, dans Fantagonisme de la fatalité et de la conscience, dans la contradiction des forces naturelles ou sociales et des aspirations du sentiment intérieur qui conçoit, sans pouvoir le réaliser, un ordre idéal de justice, de sainteté et de bonheur. Ces conflits entre les deux éléments irréconciliables de l'existence, la sensation d'une culpabilité non définie, la peur vague du « péché » que provoquent les sollicitations opposées auxquelles Fàme obéit tour à tour, aucune littérature ne les avait décrits avec autant de vérité, d^intensité dramatique et de commisération que la littérature russe ; et cela seul suffit à expliquer l'intérêt qu'elle a excité chez nous, l'accueil enthousiaste que nous lui avons fait, par réaction contre le réalisme fran-
çais trop enclin à éliminer de ses observations la meilleure et la plus malheureuse partie de notre être : la vie morale.
Cependant, l'attrait qui nous portait vers les romanciers slaves paraît diminuer et le temps approcher où la critique nous conviera à de nouvelles admirations. Déjà Ibsen n'est pas loin de détrôner Tolstoï ; les actions de la littérature russe sont en baisse.
Ce désaffectionnement n'est pas sans raison. Il y a eu déception. A mesure que d'imprudents amis traduisaient les œuvres secondaires de Dostoïevsky et de Tolstoï, on comrnençait à comprendre qu'il existait au fond une parfaite incompatibilité entre notre caractère national prompt à l'action, avide de clarté, et l'esprit utopiste, chimérique et confus de ces apôtres plus ou moins déclarés du nihilisme humanitaire. Leurs tendances se révélaient. Ils ne se contentaient pas de connaître l'homme et de le plaindre, ils voulaient le guérir. Passe encore pour l'intention : il ne nous déplaît pas que la littérature ait un but moralisateur; mais la médecine russe était une médecine noire, et nous avons fait la grimace.
Cette médecine noire, je voudrais en retrouver la formule, et rapporter à leurs sources les ingrédients qui la composent. C'est après tout le meilleur moyen d'en montrer l'inefficacité, et de justifier la répulsion qu'elle nous a causée.
Il était naturel que la littérature documentaire, précisément parce qu'elle regarde de plus près que tout autre la vie humaine, se préoccupât des problèmes que suggèrent les choses et les êtres tels qu'ils sont, et prît parti pour un système de morale déterminé. Avant de passer en Russie, il est nécessaire d'indiquer rapidement, ne serait-ce que comme moyen de transition, les conclusions philosophiques sous-entendues ou avouées dans les œuvres de nos écrivains réalistes.
La première, celle qui paraît prédominer, c'est l'épicurisme. Nul ne l'a plus audacieusement prêché que M. de Maupassant : « L'intelligence, dit-il, aveugle et laborieuse inconnue, ne peut rien savoir, rien comprendre, rien découvrir que par les sens. Ils sont ses uniques pourvoyeurs, les seuls intermédiaires entre l'univers et elle. Elle ne travaille que sur les renseignements fournis par eux, et ils ne peuvent eux-mêmes les recueillir que suivant leurs qualités, leur sensibilité, leur force et leur finesse. » (La Vie errante.)
Il suit de là que le devoir, ne pouvant se rattacher à rien de sensible, est un mot vide, que le remords est inepte (on sait que les héroïnes de M. de Maupassant n'en ont guère), qu'il faut être un animal bien portant, et jouir intelligemment des « renseignements » et des plaisirs procurés
par les organes de relation, en s'efforçant de tenir on bon état ces « uniques pourvoyeurs ». C'est l'application de la formule de Locke: Nihil est m intellectu quin jwins fiierit in sensu. Il était logique, dans cette conception, de glorifier l'amour purement physique : M. de Maupassant n'y a pas manqué. La Vénus qu'il préfère, c'est la Vénus de Syracuse, « non point la femme idéalisée, comme la Vénus de Milo, mais la femme telle qu'elle est, telle qu'on l'aime, telle qu'on la désire, telle qu'on la veut étreindre ». Peu lui importe qu'elle n'ait pas de tête, « le symbole n'en est que plus complet ». Il l'appelle divine « non parce qu'elle exprime une pensée, mais seulement parce qu'elle est belle ». (La Vie errante.) Sans doute, son épicurisme, savamment organisé, s'assombrit par moments; il ne peut échapper à cette tristesse particulière dont parle Lucrèce (animal triste...); il s'effarouche devant la solitude, la vieillesse et le néant final (Fort comme la mort); il est bien obligé de convenir que tout n'est pas beau dans les jeux de Tamour conduit par le hasard (le Champ d oliviers); mais bien vite il secoue cette mélancolie, il s'en débarrasse, soit par un mépris humoristique, soit par une vue panthéiste des choses. Tantôt il tourne en ridicule les mésaventures de la volupté, tantôt, comme le prêtre d'une de ses nouvelles, il s'agenouille « devant ce mystère ineffable, auguste et saint : l'incarnation d'une àme nouvelle, le grand mystère de la vie qui com-
mence, de l'amour qui s'éveille, de la race qui se continue, de l'humanité qui marche toujours ».
Avec M. Zola nous entrons dans le pessimisme pour n'en plus sortir, et nous nous rapprochons des écrivains russes. Ce n'est pas que l'auteur des RoiigonMacqiiart n'ait eu son heure d'ivresse païenne. Qu'on se rappelle la Faute deVabbéMouret avec son étonnant Paradou, cet Eden erotique où les fleurs elles-mêmes se pâmaient auprès du couple enlacé ; puis l'exubérante pastorale de Miette et de Silvère (Fortune des Roiigon), ou bien encore l'idylle bestiale de Marjolin et de Cadinc parmi les légumes des Halles centrales. (Le Ventre de Paris.) Mais déjà on entendait gronder par endroits le pessimisme farouche qui a iini par envahir l'œuvre de M. Zola. Le romancier s'identifiait peu à peu avec le frère Archangias de la Faute de Vabbé Mouret, ce terrible frère toujours enflammé d'une colère sanguine à l'aspect des coquineriesdelachair. Après avoir chanté l'amour physique, il en est venu à le maudire; il l'exaltait pour sa puissance, il le conspue aujourd'hui pour sa bassesse. Le Rêve n'est-il pas un hymne à la virginité, tel qu'aurait pu l'écrire un moine dans sa cellule pour échapper aux tentations de la luxure et narguer le démon? Et la Rête humaine., est-ce autre chose que l'explication de tous les crimes, de toutes les misères par la tyrannie du sixième sens, cette tyrannie que Tolstoï a exposée à son tour dans la Soîiate à Kreutzer et
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dont il prétend délivrer le monde? Seulement, M. Zola ne croit pas au remède comme Tolstoï. La Ijcslialitr est pour lui lo fond de l'homme; elle est incurable. Il n'y a do relèvement ni pour l'individu, ni pour l'espèce. « Ces songe-creux de révolutionnaires, dit-il dans Germinal, pouvaient bien démolir la société et en rebâtir une autre ; ils n'ajouteraient pas une joie à l'humanité, ils ne lui retireraient pas une peine, en coupant à chacun sa tartine. » Puis il ajoute, mais ce n'est qu'un voeu platonique dont il se garde bien de faire une méthode: « Le seul bien était de ne pas être, et, si l'on était, d'être l'arbre, d'être la pierre, moins encore, le grain de sable qui ne peut saigner sous le talon des passants. »
Ainsi, d'un coté, un épicurisme aristocratique qui remplace la moralité par l'hygiène et l'éthique par l'esthétique ; de l'autre, un pessimisme méprisant ou désespéré : telles sont les deux conceptions de la vie humaine adoptées par le réalisme en France.
Elle appartient donc aux écrivains russes, la généreuse et téméraire ambition de sauver l'humanité tout entière. La pitié que leur inspirent les blessés de la route ne leur permet pas de passer à côté d'eux avec une malédiction à la bouche. *^omme M. Zola, et, d'autre part, leur sollicitude
est trop vaste pour qu'ils songent à prescrire un traitement bon seulement pour les délicats, comme M. de Maupassant. Semblables à Çakya-Mouni méditant sous le figuier de Gaja, la souffrance de l'espèce leur est apparue à travers chaque souffrance particulière. Il s'agissait donc pour eux de chercher une panacée universelle. Ils croient l'avoir trouvée : elle s'appelle le reiioncement ou C ascétisme.
Dostoïevsky est le premier qui en ait fait un remède. En maints endroits de son œuvre, il parle avec des termes solennels de la douleur physique librement acceptée, comme ayant une efficacité mystérieuse. C'est qu'en effet la souffrance corporelle est le meilleur moyen d'échapper à l'autre, la plus terrible, celle de l'âme. Elle déprime l'homme, l'endurcit, et par conséquent le rend moins sensible aux tortures du remords ou à l'obsession d'un idéal impossible.
Dans les iSoi/i;emV5 de la maison des morts, un des forçats jette une pierre au commandant de place uniquement pour passer par les verges, pour « subir la souffrance ». Dans Crime et Châtiment^ Sonia conseille à Raskolnikoff d'aller se dénoncer. Elle s'écrie avec enthousiasme: « Il faut souffrir, souffrir ensemble ; » et tous deux s'exaltent à cette pensée. Dans f Idiot, le personnage principal est un épileptiqueàdemifou; mais la maladie en a fait un saint en abolissant en lui toutes les passions et tous les désirs. Là encore la souffrance a été rédemptrice .
Mais il faut arriver à Tolstoï pour trouver achevée et méthodiquement développée cette folie du sacrifice. Déjà, dans ses deux grands romans, Guerre et Paix et Anna Karénine^ le renoncement était proposé comme la seule solution de tous les problèmes de l'existence : « Il ne faut pas vivre pour soi, il faut vivre pour autrui, » tel était le principe auquel aboutissaient toujours les raisonnements nuageux de Pierre Bézouchowet de Lévine, ces deux porte-parole de l'auteur. Mais, depuis la publication de ces chefs-d'œuvre, les ouvrages philosophiques de Tolstoï nous ont permis de suivre plus avant la logique de sa doctrine. La Sonate à Kreutzer et l'article explicatif paru quelque temps après ' nous ont livré sa pensée tout entière.
Voici donc comment Tolstoï entend faire le bonheur des peuples et quels sont les commandements de la loi nouvelle :
L'idéal n'est pas au-dessus de nous, mais audessous, dans une vie simplifiée. Il faut renoncer à la raison et à ses œuvres : la civilisation, les arts, la science, le progrès. La foi des humbles, des ignorants et des pauvres d'esprit peut seule donner le sens de l'existence et la force de vivre. {Ma confession.) Le plus grossier des moujiks, dont la parole n'est qu'un bégaiement (Akim, de la Puissance des ténèbres)^ en sait plus long en fait
1. The universal Rcvicw : Marriàge, Moralily and Christianily.
de bonheur que le plus illustre des lettrés. — Renoncement à la protection des tribunaux, car la pénalité, c'est la violence, la violence est un mal, et le mal ne peut triompher du mal. (Ma religion.) — Renoncement aux biens de la terre, à la possession des richesses : la propriété enfante le vol, le meurtre et la misère : on doit quitter les villes, se retirer à la campagne; pétrir son pain, faire soi-même ses souliers et ses habits, ne rien demander à autrui. Que faire?) — Renoncement à la patrie ; la division en nationalités est l'origine du plus grand fléau: la guerre. (Ma religion.) — Renoncement au mariage ; l'union des sexes est maudite à cause de la sensualité qui la déprave ; l'amour, c'est la bête qui fait l'ange, avec la connivence hypocrite des romanciers et des poètes. (Sonate à Kreiitzer.) « Le mariage, loin de constituer un état légal, honnête et heureux, comme notre société et les églises le déclarent, est une chute, une faiblesse, un péché. » (The universal Review.) — Renoncement à la vie personnelle, qui doit être absorbée dans la vie commune, à l'immortalité individuelle, qui n'est qu'une prétention de l'égoïsme et de l'orgueil. (Ma religion.]
Or, donc, quand il n'y aura sur la terre ni propriété, ni civilisation, ni famille ; quand on n'y verra plus de riches, de soldats et d'amoureux ; quand, avec les ignobles villes, auront disparu les grands magasins, les théâtres et les pianos,
ces entremetteurs de l'adultère ; quand le genre humain, saigné aux quatre membres, comme un étalon trop fort, aura été guéri de l'avarice, de l'égoïsme et de la sensualité par la destruction des prétendus biens qui en sont la source, alors, n'ayant plus rien à craindre, à désirer, à regretter, nous deviendrons parfaitement heureux et fraternels. A cette lutte pour l'existence , qui nous fatigue et nous corrompt, succédera le règne de Dieu, où nous réaliserons pleinement la loi de notre destinée, celle que le Christ a promulguée il y a dixhuit siècles quand il a dit : « Aimez-vous les uns les autres. » Cet âge d'or, il est vrai, sera de courte durée : notre espèce ayant fait de la virginité la condition de sa béatitude, on ne conçoit pas bien comment elle pourra se recruter, à moins d'un miracle ; mais, puisque notre planète doit périr et la vie s'éteindre à sa surface avec le dernier rayon du soleil qui l'anime, il est bien permis de devancer cette inévitable extinction. L'humanité mourra un peu plus tôt, mais au moins elle mourra contente, et sa fin, comme celle du sage, sera le soir d'un beau jour.
11 semble inutile de réfuter ce système destructif de tout effort, qui immobilise l'homme pour l'empôcher de se faire du mal, et condamne l'usage à cause de l'abus. D'ailleurs, Tolstoï n'est qu'un écho. Il n'y a pas de tolstoïsmek proprement parier, mais un ramassis d'inspirations philosophiques venues d'Allemagne et de rêveries mystiques sorties du
sol russe, (^manées des sectes du raskol, le tout amalgamé par l'imagimition puissante d'un romancier qui se croit un apôtre, quand il n'est qu'un poète. Tolstoï avoue bien une partie de ces emprunts. Il a rencontré le moujik Sutaïef et tout dernièrement le moujik Bondareff, qui lui ont révélé la voie du salut et de la vérité ; il a lu l'Evangile, soit ; mais, c'est en dernière analyse à Schopenliauer qu'il doit le plus, bien qu'il le dise moins. Depuis la Sonate à Kreutzer, il n'est plus possible de nier l'intluence que le grand pessimiste allemand a exercée sur lui ; il suffit de rapprocher les ouvrages de l'un des ouvrages de l'autre.
Ainsi, Tolstoï revient souvent sur cette idée : l'homme heureux et sage, c'est l'ignorant, celui qui pense le moins ; tel est aussi l'avis de Schopenhauer, qui en donne la raison : « Dans la plante, dit-il, la volonté n'arrive pas à se sentir elle-même, ce qui fait que la plante ne souffre pas ; les infusoires et les rayonnes souffrent déjà, les insectes plus encore, et la sensibilité douloureuse ne fait plus que croître jusqu'à l'homme ; elle atteint son plus haut degré dans les races les plus civilisées. » D'où il suit que le progrès est un mal, puisque, sous un nom qui fait illusion, il n'est pas autre chose que l'accumulation dans le cerveau agrandi de l'humanité d'une plus grande somme de vie, de pensées, et par conséquent de souffrances. Donc, concluera Tolstoï, il vaut mieux être un moujik qu'un homme de génie.
2S0 l'anarchie littéraike
Tolstoï réduit l'amour à un instinct purement physique dont les femmes se servent pour se venger de leur état d'esclavage. C'est sur ce thème délicat que roule la Sonate à Kreutzer, qu'on pourrait intituler plus exactement la Marche au néant. Mais, avant Tolstoï, qu'avait dit le philosophe de Francfort dans sa Métaphysique de r amour et surtout dans les entretiens rapportés par M. Challemel-Lacour {Revue des Deux-Mondes, 15 mars 1870) ? « L'amour, c'est l'ennemi. Faites-en, si cela vous convient, un luxe et un passe-temps, traitez-le en artiste ; le génie de l'espèce est un industriel qui ne veut que produire. Il n'a qu'une pensée, pensée positive et sans poésie : c'est la durée du genre humain... Les femmes sont ses complices. Elles ont accompli une chose merveilleuse quand elles ont spiritualisé l'amour. Peutêtre c'en était fait de lui cl du genre humain ; les hommes, fatigués de souffrir et ne voyant nul moyen de se dérober jamais, eux ni leurs enfants, aux misères qui les accablaient et que la civilisation leur rendait chaque jour plus sensibles, allaient prendre enfin le chemin du salut, en renonçant à l'amour. Les femmes ne l'ont pas voulu... Trop faibles de corps et d'esprit pour soutenir par la discussion la place qu'elles ont usurpée, à la fois débiles et tyranniques, il faut bien pourtant qu'elles aient une arme !... » Ne croirait-on pas entendre Posdnicheff ?
Partis de principes identiques, le philosophe et
le romancier aboutissent à la même conclusion : il faut déjouer les ruses du génie de l'espèce, en le dépouillant de la poésie dont il se pare, puis l'empêcher d'immortaliser la souffrance en transmettant la vie, non pas dans des catégories spéciales de moines et de célibataires, mais dans toute l'humanité, par un accord tacite des volontés se concertant pour un grand acte d'abstention qui réalisera le vœu du poète :
Plus d'hommes sous le ciel : nous sommes les derniers I
Gomme Tolstoï, Schopenhauer promet à ces derniers hommes une ère de mystique charité : « Nous entrons, s"écrie-t-il, dans le règne de la grâce ; c'est le monde vraiment moral, où la vertu commence par la pitié, s'achève par l'ascétisme et aboutit à la libération parfaite. Celui qui a reconnu une fois l'identité de tous les êtres ne distingue plus entre lui-même et les autres ; tout au contraire de l'égoïste qui, creusant un abîme entre lui-même et les autres et tenant son individualité pour seule réelle, nie pratiquement la réalité des autres. »
En vérité, je cherche ce que Tolstoï a fait pour renouveler la doctrine de son illustre devancier. Ce n'est même pas l'appareil d'exégèse fantaisiste dont il s'entoure qui constitue son originalité. Schopenhauer, lui aussi, prétendait rattacher son enseignement à celui du christianisme. Lui aussi sollicitait les textes, les commentait avec amour, voire même les textes apocryphes comme celui-ci :
« Le Sauveur a dit : Je suis venu pour détruire les œuvres de la femme ; de la femme, c'est-à-dire de la passion ; ses œuvres, c'est-à-dire la génération et la mort. » Pour lui, comme pour Tolstoï, le grand mérite de l'Evangile a été « d'avoir l'intuition nette de la négation du vouloir-vivre, bien qu'il ait donné de mauvaises raisons à l'appui d'une thèse excellente ».
On le voit, la ressemblance des idées est absolue, l'imitation flagrante. Ai-je besoin d'ajouter : l'erreur est la même. L'erreur, c'est en premier lieu ridentification du progrès et de la douleur. Que l'efl'ort soit pénible, nous en convenons ; mais la peine est compensée, à défaut même de succès, par le sentiment que le perfectionnement est la condition normale de l'humanité, le devoir social par excellence. S'il est vrai que tout progrès intellectuel entraîne un ordre nouveau de souffrances et que l'homme de génie ait des soucis inconnus à l'ignorant, il est également vrai que les joies de l'esprit croissent en proportion de ses tourments, et que Tolstoï éprouve des satisfactions ignorées d'Akim et de Sutaïef. Regretter, étant homme, « la vie heureuse des plantes et des fleurs», comme le disait Schlegel, peut être le paradoxe d'une heure, le cri d'une douleur trop forte qui trouble la raison, ce ne peut être l'expression d'un système de philosophie froidement raisonné.
La seconde erreur de l'ascétisme, c'est l'assimilation de l'amour à l'instinct sexuel. Certes, nous
reconnaissons que les mœurs et la littérature semblent parfois donner raison sur ce point à Schopenhauer et à Tolstoï ; mais, tout homme n'est pas un Posdnicheff, et les romanciers ont calomnié la nature humaine plus souvent qu'ils ne l'ont dépeinte. Que l'amour ait une origine inférieure, qu'il soit « occasionné par le corps », comme l'a dit Pascal dans son Discours su?' les passions, et que, pour un grand nombre, il ne s'élève pas audessus, il faut l'avouer, car l'homme est un animal; mais, comme il est quelque chose de plus, il possède l'admirable pouvoir de transformer la sensation initiale, de la spiritualiser, de la moraliser, et, comme le Créateur, de pétrir cette argile et de lui souffler une âme capable de sacrifice et d'héroïsme, où le génie de l'espèce n'est pour rien. Les racines de la plante sont obscures et souillées de boue, mais la sève qu'elle en reçoit n'est pas le seul élément qui la nourrisse ; elle a besoin d'air pour vivre, et sa fleur embaumée est faite de la lumière et de la rosée du ciel.
Disons enfin que si l'ascétisme philanthropique est une erreur, il est aussi un danger, non pas qu'il y ait lieu de craindre la suppression de l'espèce par les moyens qu'il préconise, — il suffit pour assurer la perpétuité des générations d'un couple récalcitrant ; mais il est imprudent de fournir des arguments philosophiques à ceux qui rêvent le bouleversement de l'ordre social. Leur en dire tant de mal, c'est les pousser à lui en faire.
Lavrcnius, le nihiliste russe condamné en France, lisait Tolstoï tout en préparant de la dynamite. Il est assez naturel de vouloir contraindre les autres au renoncement pour n'être pas seul.
En résumé, on le voit, les extrêmes se touchent ; Tépicurisme et l'ascétisme aboutissent l'un et l'autre à une soustraction. M. de Maupassant supprime l'âme, Tolstoï supprime le corps. Faudrat-il donc que l'esprit humain ressemble toujours à ce paysan ivre de Luther, qui tombait tantôt à droite, tantôt à gauche, incapable de se maintenir en équilibre sur sa monture ? N'y aurait-il pas, entre le radicalisme de ceux qui veulent faire de l'homme une bête et le radicalisme de ceux qui en veulent faire un ange, un juste milieu qui donnerait satisfaction aux deux éléments de notre être, et réconcilierait les frères ennemis par des concessions réciproques ?
Quoi qu'il en soit, la solution du problème n'est pas le renoncement tel que l'entendent les philanthropes russes. A la société idéale qu'ils rêvent, on pourra toujours reprocher qu'elle sort des conditions de la vie humaine. L'expérience en a été faite par Çakya-Mouni : elle est concluante. L'ascétisme adoucit l'homme, mais en le diminuant. La critique que M. Taine a faite du système bouddhique peut s'appliquer à celui de Tolstoï : « Qu'on
ASCÉTISMK KT PHILANTHROPIE 283
se figure, dit-il, des animaux sauvages, taureaux et béliers, dont on fait des moutons et des bœufs, qu'on parque dans un enclos pour les obliger à vivre fraternellement ; certainement, ils se feront moins de mal qu'auparavant, mais ce seront d'assez médiocres créatures. » Décidément, il vaut mieux rester homme à ses risques et périls. L'arbre ne produit pas de bons fruits, d'accord, mais ce n'est pas une raison pour l'arracher. Ne le maudissez pas, ne le coupez pas, — greffez-le.
Il est sans doute téméraire de parler d'Ibsen, après tant et de si illustres critiques qui se sont appliqués àdébrouiller son génie, depuisM. Georges Brandès jusqu'à notre Jules Lemaître. Mon excuse est dans mon intention, qui n'est pas d'écrire un volume, comme l'a fait, par exemple, M. Louis Passarge pour expliquer une seule pièce du célèbre dramaturge, ni de pénétrer toutes les allusions, tous les symboles, toutes les philosopliies et tous les mystères de ses œuvres grandioses et déconcertantes. Je voudrais, au contraire, laisser de côté les broussailles, les fondrières, les « belles horreurs » de cette forêt du Nord, pour suivre les deux ou trois grandes routes qui la traversent, les chemins où il fait clair. Il y a certains vins qu'oi. recueille en laissant couler la grappe sans la presser. Ne pressons pas les drames d'Ibsen, n'en prenons que les idées qui en sortent d'elles-mêmes, sans effort : ce sera assez pour notre vendange.
On a l'habitude de partager l'œuvre d'Ibsen en trois groupes. Cette méthode est très commode pour lexposition. Elle a le tort d'attribuer à la pensée de l'auteur dramatique une évolution artificielle. Pourquoi Brand ferait-il partie de la seconde période plutôt que de la troisième? C'est qu'on a voulu qu'il formât une sorte de trilogie avec Peer Gynt et Empereur et Galiléen. Pourtant, il y a dans Brand des idées que nous retrouvons dans les pièces qui ont suivi. Le mieux est de ne pas faire de cadres, car aussi bien la même inspiration anime, agite, enfièvre tous ces drames et leur confère une puissante et sombre unité.
Cette inspiration, c'est, à mon sens, non pas l'individualisme, la glorification de l'individu en lutte avec la société, comme on l'a souvent répété, mais le pessimisme idéaliste constatant la défaite de l'individu et l'inutilité de ses révoltes, quand il essaie de faire entrer l'idéal dans la réalité, la vérité dans le mensonge.
Autrement dit, la pensée d'Ibsen me semble hésiter entre deux mouvements contraires. Tout d'abord une aspiration, une élévation, un effort vers les cimes. Dieu, la perfection, l'absolu, elle contemple ces entités ; mais il faut les atteindre. C'est pour les atteindre qu'il est indispensable d'être un individu, d'avoir une àme. Pour être soi, on doit être seul. S'associer, c'est se diminuer. Vouloir, vouloir jusqu'au bout, vouloir même quand on ne peut plus, vouloir jusqu'à la
mort, voilà toute la morale, voilà le salut. Celui qui n'agit pas, qui no veut pas, est mort à ses destinées. C'est le cas de Peer Gynt. Peer Gynt, c'est l'homme qui manque constamment sa vie. Après une existence errante, des aventures sans nombre, des occasions jamais saisies de devenir quelqu'un, il revient au pays la tête basse. Et la nature s'anime ; les mousses lui chantent : « Nous sommes les pensées que tu devais penser » ; les feuilles : « Nous sommes les paroles que tu devais prononcer » ; les vents : « Nous sommes les chants que tu devais chanter » ; les gouttes de rosée : « Nous sommes les larmes que tu devais pleurer » ; les fleurs fanées : « Nous sommes les œuvres que tu devais faire ». Peer Gynt n'a été ni un pécheur, ni un saint, il n'est rien et sa vie ne compte pas, parce qu'il n'a jamais voulu. De même, dans Empereur et Galiléen, Julien a échoué parce qu'il a toujours douté de lui-même et des autres, parce que dans sa pensée, comme dans ses actes, il a toujours manqué de volonté.
La volonté, principe de vie et de salut, voilà ce qu'affirme encore le pasteur Brand avec une sauvage énergie :
« Ce que le monde appelle amour, s'écrie-t-il, je l'ignore et ne veux pas le connaître. Je ne connais que ce divin amour qui ne mollit point et ne s'attendrit pas. Il est dur celui-là, même pendant les affres de la mort. Sur le mont des Oliviers, qu'elle fut la réponse de Dieu au Fils qui, la sueur
au front, criait et suppliait son Père d'éloigner le calice de ses lèvres? L'a-t-il retiré ce calice? Non, mon enfant ! Il le lui a fait vider jusqu'à la lie... Voici ce qui est écrit en caractères de feu par une main éternelle : « Sois ferme jusqu'à la fin, on ne marchande pas la couronne de vie. Pour te purifier, ce n'est pas assez des sueurs de l'angoisse, il faut encore le feu du martyre ; si tu ne peux pas, tu seras certes pardonné ; mais si tu ne veux pas, jamais ! Avant tout, la loi suprême a soif de justice. Avant tout, il faut vouloir non seulement les grandes et petites choses accessibles au prix de quelques peines et de quelques efforts. Non ! Il faut vouloir avec force, avec joie, à travers les plus terribles épreuves. Ce n'est pas la croix, la torture et la mort qui font le martyre. Avant tout, il faut vouloir la croix, vouloir au milieu des tourments de la chair, vouloir au milieu des souffrances de l'àme : alors seulement on peut prétendre au salut. »
Mais arrivé là, voici que, tout à coup, la pensée d'Ibsen se retourne et se contredit violemment. Si ceux qui n'ont pas voulu ont échoué, ceux qui ont voulu ont-ils réussi? Non, leur effort a été stérile. Impossible de faire régner l'idéal et la vérité. Celui qui veut restera impuissant et solitaire.
La société ne vit que par le mensonge, le compromis. En y introduisant la vérité, comme l6 tente un des personnages d'Ibsen, on la trouble,
mais on ne la sauve pas. L'àme humaine est comme ce canard sauvage que la famille Ekdal nourrissait dans un grenier. Elle est éprise de lumière el de liberté, elle les demande, mais il ne faut pas la prendre au mot. Dans la lutte pour la vie, elle s'habitue aux ténèbres, à la claustration, finit par être heureuse dans sa servitude, et haïrait celui qui lui apporterait la lumière et la délivrance. Née dans la chair, la race est condamnée. « On entend le chant sourd des gouttes d'eau suintant dans le labyrinthe d'une mine, au fond de laquelle, l'àme et le dos courbé, une troupe de pygmées laborieux travaillent sans répit pour délivrer le captif du minerai, l'or étincelant et menteur qui allume leurs regards de nains avides. Leur àme est sans voix, leur bouche sans sourire, leurs cœurs ne saignent pas aux désastres de leurs frères. On peut les terrasser eux-mêmes sans qu'en eux le lion s'éveille. Cette gent martèle, lime et bat monnaie. Les messagers de lumière l'ont fuie jusqu'au dernier. »
Rien à attendre du peuple ; rien à attendre de l'élite. Là aussi, là plus qu'ailleurs, le mensonge s'oppose à toute rénovation morale. Les justes ne sont que des sépulcres blanchis. Le consul Bernick est arrivé à la première place dans sa ville natale. Il donne le ton, passe pour un modèle, mais il n'est au fond qu'un être sans conscience et sans cœur, avare et libertin [Les SoutieJis de la Société).
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Ainsi donc, rien qui sauve les ignorants, rien qui sauve non plus les puissants. Par conséquent, l'individu qui essaie d'entrer en lutte avec les forces sociales, l'inertie, la veulerie ambiante, sera nécessairement écrasé. Qu'il serve ou qu'il trahisse sa cause, l'œuvre de ses mains est maudite. Alors que faire? Ah ! si on pouvait revenir en arrière, à la nature, à la joie ! N'avons-nous pas droit à la joie? N'est-elle pas le soleil de l'âme ? Ah ! s'enfuir vers les années d'âge d'or, sur les plages immortelles de la Grèce païenne, au temps de grâce où l'homme n'avait pas encore inventé la vertu et le mal ! Mais, il est trop tard : on ne revient pas en arrière. Le naturisme païen a fait son temps. Le Christianisme est venu : Il a ennobli l'homme, mais il a tué le bonheur. Il convient à des âmes d'enfants, à ceux qui ont su traverser la vie sans défaillances, sans passions. Pour les autres, il n'est qu'un manteau d'hypocrisie, ou qu'un long sacrifice, une maladie morale, oij l'être épuise ses dernières forces à poursuivre inutilement une inaccessible perfection. Il n'y a donc rien à faire, car rien ne sauve, et il n'y a rien qui vaille la peine de vivre. La nuit noire est encore ce qu'il y a de mieux.
« Il faut choisir entre la foi et les conclusions du pessimisme », a dit Bourget. Personne mieux qu'Ibsen n'a justifié cette parole. On le voit, son attitude vis-à-vis du christianisme est nettement hostile, nous dirons plus tard par l'effet de quelle
erreur. Le protestantisme, en particulier, a le don de l'irriter. Il lui reproche de négliger la beauté, de ne pas avoir d'hymne pour glorifier la vie, la lumière et le bonheur. Il lui reproche encore de ne pas être assez compatissant pour la nature humaine. « Être bon, fait-il dire au pasteur Brand, voilà les mots avec lesquels on devient lâche. » On trouvera que c'est un singulier pasteur, qu'il est facile et peu loyal de triompher de ses adversaires quand on leur prête des idées qu'ils n'ont jamais eues. Ibsen est plus dans le vrai, quand il accuse le protestantisme d'avoir trop spiritualisé rhomme. Agnès dit à Brand : « Oui, tu sépares le corps et l'âme ; pourtant, crois-moi, ils ne sont qu'un. » Enfin, d'après Ibsen, le protestantisme, comme le catholicisme, repose au fond sur le principe d'autorité, et l'autorité est une limitation de la liberté individuelle.
On pourrait se demander si, du milieu de ces critiques d'Ibsen, s'élève, pour remplacer ce qu'il abat, quelque idée religieuse positive. Oui, peutêtre, mais combien vague ! Le Dieu du dramaturge norvégien est « le libre Esprit à jamais incréé ». Et ce libre Esprit est la toute sagesse, la toute perfection, mais il ne peut être clairement conçu par nos faibles intelligences ; de là les erreurs et la tyrannie des dogmes. Il faut sortir des petites églises et entrer dans le u grand temple de la vie », ou, pour parler comme Renan, auquel Ibsen a beaucoup emprunté, la religion sera « le
culte de tout ce qui est l'homme, dans la vie entière sanctifiée et élevée à une valeur morale ». C'est une pauvre espérance, et l'on sent qu'Ibsen lui-même n'y croit pas beaucoup. La seule chose qui apparaisse nettement dans son œuvre, c'est le pessimisme, le pessimisme le plus âpre, le plus désespéré, le plus noble qui ait jamais été conçu. Ce n'est pas la désespérance sentimentale d'un Musset ou d'un Léopardi ; ce n'est pas l'angoisse métaphysique de M"" Ackermann ; ce n'est pas le pessimisme d'un poète ou d'un théologien, mais celui d'un stoïcien et d'un moraliste incapable de résoudre les problèmes de conscience qu'il a posés lui-même.
Cette pensée qui éclaire d'un feu sombre tout le théâtre d'Ibsen ressort très nettement dans Brand, œuvre mère, oij, comme le remarque très justement M. le comte Prozor qui vient d'en publier la traduction, « se trouvent réunies toutes les idées qui alimentent ses dernières productions ». Il y a donc quelque intérêt à en donner l'analyse.
Sur un haut plateau couvert de neige, dans le brouillard, la pluie et une demi-obscurité, apparaît, suivi d'un paysan, un être étrange, vêtu de noir, un havresac sur le dos, un bâton à la main: c'est le pasteur Brand. En vain son guide l'a-t-il averti que le chemin est mauvais, que le névé miné par un torrent va céder sous leurs pas, qu'il faut revenir en arrière, Brand s'entête à avancer.
29 i l'anarchie littéraire
Le paysan rabandonne. Un couple de jeunes fiancés arrive en se tenant par la main, Eynar et Agnès. Ils font route avec Brand. Ensemble, ils parviennent à un village, sur les bords du fjord au moment d'une distribution de vivres et de blé à la foule. Une femme accourt effarée. Elle vient demander l'assistance d'un prêtre pour son mari qui est mourant, après avoir assassiné son enfant pour lui épargner l'horreur de la famine. Mais une tempête s'élève sur le fjord. Il serait dangereux de le traverser. Personne ne veut suivre la femme. Brand n'hésite pas : il demande un bateau et un homme pour le diriger. Personne ne bouge dans la foule stupéfaite. Agnès cherche à décider son fiancé à suivre Brand : il refuse. Alors elle s'offre et part avec Brand.
A l'acte suivant, Agnès, qui a rompu avec Eynar, est devenue la femme de Brand. On a nommé celui-ci d'enthousiasme pasteur du village. La lutte commence. Avant tout, pas de compromis; il s'agit de tuer le mensonge, la lâcheté, l'indolence de ce peuple capable d'admirer, mais incapable d'imiter un acte de courage et d'énergie. C'est tout d'abord contre sa mère que Brand engagera le combat. La vieille femme, très avare, envoie un messager à son fils, pour lui demander le secours de ses prières à son lit de mort. Brand lui répond qu'il ne viendra l'assister qu'à une condition, c'est qu'elle fera le sacrifice de son bien auquel elle tient beaucoup. La mourante fait
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savoir qu'elle en offre la moitié « Tout ou rien », réplique Brand, et il laisse mourir sa mère sans la revoir.
Mais un plus grand sacrifice, disons plutôt, un plus grand doute s'impose à la conscience de Brand. 11 a un enfant, être chétif qui est voué à une mort certaine dans cet épouvantable climat. Le médecin a déclaré catégoriquement qu'on ne pouvait le sauver qu'en le transportant dans un pays plus chaud. Mais il faudrait partir, abandonner le fjord, le village dont Brand est le pasteur, l'u'uvre commencée, la mission de délivrance. Brand, qui aime sa femme et son fils, hésite, torturé. Mais il l'a dit à d'autres: tout ou rien, pas de compromis. Dans une scène dramatique très impressionnante, une scène qui fait froid et qui fait mal, Brand agite la question de vie ou de mort devant sa femme épouvantée du sacrifice que réclame la terrible mission de son mari. Que fautil faire? Partir, rester? D'un doigt impérieux, Brand montre la maison, le pays de neige et de désolation, la nouvelle église qu'il fait construire avec l'héritage de sa mère. On restera. Agnès soulève son enfant dans ses bras, comme pour l'offrir en holocauste et s'écrie : « Dieu ! la victime que tu oses exiger, je la lève vers ton ciel. Guidemoi à travers les affres de la vie ! »
L'enfant naturellement meurt. Agnès est à bout de forces. Son mari ne lui laisse même pas la liberté des larmes. Mais elle s'échappe pour aller
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pleurer sur les reliques du pet il mort, la layette qui a servi à peine, le manteau (|iril portait à son baptême, le petit bonnet encore humide des sueurs de son agonie. C'est le soir de Noël. Agnès contemple en pleurant tout ce qui lui reste de son premier-né. Mais, arrive une mendiante. Elle demande des vêtements pour son enfant malade. Brand se dresse et, impérieusement, dit à Agnès: « Donne ». Agnès, toujours brisée par cette volonté de fer qui la tue et qu'elle adore, obéit. La femme partie : « As-tu tout donné » ? dit Brand. Non, elle a gardé et caché dans son sein le dernier petit bonnet de son enfant. « Donne aussi cela, » s'écrie Brand. Cette scène est atroce.
Cependant Brand, dont la réputation grandit tous les jours dans le pays, a terminé la nouvelle église et va Tinaugurer. Le peuple est dans la joie. Mais soudain, Brand ferme la chapelle, jette les clefs à la mer et dit à la foule : <( Suivez-moi. Hors d'ici ! Dieu est ailleurs. A travers monts, plaines, glaciers, à travers tout le pays, nous irons détruire les pièges oii les âmes du peuple sont prises. » La foule hypnotisée le suit un moment ; mais ce moment d'enthousiasme révolutionnaire ne dure pas. Brand est abandonné. Il est seul. Il est trop tard pour reculer, son enfant est mort, sa femme est morte, il est libre : l'idée, l'individu triomphe. Mais non : l'idée, l'individu est à la merci de la déraison humaine qui ne sait que détruire et niveler. Au moment où Brand gravit les hauteurs,
allant vers un endroit dangereux appelé « l'Eglise de glace », région d'avalanches toujours prêtes à se détacher, apparaît une folle, Gerd, quia plusieurs fois traversé le drame, avec son fusil, en quête d'un vautour imaginaire. Elle tire, l'avalanche se détache, et Brand est englouti.
J'ai laissé de côté, dans cette rapide analyse, toutes les idées secondaires dont Ibsen a embarrassé son drame. Ibsen a l'habitude funeste, selon moi, de superposer plusieurs symboles. Ses personnages sont à triple et quadruple fond. Ils ressemblent à ces assemblages de guéridons japonais qui rentrent les uns dans les autres. De là une certaine incohérence et une absence complète d'unité. Ainsi Brand représente plusieurs choses à la fois: c'est évidemment tout d'abord la lutte de la volonté contre le monde, ou de l'idée qui entre dans la réalité et s'y perd, mais c'est aussi le protestantisme, le christianisme, et tout ensemble les opinions que le dramaturge défend et celles qu'il combat. Autrement dit, les personnages d'Ibsen sont aussi mal composés que possible, et il faut un degré rare d'engouement pour prendre cette absence de composition pour une marque de génie. Le génie est ailleurs, dans quelques scènes d'horreur, comme celle de la mendiante, où Ibsen a consenti à mettre d'accord ses idées philosophiques avec l'optique du théâtre. Là, il est un maître. Le reste est impuissance, une impuissance dont le misanthrope méprisant qu'est Ibsen doit se
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consoler aisément, en pensant qu'il lui doit une partie de sa réputation, grâce au prestige qu'exercent sur le goût littéraire si profondément gâté de noire époque le vague et l'obscur.
Si maintenant nous revenons à l'inspiration générale des œuvres d'Ibsen, dont Brand nous a donné un échantillon, il ne sera pas difficile de montrer l'erreur fondamentale où elle entraîne le dramaturge norvégien. S'il est tombé dans ce pessimisme désespéré qui lui enlève même le droit de protester contre la lâcheté de l'homme social, puisqu'aussi bien toute lutte est inutile et comme maudite dans son dernier résultat, c'est qu'il a méconnu la seule solution possible de l'antinomie de l'idée et de l'action, de l'idéal et de la réalité. Cette solution est celle du christianisme. Certes, le christianisme n'a pas rabaissé l'idéal; y a-t-il une religion qui l'ait placé plus haut? Le but qu'il assigne aux efforts de l'homme, c'est la perfection. Lui aussi condamne les compromis; lui aussi prêche la nécessité du sacrifice ; lui aussi donne à l'individu, à la personne humaine toute sa valeur. Mais ce n'est là qu'un côté de la doctrine chrétienne. Le Christ n'oublie pas qu'on ne peut élever l'homme qu'en le soutenant, qu'il faut aller le chercher au pied de la montagne, encourager ses premiers pas, non par accommodement, mais par charité. Il sait que l'œuvre sera longue et qu'il ne faut pas mépriser les petits commencements, briser le roseau froissé, éteindre le lumignon qui
fume encore. Il proclame enfin le prix de la bonne volonté, de la droite intention, suivant la mesure de lumière et de foi accordée, le nombre des talents reçus. L'idéal ne sera jamais atteint, l'absolu ne sera pas réalisé, sans doute, mais tant mieux. Car lorsque l'ouvrier aura fait fout ce qu'il devait, quand riiomme aura tendu de toutes ses forces vers la sainteté, alors il sentira qu'il faut s'en remettre pour le reste à la grâce de Dieu dans une confiance joyeuse.
Ibsen n'a pas vu ce qu'il y a dans le christianisme de réconfort et d'espérance. Il n'a pas senti passer sur son front de stoïcien orgueilleux le souftle de bonté qui fait fleurir le devoir et sourire la douleur. Il est resté à mi-chemin entre la grâce de l'insouciance antique et celle de l'espoir chrétien, dans le sombre passage de la Loi. De là l'âpreté de sa pensée, l'amertume de ses satires, l'agitation fiévreuse et les contradictions de son œuvre. De là enfin, l'intérêt que cette œuvre présente par l'inquiétude morale qu'elle révèle, puisque, aussi bien, ce sont les plus hauts problèmes de l'âme et de la vie qu'elle pose devant nous.
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Dans notre admiration pour les littératures étrangères, nous sommes toujours un peu trop pressés de généraliser nos premières impressions. Quand on nous révéla Ibsen, son pessimisme révolté nous parut la caractéristique du drame norvégien ; mais il y avait Biornson qui n'est ni pessimiste ni révolté. Puis, nous nous sommes tournés vers l'Italie. On nous a parlé d'une renaissance latine. On a traduit G. d'Annunzio, et la critique s'est hâtée de faire de l'écrivain sensuel, artiste et païen qui a écrit V Enfant de volupté, le représentant de la littérature italienne. C'est encore un jugement à reviser, car voici Fogazzaro en qui il n'y a pas la plus petite trace d'épicurisme, et qui n'a aucun trait de ressemblance avec d'Annunzio.
Chrétien, mystique, la seule beauté qui l'intéresse est la beauté morale. L'intérieur des âmes, les luttes de la passion et du devoir, voilà ce qu'il
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s'attache à décrire. Il est de ce côté-ci de la croix, tandis que d'Annunzio est de l'autre. Je dirai même que c'est dans sa foi religieuse et morale qu'il trouve sa meilleure inspiration littéraire. Ses personnages empruntent à cette foi qu'il leur communique une vie et une élévation que les belles statues couchées de G. d'Annunzio n'auront jamais. G. d'Annunzio désarme par l'éclat et l'impudeur inconsciente de son génie ; Fogazzaro vous attire et vous prend tout entier par la pureté, la noblesse, la simplicité et l'humanité de son idéal.
C'est bien l'impression que nous donnent les deux romans qui nous l'ont révélé : Daniel Corlis et Un petit Monde d'autrefois.
Dans le premier, le héros (il mérite ce nom), le député Gortis a consacré sa vie à la réalisation d'un généreux programme politique : la conciliation des croyances traditionnelles avec le progrès social. Mais voici que l'amour passe sur son chemin sous la figure grave et douce de sa cousine Hélène. Le mari d'Hélène, le sénateur de Santa- Giulia, est une espèce de gredin farouche, grand coureur de tripots, qu'elle a épousé au hasard, ayant hâte de fuir certains désordres qu'elle a surpris dans la maison de sa mère, la frivole comtesse Carré. Mais bientôt ses yeux se sont ouverts, et quand Daniel est enfin revenu d'un long voyage à l'étranger, son cœur était libre et vide. Elle le lui a donné et il l'a rempli en lui donnant le sien,
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Aussitôt la lutte s'engage, mais une lutte oii ils s'appuient l'un sur l'autre pour ne point déchoir. Entre eux, et c'est ici l'originalité de ce roman, un accord tacite s'établit pour refuser à leur amour toute satisfaction contraire non seulement au devoir, mais à la grandeur de leur amour. L'affection qui les unit est si pure, si profondément spirituelle, qu'ils n'ont pas besoin d'exprimer leurs sentiments. Leurs conversations ne sont qu'un échange de mots brefs, presque énigmatiques pour le lecteur, mais qui leur suffisent pour s'encourager à ne point faillir.
Aussi, n'ont-ils pas de peine à s'entendre sur la nécessité du sacrifice qu'ils doivent accomplir pour rester dignes d'eux-mêmes, c'est-à-dire dignes de leur amour. L'odieux baron de Sanla- .Giulia ayant déclaré qu'il enverrait sa femme à l'autre bout de l'Italie si ses dettes n'étaient pas payées par sa famille, Hélène lui fait refuser l'argent demandé. Par là elle se condamne volontairement à un long exil, et Cortis, qui l'a comprise, ne fait rien pour la retenir. Pendant toute une année elle s'enferme dans la solitude de Cefalu, n'écrivant à Cortis que des lettres insignifiantes, s'armantde dureté contre lui, travaillant à se faire oublier, s'imposant une contrainte qui ruine sa santé et ne laisse debout que la vaillance de son àme ; car Fogazzaro est profondément humain. Il n'oublie pas que nous ne sommes pas de purs esprits. L'effort moral qu'il impose à ses héros
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brise leur corps : c'est la rançon de leur noblesse. Et rien ne pouvait mieux servir que cette faiblesse physique à faire accepter et en même temps ressortir la grandeur de leurs sentiments. Ils ne triomphent d'eux-mêmes qu'en se meurtrissant, et leur douleur, en rehaussant leur victoire, révèle l'intensité de leur combat. Là encore, Fogazzaro est admirablement vrai.
Maintenant, c'est au tour de Cortis de lutter, de vaincre et de souffrir. A Rome, le sénateur Santa- Giulia, compromet de plus en plus sa situation. 11 a dilapidé des fonds qui lui avaient été confiés, il est accusé pour ce fait dans la presse et le Parlement. Si personne ne le tire d'affaire en remboursant les sommes détournées, son arrestation est certaine. Traqué, rejeté des tripots, où il trouvait ses seules ressources, ne voulant pas avoir recours à la famille de sa femme qu'il déteste, il se résout au suicide. Cortis le sait. La mort de cet homme, c'est son bonheur assuré par la liberté d'Hélène. Terrible et douce tentation qui fait monter à son front des sueurs d'agonie ! N'a-t-il pas le droit de laisser périr ce misérable ? Oui, ce serait le droit, car Santa-Giulia a jadis enlevé la mère de Cortis, et Cortis pourrait avec raison se dresser devant lui en justicier, venger l'honneur de son père mort de désespoir. Mais si c'est le droit, ce n'est pas le devoir, puisqu'il en profiterait. Il sauvera donc de Santa-Giulia. Mais ce sacrifice a épuisé ses dernières forces. Il est terrassé à la tribune au
moment de prononcer un grand discours politique. Il vivra pourtant, grâce aux soins d'Hélène revenue à Rome à la nouvelle du désastre imminent de son mari, et qui ignore l'héroïque intervention de Gortis. Elle accompagne son ami dans la vielle maison de famille. Mais ce n'est qu'un temps de répit avant l'immolation dernière ; elle n'a suivi Gortis convalescent qu'après avoir promis à son mari, qui a trouvé ce moyen de se venger sur elle de sa déchéance, de partir avec lui pour l'Amérique. Au premier signal, elle doit le rejoindre. Elle pourrait s'y refuser, révéler à de Santa-Giulia d'où lui est venu le salut. A son tour d'hésiter et de combattre. Et c'est à son ami qu'elle demande la force ; mais lui la demande à Dieu, et lui répond ce seul mot : « Prie. » Gar il était aveuglément convaincu que Dieu lui disait : « Tu as son âme ; elle, tu l'auras dans l'autre vie. J'ai voulu ce fruit de l'amour que je vous inspirai. Maintenant, qu'elle parte ; et loi, trompé par une llamme douloureuse, va, combats, soulfre encore; sois entre les hommes un noble instrument de justice et de vérité. » Et Hélène part, le cœur déchiré mais résolue, laissant cet adieu à Gortis : « Toute ma vie et au delà. » « Ainsi, sans épousailles ils furent époux, non par la chair, mais par le cœur, comme s'unissent les astres, non par le corps, mais par la lumière ; comme les palmiers, non par la racine, mais par la cime. »
Tel est ce roman. Je n'en connais pas de plus
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poignant depuis A)i?ia Karénine^ aucun oii se mêlent plus intimement la vérité et la noblesse des sentiments, aucun qui puisse mieux prouver la possibilité et la grandeur d'une littérature qui s'inspirerait francbement de l'idéal moral et religieux, aucun qui réalise plus parfaitement cette haute mission de l'art, qui n'est pas seulement de nous divertir et de nous charmer, mais aussi d'élever nos âmes, de les pénétrer de noblesse, de les approvisionner d'encouragements à persévérer au milieu des trahisons et malgré les refus de la destinée.
Et pourtant Fogazzaro reste un artiste. Il ne prêche pas, il ne déclame pas ; son œuvre est vivante. Son action moralisante réside toute entière dans l'impression que laissent certaines pages sur lesquelles on revient, qu'on médite et dans lesquelles tout à coup on sent une àme profonde et noble.
Cette impression, je l'ai particulièrement ressentie en lisant U?i petit Monde d'autrefois. Fogazzaro hésitait à le laisser traduire, le cadre lui en paraissait trop local. Mais, dans ce cadre étroit d'un monde ignoré de province, s'agite et soulfre un peu de l'humanité de tous les temps et de tous les pays, et le charme de ce livre consiste précisément à nous montrer des êtres qui nous ressemblent dans un milieu qui n'est pas le nôtre,
Ce milieu, c'est un petit coin pittoresque des bords du lac de Lugano, à Oria, au temps de la
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domination autrichienne. Autour des personnages principaux s'agite tout un monde de petits employés besogneux, bavards et curieux, des contrôleurs, des commissaires, toujours h raiïùt d'une conspiration contre le pouvoir, grands amateurs du jeu national des tarots et de la pèche à la ligne. Ces personnages sont dessinés d'un trait fin, sobre et juste. Ils gardent dans le roman la place secondaire et subordonnée à l'action qui leur convient. L'action est très simple, sans aucune de ces complications dont il nous semble à tort, en France, qu'un roman ne peut se passer. Vidée de son contenu psychologique, elle se réduit à peu de chose. Franco Maironi a épousé une jeune lillc de la Valsoda, Louise Rigey. Le mariage s'est fait secrètement et contre la volonté de la grand'mère de Franco, une vieille marquise méchante et dure, dont le passé est assez louche. Elle a, en eiîet, supprimé le double d'un testament par lequel son mari, qui avait certains écarts de conduite à lui reprocher, instituait pour seul héritier son petit-fils Franco. Or, ce testament longtemps perdu s'est retrouvé dans les papiers du professeur Gardoni, ami de Franco ; mais, bien que depuis son mariage, la vieille marquise lait renié et qu'il soit obligé de vivre très pauvrement dans la maison d'un oncle de sa femme, Franco ne veut pas se servir contre sa grand'mère du testament qui la déshonore. Ce n'est pas l'avis de sa femme qui voudrait que la vieille marquise soit punie,
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non pas à cause de la fortune qu'elle abandonnerait aux hôpitaux, mais à cause de la justice. C'est sur ce point que s'engage et que recommence à plusieurs reprises le conflit de ces deux âmes d'homme et de femme, également nobles mais absolument différentes. Louise est une révoltée, mais une révoltée exempte de bassesse et de mesquinerie. Sans foi dans la vie future, elle ne comprend pas, ce qui est logique, qu'on puisse laisser impunies les actions méchantes. De là des malentendus, des froissements entre elle et son mari auquel elle reproche son idéalisme d'artiste, sa lenteur à l'action, ses croyances religieuses qui le rendent, pratiquement, moins ardent dans la défense des causes justes, celle de l'indépendance de l'Italie, pour laquelle il se contente de faire des vœux imprudents, et celle plus personnelle du châtiment de lagrand'mère spoliatrice. Un événement imprévu vient pourtant obliger Franco à quitter la région des nuages. Le brave homme d'oncle qui faisait vivre le jeune ménage dans sa villa d'Oria, aux bords du lac de Lugano, l'ingénieur Ribera, dénoncé pour ses opinions politiques, probablement par la marquise, perd sa place : c'est la misère pour ses protégés. Franco alors n'hésite pas : il s'exile en Piémont pour gagner par son travail le pain de sa famille. Pendant son absence, un affreux malheur vient le frapper. Sa femme, de plus en plus révoltée contre l'injustice de la grand'mère, va un
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jour à sa rencontre, dans un endroit voisin où elle doit passer, pour lui dire son fait et décharger son Cd'iir. Pendant ce temps, sa fille, la charmante petite Marie, laissée seule, tombe dans le lac et se noie. Il est impossible d'analyser cette partie du récit : elle est poignante, d'une j;rancleur, d'une sobriété, d'une puissance incomparables. On ne peut lire ces pages qu'à travers ses larmes. C'est là le chef-d'œuvre de ce chef-d'œuvre, le coin du génie.
Mais, dans l'émotion qu'il provoque, Fogazzaro n'oublie pas son but, l'opposition psychologique des deux caractères de Franco et de Louise. Il sait que l'épreuve endurcit ou purifie. Il se garde bien de le dire, mais avec quelle délicatesse de touche il le fera sentir dans les attitudes différentes des deux époux devant le cadavre de leur enfant bicnaimée. Pour Louise, c'est toujours plus la révolte, une révolte morne et désespérée qui lui fera dire : « Je ne sens plus rien, je suis de pierre », qui la détachera de son mari qu'elle aime pourtant, qui la rendra indifférente à tout ce qui n'est pas sa douleur, qui la poussera à de ridicules expériences de spiritisme, si bien qu'elle deviendra presque superstitieuse par incrédulité. Chez Franco au contraire, que Foggazzaro a fait à dessein intellectuellement inférieur à sa femme pour faire ressortir d'autant sa supériorité morale et religieuse, chez Franco le chagrin produit le dévouement, l'esprit de sacrifice, l'enthousiasme pour la cause
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patriotique, à laquelle il va désormais consacrer sa vie. Et voyez de quelle discrète et adroite façon l'écrivain nous montre ces etTcts opposés de l'épreuve dans les àmos de ses personnages : « La faible lueur de l'aube se mêlait à ses réflexions comme à celles de Franco, solennelle et consolante pour lui, odieuse pour elle. Lui, chrétien, pensait à une insurrection en armes contre ses frères en Christ, pour l'amour d'un point sur un astre infime ; elle, pensait à une rébellion immense, la délivrance de l'Univers. La pensée de Louise pouvait paraître plus vaste, son intelligence supérieure ; mais Celui qui consent à se laisser honorer par chacun selon son pouvoir et peu à peu transforme et élève l'idéal des peuples, en se servant, en temps opportun, pour gouverner la Terre, des idéaux inférieurs et passagers ; Celui qui, étant la Paix et la Vie, souffrit qu'on l'appelât Dieu des armées, avait imprimé le sceau de son jugement sur le visage de la femme et sur le visage de l'homme. Tandis que l'aurore s'allumait, le front de Franco s'irradiait d'une lumière intérieure, ses yeux brillaient à travers ses larmes d'une vigueur de vie ; le front de Louise s'assombrissait de plus en plus, les ténèbres montaient au fond de ses yeux éteints. »
Pourtant Fogazzaro ne veut pas que nous désespérions complètement du salut de Louise, dont on pourrait dire, malgré son impiété, qu'elle a trop do vertus pour n'être pas chrétienne. Dans une
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derniôro entrevue avec son mari qui va partir pour les combats inconnus de l'indépendance, son amour pour lui se ranime ; elle croyait, depuis la mort de sa petite fille « que le Livre du Destin ne contenait plus rien pour elle, que certaines fibres intimes de son cœur étaient mortes ». Une seconde maternité va rouvrir ce livre et lui refaire un cœur. Peut-être alors, pourra-t-elle aimer son mari avec toute son àme, dans une même foi, et une môme espérance.
Je viens de relire ces lignes : je m'aperçois qu'elles ne disent rien, qu'elles ne peuvent rien dire du charme grave de ce livre profond. Dans un cadre très vivant, d'un réalisme sobre, un drame psychologique très intense, de l'émotion, de la grâce, le don de suggérer en quelques mots une longue suite de pensées, des paysages tracés d'une main légère, des caractères pleins de noblesse et de vérité, vous trouverez tout cela dans ce roman qu'il faut lire, comme il a été écrit, lentement et avec l'àme. C'est une belle œuvre dont la valeur morale égale la valeur littéraire. En connaissezvous beaucoup dont on puisse faire un pareil éloge ?