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LE SYNDICALISME, LA COOPERATION ET LA PHOPACANDE ANARCHISTE

Revirement des anarchistes. — Double erreur. — Les coopératives. — Adaptation dos syndicats à leur besogne actufdle. — La foule ne voit (juo le fait présent. — Pas de finasseries. — Nécessité pour les anarchistes de s'isoler. — Inconvénients. — Facilité à retomber dans "la politique. — Diplomates de réunions. — Maladresses. — Souplesse à aci|uérir. — Notre propagande n'a que des résultats éloignés. — Ce sont les individus que nous devons convertir et non les groupements. — La défense des salaires est légitime en l'état actuel. — Nécessité pour les anarchistes de si' faire connaître des travailleurs.

Chez les anarchistes, ('gaiement, il s'est fait un revirement en faveur de l'idée syndicale. L'ennui, d'abord, des discussions théori([ues, le besoin de « faire ([uelque chose », qui en découlait, une nouvelle orientation des groupes cor[>oralifs (|ui, commençant à répudier la politi([ue, s'essaient à rechercher les moyens de s'émanciper économi<|uement.

Mais comme toutes les réactions qui s'opèrent à la

suite d'un revirement d'idée?, dépassant le point juste, le zèle des nouveaux syndicalistes ou coopérateurs auarchisles ne voient plus de moyens pratiques qu'en la coopération et le syndicalisme.

Selon eux, il faudrait quelesanarchistes se vouent entièrement à Torganisation de groupes semblables, y consacrant tous leurs efforts, y apportant toutes leurs forces, de façon que Tidéal, pour eux. devient une cbose lointaine, un drapeau. mais(iui. comme tous les drapeaux, n'aurait plus que la valeur d'un symbole.

D'autre part, il y a ceux qui, continuant à ne voir dans ces groupements, que des instruments réactionnaires, assurent que ce serait perdre son temps de cbercher à y faire de la besogue, et ne veulent pas entendre parler ,d'y entrer.

Je crois que l'on se trompe des deux cotés. Je crois qu'il y a de la besogne à y faire, mais qu'il faut aussi se garder de s'y laisser absorber. Je crois que l'on peut, lorsqu'on sait s'y prendre, développer ses idées en tous les endroits, et il ne peut y' en avoir de meilleur pour nous, qui cherchons à parler aux travailleurs, (jue les groupements ouvriers.

Pour ce qui concerne les coopératives, je n'en dirais jias grand'chose, vu que je crois que c'est là où il y a le moins à faire, surtout pour les coopératives de production qui, du reste, je crois, n'ont plus beaucoup de défenseurs.

Pour réussir, il leur faudrait se mettre absolument sur le pied capitaliste, elles ne pourraient se

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maintenir qu'à condition d'exploiter, et je nv crois pas que ce soit là, un bon moyen de l'aire l'apprentissage du communisme et do la solidarité. Ce sont les essais de groupement de camarades essayant de vivre communistement qui les remplacent dans le mouvement anarchiste où la production ne doit pas aller sans lu consommation.

Quant à ce qui concerne les coopératives de consommation, je no vois pas le mal qu'il y aurait à ce que ceux des nôtres en fissent partie.

Ils y trouveraient d'abord — je parle décolles fonctionnant régulièrement — des marchandises meilleures, tout en réalisant une légère économie, deux choses qui ne sont pas pour déplaire à la ménagère.

En outre, fréquentant ce milieu, se mêlant à leurs discussions, les camarades ({ui en feraient partie, en s'y faisant connaître, en procédant avec tact, pourraient arriver à y émettre leurs idées et se faire écouler.

C'est aux travailleurs que nous voulons paider — puisqu'ils ne viennent pas à nous, pourquoi ne pas aller à eux, en nous mêlant à leurs groupements?

Seulement les coopératives de consommation, ne pouvant également réussir (|u'en fonctionnant capilalistiquement, les anarchistes ne peuvent prendre part à leur organisation.

L'activité des individus est nécessairement bornée }»ar les facult('S humaines. On j)eut })articiper à divers groupements ayant des modes d'activité différents, mais, toujours l'un l'emporte sur les autres et devient le moteur principal des efforts de

l'individu, les autres ne sont plus qu'accessoires.

Du reste, la transformation sociale ne s'opérant ])as d'un bloc, mais devant plutôt être la réunion d'une multitude de transformations, je ne crois pas (pi'ii soit mauvais qu'il y en ait qui essaient de r('aliscr ce (|ue nous trouvons mauvais. Leurs tentatives sont la confirmation de ce que nous avançons.

Seulement c'est à ceux qui ne peuvent arriver à la conception d'une société débarrassée des entraves capitalistes, que nous devons laisser les moyens termes.

Il en est de même pour les syndicats. Tels qu'ils sont, à l'beure actuelle, ils représentent pour les travailleurs un groupement naturel, et une sérieuse arme de défense.

Si, en France, ils avaient été moins politiciens, et s'étaient plus sérieusement occupés des intérêts corporatifs, ils auraient pu rallier les forces vives des corporations, et devenir une puissance avec laquelle le patronat aurait eu à compter.

Mais, pour rendre les services, qu'en attendent ceux qui en font partie, les syndicats ne peuvent être autre chose qu'ils ne sont. La majorité des travailleurs croyant qu'une augmentation de salaire, ou une diminution des heures de travail, est le summum de réclamations (lu'elle peut réaliser, les syndicats ne peuvent combattre que pour ce (pii peut passionner ses membres.

On comprend donc tout de suite que si les anarchistes peuvent pénétrer dans les syndicats, ils ne

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peuvent guère présider à leur rormalion, pas plus qu'à leur fonctionnement.

La grosse masse étant réfractaire à nos idées, si nous lui proposions de former des syndicats devant s'occuper de 1 expropriation capitaliste, elle resterait tout aussi réfractaire que lorsque nous lui parlons de révolution.

Le gros de la foule va toujours à ceux qui lui promettent des réformes immédiates. Ses calculs ne vont pas au delà du temps présent. La moindre amélioration, même loi's<|ue ses elfets ne peuvent être que temporaires, la séduira beaucoup mieux que des progrès plus durables s'ils ne doivent s'accomplir (|ue dans un avenir incertain.

Pour s'attirer les sympathies des foules, et les amener à la compréhension des idées qu'on leur soumet, il ne faut faire avec elles, ni finasseries, ni diplomatie compliquée.

Ne croyant pas que le fait d'obtenir des marchandises un peu meilleur marché que chez le détaillant, ou de gagner dix sous de plus par jour, soient un bien grand pas de fait vers l'airrânchissement général et définitif, les anarchistes ne peuvent aller dire aux gens :

« Nous voulons la transformation sociale ; les réformes que l'on vous préconise ne valent rien, mais puisque vous êtes trop bêtes pour le comprendre, et qne ceqnenous voulons serait troplongàobteiiir pour votre impatience, nous allons, pour vous amener à nous, faire semblant d'accepter ces réformes que nous jugeons ne rien valoir ».

En admettant qu'on lui farde un peu plus ce langage, la foule ne comprendrait rien à ces subti-

lilés, et penserait que, tout en ne valant rien, les réformes valent cependant quelque chose, et croirait à son émancipation par le coopératisme ou l'augmentation des salaires.

Il n'y a donc que ceux qui croient à l'efficacité de ces choses qui puissent grouper les gens, en leur promettant, en toute conscience, que leur émancipation sortira de leur application, et se livrer avec foute l'ardeur désirable aux besognes nécessaires pour la conquête ou la réalisation de ces réformes; laissons-les donc y travailler, pour nous contenter, nous, d'aller chercher, parmi les éléments qu'ils commencent à dégrossir, ceux aptes à nous comprendre.

Lorsqu'ils commencèrent à s'affirmer en tant qu'anarchistes, ceux-ci se trouvèrent en lutte avec tous les partis. Commençant seulement à élaborer leur programme, il était nécessaire pour eux de se maintenir à l'écart de tout mouvement qui ne représentait pas absolument leur idéal en toute son intégrité.

Il fallaitqu'ils prennentconscience d'eux-mêmes, et de leur but pour avoir la possibilité de résister à la force d'absorption des groupements ambiants. De là, l'abstention complète des anarchistes à l'égard du mouvement ouvrier.

Mais ce désintéressement dans la question eut des inconvénients énormes. Des grèves importantes se produisirent, sans que les anarchistes qui, cependant, à tous égards, représentent le mouvement

véritablement ouvrier, pussent y exercer aucune action.

S'étant tenus trop à l'écart du mouvement ouvrier proprement dit, ils en étaient inconnus ; les politiciens purent s'en faire les directeurs, y allant porter leur action déprimante et dévirilisante, sans qu'aucune voix eut le loisir de s'y faire entendre pour mettre chaque chose à son point.

Aujourd'hui, l'idée s'est synthétisée, a pris corps; une ligne de conduite générale s'en dégage nette et précise, indiquant ce qui est conforme à l'idée, ce qui s'en éloigne. Les anarchistes doivent perdre cette tendance qu'ils ont de se croire une aristocratie intellectuelle, cette propension à ne voir, en ceux qui ne pensent pas comme eux, que de simples tardigrades dont il ne vaut pas la peine de s'inquiéter.

D'aucuns croient pouvoir s'immiscer dans les groupements syndicaux pour s'emparer de leur organisation, en flattant leurs idées de réformation, s'imaginant qu'ils pourront ensuite les diriger dans la voie de la révolution.

Gela c'est enc<ore une façon de faire de la politique, et ils risquent fort d'y perdre tout au moins leur temps, sinon de s'y embourber.

Pour pouvoir y parler librement, pour s'y faire écouter fructueusement, il faut y déi)loyer, certainement, beaucoup de souplesse, de tact et de ténacité, mais non de la ruse fmassière dont les résultats, tôt ou tard, risquent de se tourner contre votre habileté.

■2'>G l'anarchie, son but, ses moyens

C'est le désir de s'adresser aux travailleurs qui, en temps d'élection, fait sortir de leur apathie, les camarades les plus indolents en temps ordinaire, et mener la propagande abstentionniste dans les réunions électorales.

Mais, dans ces réunions, ce n'est déjà plus l'ouvrier que l'on rencontre. Ce sont des politiciens, des hommes ([ui se figurent être maîtres de leurs destinées, parce que les candidats viennent, platement, se prosterner devant eux.

Tous, ils ont en poche un projet — de réforme sociale serait trop peu pour eux, mais — de politi- ([ue générale; ce sont les relations diplomatiques et internationales qu'ils visent à régenter.

Discutant gravement sur les àneries que viennent leur faire avaler les politiciens de profession, ils s'imaginent être de profonds Metternich, des Talleyrand ou des Richelieu, et parlent de libérer les autres peuples, sans^s'apercevoir qu'ils sont euxmêmes pillés, grugés, exploités, subissant les pires empiétements d'une centralisation qui, bientôt, voudra réglementer leurs actes les plus intimes. Le public des réunions, électorales surtout, est, certainement, le plus indécrottable qui soit, tandis ([ue ceux qui, déjà, se réunissent pour lutter par eux-mêmes contre l'exploitation, s'ils ont les travers des autres, indiquent cependant un état d'esprit qui ne demande qu'à être cultivé.

Seulement beaucoup de nos camarades lorsqu'ils entrent, dans un groupe ou dans une réunion, pour faire delà propagande, n'écoutant que leurs désirs et leur tempérament, se figurant être déjà dans un milieu anarchiste, se mettent à y agir et y discuter

comme s'ils avaient alfaire à dos gens qui, déjà pensant pres(|iie comme eux, vont d'emblée, accepter leurs arguments et se ranger immédiatement à leur opinion.

D'autre |)art, lors({ue dans ces groupes il se discute l'action qui doit leur être particulière, ces mômes camarades se mettent à combattre, et cela parfois très maladroitement, les mesures proposées, faisant de l'obstruction, essayant d'empècber ce qu'ils désapprouvent, croyant qu'il ne s'agit que d'être dans le vrai et de parler pour que tout le monde voie clair.

11 n'en va pas ainsi malheureusement. Une idée ne pénètre pas si vite les cerveaux. Et le zèle intempestif d'un camarade le fait souvent considérer comme un brouillon ou un ennemi,, et repousser l'iJée qu'il veut développer. Alors, jetant le manche après la cognée, il déclare qu'il n'y a rien à faire dans ces milieux pourris.

Si, il y a à faire, il s'agit seulement de sawir s'y prendre, et, surtout, nous dépouiller de nos préventions, aussi bien que de nos illusions (]ui nous font voir les choses comme la lorgnette qui éloigne ou rapproche l'objet regardé, selon le bout par lequel on regarde.

Ce que, à mon sens, devrait viser l'anarchiste (|ui entre dans un syndical, ce n'est pas de peser directement surson action, mais sur les conceptions de ceux qui le composent.

il faudrait d'abord qu'il consente à faire un stage où, se contentant de voir, d'observer, de se rendre

utile au groupe dans les choses qui lui semblent logiques, il se ferait ainsi apprécier et connaître de ceux qu'il veut convertir, en même temps qu'il apprendrait lui-même à les connaître, ce qui lui indiquerait la façon d'agir avec eux pour faire de la bonne besogne.

Une fois ce travail préliminaire accompli, il pourrait commencer à sortir plus en grand ses idées ; mais qu'il n'aille pas espérer les faire accepter en bloc, et croire que ses discours vont orienter l'action du groupe en la direction qu'il voudrait lui imprimer. A vouloir voler trop haut on risque de rendre la- chute plus lourde.

Ce qu'il faut surtout éviter, c'est de se poser en adversaires de la majorité, d'essayer d'entraver la marche du groupe; cela fait toujours mauvais effet, et vous aliène les gens.

Il faudrait, à chaque fois que le groupe est pour s'engager en une action qui ne peut aboutir à aucun résultat positif, se contenter de faire la critique de la proposition, donner les raisons qui vous la font trouver mauvaise, en faire prévoiries effets et conséquences ultérieurs, engageant ceux, à qui l'on s'adresse, à bien réfléchir sur ce qu'ils vont faire, et de se rappeler qu'ils auront été avertis lorsque les résultats négatifs prévus se produiront.

Il est inutile d'insister pour convaincre les gens immédiatement. Trop d'insistance les indispose le plus souvent. Il faut laisser au temps, à l'expérience et à la réflexion, le soin d'agir.

Notre seul. but doit être de semer des idées partout où nous nous trouvons, d'y poser des jalons pour les réflexions futures ; d'amener à notre idée,

chemin faisant, ceux (jui, soit par tempérament, soit par travail cérébral préalable, sont aptes à saisir plus vite l'idée émise, mais n'espérons pas les conversions en masse ; c'est aller au devant des déceptions.

Ce n'est qu'en arrivant à modifier progressivement les conceptions individuelles du groupe que l'on arrive à modifier l'état d'esprit général.

Notre programme anarchiste doit rester intact. Ne pas participer en (juoi que ce soit à la comédie politique, combattre toute réforme en démontrant qu'elle est, ou inefficace ou impraticable. Tl n'y a pas d'autre action j)our un anarchiste convaincu.

Mais, lorsqu'il s'agit de la défense des salaires, tout en reconnaissant que cela ne changera rien à l'organisation sociale, nous pouvons, sans compromission — nous le (levons, même, participer à la lutte.

Lorsqu'il s'agit pour le travailleur de résister à un surcroît de misère, il n'y a pas de réforme sociale qui, pour lui, tienne devant la nécessité de défendre le peu qu'il a. Il va au plus pressé, vu (|ue, une diminution ou une augmentation de salaire, représentent, pour lui, une aggravation de misère, ou une amélioration immédiate.

En nous mêlant à cette lutte, cela ne doit être pour nous, cela est évident, qu'une occasion d'affirmer nos conceptions, en expliquant aux travailleurs que nous nous mêlons à leur besogne, parce (|ue nous comprenons, ([n'en un tel moment, ils ont

davantage besoin d'aide que de conseils ; mais que noire conviction est que, même réussissant à se faire augmenter, leur situation, au bout de peu de temps, ne tardera pas à revenir à ce qu'elle était auparavant, les circonstances ambiantes ne tardant pas àannibiler les effets de l'augmentation obtenue.

Il faudrait leur dire (|ue ces questions pour lesquelles ils se passionnent, les croyant le but définitif do leurs efforts, ne sont que les premières escarmouches de la lutte qu'il leur faudra soutenir pour assurer leur émancipation et leur bi?n-êtrc; qu'il faudra, qu'ils le veuillent ou non, qu'ils en arrivent à une transformation complète de l'ordre social (juilesétreint ; que les avantages qu'ils pourront obtenir ne sont utiles qu'à ouvrir la voie à d'autres plus décisifs qu'ils n'aperçoivent pas encore, mais qui se présenteront à eux au fur et à mesure de la lutte.

« Tâchez d'obtenir de vos exploiteurs », devronsnous leur dire, (^ toutes les concessions que vous pourrez leur arracber; mais, sachez-le, elles n'auront aucune efficacité durable, tant ([ue persisteront la propriété individuelle et l'autorité. Vous ne serez affranchis que lorsque vous aurez supprimé ces deux plaies ».

Seulement pour pouvoir leur tenir ce langage, et s'en faire écouter, je le répète, il faut être connu des travailleurs, il faut avoir su s'en faire appn'cier, leur avoir fait comprendre que, si nous avons un idéal différent du leur, ce n'est pas en ennemis

que nous nous présentons dans leurs groupes, mais en alliés sincères, actifs.

Et le moyen de se faire apprécier d'eux, c'est de prendre part à leurs groupes corporatifs, de s" y rendre utile dans les choses qui habituent le travailleur à lutter contre les exploiteurs, en dehors de la politique.

De ne jamais se poser en adversaires systémati- (|ues de leur action, même lorsqu'ils s'embarquent sur une mauvaise voie. Notre rôle devant se borner à leur faire entrevoir le côté négatif de leurs efforts, nous contentant du rôle de la Cassandre antique, en leur affirmant, à tous moments, que c'est l'état social, tel qu'il existe, qui doit être détruit, quille à venir, au moment de la déception, leur rappeler nos prédictions.

En développant beaucoup de tact, beaucoup de patience et d'adresse, on jieut faire de la bonne besogne dans les syndicats surtout, moins dans les associations coopératives, peut-être, mais y recruter quelques adhérents tout de môme. En même temps que cela nous pré])are à avoir un pied dans les conflits économiques futurs, en nous mêlant déjà à ceux que nous voulons convaincre.

LES GREVES

Impuissance de la grève à changer la situation des travailleurs. — Le rôle du patron. — Histoire ancienne. — Les grèves actuelles, — Les mineurs et carriers de la Galles du Sud. — Fatalité des grèves. — Faute de mieux. — L'ingérence des politiciens. — Le rôle des anarchistes dans une grève. — Solidarisez-vous. ~ L'abolition des salaires. — L'émancipation ne commencera qu'avec la fin de l'exploitation. — Prendre et non demander. — Instruisez-vous.

Considérée comme moyen d'émancipation, la grève n'est qu'un leurre ; elle est impuissante à transformer l'état social. Accepter de discuter avec ses exploiteurs, c'est leur reconnaître le droit d'exploitation.

Du moment que son objectif n'est pas de s'emparer des moyens de production, la grève ne vise qu'à une transaction ; elle peut ainsi essayer de mettre des bornes à l'exploitation, mais elle ne l'empêche pas. Au contraire, puisque les travailleurs, en repoussant telles règles, en acceptant telles autres, en consacrent la légitimité par leur acceptation.

En admettant que les travailleurs parviendraient à imposer leurs conditions à leurs maîtres économiques, la situation, au fond, n'en resterait pas moins toujours la même, puisqu'ils resteront toujours exploités.

En effet, admettons que les travailleurs d'une corporation aient réussi à faire accepter à leurs exploiteurs une augmentation de salaire. Qu'est-ce que cela aura produit sur la situation générale?

Cinquante centimes de plus par jour ne sont pas à dédaigner dans un ménage d'ouvriers, qui pourra ainsi mettre quelques légumes de plus dans la soupe, mais c'est là toute l'amélioration. La plupart de ses besoins n'en resteront pas moins insatisfaits, étant donnée l'organisation sociale, sa personnalité et celle des siens resteront toujours avec les mêmes empêchements de se développer.

Le patron, lui, dont le rôle reste toujours le même ; — c'est-à-dire, vivre grassement à rien faire, — pour conserver ses bénéfices intacts devra avoir recours à un des moyens suivants : ou récupérer cette augmentation, qu'il vient d'accorder, en perfectionnant son outillage — ce qui se traduit par la mise sur le pavé de quelques travailleurs, et l'on perd ainsi en chômages les avantages conquis.

Ou bien se procurer les matières premières à meilleur marché, ce qui fait subir une perte à d'autres producteurs, à moins que les capitalistes de la corporation ne fassent voter des droits protecteurs en faveur de leur branche d'industrie, en ce cas l'impôt retombe toujours sur le producteur malgré que ce soit le consommateur qui en fasse

l'avance, et là, encore, le bénéfice acquis est annihilé par la perte qui en découle.

Ou bien, si ces deux moyens ne peuvent être mis en jeu, il augmentera le prix de ses produits.

Gela resterait particulier à une corporation, cette augmentation, légère après tout, répartie sur l'ensemble de la population, pourrait passer sans grands troubles. Mais si les produits de celte corporation sont utilisés dans la production d'une autre, cette dernière se verra, elle aussi, forcée d'augmenter la valeur des siens.

D'autre part, les travailleurs des autres corporations ne peuvent se contenter de rester dans une situation inférieure, et peuvent être pris, à leur tour, du désir d'améliorer leurs conditions d'existence.

Une grève qui réussit ne peut manquer d'en engendrer d'autres; et, si toutes, ou une partie, réussissent, c'est une augmentation qui s'opère pour chaque sorte de produits, il en résulte une élévation des conditions d'existence qui fait, le plus souvent que, de ricochet en ricochet, l'individu a à payer comme consommateur, beaucoup plus qu'il n'a obtenu comme producteur.

Mais ceci, c'est un peu de l'histoire ancienne, c'est le tableau des grèves passées que je viens d'esquisser, le développement industriel qui commença à s'opérer il y a une soixantaine d'années, fit une situation assez bonne aux travailleurs qui se prolongea quelque temps, leur permettant d'imposer certaines conditions à leurs exploiteurs.

La rareté relative des bras sur le marché du travail, leur était une force qui, pour un moment, leur permit d'arracher quelques concessions au capital qui se rattrapait sur le consommateur.

Et encore, nous avons négligé le rôle du gouvernement qui est de soutenir le Capital, et supposé qu'il n'est pas venu peser dans la balance, en « fourrant les grévistes au violon, » ou en les fusillant comme à la Ricamarie, sous prétexte de protéger la liberté du travail. Chose qu'il ne négligea jamais de faire lorsqu'il s'agissait de venir en aide aux puissantes compagnies.

Il est loin le temps où les travailleurs, assurés de s'embaucher du jour au lendemain, pouvaient se permettre la douce satisfaction d'envoyer « se promener » l'exploiteur trop exigeant.

Le développement de l'outillage mécanique ayant amené une surabondance de bras, en permettant aux exploiteurs de produire beaucoup plus vite avec beaucoup moins de monde, cela leur permet de choisir, et leur personnel, et le temps le plus propice pour activer leur fabrication.

Ce même outillage, dans la plupart des cas, leur permet, en outre, d'employer le premier venu, au bout de quelques heures d'apprentissage : homme, femme, et même enfant, si leur personnel habituel venait à leur manquer.

Les grèves d'aujourd'hui, par cela même, à moins de circonstances exceptionnelles et de plus en plus rares, n'ont plus aucune chance de réussite, surtout lorsqu'elles sont importantes par le nombre des réclamants.

C'est ainsi que l'on a vu en Angleterre, la grève

des mécaniciens dont je parlais dans ]'avant-dernier chapitre et qui durent succomber après six mois de lutte, et avoir dépensé des millions. C'est ainsi que la grève des mineurs et des carriers de la Galles du Sud qui eut lieu quelque temps après et entraîna dans la lutte une centaine de mille hommes, dura près de onze mois, dépensant encore plus de millions que celle des mécaniciens, dut, également avorter, les hommes subissant les conditions des maîtres encore plus dures qu'au début.

Mais le pis de tout cela c'est que, tout en étant inefficaces à apporter aucune amélioration au sort des travailleurs, elles restent toujours inévitables, vu que le travailleur est bien forcé de défendre son salaire : tant qu'il est contraint de vendre sa force de travail, et que ses désirs ne peuvent aller au-delà d'une augmentation tant qu'il n'a pas compris l'illégitimité de l'exploitation et de la propriété individuelle.

Imbus du principe de légalité que leur prêchent les politiciens ; n'ayant pas envisagé d'aspiration meilleure qu'une augmentation de salaire, ou une diminution de la durée de la journée de travail, la grève s'impose à leur esprit comme un moyen de lutte, et c'en est un, en effet, puisque, étant donnée la situation, il n'y a plus que la résistance aux prétentions patronales qui puisse mettre un frein à leur avidité.

L'ouvrier croit à la légitimité du capital, il se résout à être exploité par lui, mais il pense aussi que ce dernier lui doit, en échange de son travail, une rémunération suffisante pour satisfaire ses besoins et ceux des siens. Lorsqu'il ne l'obtient pas,

c'est une brèche de faite à sa croyance, une entrée ouverte à l'idée d'expropriation, si nous nous trouvons en ce moment avec eux.

L'armée, la police, la magistrature, l'administration, toute la force sociale est mise en branle, lors d'une grève pour venir au secours des capitalistes auxquels on demande d'être moins rapaces dans leur exploitation.

C'est encore une leçon de faits venant démontrer aux travailleurs que cette légalité dont on leur prêche l'obéissance n'est faite, contre eux, que pour leurs exploiteurs. C'est ce que nous pouvons mieux leur faire comprendre, en nous mêlant à leurs luttes.

Et c'est aussi un moyen de lutte, parce que, si impuissantes qu'elles soient, la bourgeoisie les redoute; car elle n'est jamais sûre de ne pas voir ses esclaves prendre conscience de leur force et de leur droit, qu'elle ne sait jamais ce qui peut sortir d'une coalition de ses victimes, et craint, à chaque moment, de les voir se soulever et balayer ses institutions, issues du vol et de l'injustice pour défendre le vol et la fraude.

Et c'est ainsi que, tout en étant inefficace pour l'émancipation des travailleurs, la grève, à défaut de mieux, devient une menace contre l'exploitation bourgeoise, l'empêche d'augmenter, au gré des désirs du capitaliste, et peut fournir un puissant moyen d'agitation, en démontrant aux travailleurs qu'ils n'ont rien à attendre de leurs exploiteurs ; qu'il n'y a pas d'entente possible entre eux et ceux qui vivent de leur travail; que le capital est une institution malfaisante qui doit disparaître.

La grève, telle qu'elle est, n'est pas un moyen que doivent susciter les anarchistes, mais qui, éclatant inévitablement en dehors d'eux, peut leur servir pour propager leur idéal chez les travailleurs.

Ce qui est bien certain du reste, quelle que soit l'opinion que professe chaque individu, à l'égard de la grève lorsqu'elle se déclare dans une cor{)oration, c'est que ceux qui se refusent à y prendre part sont des traîtres qui font le jeu des exploiteurs, en continuant le travail alors que les autres luttent et soulfrent pour défendre ou obtenir an avantage, anodin peut-être, à notre point de vue, mais assez certain pour eux, pour qu'ils se condamnent à la misère et à la souffrance pour le garder ou l'acquérir.

Mais lorsque nous nous révoltons contre l'ing»'rence de ces politiciens faux révolutionnaires qui vont, dans les grèves, prêcher le calme et la résignation à des hommes qui n'en ont que trop déployé, on s'imagine que nous leur reprochons de ne pas aller leur prêcher la révolte et la violence, l'incendie des usines, le massacre des patrons, ol on nous accuse de vouloir fournir ainsi à la bourgeoisie l'occasion de massacrer en détail et de terroriser ceux qui se plaignent de son exploitation.

C'est tout simplement idiot. Il ne s'agit pas d'aller dans les grèves faire de l'excitation, pousser les gens à la révolte et au massacre. Ce sont les circonstances et l'évolution des idées qui font les révolutions, et non les prédications à froid,

Jamais personne réfléchissant sainement n'a eu l'idée d'aller dans les conflits entre le travail et le capital, dire aux ouvriers de pendre leurs patrons, d'incendier les usines et choses semblables.

Un langage pareil aurait pour premier effet, en laissant de côté l'intervention certaine de l'autorité, de faire passer celui qui le tiendrait, pour un agent provocateur, et de le faire descendre de la tribune par ceux-là même qu'il voudrait soulever.

Mais si, en beaucoup de cas, l'intervention de certaines personnalités peut être nuisible à un mouvement, en l'empêchant de suivre sa marche normale, il est hors de contestation pour nous, que quelle que soitl'influence des intervenants, ils n'arriveront jamais à pousser les foules à l'action, si des causes plus profondes ne les y incitent d'avance.

Notre rôle est plus rationnel. C'est de démontrer aux gens d'où découle leur misère, bien en étaler les causes sous les yeux; leur expliquer clairement les raisons qui empêchent toute réforme de produire un résultat efficace.

Nous efforcer de leur faire saisir, par les raisonnements les plus simples, qu'ils n'auront jamais de liberté et d'améliorations que celles qu'ils sauront prendre et imposer à leurs maîtres; que tant qu'ils les attendront de sauveurs providentiels, ils ne réaliseront jamais rien.

Voici, selon moi. approximativement, le langage que pourrait tenir un anarchiste au milieu d'une grève où il aurait pris part.

« Camarades, vous voilà en lutte contre vos exploiteurs; vous luttez — soit par solidarité pour défendre un camarade contre l'arbitraire patronal, soit pour l'abolition d'un règlement, soit pour vous défendre d'une diminution de salaire, soit, au contraire, pour le faire augmenter, le cas n'importe.

» Toute lutte qui tend à défendre votre dignité, à obtenir une amélioration dans votre situation matérielle, ou à défendre celles acquises, est juste ; tous ceux qui luttent pour l'affranchissement intégral de l'individualité ne peuvent qu'être avec vous.

» Vous ne sauriez, également, trop user de solidarité. C'est l'antagonisme des intérêts qui a fait votre faiblesse, c'est la solidarité entière, complète, de tous les instants, qui fera votre force. C'est en sachant qu'elles seront soutenues que sauront se déployer les initiatives.

» Quant à ce qui est de la question des salaires, il est une chose qu'il faut que vous sachiez, c'est que, vainqueurs ou vaincus, que vous réussissiez à faire augmenter la part que vous alloue le capital, ou que vous subissiez une réduction, à part la légère amélioralioQ temporaire, ou gêne momentanée qu'un de ces faits vous apporterait, soyez bien convaincus que votre situation n'en sera en rien changée à l'égard de ceux qui vous emploient.

» Toujours à la merci de ceux qui vivent de votre travail, votre état sera toujours précaire; la plupart de vos besoins resteront insatisfaits, sans compter ceux que vous créera la possibilité de les satisfaire, à mesure que s'élargira votre intelli-

» Les salaires de famine que l'on vous délivre, pour le bon équilibre des bénéfices capitalistes — et surtout grâce à l'organisation économique de la monnaie qui, toujours restreinte, fait que l'on ne produit pas pour les besoins, mais seulement pour vendre et faire des bénéfices, — no peuvent dépasser une moyenne toujours inférieure h vos besoins. »

Au commencement de ce chapitre, nous avons vu les raisons qui font qu'une augmentation de salaire ne peut garder, bien longtemps, les bons effets qu'elle apporte, ce serait cette explication à fournir à ceux auxquels on s'adresserait, en leur montrant qu'en se tenant toujours sur le terrain des salaires, ils sont, comme l'écureuil, condamnés à tourner toujours dans le même cercle, sans arrêts, sans résultats définitifs.

Il conviendrait d'ajouter :

« Certainement, vous avez raison de défendre, avec acharnement, les quelques sous que l'on veut rogner à vos salaires déjà insuffisants, et même de les faire augmenter si vous le pouvez.

» Si vous acceptiez, sans résister, tout ce que pourra leur suggérer le bon plaisir de vos exploiteurs, ils arriveraient à vous ramener à l'état de bêtes de somme du temps de l'esclavage antique, mais ce n'est là qu'un modeste incident de la lutte que vous avez à soutenir contre eux,

M Si vous voulez vous émanciper com})lètement, si vous voulez définitivement vous débarrasser de la tutelle que font peser sur vous ceux qui se sont faits vos maîtres ; si vous voulez que les vôtres aient toujours à manger à leur faim; si vous voulez pou-

voir élever votre intelligence, pouvoir rassasier votre esprit en même temps que votre corps, jouir en paix de toutes les douceurs de la vie, ce n'est pas à une simple question de salaire que doivent se borner vos réclamations et vos luttes, c'est à l'expropriation de la classe capitaliste que doivent tendre tous vos efforts, c'est à la destruction de l'autorité que vous devez travailler.

» Par ce que vous voyez se passer tous les jours sous vos yeux, vous devez comprendre que vos maîtres politiques ne sont que les fidèles alliés de vos maîtres économiques; que toutes les forces sociales n'ont d'autre but que la défense de ceux qui possèdent ou sont nantis d'une parcelle d'autorité, et que vous n'en obtiendrez rien si vous ne savez le leur imposer, en parlant en maîtres, et non en l'implorant comme une faveur.

» D'autre part, il n'est pas inutile que vous vous rendiez compte ([ue la grève n'est pas un moyen efficace à obtenir des réformes sérieuses, et que lorsque vous vous présenterez avec des réclamations capables de bouleverser la sainte organisation ca pitaliste, vos maîtres se coaliseront pour résister à vos exigences.

)> Voyez ce qui s'est passé pour les Trades- Unions en -Angleterre. Tant qu'elles se sont bornées à maintenir des rapports amicaux avec les patrons^ de discuter de gré à gré les augmentations de salaires, elles ont obtenu des conditions assez douces pour les travailleurs syndiqués, tant ([u'elles n'ont pas dépassé la part que les patrons pouvaient accorder sans trop de sacrifices.

» Mais, lorsque leurs réclamations ont commencé

à paraître excessives, que leur force a semblé devenir dangereuse aux. exploiteurs, ils se sont coalisés pour la briser, démontrant aux travailleurs que les millions capitalistes étaient plus nombreux que les millions prolétaires, et que sur le terrain légal, qui est le leur, ils sont invincibles.

» Vos maîtres triomphent de vous, parce que, reliés entre eux par l'organisation politique, quelles que soient leurs divergences de vues pour en exercer le pouvoir, ils ont la cohésion qui vous manque. Vous n'arriverez à les vaincre qu'en vous unissant tous — tous ceux qui souffrent de l'état social actuel et réclament une réjiartition é(|uitable des produits que la terre accorde au travail, — pour une action commune contre l'organisation politique et économique.

» Vos maîtres sont unis pour vous exploiter. Unissez-vous pour vous affranchir. Vos maîtres sont forts parce qu'ils savent plus que vous; au lieu de vous. en remettre, pour votre affranchissement, à ceux qui viennent vous faire des promesses, instruisez-vous, apprenez d'où viennent vos maux, éludiez-cn les causes, vous en trouverez ensuite, vous-même facilement le remède. »

LA GREVE GEiNERALE

Arrêt do la vie sociale. — La grève générale ne demande pas le concours de capitaux. — Impuissance de la force bourgeoise devant la grève générale. — Elle démontre l'impuissance du paidementarisme. — Si les travailleurs savaient vouloir et se solidariser. — Les déijuts de la grève générale. — Le 1" mai. — Le rôle néfaste des politiciens. — La première tentative de grève générale. — Le rôle du gouvernement. — Manque de vigueur. — Le rôle des groupements corporatifs- et le rôle des partisans de l'émancipation individuelle.

Mais si les grèves partielles sont impuissantes à amener l'amélioration des travailleurs, une entente complète de tous les corps de métier aurait une toute autre portée.

Il n'y aurait même pas besoin de tous les travailleurs, ni de toiis les métiers.

Que l'on s'imagine, par exemple, l'arrêt des mineurs, des mécaniciens et employés de chemins de fer, des travailleurs de quelques autres corporations similaires, c'est l'arrêt de l'industrie, des transactions, de toute la vie sociale.

Cela demanderait peu d'efforts de la part des travailleurs, moins qu'une grève partielle qui peut durer des mois, tandis que huit jours de grève générale seraient la ruine pour nombre de capitalistes.

Tout ouvrier qui travaille, en s'y préparant à l'avance, peut économiser de quoi rester quinze jours à se croiser les bras. Et avant qu'il ait vu la fin de sa réserve, les capitalistes auraient capitulé.

Même ne se faisant que pour la réalisation des réclamations anodines qui forment l'idéal actuel des travailleurs, la grève générale ne tarderait pas à amener l'affranchissement des travailleurs, car ceux-ci voyant la facilité qu'ils auraient à faire capituler leurs exploiteurs, ne tarderaient pas à devenir de plus en plus exigeants.

Si le mécanicien refusait de guider sa locomotive, si le mineur refusait d'extraire la houille, si le facteur refusait de distribuer la correspondance ^ si le télégraphiste, le téléphoniste, refusaient de transmettre les dépèches, d'assurer les communications, si le boulanger refusait de cuire du pain, s'itnagine-t-on la détresse des bourgeois devant cette inertie? Ce serait la mort des affaires.

On fusille ceux qui descendent dans la rue, mais où trouver le prétexte pour en faire autant à celui qui se contenterait de rester chez lui? On emprisonne bien, dix, vingt, cinquante, cent individus, dans les circonstances exceptionnelles, mais comment emprisonner ceux qui se contentent de dire : voici ce que nous voulons, nous ne travaillerons

i . Depuis que cela a été écrit, une grève de facteurs a eu lieu, qui a duré deux jours, venanl démontrer, ce (^ue pourrait faire la l'orce d'inertie, si on savait l'employer.

27(j l'anarchie, son but, ses moyens

que lorsque vous nous l'aurez accordé, et resteraient chez eux, jusqu'à ce qu'ils l'auraient obleuu.

On emprisouiierait pour faire de l'intimidation? mais les travailleurs devenant plus conscients de leur force, les vexations pourraient bien se tourner contre ceux qui les pratiqueraient.

Si jamais les travailleurs arrivaient à comprendre la force formidable dont ils disposeraient, si jamais ils arrivaient à s'entendre et à savoir se solidariser, c'en serait fait de l'exploitation bourgeoise. Ils ne voudraient plus se laisser exploiter par ceux qui sont incapables de rien faire sans leur concours.

Et comme la possibilité de la grève générale démontre bien l'impuissance du parlementarisme.

Jusqu'à ce jour, il n'a pu rien produire en faveur des travailleurs; les lois sur le travail qu'il a élaborées, lorsque, par hasard, elles n'étaient pas toutes en faveur des exploiteurs, et avaient la prétention de faire quelque bien aux travailleurs, ont été impuissantes à le produire; car l'organisation économique de la société est plus puissante que les lois qu'elle peut édicter.

Ainsi les parlementaires vantent comme un immense progrès pour les travailleurs, la possibilité de ne travailler que huit heures, et ont inscrit cette réforme sur leurs programmes électoraux, sans que l'on puisse savoir quand cela sera réalisé.

Ne voilà- t-il pas plus de quarante ans que nos républicains au pouvoir ont inscrit à leur programme, la suppression du budget des cultes, l'a-

l'anarchie, son dut, ses moyens :277

bolition des armées permanentes, réformes qu'ils nous affirmaient immédiatement réalisables sous l'empire, et qu'ils nous refusent aujourd'hui qu'ils sont au pouvoir, sous prétexte qu'elles seraient prématurées.

Avec la grève générale, inutile d'attendre la hoinie volonté d'un parlement, inutile d'attendre des lois qui ne peuvent rien réformer si ceux à qui elles doivent profiter n'ont pas l'énergie nécessaire de faire triompher la manière de faire qu'elles doivent sanctionner.

Les travailleurs veulent être libres de discuter leurs intérêts, de les défendre contre les patrons? Eh bien, qu'ils n'attendent pas, pour le faire, (ju'une loi les y autorise; qu'ils affirment leurs droits en accomplissant ce qu'ils veulent faire, sans la loi, au besoin contre la loi elle-même.

Nous savons déjà que ne travaillent-ils (jue huit heures ou qu'ils en travaillent dix, les travailleurs n'en seront pas moins exploités.

Seulement, s'ils croient eux-mêmes que c'est un avantage, et ça peut l'être si, en même tem[)s qu'ils se refuseraient à l'accélération de travail que les exploiteurs ne manqueraient pas de leur imposer, avec la diminution des heures de travail, les travailleurs de chaque atelier, dans chaque corporation, prenaient la ferme résolution de ne travailler que huit heures par jour, à leur allure ordinaire, en exigeant le même salaire.

Pour forcer le patron à y adhérer, il ne leur manque que la cohésion, et la praticjue de la solidarit(', ({u'ils travaillent à l'acquérir. Nous avons vu que la grève générale, eu suspendant toute Tactile

vite sociale, les forcerait à accepter tout ce qu'on leur imposerait.

Lorsque, il y a une quinzaine d'années, on commença à parler de la grève générale — ce fut, je crois, parmi les anarchistes, le camarade Tortelier — j'accueillis cette idée plutôt avec scepticisme.

Assurément, je la trouvais excellente, comme arme de guerre contre l'exploitation; mais comme au fond, ce n'était ni plus ni moins que l'idée de révolution sous une autre forme, il n'en faudrait pas moins préparer les esprits à l'idée de reprise de possession du sol et de l'outillage, leur faire comprendre qu'ils ne doivent pas s'arrêter à une simple amélioration. « Cela ne demandera pas un moindre travail de propagande. Pourquoi appeler grève générale ce que nous nommons révolution? » medisais-je.

J'oubliais que rien ne vient d'une pièce et qu'une idée peut ne pas faire fortune présentée sous un certain aspect et progresser vivement présentée d'une autre façon.

L'idée cependant fit son chemin, renforcée par une autre qui se fit jour presque en même temps : la date du l^"" mai, choisie pour que, chaque année, à la même époque, les travailleurs de tous pays, s'unissant dans une action commune, désertent l'atelier ce jour-là, chômant en signe de protestation contre le capital et l'exploitation.

Idée grandiose qui pouvait être féconde en résultats, en habituant les travailleurs à se sentir solidaires, et pouvant, progressivement, les amener à l'idée d'une grève générale universelle.

l'anarchie, son buTj ses moyens 279

Mais les politiciens veillaient! ils s'emparèrent de l'idée. De protestation contre l'exploitation qu'elle était, ils en firent un jour de fêle octroyé par les exploiteurs, se passant en déclamations, en pèlerinage vers les pouvoirs publics^ afin de fournir à quelques-uns l'occasion de se mettre en tête des foules, de les diriger et de pérorer.

Sous leur influence néfaste, le mouvement a été étouffé. Et, même comme fête, n'a plus aucune vitalité. Peut-être, un jour, y aura-t-il moyen de le reprendre en son idée première.

Pour ce qui concerne la grève générale. Je ne sais s'ils reconnurent qu'il était impossible de dévoyer le mouvement; en tous cas, dès l'abord, ils lui furent hostiles et en combattirent l'idée de toutes leurs forces.

Mais elle fut accueillie avec faveur par beaucoup de ceux qui, sincèrement, cherchaient à sortir de la société infecte qui nous enserre ; elle fit son chemin dans les milieux ouvriers, dans les groupes corporatifs et fut discutée dans les congrès.

Beaucoup de ceux — dont j'étais — qui, en premier, l'avaient accueillie avec indifférence, la jugeant impraticable, finirent par s'y rallier en la voyant faire son chemin, et se dessiner réalisable à bref délai.

Mais les événements se sont chargés de nous démontrer que la réalisation en était bien plus proche encore que nous pensions.

A la fin de l'année 98, à. Paris, en six semaines, sans préparation aucune, sans entente, sans pré-

méditation^ on fut sur Je point de voir les travailleurs refuser, presque unanimement, de courber plus longtemps le dessous les exigences patronales; les uns réclamant un simple adoucissement à leur exploitation, d'autres, faisant grève par simple solidarité, pour faire cause commune avec ceux (jui avaient déjà commencé.

Peu s'en fallut que la vie sociale ne se trouvât arrêtée par la cessation générale du travail par ceux qui sont chargés d'alimenter, de fournir au luxe et à la paresse de ceux qui s'intitulent l'élite.

Surprises par les événements, les corporations ne se mirent en grève que les unes après les autres, les dernières entrant en lutte, alors que les premières avaient déjà du mal à tenir plus longtemps, le syndicat des chemins de fer, surtout, fut trop long à se décider.

Et puis, aussi, l'intervention du gouvernement républicain qui, fidèle à son rôle de défenseur des privilèges du capitalisme, violant sans scrupule sa propre légalité, vola à la poste des lettres (jui appelaient les employés de chemin de fer à la cessation du travail.

A" cela, il ajouta la terreur en faisant per(|uisilionner à grand fracas chez les principaux membres du syndicat, en faisant occuper militairement les principales gares, comme il avait déjà, au début de la grève commencée par les terrassiers, bondé de soldats les rues de Paris.

La grève se continua encore quelque temps parla cessation du travail par de nouvelles corporations, mais, décapitée, elle avait perdu son intensité, et n'était plus qu'une série de grèves particulières.

Il y a, dans cette grève, un coté qui m'est toujours resté inexplicable, c'est la facilité avec laquelle il s'étendit. Les terrassiers ne se furent pas sitôt déclarés en grève que la troupe était à Paris. Puis, comme une traînée de poudre, une foule de corporations étaient en grève, sans qu'il en eût été question auparavant.

Certes, à ce moment, une tentative d'émeute dans Paris, aurait bien fait l'affaire d'une foule de gens, y compris ceux de l'état-major ; des bruits coururent que l'on cherchait à embaucher des individus pour la provoquer. Mais en admettant que la grève eut été « facilitée » par ceux qui avaient intérêt à faire du « désordre, » il y a ceci à retenir ; c'est que sans y avoir été préparées, du jour au lendemain, des corporations furent en grève qui, pour obtenir une amélioration, qui, par solidarité, et que la grève générale fut sur le point d'être faite.

Et le gouvernement ne fût pas intervenu, en faisant avorter la grève des chemins de fer, qu'il n'en serait pas sorti grand'chose, je crois.

Mal engagée, les corporations ne lâchant le travail que l'une après l'autre, les dernières venant alors que les premières en grève étaient à bout de ressource, et n'en ayant guère pour leur compte, le mouvement manquait de coordination et de précision. Sa spontanéité avait manqué de vigueur. Les esprits manquaient de préparation.

Il fut cependant assez sérieux pour que le gouvernement prît le trac, s'empressant de jeter sur les plateaux de sa balance égalitairej le poids do

son (( armée nationale, » démontrant « par le fait » quelle est l'utilité des armées permanentes.

Avortant de lui-même, ce mouvement prématuré pouvait apporter un coup fatal à l"idée de la grève générale. Avortant par l'intervention du gouvernement, ce ne fut que partie remise, l'échec une leçou qui démontra aux travailleurs que l'idée de grève générale n'est pas aussi utopique qu'on le leur a enseigné, qu'il leur suffirait de s'entendre et de s'y préparer pour réussir ce qu'ils n'ont fait qu'ébaucher.

Et lorsque les travailleurs se seront exercés à se servir de cette arme, ils apprendront en même temps qu'ils ne doivent pas se cantonner en des réclamations de simples augmentations de salaire, en de simples adoucissements aux conditions du travail, cela ne serait que déplacer le mal.

Il faut que, parallèlement, à l'idée de grève générale, celles de la destruction de l'exploitation de l'homme par l'homme, de la liberté complète de l'individu, de la pratique de la solidarité la plus absolue fassent leur chemin, enseignant aux hommes que la lutte sociale n'est qu'un moyen utile pour les émanciper, puisque l'ordre social actuel basé sur la force, ne leur laisse pas d'autre alternative, mais que ce n'est que pour arriver à l'aide mutuelle et à l'harmonie.

C'est le rôle des groupements corporatifs de travailler à la propagation de l'idée de grève, de l'idée de lutte, par tous les moyens, contre le patronat et l'exploitation; aux partisans d'une transformation sociale à travailler à l'éducation individuelle, à l'élargissement des cerveaux, qui mettra les indi-

vidus à même de savoir se servir de l'arme qui est mise à leur disposition.

A eux de travailler à la diffusion de leur idéal de justice et de concorde qui, en indiquant aux individus le but à réaliser, les éclairera sur le choix des moyens d'y atteindre.

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