L EDUCATION
L'éducation autoritaire. — L'Etat professeur. — Comment on déforme un cerveau. — i^es résultats de l'enseignement de l'Etat. — Résistance de l'esprit critique. — Abaissement du caractère moral. — La liberté bourgeoise. — Retour vers une éducation plus rationnelle... à l'usage des bourgeois. — Tentative auarciaiste. — Dire et faire... — La Palisse et les économistes. — La loi du moindre effort. — Interdépendance des faits sociaux. — Ce que doit être l'enseignement rationnel. — La coéducation des sexes. — Illogisme de leur éducation actuelle. — Hypocrisie. — Ce que fait l'enseignement l)Ourgeois. — Difficulté de se débarrasser des premières notions reçues. — Œuvre révolutionnaire.
A différentes reprises, plusieurs de nous avaient eu roccasion d'entendre les doléances de pères de famille enquête, pour leurs enfants, d'une instruction saine et logique, se plaignant de ne pouvoir trouver cela dans la société actuelle.
L'éducation, ce qu'elle est, ce qu'elle a été, tout le monde le connaît, inutile de trop y insister, nous ne sommes pas les seuls à le reconnaître — nombre de bourgeois, des plus fieffés, commencent euxmêmes à en comprendre les inconvénients.
L'édiicalion accaparée par l'Etat ne pouvant se donner que sous son contrôle, ne permettant à la famille de la donner que sous certaines conditions, ayant créé une caste à part de ceux qui sont chargés de l'enseignement, part de cette vérité originelle que l'homme est un être paresseux, qui ne pense et n'agit que sous la pression du besoin, mais (ju'ils ont trouvé le moyen de chr.nger en erreur, en mettant des entraves à la satisfaction des besoins, et en venant substituer leurs volontés et leurs méthodes à celles du besoin lui-même.
Et alors, au lieu de chercher à d(?velopper le besoin d'apprendre que possède tout individu, au lieu de s'inspirer des résultats acquis pour faciliter la recherche à toute conscience en éveil, au lieu de rendre la tâche attrayante, ils ont fait de l'éducation un instrument de torture, de l'école une géhenne. Ils ont prétendu fourrer de force, dans la tète des gens, dos idées (ju'ils n'étaient même pas surs de bien comprendre eux-mêmes, de fagon à répugner môme aux plus assoilïés d'apprendre.
Ce système qui avait pour résultat de façonner les cerveaux à la guise des éducateurs, de tuer l'initiative de l'élève, en lui bourrant la tête d'idées toutes faites, ne demandant que de la mémoire et non de l'esprit critique — ayant même bien soin de l'étoulîer lorsqu'il voulait s'exercer, — faisait trop bien l'affaire de ceux qui se sont donné pour mission de diriger l'humanité, pour qu'ils n'essayassent pas de le perfectionner dans ce sens.
Car, comme l'organisation capitaliste qui s'est créée par la force des choses, et non d'après un plan préconçu, de même l'éducation s'est d'abord faite
d'après notre ignorance, puis a été systématisée par ceux qui y avaient profit.
« Inculquer l'esprit d'obéissance, de soumission aux maîtres,, annihiler la volonté de l'être devant celle d'une autorité supérieure, toujours abstraite, mais représentée par des êtres de chair et d'os : le prêtre, les gradés de tous poils, civils ou militaires : le gendarme, lejuge, le policier, le député ou le roi, au besoin l'habit galonné du garçon de bureau ».
Voilà quelle fut la tâche de ceux à qui incomba le soin d'élever les jeunes générations. — Nous en en avons aujourd'hui les résultats. Ils y ont si bien réussi, que ceux qui devaient en bénéficier, commencent à s'en plaindre, atteints eux-mêmes du mal qu'ils auraient voulu ne voir se propager que parmi ceux-là, seuls, qu'ils exploitent.
Leur œuvre, nous l'avons sous les yeux: dos hommes prétendus intelligents, se faisant les défenseurs du faux, de l'iniquité et du mensonge, pour essayer de redonner un peu dévie, aux institutions décrépites qui s'anémient sous l'empire de l'autoinfection de leurs propres principes, et ne s'aperce vaut pas qu'ils contribuent à les démolir davantage.
Et voilà des siècles et des siècles que notre pauvre humanité subit cette compression; l'une après l'autre, les générations ont dû se laisser pétrir le cerveau, réciter comme articles de foi les divagations de ceux qui s'étaient faits leurs maîtres. Comment l'esprit critique a-t-il pu résister à cette compres-
sien formidable? C'est que, après tout, s'il est très facile d'obtenir une soumission apparente des individus, il est impossible d'atteindre leur pensée intime; et qu'il n'appartient même pas à l'individu lui-même de changer sa pensée.
On peut le forcer à agir différemment qu'il ne pense; on peut le plier à agir de lui-même — combien nombreux en sont les exemples 1 — en contradiction avec toutes ses façons de raisonner. Il ne manquera jamais d'arguments plus ou moins subtils pour se prouver qu'il avait toutes sortes de raisons d'agir ainsi. Mais le besoin même de se justifier implique mécontentement de soi-même. Et voilà pourquoi, de temps à autre, s'élèvent quelques cris de protestation contre l'erreur, contre le mensonge.
Mais, si le caractère intellectuel de l'être humain a pu, en se réfugiant en son for intérieur, résister à la compression, et à l'éteignoir, il n'en a pas été de même de son caractère moral.
Au lieu de la franchise, de l'indépendance de caractère qui doivent être naturelles à l'homme, puisqu'on les trouve très développées chez les peuples que n'a pas contaminés notre prétendue civilisation, — il est vrai que nous les accusons alors de grossièreté et d'insociabilité — partout le respect des convenances que l'on méprise au dedans de soi, mais que l'on n'ose secouer, par crainte de crever de faim, — ce qui est, certes, à considérer — mais aussi parce que cela vous mettrait en froid avec tel et tel de votre entourage, de vos relations;
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de crainte, le plus souveni, de paraître original! comme si ce n'était pas là le fond même du développement de notre individualité.
Aussi, au lieu de tendre à s'élever, au lieu d'essayer de sortir de l'abaissement général, l'on n'a qu'un but : ne pas trop détonner au milieu de l'elFacement ambiant.
i'artout des gens qui, pour ne pas avoir à lutter pour leur existence, chercbent à l'accrocher au fameux char de l'Etat. Partout l'oppression subie par les individus, parce qu'on leur a fait croire qu'ils s'opprimeraient mutuellement, si personne n'était spécialement chargé de ce soin.
Partout la misère endur('e par ceux qui produisent, la misère endurée jusqu'à la crevaison, parce que l'aulorilé, en bonne protectrice des privilégiés, a fait croire aux exploités qu'ils seraient forcés de se disputer les fruits de leur travail, si une organisation tutélaire n'était pas là pour en enlever la meilleure part.
Et ainsi marchent nos sociétés, dites policées, — sans doute parce que la police en est le plus ferme soutien.
Ne pouvant empêcher la science de se faire jour, nos maîtres l'ont canalisée, ont mis des entraves à son expansion, l'ont réservée soigneusement à ceux dp leur caste, ne laissant liltrer jusqu'aux exploités que ce qu'il était impossible de leur cacher; mais en la dénaturant et la bourrant de préjugés absurdes, de façon à liiusser la conception de ceux auxquels elle arrivait ainsi sojdiistiquée.
Et ces préjugés, ces idées toutes faites, ces notions fausses nous sont tellement incorporés, que
nous les apportons pour ainsi dire en naissant, nous les ramassons tout le long de notre existence, et ils deviennent autant d'entraves à notre émancipation intellectuelle.
Car le rôle du pouvoir est encore plus néfaste, lorsqu'il agit par persuasion que lorsqu'il agit par force. L'excès de pouvoir engendre souvent la révolte, mais quel recours avoir contre ceux qui abusent de votre ignorance pour vous fausser le ju-
gement?
De tous les côtés, on nous assure que nous vivons sous un régime de liberté. Et il est indéniable, en effet, que, en beaucoup de cas, nous pouvons dire baut et ferme ce que nous pensons, jeter quelque vérité à la face du système qui nous écrase.
Il en résulte bien, de temps à autre, quelques mois de prison, comme avertissement, à ceux qui se laissent entraîner trop loin, venant leur rappeler que l'autorité n'abdique jamais ; mais la prison politique n'est pas faite pour effrayer qui que ce soit, et peut vous être parfois si utile que d'aucuns la recbercheraient plutôt.
A l'beure présente, on peut donc proclamer la vérité, — le bagne et la mort violente ne sont que pour ceux qui, las d'en faire une abstraction, tentent d'en faire une réalité.
Et, encore, s'il ne fallait donner que sa vie pour aider une vérité à se faire jour, cela ne serait pas un obstacle : la route du progrès est couverte des cadavres de ceux qui ne surent résister à l'impul-
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sion qui les poussait à avoir raison contrôleur époque.
Mais si, au poiat de vue judiciaire, on risque peu à se faire le champion du vrai, si l'on peut avoir raison contre le pouvoir politique, il n'en est pas de même de l'organisation économique qui a crû en force et puissance. Et ce que celle-ci a su mettre de chaînes et d'entraves à la pensée humaine est incalculable !
Combien sauraient mourir bravement dans la lutte, mais sont incapables de résister à la misère prolongée? Combien sauraient l'endurer eux-mêmes mais qui, pris par les devoirs familiaux, doivent écraser les velléités d'indépendance qui auraient tendance à fuser dans leurs actes, leurs paroles, leurs écrits ?
Libres! vous êtes libres: seulement, comme vous ne pouvez vivre qu'en louant votre force de production et que ceux qui l'emploient ne veulent pas qu'il soit rien dérangé au magnifique état de choses qui les met à même de vous exploiter, vous qui avez rêvé de troubler un si bel état social, soyez libres de crever de faim, il n'y aura plus de travail pour vous.
Aussi, aidé de la peur du lendemain, l'enseignement officiel a si bien tué les individualités, déprimé les caractères, avachi les énergies, que les bourgeois eux-mêmes sont forcés de crier à la di'chéance et veulent réagir, en créant pour les leurs, à coté de ce qu'ils ont fait, un enseignement chargé de réveiller les énergies endormies, de susciter les initiatives émasculées. Tel M. Démo-
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lins qui, dans un livre qui a fait sensation ', annonce l'ouverture d'une école de ce genre.
« Susciter les questions de l'élève, découvrir ses aptitudes pour les diriger, au lieu de mettre en présence un inférieur (l'élève) et un supérieur (le maître) ; faire.que l'élève se sente une personnalité en face d'une autre en même temps que l'on ouvre son fntelligence ; exercer ses muscles à des travaux manuels qui le mettent à même de savoir se servir de ses membres ; réveiller son émulation par l'attrait de ce qu'on lui enseigne, et non par des récompenses ou châtiments toujours arbitraires », voilà ce que propose M. Demolins, voilà ce que nous voulons nous aussi, et que nous n'avons inventé ni les uns ni les autres, puisque déjà M"° Dupont - le pratique depuis dix-sept ans dans son école professionnelle, et <|ue cela est pratiqué aussi en Angleterre, si nous en jugeons d'après les exemples que M. Demolins cite lui-même et à ce que raconte M. Leclerc, dans une enquête qu'il a publiée sous le titre de L Education des classes moi/ennes et dirigeantes en Angleterre.
Seulement M. Demolins croit à la légitimité de la propriété individuelle, il est convaincu des droits