SOCIALISME ET ANARCHIE
Pourquoi anarchistes et socialistes sont divisés. — Identité de vues. — Différence de point de départ. — Maléfices de l'autorité. — L'individu esi seul juge de ce qui lui convient. — Les individus reconnus, par les socialistes, trop l)étes pour savoir se diriger. — Mais jugés assez l^ons pour diriger les autres. — Les différentes justifications de l'autorité. — Leur insuffisance. — Enrégimenter n'est pas libérer. — La révolution sacrifiée aux réformes. — Promettre et tenir... — Empirisme des réformes. — Contradictions socialistes. — Logique de l'illogisme. — Se tromper, c'est tromper les autres. — Révolutionnez-vous vous-mêmes. — L'émancipation individuelle ne peut être que l'œuvre individuelle. — Les socialistes l'attendent d'un miracle. — Travail de chàtreurs. — Ce qui est juste est possible. — La vraie propagande révolutionnaire.
Avant de passer à la discussion des moyens de propagande, il est bon d'expliquer les raisons qui séparent les anarchistes des socialistes, afin de dissiper l'étonnement des gens qui ne voient jamais que la surface des choses, et même de beaucoup de socialistes sincères qui ne peuvent croire que, ayant le même but, nous les combattions comme les derniers des bourgeois.
« Les uns comme les autres, » s'exclament-ils, <( ne voulons-nous pas la liberté pour tous ? le bonheurpour tous? La transformation du régime capitalisteet du mode de propriété? Pourquoi, alors, ne pas nous unir pour renverser ce qui existe, en laissant à l'avenir le soin d'élucider ce que devra être l'organisation future ? »
Hé I oui bonnes gens, si l'on s'en tient aux généralités, aux vagues affirmations, on 'trouvera, cela est certain, légère la différence qui sépare l'anarchiste du socialiste, et l'on peut s'étonner à bon droit de la haine que professent à l'égard les uns des autres ceux que semble réunir un idéal commun.
Tous, également, ils l'affirment du moins, veulent la liberté pour tous! le bien-être pour tous! le libre développement pour tous! et un tas d'autres choses pour tous I D'où vient donc que au lieu de se tendre la main lorsqu'ils se rencontrent, ils ont plutôt tendance à serrer les poings?
C'est que, dès leur point de départ, une différence sedresse entre eux. Légère pour les uns, capitale pour celui qui analyse les faits et ne se paie pas de mots.
D'accord pour constater les maux qu'engendre l'étal social actuel, d'accord môme pour en faire remontor la faute à l'organisation économique, où ils ne s'entendent plus, c'est, en dehors de la question d'organisation, sur les moyens de préparer la révolution.
Les socialistes, partisans de l'autorité, veulent s'emparer du pouvoir pour réaliser leur idéal et se lancent en plein dans la politique pour y réussir, les
anarchistes, partisans de la liberté entière, veulent que l'oru;anisation se crée par l'évolution libre des individus; voulant détruire l'autorité, ils font la guerre à la politique et aux politiciens.
Ayant reconnu que l'autorité était le résultat de l'organisation économique ; faisant son procès depuis qu'elle existe, c'est-à-dire depuis les commencements de l'histoire, les anarchistes démontrent que l'autorité est nuisible, aussi bien, pour ceux qui ^exercent que pour ceux contre qui elle est exercée. C'est pourquoi ils en concluent qu'elle doit disparaître avec l'organisation capitaliste, et comme le meilleur moyen de la tuer n'est pas de faire espérer qu'elle pourra servir à l'affranchissement des individus , mais l>ien en leur apprenant à s'en passer, voilà pourquoi ils font la guerre à tous ceux qui veulent s'en servir, quelle que soit la justification qu'ils en donnent.
D'autant plus que personne, mieux que l'individu lui-même, n'étant capable de connaître ce qui est le plus propre à assurer son bonheur, c'est donc l'individu qui doit être laissé seul juge de choisir le mode d'évolution qui conviendra le mieux à ses aspirations. Gela nous démontre également que la transformation sociale ne se réalisera que lorsque l'individu aura su se transformer lui-même, en révolutionnant ses façons de penser et d'agir.
Les socialistes^ eux — nous verrons leur raisonnement, tout à l'heure — disent que la révolution doit avoir pour but de porter au pouvoir des hommes intègres qui exerceront l'autorité pour le bien général, s'empareront de la richesse sociale pour la répartir au mieux des intérêts communs^ et que,
par conséquent, il faut que les individus s'organisent pour porter au gouvernement les hommes de leur choix.
De sorte que, les anarchistes voulant détruire l'autorité, les socialistes voulant s'en emparer et la fortifier pour la faire servir à leurs projets de rénovation sociale, les voilà donc séparés dès le seuil de la question et sur le but poursuivi et sur les moyens à employer pour le réaliser.
Différence capitale, qui donne la raison de leur antagonisme.
Voyons le raisonnement des socialistes.
« Il est impossible que la plupart des individus s'élèvent au-dessus du milieu économique où ilsvivent. Et c'est attendre un miracle qu'espérer que, dans le régime capitaliste, la plupart des hommes sauront se faire d'avance un cerveau libre, une conscience socialiste. ^ »
Ici nous reprenons le cercle vicieux que je constatais ddiiisl' Individu et la société, au chapitre : La Panacée-Révolution : « 11 faut changer le mih'eu pour changer l'homme ; mais étant donné que c'est l'individu qui crée son milieu, ce milieu ne peut se modifier que lorsque l'individu aura, lui même, assez évolué pour éprouver le besoin de le modifier.
Les socialistes ne s'en tirent pas mieux que les partisans irraisonnés de la révolution.
« Il faut donc, » ajoutent-ils, « pour transformer