Jaurès, Pelite République 5 juin
les hommes, transformer le milieu, et pour transformer le régime économique, il faut que le prolétariat soit toujours prêt à s'emparer du pouvoir. Tl faut qu'il se mêle à la bataille politique, et le pouvoir une fois conquis, il transformera les conditions économiques qui réagissent sur les cerveaux »
Ainsi, pour la plupart des socialistes, « il est impossible à la plupart des individus de s'élever audessus du milieu économique oi^i ils vivent ! » Selon eux, toujours, « c'est attendre un miracle qu'espérer que, dans le régime capitaliste, la plupart des hommes sauront se faire un cerveau libre, une conscience socialiste 1 »
Et alors — les socialistes ne s'en cachent pas, du reste, — si les individus ne savent penser par eux-mêmes, il faudra quelqu'un pour les diriger ! De là la nécessité de s'emparer de l'autorité et de la consolider au profit du régime que l'on veut établir.
Mais en agissant ainsi c'est remettre le doigt dans la filière qu'ont suivie les gouvernants passés. Si l'usage qu'ils ont fait de l'autorité n'a produit que ruine ei désolation, qui nous prouve que celle que veulent établir les socialistes produira de meilleurs résultats?
Leur bonne volonté? Mais tous les pouvoirs qui se sont succédé, ont affirmé n'endosser « les responsabilités » de l'autorité qae pour l'exercer au plus grand profit de tous. Nous en voyons les résultats. Peut-être yen eut-il de sincères parmi eux? S'ils ont fait un peu moins de mal, ils n'ont pas fait davantage de bien.
L'autorité c'est tout le monde ployé sous une
règle commune, alors que, nous l'avons vu, c'est la diversité qui nous meut. D'autres ensuite, alors que le pouvoir socialiste sera établi, pourront s'élever, protester contre la nouvelle autorité, et prouver qu'elle ne vaut pas mieux que les pouvoirs auxquels elle aura succédé.
Ceux-là, à leur tour, pourront venir nous demander de chasser les autres pour les mettre, eux, au pouvoir, ayant une recette assurée pour faire notre bonheur. C'est un petit jeu, que nous avons joué jusqu'à aujourd'hui et qui pourrait encore durer indéfiniment, sans que l'individu ni l'humanité y gagnent quelque chose.
Ces mêmes hommes auxquels on ne reconnaît pas assez d'intelligence pour s'élever au-dessus de leur milieu; auxquels on dénie la faculté de savoir se faire un cerveau libre, ces mêmes hommes on veut les grouper « pour s'emparer du pouvoir, » les faire servir à y porter ceux qui devront l'exercer en leur faveur!
Alors, à mon tour, je demanderais, moi, comment ces hommes qui ne peuvent arriver à se libérer le cerveau, incapables de se faire une conscience socialiste, c'est-à-dire, incapables" de savoir discerner ce qui est bien ou mal pour eux dans l'organisation sociale, comment ces hommes, ])ar je ne sais quel miracle, seront-ils devenus aptes à choisir ceux qui devront les guider, et sauront dans les milliers de programmes que leur soumettront les ambitieux que l'appât du pouvoir suscite à chaque fois qu'il s'agit de s'en emparer, discerner le meilleur !
Une fois un miracle admis, il ne coûte pas da-
vantage d'en admettre d'autres : la même lumière divine, sans doute, fera que ceux qui ne sont pas assez capables de savoir se diriger eux-mêmes seront devenus, cependant, assez habiles pour aider à édicter des règles générales auxquelles tous devront se plier?
L'autorité, lorsqu'elle s'appuyait sur le droit divin, avait son point de départ faux, mais ce point de départ admis, elle semblait logique. « Les hommes trop bêtes ou trop méchants pour vivre en paix, avaient besoin que certains êtres plus éclairés prennent le souci de les tenir dans le respect des droits des uns des autres. »
« Dieu avait délégué ce pouvoir à des êtres choisis, » cela allait tant bien que mal, tant que le point de départ n'était pas contesté. Il arrivait bien parfois qu'un des j>arents de l'élu, pressé de se dévouer, lui aussi, au bien général, faisait descendre un peu rudement du pouvoir le favori. Mais une fois en place, c'était lui qui était chargé de la mission divine. C'était la fonction qui faisait le mérite de l'individu.
Mais ces accrocs à la mission divine n'allaient pas sans ébranler le principe. 11 vint un temps où l'autorité se réclama surtout de la force. Là encore, elle peut conserver un semblant de logique. « La majorité dans les peuples n'étant qu'une masse de crétins, je me crois assez intelligent pour les gouverner et leur donner ce bonheur qu'ils sont incapables de se créer, j'emploie l'autorité que me donne le hasard, la connaissance, l'intrigue ou
l'audace. Tant pis pour ceux qui s'aviseront de ne pas vouloir être heureux par ordre. » Si la logique n'est pas absolue, les baïonnettes chargées de l'exécution sauront bien en masquer les trous.
Mais lorsqu'on veut s'appuyer sur la science, sur la raison, et la logique, l'autorité devient une anomalie, un anachronisme, et il n'y a pas besoin de l'analyser bien profondément pour que les so- })hismes dont on prétend la justifier éclatent à tous les yeux.
Nous ne nous payons plus de mots, car s'ils sont précieux pour arrondir des périodes, faire étinceler la phrase, et donner une belle musique à qui sait les grouper, il faut qu'ils donnent autre chose que du son lorsqu'ils doivent servir à discuter des idées.
— Ici, bien entendu, je fais la critique de ces socialistes qui se réclament de la révolution comme nous, et dont tout le programme semble les rapprocher de nous. —
« Nous aussi, » disent certains d'entre eux, «nous voulons l'autonomie complète de l'individu, la destruction totale de l'autorité; seulement comme il est impossible que tout se réalise à la fois, qu'il faut que nous passions par des étapes successives, nous nous bornons à ne réclamer que ce qui est immédiatement réalisable, et nous trouvons de bonne tactique de nous introduire dans la place pour la démanteler. »
Je comprends fort bien que décrocher un mandat de député, est plus immédiatement réalisable que de transformer la propriété. Participer à la confection des lois est beaucoup plus facile que
d'habituer les individus à s'en passer. Mais tout cela est le contraire de la destruction de l'autorité. Au lieu d'affranchir intellectu(?llement les individus, c'est leur enrégimentation, avec toute leur ignorance, tous leurs préjugés. Et ainsi ils restent toujours les pantins aux mains do ceux qui les mènent. Etat peu propre à les habituer à s'affranchir par eux-mêmes.
C'est comme pour la révolution, les socialistes la réclament ; mais, pour eux, c'est lin génie ailé qui plane en les airs, très utile pour enjoliver de belles phrases, mais ne comportant pas grande signification réelle.
En attendant qu'elle veuille consentir à descendre à terre, les programmes électoraux contiennent une foule de réformes qui, selon le cas, selon l'esprit de ceux auxquels on s'adresse, doivent, réalisées, changer la situation économique des travailleurs, amoindrir P'^xploitation, ou bien ne sont que de simples chevaux de bataille destinés à accélérer la venue du Messie -Révolution.
Mais le résultat certain de cette tactique est de faire espérer perpétuellement aux travailleurs une amélioration notable de la société en leur faveur; illusion toujours déçue, mais toujours avivée par de nouveaux projets de réforme.
On comprendra facilement que les anarchistes aient assez de ce travail d'écureuil, et qu'ils veuillent travailler enfin à la réalisation de leur idéal sans s'occuper des solutions soi-disant « pratiques, » dont le résultat le plus clair est d'entretenir l'igno-
rance. Nous laissons au temps et aux événements le soin d'élaguer ce qui est impraticable, de réaliser ce qui peut l'être.
En nous montrant, là-bas,, dans le lointain, une communauté de vues et de programme pour nous entraîner à les aider à se substituer aux gouvernants actuels, les socialistes me font l'effet de ce charlatan de la fable qui demandait du temps pour apprendre à parler à un âne :
« En dix ans », disait-il, « l'âne, le roi ou moi sera mort ».
Les socialistes pourraient me répliquer que c'est nous qui, en avouant n'espérer que du temps la réalisation complète de notre idéal, tenons le rôle du charlatan qui comptait sur la mort des intéressés pour être dégagé de sa promesse.
Mais nous avons cette différence d'avec eux que nous ne nous engageons nullement à faire le bonheur de qui que ce soit ; nous ne demandons aucun avantage personnel. Nous serons morts, fort probablement, avant d'avoir vu la réalisation complète de notre idéal. Mais nous aurons conscience d'avoir fait tout ce qu'il était en notre pouvoir de faire pour approcher de cette réalisation.
Nous savons que l'individu vraiment bumain ne sera complètement heureux et émancipé, que lorsque tous, autour de lui, seront libres et heureux. Nous savons que cette émancipation ne peut se faire qu'à condition que ses bienfaits s'exercent sur tous à la fois, voilà pourquoi nous repoussons
les moyens qui ne profitent qu'à la minorité au détriment de la majorité.
La marche des faits, l'évolution des idées, n'étant que le résultat d'une progression lente et continue, nous constatons ce qui est, sans nous illusionner, ni vouloir illusionner personne.
Ayant compris que l'affranchissement humain ne pouvait se faire qu'à condition que l'individu se libérât lui-même, nous allons propageant notre idée, essayant^ dans la mesure de nos forces, de nous soustraire à l'arbitraire social, expliquant aux gens qu'ils seront libres lorsqu'ils sauront vouloir l'être.
Ce sont les socialistes qui trompent — en se trompant eux-mêmes, je veux bien le croire — ceux qu'ils enrégimentent, en faisant espérer à chacun un affranchissement devant lui venir du dehors, alors qu'il ne peut le trouver qu'au dedans de luimême.
Les anarchistes l'ont démontré surabondamment, et dans ce travail j'aurai plus d'une fois l'occasion d'y revenir, les réformes préconisées par tous ceux qui, sans en rechercher les causes, espèrent, en y apportant des palliatifs empiriques, empêcher les mauvais effets de l'état social actuel, sont impuissantes à améliorer quoi que ce soit, heureux encore lorsque, à l'encontre des intentions de leurs promoteurs, elles ne se transforment pas en un nouveau moyen d'exploitation.
Or, quoi qu'ils fassent, les socialistes qui se ré-
l'anarchie, son rut, ses moyens 57
clament de la révolution sont pris dans l'illogisme de leur tactique :
Révolutionnaires — ils l'affirment — ils reconnaissent par là que l'organisation capitaliste ne pourra être transformée qu'en l'attaquant dans son essence même, et que toucher aux bases sur lesquelles elle repose, c'est provoquer une résistance implacable puisque la révolution est jugée nécessaire pour la vaincre.
Et, partisans de l'agitation électorale, ils inscrivent sur leurs programmes électoraux des réformes qui ne portent ({ue sur les modes d'exploitation et non sur l'exploitation elle-même.
Et ils sont logiques dans leur illogisme. Convaincus de l'ignorance de la foule, qu'il faut flatter cependant pour obtenir ses suffrages, ils ont renoncé à lui faire comprendre la question dans toute son étendue. Ayant commencé à châtrer leur programme en se servant des moyens légaux et parlementaires, ils sont forcés de suivre la fdière.
Pour justifier la présence, sur leur programme, de réformes qu'ils tondent (;omme appâts à l'électeur ignorant, ils sont amenés à attribuer à ces réformes des qualités curatives contre les maux sociaux qu'ils prétendent combattre. Plus l'électeur est rétif, plus grandes doivent être les promesses. Et, l'imagination de l'électeur aidant, les réformes deviennent tout, la révolution disparait.
Et c'est ainsi que l'on use les forces et la patience des générations. Toujours attendre de moyens illusoires une amélioration qui ne pourra s'accomplir que lorsqu'on osera, franchement, porter le scalpel dans le système lui-même.
En préconisant des moyens dilatoires, quelquesuns arrivent bien à être députés, mais l'avantage est mince. Au lieu d'être un pas en avant pour l'idée sociale, ce n'est qu'un recul; car les trois quarts des élus vont, dans quelque coin du Parlement, oublier le peu de vrai qu'il y avait dans leur programme, quand ils ne le combattent pas,, ce qui ajoute à la confusion dans l'esprit des électeurs.
Mais l'élu s'en tînt-il aux clauses de son programme, et luttât-il énergiquement pour les faire triompher, cela ne fait qu'entretenir l'ignorance du plus grand nombre, en les tenant toujours dans l'espérance qu'il })0urra sortir quelque chose de bien d'un système pourri.
Et on recommence ainsi à chaque législature, l'idée finissant par disparaître devant les questions de personne qu'engendre la bataille électorale.
Le charlatan de la fable avait raison de compter sur l'imprévu pour se débarrasser de sa promesse.
Les anarchistes, eux, ne promettent rien aux foules. Ayant constaté les maux dont tout le monde soulfre dans — et de par — l'organisation sociale, ils font part à tous du résultat de leurs constatations, disant : « Voilà d'oii vient le mal; voici quelles sont les institutions à détruire ; ne comptez pas que votre affranchissement vous vienne de sauveurs providentiels; la transformation désirée ne s'opérera que lorsque ceux qui souffrent du mal seront bien décidés à ne plus le tolérer, et à s'organiser d'une façon plus normale.
» Les causes du mal tiennent à vos façons de penser, d'agir ; c'est donc sur vous-mêmes que doivent d'abord porter vos premiers efforts de trans-
formation. Travaillez donc à vous transformer individuellement, vous changerez par là le milieu dans lequel vous évoluez. »
Et, payant d'exemple, l'anarchiste convaincu essaie de donner le premier coup de pioche au système d'iniquitf', en cherchant, dans la mesure de ses forces, à accommoder sa façon d'agir avec sa façon de penser.
En agissant ainsi, ils comprennent fort bien qu'ils n'arriveront pas, d'un coup, à réaliser immédiatement et complètement le nouvel ordre social. La marche des idées est lente, très lente, ils ne se le dissimulent aucunement; mais ils savent qu'en cherchant à rompre avec les anciennes façons d'agir, ils activent l'évolution. Ils savent que s'il y a, dans la société actuelle, des progrès à accomplir, ce n'est qu'en profitant de chaque circonstance de la vie pour les réaliser qu'ils arriveront à les implanter, puisque, ne les attendant plus d'une puissance supérieure, les individus n'auront plus qu'à vouloir pour que cela soit.
En reprochant à notre idéal d'être impraticable parce qu'il n'est pas compris, les réformistes n'avouent-ils pas, par là même, que c'est à élargir la conscience humaine qu'il faut travailler^ et non à réunir des majorités inconsistantes parce que, inconscientes ?
Oui, les socialistes veulent bien, euxaussi, émanciper les individus; mais ils les trouvent trop bêtes pour qu'ils puissent y arriver d'eux-mêmes. Alors, au lieu de chercher à les éduquer, à leur ouvrir
l'esprit, en leur démontrant refficacité de l'action continue pour la reconquête d'eux-mêmes; au lieu de leur expliquer d'une façon nette et précise, les causes de la misère et de la tyrannie, ils se posent en providence, et s'acharnent à les traiter en bétail gouvernemental ; à les amuser avec des promesses, avec des espérances sur un Deus ex machina du suffrage universel venant, sans qu'ils aient à se déranger, leur apporter le bien-être et l'émancipation.
On leur fait entrevoir l'omnipotence d'une majorité parlementaire qui, en fait, ne peut être ellemême que l'expression moyenne, inférieure par consé(|uent, de l'intelligence de ces mêmes électeurs, déjà trouvés trop ignorants pour s'affranchir d'eux-mêmes.
En les retenant à ces amusettes c'est absolument comme si, voulant apprendre à marcher à quelqu'un qui n'a jamais su faire aller ses jambes, on lui enseignait qu'il faut qu'il se garde de les remuer, et doit déléguer quelqu'un à sa place pour y essayer.
El ils se proclament révolutionnaires!
Mais quelle révolution espèrent-ils faire avec des éléments qui ne sauraient qu'obéir?
Convaincus que l'on ne saurait affranchir des hommes assez peu amoureux de leur liberté pour ne pas savoir la conquérir d'eux-mêmes, les anarchistes trouvent que la véritable utopie est de croire qu'un moyen d'asservissement, comme est l'autorité, puisse servir à l'affranchissement. Il n'y a que dans la fable où l'on voit l'arme guérir la blessure qu'elle a faite.
Réveiller les initiatives, susciter chez tous le d('-sir ardent et la ferme volonté de s'émanciper, voilà la véritabb œuvre révolutionnaire que nous concevons.
Tout nous démontre que la révolution ne sera efficace que lorsqu'elle sera accomplie par des individus conscients de leur dignité, désireux de développer toutes leurs virtualités, décidés à ne plus supporter aucune entrave, les anarchistes dédaignent les trou])eaux de moutons ; se souciant davantage d'amener chaque individu à étudier luimême les faits qui l'intéressent, à savoir se rendre compte de ce qu'il est, de ce que sont les autres, quelle est la place qu'il tient dans la nature et dans l'état social.
La révolution sera impuissante à affranchir qui ne sait pas s'affranchir soi-même. Ce n'est pas au seuil de l'émancipation humaine qu'elle peut se trouver, elle n'en estquela conclusion logique, lorsque l'esprit impatient de liberté se trouve amené à lutter pour renverser l'ordre de choses existant.
Les chasseurs dcFenimore Cooper affirment que, je ne sais plus quel animal, chassé pour sa queue, se mutilerait lui-même de cet appendice, lorsqu'il se voit traqué de trop près.
Les socialistes qui taillent eux-mêmes dans leur programme, faisant ainsi la part de ce qui est ou n'est pas réalisable, ressemblent fort à cet animal fabuleux. — Avec cette différence, toutefois, que ce ?ont eux (jui mènent la chasse, et que c'est l'ordre social traqué qui devrait abandonner à ceux
qui le poursuivent la part de butin qui devrait les arrêter.
Si, encore, ce qu'ils présentent comme réalisable après ce châtrage, était accepté par la bourgeoisie, cela ne voudrait pas dire qu'il y aurait un grand pas de fait, mais enfin, à la rigueur, on comprendrait cette tactique puisqu'ils pourraient prétendre que c'est la sagesse de leurs réclamations qui les a fait accepter. Il n'y aurait plus qu'à en produire de nouvelles.
Mais, loin de là. D'autres, et ce sont les plus nombreux, trouvent ce minimum « réalisable », trop « irréalisable » encore, et ils taillent et ils rognent dans ce qui, déjà, a été taillé et rogné. De sorte qu'après toutes ces opérations, les parlements votent des mesures absolument dérisoires.
Alors que sont si nombreux ceux auxquels plaît tant cette besogne d'élagage dans les aspirations humaines, il me semble qu'il serait plus logique de corser nos réclamations puisque, justement, à cause de cette ignorance dont se plaignent les socialistes, elles seront soumises à la castration par tous ceux qui ne voient pas plus loin que l'état présent. Il nous resterait de bon tout ce qui aurait échappé à leurs coups de ciseaux.
En rêvant des aspirations de liberté et d'émancipation que, sous prétexte que l'heure de les appliquer n'est pas encore venue, ils s'évertuent à diminuer, les socialistes me font l'effet de ces enfants qui s'amusent à souffler de jolies bulles do savon pour avoir le plaisir de les crever.
Si d'aucuns, rétrogrades endurcis, sous prétexte de sens pratique, veulent tailler et rogner dans no-
tre programme d'émancipation, abandonnons-leur cette besogne, laissant à l'expérience le soin de les désillusionner sur leur besogne négative. Mais nous autres marchons fermement vers le but entrevu, avec la conviction que, s'il ne nous est pas donné de l'atteindre, nous aurons, tout au moins, travaillé à sa réalisation future, que nous aurons déblayé la route, facilité la marche en avant à ceux qui viendront après nous, et progressé nous-mêmes, de tout ce travail accompli.
Une idée ne s'impose qu'à force de s'affirmer, qu'à force d'être discutée et de répondre aux critiques. Si, avant toute chose, vous déclarez que ce que vous demandez est irréalisable, comment voulez-vous grouper autour de cet idéal, des individus résolus à le conquérir?
Nous, anarchistes, savons et soutenons que le notre est réalisable si tous ceux qui sont intéressés à sa réalisation veulent se donner la peine d'y travailler; s'ils savent agir par eux-mêmes, sans attendre que ça leur vienne du ciel... parlementaire ou autre.
Et, en effet, au fond quelle est la seule objection faite à ce que nous désirons ?
« C'est juste ce que vous demandez, mais trop beau pour être possible )> ! nous dit-on.
Or, si c'est juste, c'est possible. Il n'y a qu'à le vouloir. C'est irréalisable parce que nous sommes peu à l'avoir compris et à le vouloir. Travaillons à convaincre les gens de la vérité de ce que nous avons entrevu, et chaque individu nouveau que nous aurons convaincu , sera une possibilité de plus d'acquise; nous obtiendrons des résultats bien
plus positifs qu'à faire chorus avec les ignorants. Nous ferons œuvre virile, nous aiderons à l'évolution; tandis que, en élaguant dans les aspirations humaines ce qui leur semble irréalisable, les socialistes et réformistes de tout genre, ne font en somme, — qu'ils rognent le plus ou le moins — que ce qu'ont toujours fait les pires conservateurs.
Plus que le bulletin de vote, plus que toutes les intrigues parlementaires, cette propagande-là est de la propagande active ; car elle a pour effet de mettre, virtuellement, les individus en lutte avec la société bourgeoise, en leur enseignant de ne pas attendre qu'une loi le leur permette, pour agir selon leurs aspirations.
Si nous cherchons à faire le vide autour de la machinerie |)olitique, c'est pour ne pas abdiquer notre droit d'agir par nous-mêmes ; c'est pour réserver notre lib?rté d'action, que nous repoussons toute compromission avec l'ordre de choses actuel ; c'est pour nous habituer à cette liberté, qui est le summum de nos aspirations, que nous essayons de l'exercer dans notre lutte contre l'état social.
Aux individus qu'ils veulent enrégimenter, les autoritaires disent : « Envoyez-nous à la Chambre faire des lois en votre faveur! »
A ceux qu'ils veulent faire penser, les anarchistes, après avoir exposé les faits, leur expliquent : qu'ils n'ont rien à espérer de })ersonne. Que lorsqu'une chose leur semble mauvaise, ce qu'ils ont de mieux à faire pour la détruire, c'est de faire le vide autour d'elle, de lui résister dans la mesure
de leurs forces, de lui faire la guerre jusqu'à ce qu'elle croule. On n'est jamais mieux servi que par soi-même.
« Que, lorsque, au contraire, une idée leur parait bonne, ils doivent y conformer leur conduite ; résister à ceux qui veulent les empêcher d'agir. De ne jamais attendre du bon plaisir de leurs maîtres 1 autorisation de conformer leurs actes à leur pensée. Qu'ils ne chargent jamais personne de légiférer sur ce qu'ils doivent faire. Qu'ils agissent! »
Et ils ajoutent : « Si la force du pouvoir vous écrase aujourd'hui ; si, malgré tout, l'autorité vous entrave dans votre évolution, il y a toujours une certaine marge pour la résistance. Et cette marge emplissez-la sans avoir peur de la dépasser.
» Que la progression de vos actes dans votre entourage, dans votre milieu, infiltre peuà peu l'idée, jusqu'à ce qu'elle arrive à faire éclater le cercle qui vous enserre. »
Les socialistes, qui trouvent les individus trop ignorants pour savoir s'affranchir, contribuent, avec leur façon de procéder, à les entretenir dans l'ignorance, en leur faisant espérer un changement social par un coup de majorité parlementaire.
Ce n'est pas autour d'une idée qu'ils cherchent à les grouper, mais à les accrocher k la remorque d'individualités en qui ils les habituent à placer leur confiance.
En cherchant à élargir la conception des individus, en travaillant à susciter les initiatives, les énergies, les anarchistes contribuent à ce que cha-
que individu devienne capable dépenser et, d'agir par lui-même.
Avec la propagande socialiste, on peut arriver à grouper une majorité qui, « bien dirigée », peut aider, en effet, à accomplir un coup de main parlementaire sur le pouvoir ; mais qui, par le fait même de son inconscience, reste toujours esclave, toujours prête à tendre le cou au joug qui s'impose.
Les anarchistes voulant contribuer à susciter des hommes libres, ils enseignent aux individus à l'être. Et ils ont conscience d'y réussir.
ou SONT LES VRAIS SOCIALISTES?
Qu'importe l'étiquette, si l'idée est bien définie. — L'idéal anarchiste n'est que la continuation de l'idéal humain à travers les siècles. — Socialistes, économistes, sociologistes. — Ce que voulaient les socialistes d'autrefois. — Variété des conceptions. — La liberté ne se réglemente pas. — La vérité toujours persécutée. — Dire et faire. — Politiciens. — Ce qu'avaient rêvé les républicains. — Leur désillusion. — Malfaisance de l'esprit religieux. — L'idéal anarchiste et l'élargissement des très anciennes conceptions. — Question d'opportunité.
Pour moi, les étiquettes ont peu d'importance et n'ont de valeur que par ce qu'elles représentent. D'aucuns, qui acceptent l'idéal anarchiste, trouvent qu'étant donnée l'acceptation de dénigrement en laquelle le mot anarchie a, jusqu'ici, été employé, nous devrions repousser l'appellation d'anarchistes, et nous contenter de nous appeler libertaires.
Les courants d'idées qui se forment ne sont pas toujours maîtres de choisir l'étiquette sous laquelle ils se font connaître. Un courant d'idées ne se manifeste pas spontanément. Il commence à se déga-
ger d'un autre. Et lorsque le nouveau commence à entrer en lutte avec celui dont il est sorti, s'il n'a pas été, au préalable, baptisé par ses ennemis, il se couvre de l'appellation qui semble le mieux désigner son programme. Et, une fois connu sous ce nom, il lui est inutile d'essayer d'en changer.
D'autant plus que je n'en vois pas l'utilité, à moins qu'en son sein se dessine une orientation nouvelle.
Anarchie, pour les imbéciles, signifie : désorganisation, gâchis, désordre; mais n'importe ce que serait notre nouvelle étiquette, nous serons toujours des anarchistes, et, pour les imbéciles, des hommes de désordre.
Laissons donc les imbéciles penser ce qu'ils voudront. Nous qui savons qu'anarchie signifie : abolition de l'autorité, de l'exploitation, alTranchissement complet de l'individu, restons donc anarchistes en propageant notre idéal de beauté, en essayant de le faire comprendre à ceux qui ne s'arrêtent pas aux mots.
Mais, comme je le disais plus haut, un courant d'idées se dégage toujours d'un autre qui lui est antérieur : l'idéal anarchiste découle de l'idéal socialiste qui, lui-même, ne s'est bien développé que sous l'influence de l'idéal républicain.
En somme, nous poursuivons la réalisation des aspirations de bonheur qui se sont fait jour, depuis que l'humanité a rêvé d'un mieux être, dans toutes les tentatives d'émancipation qui illustrent l'histoire des hommes.
Xoas avons vu, dans le chapitre précédent, les différences qui séparent l'anarchie du socialisme. Mais, quoi qu'en disent les socialistes, lorsque d'assez malavisés s'avisent de les confondre avec les anarchistes, ces derniers ont, tout autant qu'eux, le droit de se réclamer du courant qui leur donna naissance à tous.
11g peuvent prendre des airs dédaigneux, affirmer, du haut de leur suffisance, que le socialisme n'a rien à voir avec cette galeuse, cette pelée qu'est l'anarchie, on peut leur démontrer qu'elle a, plus qu'eux, le droit d'affirmer qu'elle en est la continuation légitime.
Si l'on s'en tenait à l'étymologie seule du mot, il est de toute évidence que « socialisme » veut dire « qui a trait aux questions concernant la société, qui s'occupe de leur organisation, de leur fonctionnement ». C'est là l'acception la plus large, et, par conséquent, d'après cette définition, tous ceux qui, à un titre quelconque, s'occupent de la « direction des peuples i peuvent se réclamer du socialisme.
Mais, la société se divisant en un pouvoir politique et en une organisation économique, l'épithète (assez mal vue, d'ailleurs) de politicien est restée à ceux qui s'occupent des questions gouvernementales, et le mot de socialiste sert à désigner ceux ({ui traitent plus spécialement des questions économiques.
Ici, pourtant, se dresse une nouvelle distinction: si, parmi ceux qui veulent une réforme économii[ue de l'ordre social et, aussi, un peu dans toutes les classes, sauf dans les milieux politiques, l'épi-
ihète de politicien est, le plus souvent, prise en mauvaise part, celle de socialiste ne sonne guère mieux aux oreilles des politiciens et de ceux qui ne s'occupent des questions économiques que pour y trouver la justification du système capitaliste, ne veulent réformer l'ordre social que pour le rendre invulnérable aux attaques des spoliés, et, en général, à tous les satisfaits de Tordre de choses existant.
Ils ne veulent pas de l'épithète « socialiste ». Ce sont des « Sociologues », des « Economistes », car « Economie » et « Sociologie » sont des sciences dont ils sont les docteurs, et le socialisme et l'épithète de « socialiste » reste, en définitive, à ceux qui, quelle que fut l'organisation sociale rêvée par eux, quels que fussent les moyens qu'ils préconisèrent pour y arriver, voulaient, en somme, une meilleure répartition des richesses sociales, un système économique qui assurât à chacun, quel qu'il fut, le produit intégral de son travail, et la disparition complète de la misère.
Et les Morus, les Morelly, les Gampanella, les Buonarotti, les Babeuf, les Fourier, et tant d'autres qu'il est superflu de citer, mais qui restent les véritables précurseurs du socialisme, ne voulaient pas autre chose.
Nivellement des inégalités économiques sociales, suppression de la propriété individuelle, qu, tout au moins, sa subordination au bien-être général, suppression de l'exploitation de l'homme par l'homme. Ce fut ce programme qui fut toujours compris comme étant le fond même de l'idée socialiste.
C'était le fond même de l'idée socialiste; mais que de projets! que de systèmes 1 et combien dissemblables, pour réaliser cette société idéale!
Il y avait cependant un point sur lequel ils étaient tous d'accord : c'est que tout être vivant a droit à la satisfaction complète de ses besoins, du moment qu'il apporte sa part de productivité à la communauté.
Ils avaient également compris que tout ce qui était produit naturel ne devait pas être accaparé par des individualités, que tous avaient un droit égal à la quantité qui leur était nécessaire. Sauf la réglementation que la plupart croyaient nécessaire pour en assurer la juste répartition.
Pour ceux qui maintenaient la propriété individuelle du sol, celte propriété devait être assurée à tous, et était soumise pour cela à toutes sortes d'entraves pour que les uns ne réussissent pas à s'emparer des propriétés voisines et une revision périodique venait rétablir l'égalité pour tous.
Tous, ou presque tous, voulaient bien la liberté ; mais, n'ayant pas compris que la véritable liberté consiste à ne pas avoir de réglementation imposée; ayant encore le préjugé de croire à la supériorité de certains êtres, à la méchanceté du plus grand nombre, ils s'ingénièrent tellement à vouloir réglementer cette liberté, que la plupart de leurs systèmes, s'ils eussent pu les appliquer, n'auraient été, avec amplification, que des formes nouvelles de tyrannie. Chez eux, les intentions étaient meilleures que les moyens.
Et c'est ici que vont triompher, sans doute, les
72 L ANARCHIE, SOiN BUT, SES MOYENS
socialistes, pour nous dire ([ue ce sont eux qui sont restés dans la tradition des véritables socialistes.
11 est évident que, s'il ne s'agissait que d'être partisans de l'autorité pour être les continuateurs de l'idée socialiste, nos socialistes actuels pourraient prétendre àen être les vrais représentants. Mais ils n'en auraient pas le monopole cependant, car alors les bourgeois pourraient tout aussi bien s'en recommander!
Est-ce que, eux aussi, ne prétendent pas n'user de l'autorité que pour le plus grand bien de ceux qu'ils dirigent I
Pour les socialistes du passé, l'autorité n'était qu'un moyen. Remise aux mains des plus dignes et des plus sages, elle ne devait servir qu'à assurer l'barmonie.
C'est ce que, du reste, prétendent aussi les socialistes de l'heure actuelle. Mais les uns et les autres ont tort, puisqu'il est démontré que l'autorité ne peut engendrer (|ue la servitude. Et comme l'idée socialiste a évolué, qu'il ne s'agit plus d'être les simples copies de ceux qui nous précédèrent, nous faisons subir à leur héritage les transformations indiquées par l'évolution intellectuelle et morale.
Mais ce n'est pas parce qu'ils avaient conservé dans leur organisation sociale, le système autoritaire que les Morelly, les Gampanella, et leurs successeurs, furent « flétris » de l'épi thète de socialistes. C'était parce que, avant tout, ils voulaient la transformation complète de la société ; parce qu'ils
voulaient la disparition absolue de l'inégalité économique, de tous les abus de l'organisation mercantile, qu'ils ne se contentaient pas de prêcher pour un avenir lointain, mais que la plupart voulaient réaliser immédiatement, ce qui leur valut à eux aussi, d'être traqués, persécutés, lorsque leurs critiques frappèrent juste.
C'est cette partie de leur programme que les anarchistes ont conservée, qu'ils travaillent à propager. C'est leur programme élargi par les conceptions nouvelles découlant des découvertes scientifiques faites depuis eux, qu'ont repris les anarchistes d'aujourd'hui.
De même que les socialistes anciens, les anarchistes veulent : le bien-être pour tous, le nivellement des inégalités sociales, la possibilité pour tous de se développer intégralement, la disparition de l'exploitation de l'homme par l'homme, la liberté la plus complète pour tous, la disparition de toutes les institutions existantes pour faire place à un ordre de choses nouveau, basé sur la liberté et la solidarité les plus complètes.
Et, en héritant de leur programme, les anarchistes ont aussi hérité de l'animadversion des gens « comme il faut ». Comme les socialistes d'autrefois, les anarchistes subissent les persécutions gouvernementales , non seulement lorsqu'ils se révoltent — ce qui est fort compréhensible, — mais même lorsqu'ils se contentent de propager pacifiquement leur façon de comprendre les choses, malgré que, à l'heure actuelle, la plupart des gouvernants prétendent avoir octroyé les plus grandes libertés politiques.
Quant à ceux qui veulent s'attribuer le monopole exclusif du socialisme, il faut savoir faire la sépal'ation de ce qu'ils affirment « vouloir » et de ce qu'ils « font ». Car, ce qui rend les discussions plus difficiles, c'est qu'une foule de gens affirment vouloir ce que vous voulez, ce n'est plus que sur l'opportunité qu'ils discutent.
Sur leur programme les socialistes révolutionnaires ont bien inscrit : la disparition de l'exploitation, l'égalité sociale pour tous, la suppression des privilèges et de la propriété.
Mais, déclarant d'avance que la plupart de leurs desirata ne sont réalisables que dans un avenir plus ou moins éloigné; ne prenant, dans les anciennes conceptions socialistes que ce qu'il y avait de mauvais, c'est à la conquête du pouvoir qu'ils ont voué tous leurs efforts.
Partisans convaincus de la liberté la plus complète de l'individu, affirment ils, ils commencent par vouloir plier toutes les consciences au credo de leur programme étriqué.
S'accommodant fort bien des institutions qu'ils prétendent vouloir démolir, ils ont graduellement éliminé ce qu'il y avait de socialiste dans leur programme. Leur idéal socialiste est relégué à une époque indéterminée, transformé en paradis réservé à ceux qui se seront strictement conformés au credo des grands prêtres et leur auront efficacement aidé à la conquête des pouvoirs publics !
De concession en concession, ils en sont venus à prêcher le replâtrage de la société actuelle, ayant reconnu que c'était le tremplin le plus propre à leur attker le gogo-éleeteur.
Une grande marge séparait autrefois les socialistes delà tourbe politicienne de leur temps. Leur programme était inconciliable et les empêchait de se confondre avec les partisans du statu quo.
Faible minorité, d'ailleurs, l'adhésion aux doctrines socialistes, ne pouvait faire la fortune politique d'un homme. La plupart des socialistes d'aujourd'hui, même ceux qui s'intitulent révolutionnaires, ont introduit de telles restrictions dans leur programme, qu'ils se confondent facilement avec les politiciens bourgeois.
S'immisçant peu à peu dans les fonctions publiques de la société bourgeoise, prenant part à son fonctionnement, ils en deviennent des rouages dociles, se pliant aux exigences de la fonction et des conventions, jusqu'à ce qu'ils se fassent les défenseurs avérés de l'autorité qui les aura ralliés.
Ce ne sont plus que de vulgaires politiciens, prenant part à tous les tripotages de coulisse pour aider à des combinaisons parlementaires qui les engagent de plus en plus dans l'ordre existant. L'étiquette de socialisme ne leur est plus qu'un mensonge pour tromper les électeurs.
Héritiers des Rouher, des Jules Favre, des Emile Ollivier et des Darimon, oui ; des Buonarotti et des Campanella, jamais.
Et, du reste, ce mot de socialisme est-il le seul qui soit dénaturé de sa signification première?
Pour les premiers républicains, le mot de République ne signifiait-il pas un état social de liberté, d'égalité et de bien-être pour tous ?
Les sans-culotte de 1792, les insurgés de 1848, ne voyaient-ils pas dans l'avènement de la République, la fin de leur exploitation et de leur asservissement?
Pour tous ceux qui peinèrent, souffrirent et luttèrent pour elle, ce mot ne résumait-il pas toutes les aspirations que, à notre époque, renferme l'idéal anarchiste?
S'il était permis à ceux qui se firent tuer sur les barricades pour la réalisation des choses que leur promettait ce mot de République, de revenir et d'assister à cette salade d'appétits qui nous gouverne, et incarne aujourd'hui, leur idéal si radieux, nul doute qu'ils ne se refusassent d'y reconnaître li rêve pour la réalisation duquel ils sacrifièrent leur existence. Idéal qu'ils avaient rêvé si sublime, si large, si humanitaire, qui, certes, n'avait rien de commun avec le cloaque immonde dans lequel grouillent les politiciens de l'heure actuelle.
Ah! c'est que, au fond, l'idéal de l'homme n'a guère changé. A cause de son ignorance, ses tentatives d'affranchissement ne lui ont guère profité, ne faisant que déplacer les abus, alors qu'il croyait les détruire. Il a, tour à tour, synthétisé ses aspirations dans des formules nouvelles, mais ces aspirations restaient toujours les mêmes : Liberté de son être, bonheur pour lui et les siens, voilà ce qu'ont alternativement représenté tous les systèmes politi({ues et économiques qu'il inventa.
Ce pendant, les systèmes religieux lui faisaient prendre patience, en lui faisant espérer une vie supra-terrestre d'autant meilleure, et d'autant comblée de félicités qu'il aurait été davantage misera-
ble ici-bas. Lui montrant les délices célestes, pour le faire se plier aux souffrances imposées par les grands de la terre.
Et l'anarchie n'est que la continuation de l'éternelle protestation des exploités et des opprimés contre les exploiteurs et les oppresseurs. L'expression, sous une forme nouvelle de leurs désirs de bien-être et de liberté.
Seulement, forts des leçons du passé, nous ne plaçons plus notre confiance en les sauveurs, nous voulons faire notre bonheur nous-mêmes.
Les mots et les étiquettes sont souvent détournés de leur signification. Le plus souvent, les partis politiques leur ont fait signifier tout autre chose que ce qu'ils comportaient primitivement.
Mais lorsqu'on compare le programme anarchiste avec le programme des socialistes d'autan, on peut affirmer que ceux-là sont bien les continuateurs de ceux-ci, et que ce sont les socialistes qui salissent le mot de socialisme, en le mêlant à leurs tripotages louches du parlementarisme.
Seulement, l'entendement humain s'étant élargi, l'homme ayant appris à tirer des déductions logiques des faits observés, ses rêves, vagues d'abord, mal définis, ont fini par prendre corps, par s'asseoir sur des bases positives, désignant des conceptions nettes, précises, voulues d'une façon consciente au lieu de se formuler en aspirations sentimentales, imprécises, qu'on laissait à des sauveurs inconnus le soin de traduire en faits.
L'homme a compris que, seul, l'individu pouvait réaliser son propre bonheur, et ne devait l'attendre de personne. C'est pourquoi l'anarchie ne se payant
78 l'anarchiEj son but, ses moyens
pas de mots, apporte aujourd'hui, à l'appui des réclamations humaines, un idéal logique, raisonné, contre lequel l'objection la plus forte qu'on ait trouvée n'est qu'une question d'opportunité.