‹ L'ancien art bulgareChapitre 8 sur 12 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Nous avons essayé, autant que le manque de publications antérieures et de recherches spéciales le permet, d'exposer sommairement les diverses phases de l'évolution de l'ancien art bulgare jusqu'au début de l'époque moderne. Nous nous sommes appliqués à mettre en évidence les traits qui le caractérisent et à chercher à faire comprendre les principes qui ont présidé à ses diverses manifestations. Il est avéré que l'art bulgare n'a rien perdu de sa vitalité et de sa vigueur créatrice par suite des circonstances défavorables qu'avait entraînées la domination turque et que, d'autre part, il avait conservé son indépendance, bien qu'il ait adopté des éléments étrangers. La flamme des traditions artistiques ne s'éteignit pas dans le peuple ; au contraire, elle n'avait besoin que d'un stimulant extérieur pour se ranimer et briller du plus vif éclat.

C'est ainsi que la peinture murale religieuse et la sculpture sur bois prirent un essor remarquable au début du xix^ siècle, en suite du réveil national des Bulgares

La lutte qu'ils eurent à soutenir pour obtenir leur liberté nationale, en mettant à l'épreuve toutes les énergies de la nation, fut précisément cet aiguillon qui stimula vivement son activité artistique. Ce renouveau créateur prouve combien le sens artistique était profondément enraciné dans l'âme bulgare et quel rôle prépondérant il a de tout temps joué dans la vie spirituelle de la nation.

Néanmoins, on pourrait objecter que les monuments artistiques bulgares n'étaient rien d'autre que des ' œuvres de l'art byzantin et que, par conséquent, nous ne saurions parler d'un art ancien bulgare comme d'un art différent de l'art byzantin. Pour nous rendre compte du bien-fondé de cette objection, il convient de déterminer avec plus de précision la position de l'art ancien bulgare par rapport à l'art byzantin.

Il serait inopportun de s'étendre ici sur la nature, les origines et le développement de l'art byzantin ou, plus exactement, du style byzantin. Nous nous bornerons à faire observer que ce style n'a pas été créé dans un seul centre, mais qu'il apparaît bien plutôt comme le résultat de courants artistiques très différents, tirant leur origine de tous les pays bordant les eaux orientales de la Méditerranée. A sa formation ont contribué toutes les provinces de l'ancien Empire b3^zantin, y compris la Bulgarie dans ses limites actuelles. Comme nous l'avons déjà relevé, les régions bulgares actuelles constituaient, dès le Bas-Empire, un important point de croisement des courants artistiques grecs, romains et orientaux. Pour ces mêmes raisons, on n'est pas fondé de consi-

dérer l'art byzantin comme un art grec, ainsi qu'on le fait parfois. Bien au contraire, il faut bien entendre que l'art byzantin s'est développé en pleine opposition à l'art grec antique et que, par conséquent, rien n'autorise à le considérer comme un art grec. Ce n'est pas en Grèce qu'il faut chercher ses origines, dans cette Grèce qui, à l'époque du Bas-Empire, se trouvait déjà en pleine décadence, mais bien plutôt dans l'Orient, si riche en anciens trésors culturels.

Il est vrai que l'art byzantin comporte un très grand nombre d'éléments hellénistiques. Cependant, ces éléments s'y sont introduits non pas directement de la Grèce, mais par l'intermédiaire de l'Eg^^pte, delà Syrie et de l'Asie Mineure, sous une forme déjà orientalisée.

Au surplus, l'art byzantin peut tout aussi bien être attribué à un seul peuple que l'art roman ou l'art gothique de l'Occident. Il a un caractère international plutôt que national. Les dés"gnations de « byzantin », « roman » et « gothique » n'ont trait qu'au style, et non pas à l'ensemble de toutes les œuvres artistiques créées dans les limites d'une seule nation déterminée. En nous plaçant déjà à ce point de vue purement formel, nous serions fondé de parler à bon droit d'un art proprement bulgare coexistant avec l'art byzantin ou placé dans son cadre, de même qu'il est permis de parler d'un art français, italien ou allemand à côté ou dans le cadre de l'art roman et de l'art gothique.

Nous avons vu que les monuments les plus anciens de l'art bulgare portent un caractère éminemment oriental

et qu'ils apparaissent tout d'abord comme très indépendants à l'égard de Byzance. Cependant, à la suite de l'introduction officielle du christianisme en Bulgarie, l'influence byzantine s'est fait sentir de plus en plus, en amenant un compromis entre l'art ancien bulgare et l'art byzantin, ly'évolution de ce procès ne doit pas être prise au sens d'une absorption pure et simple de l'art ancien bulgare par l'art bj^zantin, sans que le premier conservât certaines de ses particularités et son indépendance comme puissance créatrice et donatrice. Pour difficile qu'il soit de préciser pour le moment ces particularités à lui, son évolution postérieure dans les limites nationales de l'État bulgare et, particulièrement, sa vitalité sous la domination turque prouvent néanmoins qu'il a été déjà à même d'avoir une existence propre à lui, indépendamment de Byzance.

ly'éminent savant français, 'M. Gabriel Mllet, a publié récemment un ouvrage excellent sur l'École grecque dans V architecture byzantine, où il démontre que l'architecture grecque du moyen âge se trouvait sous l'influence non pas tant de Constantinople que de l'Asie Mineure et de la Syrie. C'est cette indépendance de la Grèce par rapport à Bj'zance qui autorise 'M. ]\Iillet de parler d'une école spéciale grecque dans l'architecture byzantine.

lycs conclusions de M. Millet ont une importance capitale, puisqu'elles réfutent formellement le dogme de l'unité de l'art byzantin ayant son centre à Constantinople, et qu'elles démontrent que les œm^es artistiques

Pl. XVI.

ICONOSTASE DE l'ÉGLISE PRINCIPALE DU COUVENT DE RILA (Début du XIX' siècle.)

des régions entrant dans la sphère de l'influence byzantine ou faisant partie de l'Empire byzantin, ont leurs particularités locales et ne suivent pas toujours l'exemple de la capitale. C'est ainsi que 1' « art byzantin » en Bulgarie apparaît sous une forme un peu spéciale et diffère considérablement de 1' « art byzantin » en Grèce, en Serbie ou en Roumanie. Ces particularités, résultant d'une multiplicité de facteurs ethniques et culturels, méritent une attention toute spéciale, puisque ce sont précisément elles qui constituent l'empreinte caractéristique de l'art national.

C'est dans ce sens que nous sommes entièrement autorisés de parler d'un art spécial bulgare. Cet art, dont nous avons examiné les manifestations plus haut, ne peut s'expliquer comme tout simplement une émanation provinciale de l'acti^dté artistique de Constantinople, Il a sa vie à lui et ses propres forces productrices qui lui fournissent la possibilité, comme nous l'avons déjà vu, non seulement de manifester sa vitalité et de créer des œuvres d'une valeur artistique durable, mais aussi d'exercer, de son côté, une influence considérable sur les autres pays voisins.

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