CHAS. STEWART
T. DESCHENAUX, pour eux, et Confreres de Montréal.
Ces doléances ne furent pas entendues, et les deux professions ont continué depuis à être séparées, comme les mauvais mariages, pour cause d’incompatibilité. Aux avocats seuls, allaient être réservés à l’avenir le droit de parole devant les tribunaux, les triomphes du prétoire, les gloires de l’éloquence. Le notaire était condamné à vivre modestement toute sa vie au fond d’une noire étude, enserré dans un horizon terne de casiers et de rayons où sont inscrits comme autant de tablettes funèbres, les mots: baux emphytéotiques, constituts viagers, ventes à réméré, inventaires, partages, successions.
On en voit encore, parfois, quelques-uns se glisser dans les sombres corridors du palais de justice. Y viennent-ils contempler le théâtre où autrefois leurs ancêtres dans la profession avaient le droit de plaider pour la veuve ou l’orphelin ? Campos ubi Troja fuit ?
Non, suivez-les, ils vont frapper discrètement à la porte des greffiers pour leur demander la clôture d’un inventaire ou l’homologation d’une tutelle.
Le notaire a continué, cependant, à partager avec
l’avocat les préjugés du vulgaire. Et c’est aux deux
professions que s’applique encore ce malicieux épigramme :
Mon ami, ta fureur Contre ton procureur Injustement s'allume ; Cesse d’en mal parler.
Tout ce qui porte plume Est créé pour voler.
Jusqu'à l’année 1785, le rôle des avocats s’était borné, pour bien dire, à faire des écritures. Ils ne parlaient point ou peu en public. C’étaient des jurisconsultes plutôt que des orateurs. Avec 1791, s’ouvre le régime parlementaire, et les avocats commencèrent alors le rôle que les hommes de profession ont joué sur les diverses scènes politiques du monde. Par leur succès au barreau, ils étaient préparés à triompher à la tribune aux harangues.
En 1808, M. Mondelet, député de Montréal, présenta un projet de loi dans lequel il proposait de raccourcir le stage des étudiants en notariat qui avaient fait un cours complet d’études classiques.
# N’est-il pas injuste, disait-il,de mettre sur le même pied un jeune homme qui a étudié avec succès les Belles-Lettres pendant plusieurs années, et un jeune homme qui n’a jamais appris qu’à lire et à écrire ? N'’est-il pas bien pénible pour des parents peu fortunés de donner à leurs enfants des éducations de six et huit ans dans les collèges, et de recommencer, sur nouveaux frais, cinq années pour les faire parvenir à une profession ? ??
L'innovation proposée par M. Mondelet fit beaucoup de bruit. Un avocat écrivait à ce propos au Courrier de Québec cette lettre un peu piquante :
‘ Disette, famine ! avocats, greffiers tout est perdu ! si nous n’arrêtons le mal dans son principe nous sommes ruinés et réduits à la mendicité. J'étais hier au soir à la Chambre d'Assemblée eë là j'ai entendu lire un bill dont le but est notre perte. Je n’ai pu fermer l’œil de la nuit, et ce-matin à mon réveil, je »’ai rien eu de plus pressé que de vous écrire quelques lignes.
‘ Le but de ce bill qui m’empêche de dormir est un bill qui tend à ce que ler notaires ne fassent que de bons actes et des actes suivant la loi, or il n’y a que les mauvais actes, qui grâce à Dieu sont très communs en ce moment, qui puissent nous faire vivre, donc si on nous en prive, nous sommes tous ruinés.
“L’argument est en forme et vous n’avez rien à répliquer. Trois donations mal faites m'ont valu plus de £100. Les testarents ! quelle mine ! Les notaires commençaient si bien à prendre nos intérêts que j’en ai vu même qui de leur propre autorité séparaient les époux. Le mari se croyant légalement séparé, vendait, achetait ; la femme de son côté vendait, achetait : on s’apercevait bientôt qu’on n’était point en règle, on venait consulter un avocat, on embrouillait et tout allait au mieux. Mais si le bill passe, adieu monnaie, il faudra modérer notre dépense, et bien heureux même si nous pouvons vivre médiocrement. Je vois heureusement beaucoup d’avocats dans le comité spé. cial, mais je crains que ces messieurs, et même je les connais trop pour n’en être pas persuadé, ne préfèrent malheureusement le bien général au nôtre, et c’est ce qui m’inquiète.??
Québec, ce 13 fév. 1808.
Il y avait dans cette communication plus de malice que de bon sens. Aussi, les notaires se révoltèrent contre les insinuations du correspondant anonyme.
Le Cuurrier de Québec du 20 février 1808 nous fait savoir qu’il a reçu une lettre signée Un Notaire, en réponse à celle qu’il a insérée, signée Un avocat. ‘ Nous sommes mortifiés, ajoute-t-il, que M. le notaire en veuille particulièrement à tous les avocats. Quelques avocats, airsi que quelques notaires, peuvent bien être des ignorants, et peuvent bien, selon son expression, ne point s'inquiéter des moyens, pourvu qu’ils parvieunent à leur but ; mais nous ne souffrirons jamais qu’on lise dans notre feuille, que tous voudraient extorquer de l’argent de leurs clients ; ainsi M. le notaire ne sera pas surpris que nous ne l’imprimions pas.”?
Cette date de 1808 est à peu près l’époque de transition entre la génération qui s’en va et celle qui est disparue depuis trente et quarante ans. L’histoire documentaire n’y marche plus seule ; elle peut encore s’aider de la tradition.
M. de Gaspé nous a laissé des souvenirs charmants sur le barreau de son temps, celui du commencement du siècle.
Avec quelle mélancolie navrante, il nous parle de son ami d’enfance, Justin McCarthy, qui plus tard aurait pu devenir un de nos hommes les plus éminents, et dont la courte carrière fut si déplorable. 1
Naturellement caustique et mordant, McCarthy u’avait qu’un ami,et c'était de Gaspé : ‘ Je t’aime toi, disait-il, parce que tu as le cœur d’un Irlandais.?? Né d’un père irlandais, il se servait d’un jeune Anglais pour châtier un enfant canadien qui l'avait battu ; né d’une mère canadienne, il se servait des jeunes Français pour châtier son ennemi britannique. La facilité, très rare à cette époque, avec laquelle il
1 Admis au barreau le 25 novembre 1812,
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parlait les deux langues, lui était très avantageuse pour jouer l’un et l’autre rôle. McCarthy mourut tout jeune, après avoir écrit alors qu’il n’était encore qu’étudiant, un dictionnaire de droit fort recherché aujourd’hui.
M. de Gaspé vécut encore dans l’intimité de Papineau, Louis Plamondon, Louis Moquin, Vallières de Saint-Réal.
Il nous montre dans le grand tribun Papineau, l’enfant précoce, passionné pour la lecture, ne jouant jamais avec les autres élèves pendant les récréations, toujours taciturne et morose comme Napoléon à l’école de Brienne.
Louis Plamondon est dépeint comme un avocat aux réparties incisives et mordantes. Lorsqu'il avait nn grain de sel sur la langue, il ne pouvait le retenir.
C’est lui qui, en 1826, ouvrit à Québec un cours de lectures sur le droit du Canada. Ce cours fut suivi avec beaucoup d’assiduité par un grand nombre d’élèves. Le besoin d’une semblable institution se faisait depuis longtemps sentir, aussi l'on tenta de grands efforts pour essayer de la maintenir. M. Louis Lagueux, alors député de Dorchester, avocat distingué lui-même, présenta à l’assemblée une pétition des étudiants en loi et en médecine dans laquelle ils demandaient une aide pour acheter ou bâtir une maison où seraient donnés des cours. De cette façon, ajoutait Mtre Lagueux, les étudiants ne seront plus obligés d’aller dans d’autre pays pour s’instruire.
Je cite ce dernier trait avec d’autant plus de plaisir que Mtre Lagueux est un des grands oncles maternels du bâtonnier actuel du barreiu de Québec.
Avec quel profond respect M. de Gaspé nous parle encore de Louis Moquin, l’avocat honnête homme,
sans reproche comme Bayard, pur comme la femmé de César.
Que d’autres noms à citer parmi les illustres ? C’est Bédard qui ne veut point sortir de prison où il a été injustement jeté avant de subir un procès. C’est Panet présidant si dignement les délibérations de l’Assemblée, Que de choses à dire sur les Berthelot d’Artigny, les Foucher, les Levasseur Borgia, les Sewell et les Stuart.
Ces grands avocats ont laissé des souvenirs, sans doute : mais il en est d’eux comme des grands artistes descène, on ne se fait qu’une bien faible idée de ceux qu’on n’a pas eutendus. Comment caractériser leur éloquence et leur manière, lorsque leur parole est muette et qu'il ne reste plus d’eux que des pièces de procédure écrites ?
Comme on le sait, avant 1836, il n’était pas permis aux avocats de plaider devant les jurés au nom des prisonniers accusés de crime capital. L'acte 5 Guillaume IV, ch. 1, vint enfin leur donner ce privilège depuis si longtemps désiré. La Cour d'assises, avec ses déchirements et son imprévu, avec ses angoisses et ses larmes, qui avait manqué à l’ancien barreau, ouvrait ses portes à la jeunesse ardente de cette époque tourmentée, à la lueur sinistre des insurrections de 1837 et 1838. C’est alors que commencèrent à se distinguer les André Ouimet, les Mondelet et les Drummond, les grands ancêtres aux assises des Chapleau, des Lemieux et des Fitzpatrick.
Dans ces notes écrites à la hâte, je n’ai pas eu la prétention de vouloir faire l’histoire du barreau canadien. Cette étude m’a, cependant, donné l’occasion de constater qu’il y avait là une mine précieuse à exploiter. J’ai vu que l’on pouvait écrire un beau livre sur l’ordre des avocats au Canada. Dans
une introduction rapide et large d'envergure, l’écrivain ferait d’abord l’histoire de .l’administration de la justice sous le régime français. L’histoire du barreau, proprement dit, commencerait en 1765. Formation de l’ordre et marche progressive de son influence ; discussions entre Cugnet et Mazères ; lutte pour obtenir et garder les lois françaises ; historique de la communauté des avocats : voilà autant de titres de chapitres à écrire.
L'histoire du barreau devrait comprendre le récit des procès qui ont eu le plus de retentissement, soit dans la politique, soit aux assises. . Un grand nombre de faits importants ont eu leur dénouement devant la justice. Ce serait la partie dramatique. Nous avons eu des causes célèbres et d’éloquents plaidoyers. Pourquoi en laisser perdre la mémoire? L’étude serait encore fournie de ces détails biographiques, toujours intéressants à connaître, sur les juges et les avocats à grande renommée.
Il y a eu dans l’ordre du barreau canadien des hommes grands par le talent, par les services rendus, par l'éclat que leur parole a jeté. Faisons en sorte que des hommes oubliés, ou près de l’être, ne meurent pas. Rappelons leurs titres de gloire à la postérité.
Mais, il ne m’appartient pas, à moi tabellion, de toucher à cette arche sainte de peur d’être frappé de mort comme un nouvel O3sa.
C’est aux jeunes du barreau, avides de travaux et de lecture, à entreprendre la tâche. 1!
LÉVIS. J. E. Roy, N. P.
1 Dans toutes les pièces citées au cours de cette étude l’ortographe du texte a été conservée.