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L'ancien barreau du Parlement de Provence, ou, Extraits d'une correspondance inédite échangée pendant la peste de 1720 entre François Decormis et Pierre Saurin, avocats au même Parlement

Aucune épo(luo de contagion et do calamité publique, dans le grand nombre de celles qui se sont succédé en Provence, n'a laissé de plus douloureux souvenirs que celle marquée par les années 1720 et 1721 .

On sait comment la peste fut introduite à Marseille par un navire arrivé, le 25 mai, des mers de Syrie; combien rapides en furent les progrès au milieu d'une imprévoyance trop prolongée que suivirent les horreurs de la panique. Les contemporains ont d'écrit et les générations nouvelles croient avoir toujours sous les yeux, comme s'ils n'étaient que d'hier, ces tableaux de mort et de deuil , ces scènes accablantes par la soudaineté et l'immensité du mal , devant lesquels semble s'effacer tout ce que l'imaginationsaurait concevoir. L'histoire de la peste de 1720, en Provence, montre à quel état de détresse l'humanité peut être réduite sous la main de Dieu , malôTé un dévoûment

4 i-:tui)M PUi:i.TMTN.\iRi:.

îi(liiiini:<tratif et riiéroisine dune charité qui if ont jamais été surpassés. Elle a immortalisé le nom , la Pg-ure de M»''de Belsunce. A Marseille, on compta dans un peu plus d'un an 39,131 victimes; la Provence se vit enlever par le fléau 87,Go9 habitants.

A Aix, les premières traces du mal furent sig-nalées^ vers les commencements d'août. La peste couva cpielque temps, puis elle fit explosion dans le mois d'octobre. Le Parlement quitta la ville le 5 de ce mois. Ayant judiciairement et administrativement la haute main dans les affaires de la province ; peu en mesure comme corp^i d'exercer une action prompte, une police journalière et efficace , le Parlement ne crut pas devoir attendre le jour où la contag'ion l'isolerait du Pays et le décimerait.

Il choisit pour siège provisoire de ses séances la petite ville de Saint-Remy. xlvant de partir toutefois, il commit le soin de la justice criminelle, au sein de la capitale, à des avocats dont il reçut le serment. C'était T usage ancien et consacré. 11 en avait été ainsi notamment, lors de la peste de 1G29 , dans laquelle plusieurs membres du Barreau se comportèrent et moururent en vrais martyrs du patriotisme. Le Parlement innova d'une manière malheureuse sur un seul point qui avait bien son importance : il voulut se réserver le visa des jugements. Cinq ou six conseillers n'avaient pas , à ce qu'il paraît, suivi le corps de la Cour, et ils prétendaient exercer eux-mêmes le jus gladii ou droit de justice souveraine, qui résumait en lui les hauts attributs de la délégation. De là naquirent des jalousies, des défiances réciproques qui finirent par tourner au préjudice, non seulement de l'Ordre des avocats , mais encore de la magistrature.

i;ti ih: piikcimisaiik. o

M.diî ClapicrH, Hiîij^'iKMir df Vmiviîiiarf^ue» (<), preinier consul, était (Icmmiré h Ai\ avec hch coUrfifiics, Pnx.Mireun* (lu Pavs (l(* l'i<)\(»nc(î , MM. Jos<*|)Ii Hiiisson , usscsMMjr, Charles de Joaniiis cl Mcichior Vinçeim. A lui, aiiiHicju'au I^Tand |)ïvv( t de !a inaré/haussée , M. d'iv^craj^nohî , rr\ inrciit les pouvcdrs dont avait été dépouillé Ir, Harreaii. Des liMtn\s d(» «•onmianilaiit pour la ville» et hî tcrritoinî d'Aiv lui doniirn'ul plciiur autorité'; sur les citoyens et «ur les trou[)('s. (Tétait briser toutes les lial)itud(»s , nieltrc à néant Ivs pri\ilé^*es des «j^ensde rohe dans uikî ville essentiellement parleiuentaire. M. de Vauvcnargues fut, du reste, à la hautiMir d'une mission (pii chargeait Tautorité delà responsah'îile In plus rcMloutahle. Le simple contact , l'importation de »inel(|ues marehandist^, suffisaient pour comnuniiquor le venin; et, cependant, il fallait faciliter la circulation des deniv.es , assurer l'approvisionnement du marché local , pi-évenir et i)unir la contrebande , se défendre contre les malfaiteurs qui mettaient à profit l'impuissance ou la désertion des habitants et la terreur publique ; il fallait pourvoir à la distribution des remèdes, à la visite des mourants, à l'enterrement des morts... On réimprima, en le modifiant dans la pratique , le fameux règlement de U)29 (i) , proposé au Parlement par l'avocat général Pierre Decormis,

(I) Joseph de Clapiers, seig-neiir do \ auvenarg-uos , ne à Aix le H janvier 1691, mort dans cette ville, le 30 avril 170-2: père de Vaiivenarg'iies (Luc de Clapiers), le célèbre moraliste.

En re'conii^ensedes services publics rendus par Joseph de Clapiers pendant la peste de 17i0 , le roi érigea sa terre de Vauvenarg"ues en marquisat dans l'anne'e 175i. — Les Rues iVAix . par M. Roux- Alphe'ran , T. I, p. 76.

(2} Arrêt de la Cour de Parlemcnf tcnauf la Chambre des Vacations , routeuant rèplement sur le fait de la peste, du 17 juillet \iM\K

G KTUDE PUKLIMINAIRE.

Le fléau ne continuait pas moins à sévir. En vain , surveillait-on avec une in(|uiète vigilance les abords delà cité; inutilement, on parfumait et purifiait chaque demeure, on brûlait les meubles , les moindres bardes des victimes. Un isolement absolu pouvait seul arrêter les progrès delà contap-ion. Sur les conseils d'un g-rand homme de bien , dont la corresptjndance devait nous faire connaître fidèlement toutes les pbases de la maladie, François Decormis , petit-neveu de l'avocat général , le premier consul d'Aix se détermina enfin à insister sur ce sujet auprès des ministres. Rejetée d'abord par l'eff^et de cette centralisation administrative à laquelle on travaillait déjà si aveug'lément, et qui ne permettait pas d'apprécier à Paris ce qui était à la fois possible et nécessaire dans une ville de province , la mise en quarantaine triompba d'hé.sitations fàcbeuses. Elle fut établie dès les fêtes de Pâques (1721), et le nombre des morts diminua sur-le-champ. La mise en quarantaine isolait les habitants dans leurs maisons, où des pourvoyeurs, charg-és de parcourir les rues quatre fois par jour, venaient leur distribuer des vivres vi des remèdes.

La peste se prolongea depuis le 9 août 1720 jusqu'au 31 juillet 1721 , et, dans cet intervalle, 7,o3i personnes succombèrent (I). Un fait mérite d'être signalé. La maladie avait commencé au milieu des chaleurs du mois d'août 1720; elle persista et redoubla pendant les plus grands froids d'un hiver où la neige tomba avec autant d'abondance qu'en 1709, et finit aux délmts de l'été de l'année suivante.

(1) Voir un état détaUlé des viUes et lieux do Provence attaqués de la contag-ion, du nombre des morts dans chacun d'eux, etc., dans le tome IV de l'Histoire générale de Provence jiar Fabbé Papon, p. :±1 et 7-23.

i:iTm'. l'ItlI.IMIN MIM

l'cllt's .^(Hil It's circuiistaiices simph'iiu'nt in(l:(|uùe.s, au inilitMi (l(\S(|uelle.s se i)hi(M; l'épisoch» et fut écliang'ée la corirspoiidaiicc ([ui fornicut l'iutérùt tl<3 la puJilication ao tuollc. On a \ u (\s([uis.séeteii ([uehjue sorte estunipé le fond (lu laMoau. Sur ce fond noir, as.sonibri i)ar toutes les craintes et parlons les périls, se détaclunit à nos yeux (l(Mi\ li|j:ures, couinie |)(»nr lui donner la vit?, unednie, une parole, deux ligun^s de sag*es l)ien diynesd'ùtre mises au prenii(M* j>lan.

Nous avons dit ([ue le Parkuncnt , avant de se retirer à Saint-Reniy, avait commis pour l'exp/Mlition de la justice criminelle plusieurs membres du Barreau. An nombre des avocats délégués, s'en trouvaient deux que leur haute situation désignait à la confiance publique : ]e premier, François Decormis (1), jurisconsulte éminent , dont la science , nourrie par soixante années de pratique , avait rendu le nom célèbre jusqu'au sein des antres Parlements du Royaume; le second, Pierre Saurin (2), beaucoup plus jeune , d'une expérience moins consommée, bien qu'il fût une des notabilités du Barreau d'Aix , plein d'ardeur et de zèle patriotique , animé de cette fougue provençale

(.) Né à Aix, le 25 jiiiUet 1639, d'Antoine Decormis et de Françoise Dupérier, sœur du grand jurisconsulte Scipion Dupe'rier.

(i) Né le 2 fe'vrier 1670. de Joseph-Ig-nace Saurin, dans la maison que sa famille habitait à Aix, au coin de la rue Saint-Loui-;; . prè? de la lice intérieure.

îs iiTri)!-: i»i{i:liminaiuk.

(j\ii ne nuit pas à l'érudition pourvu (pielle soit sag-ement contenue.

La commission n'ayant pas eu de suite, ils eurent, comme le leur écrivait le cliancelier d'Aguesseau (1), « tout le mérite du sacrifice , sans en avoir la peine. » Leur sécurité personnelle pouvait y g-agner ; mais ils ne s'arrêtaient pas à concevoir une semblable pensée trop au-dessous de leur courage. Habitués par tradition et par devoir à servir le Pa3\s , patriotes autant que jurisconsultes, ils ne s'estimèrent pas satisfaits des loisirs forcés que leur créaient les pouvoirs souverains du grand-prévôt de la maréchaussée et de M. de Vauvenarg-ues. En eux , les droits antiques du Barreau, par lesquels il était, sinon égalé , du moins associé et presque incorporé à la magistrature, avaient été compromis, funestement et très-injustement méconnus. Les avocats n'avaient pas seulement été chargés, en 1629, de la justice criminelle. La Cour les avait aussi institués commissaires députés pour la justice civile et intendants de la santé publique. Ils tenaient leurs séances dans la chancellerie. Un d'eux, Fabrot , investi des fonctions de substitut du procureur-général, avait reçu pouvoir d'ass'ster au jugement des procès civils et de rapporter aux causes où le Roi n'aurait pas d'intérêt (2).

(1) a Si quelque chose a pu dédomuiag'er M. Saurin, ainsi que M. Decormis, de n'être point parvenus plus haut qu'à l'état d'avoeat, c'a été restime et la confiance publique et celles dont les honorait M. d'Ag'uesseau, chancelier de France.» — Préface de M. le président Fauris de Saint-Vincens, mise en tête du manuscrit de la correspondance des deux avocats.

Ajoutons ici , pour n'y plus revenir, que cette correspondance passa en partie sous les yeux du chancelier, comme on le verra par plusieurs des frag-ments de lettres que nous publions.

(i) Histoire manuscrite du Parlement de Provence, depuis son institution jusqu'à la mort du roi Louis XIV, par M. dHcsn.ivy de Moissac, conseiller au même Parlement.

i':TI IHC l'IlKI.IMINAlUK. 0

i^liicl |)iniit ;i\ait le l^iilciiuMit H l)ris«îr iUtn pris ih»;rfHHi {^•lorieiix , him <lirér(Mits dtî tniit (rauln»» (jiie l^îiidail sans (!(»s.s(» n cxa^riM-tM' mic vanité i)U('TiIe? Ktait-re I)iiMid«»

lui «HIC (IfVîiil \tMiir (•(•Ile ^^'iktim! livrée à des trailitioiirt aui'irniHVs, exci'Ueiitt's, honorables pour tout l'Ordre judiciain», iutùrcrisant sa liberté et sadif^nité? — u (!es rneg- Bieurs les eonselllers, rcrivait Siiurin, le 5 iioveinl)re , ne s*att(MHlaient pas sans doute à ce <pie li'jus (jladii pas.serait aux i^-iMis d'épée. » Là (tait le ternvMiuquel avaient abouti de misérables (pierelles suscitées entre les ni(»nibres d'un même corps, dont lu forte discii)iine et l'acc^jrd mutuel avaient lon;item})s dicte la loi aux {gouvernements, commandé le n^spect aux peuples. L'incident qui venait de se produire à Aix avait peu d'importance en lui-même ; envisagé dans ses causes , il imi avait une considérable. Les deux jurisconsultes étaient placés mieux (jue personne pour en juger. l!s en conçurent une vive douleur; et c'est i\ Ténergie de ces sentiments que nous devons leur correspondance.

Decormis n'avait pas voulu quitter le théâtre de la contagion , bien que sa part de concours y fût désormais très-amoindrie. Dès les premiers jours, le prévôt avait fait un exemple sur quelques malfaiteurs, et l'illustre jurisconsulte avait refusé de siéger dans un tribunal dominé par un pouvoir militaire. — u Ceux du Parlement qui sont encore ici , écrivait-il à Saurin , le 28 novembre , ont compris leur bévue d'avoir requis le visa , taudis que nous aurions procédé sous leur commission et autorité; maintenant, c'est le prévôt qui le fait et a le jus gladii.^^ Decormis ne demeura pas néanmoins inactif , alors que tout mettait en 'veilsa sollicitude patriotique. Chrétien , ayant la foi,

10 irruDi' i»Ki':i.iMiNAiui:.

cette foi humble et solide, qui adonné aux hommes du XVIP siècle uu si rare caractère d'énerg'ie contenue et de grandeur morale , il n'avait pu suspendre un seul instant le ministère de conseils et d'aumônes, par lequel il s'appli- ({uait à terminer sa noble vie. Il eût dit volontiers, comme Dupérier dont il avait été le neveu et Télève et qui , jusque sur son lit de mort, consulta gratuitement pour les pauvres : — « Les autres con^^ul ta fions sont pour mes héritiers, celles-c pou rmoi, » Il avait alors plus de quatre-vingts ans. Son CDurag-e étonnait et effrayait ; on le lui reprocha. Mais il répondit qu'il n'aventurait pas beaucoup. — (( Il ne hasardait, écrivait-il à Saurin , qu'un sol contre une pistole. » Son moderne biographe (I) nous a appris quel emploi il faisait de sa fortune, importante pour l'époque , et qui consistait en une rente de 57,000 liv. sur la tontine. Nous savons ses pieuses fondations aux hospices, les missions auxquelles il pourvoyait en temps ordinaire, dans le but d'instruire ou de moraliser le peuple des villages, enfin les soins vigilants avec lesquels il envoyait des prêtres assister les pauvres malades, paysans ou artisans. Il mit ses charités et ses distributions au niveau des besoins pendant la peste. Les instances de ses amis ne réussirent pas à lui faire abandonner sa petite maison de la rue des Epinaux (2). Plusieurs fois , le fléau frappa, selon ses propres termes , par devant, au-dessus

(1) M. Ciustave nédaiTides, aujourd'hui président de Chambre à la Cour impériale d'Aix, dans Y Eloge de François Decormis, qu'il prononça comme avocat g-énéral dans l'audience de rentrée de la même Cour, le 4 novembre 1850. — Aix, Vitalis, 1850 .

(i) Située vers l'extrémité de la lig'ne droite allant de la place des Trois-Ormeaux à la rue du Mouton ; cette maison avait une issue dans la rue Belleg-arde et avait été achetée en 153i par Pierre Decormis, conseil du comte de Tende, prouvcrneur do Provence.

KTini* IMII'IJMINAIKI:. I I

• t aii-(lesrt()iis (le lui ; il lui <*iil(;vu «urcertHivr'ment wm clerc et se.s domortticjucs ; sîi résolution fut iiK^hniiilaljle. Seule, lH((uaraiitaine dont il avait ét('* le |)romoteur devint pour lui unr «prouve. — « \'ouH ôlet} le prcîinier puni dn rvWv mesure , lui (écrivait Saurin; (îar vouh ne iH)Uvez plus sortir, (»t V(»us voilà «'ni[)^fhé d'aller à la messe et ii l'hôpital. »

I/ami (|ui s'identiiiait de Im sorti^'i ses pensives et îi ses actions cliarilalM's , avait cherrlM' un rcfu^z'c dans uin» maison de cainpii^^MU' ]K)ssédée par lui jirès de la rivièn; de rArc (1 ) et aujourd'hui encore» appeh'-ela Saurine, Séparés ])ar la distance et le fli^au , Decormis et Saurin eussent eu l)lus(run motif ]>onr iiitiMTompn» leurs relations. Quels que fussent les obstacles , un éi^^-il besoin de se connnuniquer h^urs impressions les surmontii. 1/injustice qui venait de ravaler dnr.s la capitale du Pays l'autorité de la robe, le spectacle des malheurs publics , les progrès et la marche de la maladie . les bruits répandus suscitant les émotions populaires , l'établissement d(î la quarantaine, c'étaient là autant de sujets de préoccupation pour le solitaire Saurin. Decormis trouvait, de son côté, dans l'empressement de S3n ami à s'informer sur sa santé et à lui soumettre des points de doctrine, une diversion aux imag-es de mort qui rassiégreaient. Ainsi fut entreprise la curieuse correspondance , objet de notre publication et de ce'te étude. Presque tous les jours , et tant que dura la peste , malgré la difticulté des comnumications (i), malgré les formalités

vl) Au quartier de Saiut-Marc-la-More'e, clans le territoire de Meyreuil.

(i) La lettre de Saurin, du 10 dëeembre ITiO , débute ainsi : « C'est par la voie du tailleur leard, notre voisin, que j'ai reçu ma dix-^ej^tiènie lettre de ce mois avec votre réponse du n^.^me jour et

12 lÎTlDl- l'IuhjMINAIUE.

rigoureuses pour la purification et la remise des dépêches qui furent souvent envoyées à Saurin à travers la rivière, les deux jurisconsultes s'éLirivirent , non à titre dépassetemps, mais dans le but d'é(!hanger de dc.ctes et sérieux entretiens.

Plus de dix mois se passent au milieu de transes mortelles. Saurin est enfermé dans son champêtre abri, dont il nous trace la description et où il mène une existence d'ermite ; et tout ce temps, il le consacre à poursuivre, avec une ardeur de tête singulière, le travail le plus ingrat.

Sans bibliothèf|ue, presque sans livres , aidé de ses seuls souvenirs et de quelques notes , il rédige de savantes dissertations qui, imprimées, formeraient un gros volume. Les questions de droit civil , public et privé , arrêtent d'abord son esprit ; elles sont nombreuses et elles importent à la bonne constitution du corps politique, car le droit était mêlé à toute la société de l'ancien régime. — a Le Palais n'était pas alors, a dit, dans son étude sur Antoine Lemaistre (1), M. Osc:ir Devallée, cette étroite enceinte où nous vivons maintenant. La politique l'étendait jusqu'au trône et l'agitait souvent. Il était aussi , comme le centre et le foyer des grandes choses dans l'ordre civil. Quand on songe à tout ce qu'alors il attirait à lui et à ce qu'il attire aujourd'hui , on trouve en cela une des plus saisissantes images de nos révolutions et de nos changements. Il était encore un hôtel Rambouillet avec la gravité de plus et les guirlandes de moins. Sous l'un de ses piliers,

deux de vos factums. Ce sera désormais la voie dont il faudra se servir, w

(1) Antoine Lemaistre et ses contemporains , par M. Oscar Devallée, avocat g'énéral à la Cour impériale de Paris, p. 7 de la préface — Paris, Michel Lévv, 1858.

liri hi-: l'Kii i\iiN \iui:. lil

on s'occupait (l(^s lctt^^s autant (|uc dcn pnxvrt. l'atni v excrçaitave(^ uik» si'vcritt'î hieiiveillante h; rrtlo dn (Titi«|iie qui n'était part .si(!()iniuuii «ju'aujnurd'liui rt (pii ne? Hejouait pas si airtcintMit. » ('(mjiic si;/nal(' M, Oscar Diîvalléft au sujet (lu Parlement r\ du Marrcau de Paris, s'applicpie dans une certaine mesure au Parlement et au jiarreau <hî Piovence , à répcxjueon s'élcw^rcMit les diMMiiers repré.-i(»ntants (le Posprit , dc^ UKeurs , de l;i ^nr-pf/»^ cil iiii mot du XVIP sicVle.

Nous n'en voulons ])()nr preuv(^ (\\\r celti» correspondance entre Dccorniis el Siiurin. La p:ir1 d(» mtM'itfwpij revicMit j\ chacun n'v t^st pas é;^*a!e. HtM-orniis y apporte une expérience d(» soixnnte ans. Ses souvenirs se c(»nfondent avec ceux du célèl):e Scipion DupTier (I), son oncle maternel ; i!s remontent aux belles années de la sj)le!ideur parl(»mentaire, lorsque l'avocat g'énéral Pierre Decormis versait des larmes en Pisant ses mercuriales, tant il avait de z'de pour la discipline, et était l;i terreur des jeunes mag*istrats , amis du i)laisir et du bruit, trop encdins à briser le frein des rég'lements. Il a vieilli dans le maniement des affaires des particuliers , des communautés et de la province, en

(1) Scipion Duperior, fils de François Dupérier et do Catherine d'Estienne, arrière-petit-fils de Gaspard, un des premiers conseillers du Parlement d'Aix, crée» par Louis XII en 1501. Il était né à Aix le 6 mars 1588 , il y mourut en juillet 1667. Son éloquence était à la hauteur de sou savoir, ([ui lui valut de son temps le surnom de Papinicn moderne.

Son père François, connu par son amitié avec Malherbe, avait été mêlé aux événements politiques de la un du XVP siècle. Cette famille était une de celles qui, nobles do sang- et d'orig-ine, s'étaient consacrées à l'étude des lois et à la chose publique. Un Philippe Dupérier, qualifié de clieialier, avait été syndic d'Aix en 1351.

La vie de Scipion Dupérier a été publiée par le P. Boug-erel, de l'Oratoire. — V. la notice du P. Boug'orel et les Rues d'Aix de M. Roux-Alphéran. T. I, p. 610-618.

H liTUbM PHl'iLIMINAlin-:.

m^iu'î t îiiips ([u'îiii inirK'ii(l(\s liDiaiiies les plus considéral)l(»s \«Miaiit chercher au Palais la lumière et les Grades du droit. Aussi, combieu ses lettres sont pleines d'intér^H ! L'austérité du lang-age uy exclut pas , quand elle arrive ù ])r()p()s, la poiute d'ironie. Cîhacun des souvenirs , les traits de uKKurs, les maximes , les pensées de foi qu'il entremêle il de savantes controverses, y ont quelque chose d'arrêté et de concis à la manière des moralistes. On y sentie jurisconsulte , le politique parfaitement instruit de l'histoire de son pays et de son époque. Le chrétien domin-^ toiit avec son humilité et sa sincérité (1).

Autres sont les ])rocédés et le genre d'esprit de rainial)le ermite de St-Marc. Veiui plus tard au Barreau , vers le commencement du siècle, Saurin a déjà subi les influences du nouveau milieu où se transforment les anciennes mœurs.

Sa curiosité est extrême , il a une fièvre immodérée de savoir ; mais il embrasse trop à la hâte les nombreuses matières qu'il traite. Les livres , plus peut-être qu'une réflexion profonde , que les féconds labeurs par lesquels se soutenait jadis l'indépendance provinciale , l'ont instruit. C'est lui qui s'attribue le privilège de faire naître les questions, de s'y frayer des routes et de trouver des solutions inconnues. A peine en a-t-il traité une. qu'il passe à une autre, et y déploie les mêmes qualités brillantes. Il est , par exemple , gallican à outrance , et il ose contester,

(1) Loisel (lisait des anciens avocats dont Decormis nous paraît avoir conserve les traditions et perpétué le caractère, qu'ils étaient « puissants en sçavoir ou doctrine profonde de droict et des bonnes lettres, connaissance et intellig-ence des lang-ues et de Tantiquité, soit en mémoire, en fermeté de jugement et résolution, en inventions, pureté de langag*e, éloquence, action... » — Opuscules de Loisel. Dialogues des Advocats du Varièrent de Paris p. 557.

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(•(nitiMiKiiiciit à {•.iitcs l<»s prcMivrs (rhi>toin», lt»H«'*joiir qiir Saint I*i(»rr(î îi l'îiil j'i Uoiiu» ri li priinaut/» (h; sen 8II(!<'«»hs(Mirs. Lois roinaiiM^^ «'t iVanniirt-^s , droit piihlic , droit priv»', droit caiHni , tliéjlo^»'ir , liisti»in» ccch^KinHtiqiH' , il \\'r>\ \'\r\\ (|u"il n'ahnrdc, (juil iir disent*» «'M arciiiimlant 1rs autorités (;t l(»s citations, oii il n'oxcMVf» «nirlfjin» fHîii avcnlnrtMi^nntMit sa verve (N? polcnr.stc; ( t tout ccîla est parsoniéd'aniM'dotrs , de l):idina<4*(s, non tonjours exempts de re.'li(M-cli(\ l)(';*(>nn;s, plus sa<iN» et plus calme, ne s<î laisse jamais entraîner ni eMonir. Ses ol»js»(rtions a])|)rennent M Sanrin (|u'il s'est tri)m|>', «[u'il a été trop liardi , •'♦ s'il st» tait , son si'iMietî nu'^me (\<l une leeon.

Deeorniis nnns sendile èti'e l'iininme du WIl'* sièclr, n Saurin .'(dnidn \\'lll'',au moins par Tnlliire et le ton d(^ sa polémi(jne; mais tous deu\, malLi'i'é ces nuances, montrent que^!(M i'^ intelU^etuelle animait encore le liîirreau.

Tons deux nous permettent aussi d'appn'cier ce qu'étaient et ce (jUvMalaient, dans l'économie de notre ancienne org'anisatiim sociale, certaines familles plus spécialement vouées au soin de la chose publique , ces lignées d'avocats et ces (lijnasties de patriotes dont les noms perpétués d'âge en âge ont illustré les annales de nos communautés.

La vanité humaine a souvent fait des généalogies son servile et trop soupV instrument , pour usurper un éidat d'emprunt. Fdle n'a jamais été poussée plus loin qu'au

10 KTUDK PIIKLIMINAIRH.

XN'III*' sit'cle ; jamais elle n'a tant isolé les (^lasses par une ninltitude de barrières de convention , et cela an moment môme où les droits sérieux étaient abandonnés et o'i tout, dans les mœurs , concourait à égaliser les individus (I).

Ce ne fut pas la vanité , cette vanité puérile et malfaisante parce qu'elle tarit chez les peuples la sève de l'esprit public et qu'elle sape les fondements de toute véritable aristocratie, qui engagea les anciens jur'sconsultes à relever leurs services par des idées de noblesse. « On ne fait pas la guerre , on m combat pas avec l'épée seule , dit Ferrière : les avocats combattent aussi avec le merveilleux talent de la parole et cette noble assurance qui ranime souvent les espérances perdues (2). » Decormis cite dans une de ses lettres ( 13 mars 1721 ) les conseils que lui donnait Dupérier : ou la robe ou Vèpèe, — « Si en 1GG1 ou 1G62, ajoute-t-il, il y eût eu guerre, peut-être je n'aurais pas pris le Barreau. » Une telle alliance entre l'honneur et les vertus chevaleresques inhérents à la profession des armes et le courage civil essentiel au Barreau, pour lequel il faut , selon l'expression de Saurin , des têtes fermes et libres qui puissent militer ouvertement contre l'injustice sans acception de personnes , n'était pas rare sous l'empire des vieilles mœurs judiciaires Elle naissait pour Decormis de longues traditions, d'une noblesse effective , et notre jurisconsulte semblait destiné à en offrir le type.

(1) Ceux qui veulent se rendre eompte des faits en apparenee contradictoires , tenant à la constitution et aux rapports mutuels des classes, par lesquels s'explique la dissolution sociale en France avant 1789, ne sauraient trop lire et méditer sur ce sujet l Ancien Régime et la Révolution, par M. de Tocqueville. — Consult. particulièrement les chapitres VIII et IX.

(?) Die ïio)\r, aire de droit et de pratique, Paris, 17C9, au mot Avocat.

icTi:i)K pnKi.iMiNAiin:. {1

Hcn\irou[) il illu>trali(jn.s suruiciit-cllfs compambles à celles acquises \mv l<*s Decormia (Mi tout genre, sur len clinmps (le I)ntîiill(' , dniis les charfi^ert cominuiinle» et au Harrc;ni .^ Ml crpcudaiit 1rs lcltr(»rt de» celui eu (\\\\ elles allaicMil eu nirnic tcuips res[)leu(lir une d(»ruiiTe fois et s'étcindn», eu fout h peine uieuliou. Ou croirait qu'il ne s'en douti» pas , (ju'il les ij^^'iionî , tant il néf^-lif^e de consi- ^»'ner certains délails de nature à justifi(»r ses regrets. (Irace au conseieueieux historien de X'ence (1), nous poux ous suppléer h ce (jue no.is laiss;» ip-norer la niodestir; de François Decoruii^, en suivant les phases diverses de Texistence de cette \ aillante famille.

Les Decorniis avaient eu au luoyen-îlge le titre seigneurial de Courmes (2i. Dès le XIV*' siècle , nous les voyons alliés et confédér/s aux plus iuiportantes maisons de Provence; en 138o, ils figurent à coté des Grimaldi , dfs Blacas, des Pontevès , des Simiane, des Castellane , etc. , qui, ayant à leur tète Foulque d'Agout , délivrèrent Marie de Bretagne , tutrice de Louis II , des bandes commandées par le vicomte de Turenne. En 1 i38 , Roux Etienne

(2) HiSTOiRi-: DR Vknce , cité, evêchc, baronnie, de son canton et de l'ancienne \:igueric de Saint-Paul du Var, par labbo E. Tisserand, directeur de l'Inst. ecclês. de Vence. — Paris, Eug". BeUn, 18G0.

(2) L'Etat de la Provence, par Tabbé Robert, T. I, p. 554 et suiv., contient de long-s de'tails g-énéalog-iques sur les Decormis. L'«'tablissenient de ces derniers en Provence aurait eu lieu vers 1270, année dans laquelle Raimond Roux acquit les terres de C'oms et de C\)urnies.

M Le titre seig'neurial de Courmes, dit M. l'abbé Tisserand, appartint d'abord aux Villeneuve-Vence , puis aux de Cormis, et depuis le XVP siècle aux Rafelis , aux Villeneuve-Tourrettes et aux Rancurel. »

Malgré la noblesse de cette famille et l'autorité de M. labbé Tisserand, nous ne séparons pas la particule de du nom de Cormis. L'usage semble avoir consacré et il a maintenu leur union.

\S ÉTUDK PRELIMINAIRE.

Decormis se marie à Luce de Lascaris , de rillustre maison (le ce nom. Lfi sera Torig'ine de lljeureuse fortune qui élèvera, par Tamitié des trois comtes de Tende, ses descendants appauvris. René, bâtard de Savoie (1), ayant épousé Marie de Lascaris , fille d'Antoine comte de Tende et nièce de Luce de Lascaris, des liens étroits s'établiront entre les populaires consuls de la cité de Vence et les princes qui seront, pendant un demi-siècle (de \lS\lj h 1572), grands sénéchaux et gouverneurs du Pays.

Ces consuls avaient plus de périls que d'honneurs à attendre de leur mandat. De génération en génération, par les seuls droits du courage , les Decormis mériteront qu'on le leur confie ; de p^Te en fils , ils seront à la tête du mouvement libérateur dont le but est l'affranchissement de leur ville. Raphaël Decormis , entre tous , saura la défendre à la fois par son attitude en face des agressions du pouvoir seigneurial , et par les armes , quand il s'ag'ira d'être à la frontière. Il commandera une légion de mille fantassins, il se multipliera pendant une peste meurtrière, et, en 1531 , âgé de quatre-vingt-un ans, il sera encore sur la brèche , prêt à donner pour le salut de la patrie les derniers restes de sa laborieuse vieillesse. Survient l'invasion de Charles-Quint (1536); il voudra marcher avec les seigneurs et les communes de Provence ; il ne tombera que les armes à la main dans une rencontre avec les Espagnols. Il mourra en héros et il mourra pauvre , au point que son fils aîné , Pierre , après avoir partagé durant vingt ans les mêmes périls et la même gloire , sera obligé de vendre les

(I) Fils de Plîilipxje II, frère naturel de la duchesse d'Angoulême, mère de François P'. Il fut tué à la bataille de Pavie.

KTIIDI? PUKIJMINAIIII?. \\)

(l<*briri (hi son pnlrimoiiui , puis ch; dt'iuaiKlrr j.Hile et protiM'tion ù (l.iudr (h* Sîivoitî.

Tne l)r;mclir (le la familh» Donormis (Irinrui-.' u \ cncc. et (îllo c()iitiniu»niji y (Mnîn^pn'srutiM» dans le; consulat. Pierre s'établit H Aix(1); il ac(|ui(»rt une» (grande rél(^l)rité au Harreau, près le nouveau Parlement institué par LouisXII, devient h^ consi'il du comte de T(»n(l(î. Il (\stune ])age toueliantedans la vie de ce jurisconsultes du WT' siècle et rpii caractérise les mceursdeces temps. Le IIJ décembre l.'iUO, Ha})lKH^ Decormis, sa rcimiKî Astrup(Mle Rcîillaniuî et leur fils aîné Pierre fout (»nsend)!(s ](Mir t(\stament (2). « J*af^a»s admirables! )^ dit leur bi()<>-rai)li(% bistoricMi rb» la commune deVence. Pierre Decormis lèn^ue h son vieux père, à .sa vénérée mère et à sa trcs-douce tcimiK», hik» épée d Iionneur et deux ann(\'iu\ montes vn diamants, dons du comte de Tende. Ce fils si plein de respectueux sentiments pour les auteurs de ses jours, cet liéritier chargé de Pavenir d'une famille endettée par patriotisme, était allé puiser, avec la science , les éléments de ses succès futurs, au foyer où converg-eaient toutes les lumières , dans les Universités italiennes; et c'est à lui que Philippe Dèce avait dit en lui donnant le bonnet de docteur : — Hic est filius nieus^ in quo mihi bene complacui. Claude, fils de Pierre , sera

(1) Venu a Aix on 153 1, Piorro Decormis acheta, on l-ïuS. la torro de Beaurocueil. Il avait ëpousë Héliono do Juliani, de laquelle il eut Claude, comme lui une des prloires du Barreau d'Aix, et dont les citoyens de Vence invoquèrent plus d'une fois les conseils , au milieu des troubles suscités par les gruerres de religion.

Le père et le fils ont laissé des mémoires manuscrits que Louvet fit imprimer, en partie, un siècle après leur mort. — Additions et illustrations sur les deux tomes de l'histoire de Provence, Aix, David. 1G80.

(i) Chez Honoré Bonnet, notaire. Pierre Decormis y est qualifié do miles jurisconsultus.

20 KTUDE PRÉLTMINAIRE.

la souclie des deux lignées do grands avocats et de non moins éminents magistrats , qui, pendant deux siècles, seront l'honneur de TOrdre judiciaire en Provence. Des deux fils de Claude, l'un fut en effet l'avocat général Pierre Decormis (I) dont il sera plusieurs fois parlé dans la correspondance, et l'autre, Artus Decormis, assesseur d'Aix en IGOoet IGIO, dont nous connaissons le noble petit-fils.

Telles étaient les traditions que trouvait François Decormis et dont il recueillit l'héritage. Son père , Antoine, avait été lui-mCme un des meilleurs avocats de son temps. Assesseur d'Aix en 1639 , il avait été maintenu quarante-trois ans en une charg-e, où le patriotisme et et le talent étaient les seuls titres pour perpétuer un si long exercice : celle de svndio des communautés de Provence.

Nous possédons des détails moins nombreux sur l'ancienneté des Saurin , chez lesquels vivait également l'hérédité de la science et de la vertu (2). Un des ascen-

(1) Né à Aix le 14 mars 1577, deux fois assesseur en 1600 et 1610, reçu avocat g'éne'ral au Parlement d'Aix en 1618. Il avait épouse' Antoinette de Fabri-Fabrèg'ues et mourut le 22 janvier 1649.

Son fils, Louis Decormis, marquis de Breg-ançon, seig^neur de Beaurecueil et de Fabrègues, lui avait succédé en son office d'avocat général en 1639. L'office de président à mortier qu'il acquit en 1650, fut confisqué à la suite de lémeute suscitée centre le premier président d'Opi,èJe; mais, sur les instances du Parlement, le Roi lui accorda trois semaines pour s'en défaire (1659). Il mourut vingt ans après; il avait épousé Marie de Cadenet.

Claude Decormis , petit-fils du président et grand sénéchal au département de Toulon, mourut sans avoir été marié. — (V. l.s Rues d'Aix, par M. Roux-Alphéran, T. II, p. 12-15, et le travail manuscrit du même sur la correspondance des deux avocats, que nous mentionnons ci-après.)

(-2) Saurin comptait dans sa famille plusieurs ecclésiastiques de mérite: un oncle d'abord, François Saurin, oratorien et curé de Joyeuse, casuiste très-distingué, qui se retira et mourut dans la

i':ti i»i'. i'iii:i.iMiN AïKi:. '2\

tlaiits (II' raiiii (le I)L»corinis avait été becrrtaire drn coiiiiiiandciiH'iil.; «lu ini Rénr, et m avait roçu li avril \iH\] ([('S ItMlrcs dViinoIjlissciiKMit avec (l«»rt arinoiricîs (|iJ«* prince avait vcmiIu |M'iii(lr»* de .s-i main. Pri-cirux t«îin()ig'ua^c (l(^ rmiiilic du plus d<»ii\ et en nu^iiie temps du })liis i)()pnlaire de nos (^onittîs! Siurin s'en fait nntropliée de f^'loinMloniestiqiic. Il estime encore comme un titre de noblesse, l'éclat jiîté par sa iamilhî au palais. Son p.TC , Joseph-In-iiHciî Saurin (I), fils aus.M d'un jurisconsulte distingué du siècle pr«'cédent , avait di\ à sai^robité età ses hnnirres d\Mre porté aux hautes fonctions de premier i)résiilent (lu Sénat de Nice, lorscpie cette ville se rendit en 1()*)| au iiiarérlial de Catinat. Deux fois assesseur, il était devenu svndicde la noblesse de Provence. Celle-ci l'ayant député en cour (1702), Louis XIV avait dt'siiv l'entendre ; et M. de Pontcliartrain l'ayant introduit au Conseil, le yrand monarque lui avait adressé ces niott. llatteurs , souvent cités depuis : — « Parlez , Saurin , vous qui savez la loi. »

Il n'est personne, si peu rpi'il ait étudié de près nos anciens jurisconsultes, qui ne connaisso quelqu'un des

maison do l'Oratoire à Aix; ensuite un frère, Jean-Antoine Saurin, né à Aix en 1G80, prieur de Sainte-Enimie en Gévaudan, chanoine de Saint- Victor à MarseiUe.

Un autre frère de Saurin , Charles de Saurin , capitaine de vaisseau et chevalier de Saint-Louis, mourut en 175». Son fils, I^nace- Thoinas-Albin de Saurin, seig-neur de Murât, conseiller en la Cour des Comptes de Provence, fut le dernier membre de sa famille.

(l) Joseph-Ig-naee Saurin, né à Aix le :29 décembre 1641 d'Antoine Saurin, professeur de droit à l'Université d'Aix, et d'Anne Meyssonnier , fille de Louis , médecin ordinaire de Louis XIII, et do Sibile de Margalet. Il mourut le 10 septembre 1714.

Son élo^e a été prononcé par ^I. Banême, à l'ouverture de la Conférence des avocats d'A.ix . le 19 décembre îsno. et vit^nt d'être l'objet d'une intéressante publication

'^'^ KTUDE PUHLIMINAIRli:.

iiiiinenses manuscrits où venait se condenser et se résumer pour eux toute une vie de travail. Nul n'a ouvert sans en être effrayé et parcouru sans admiration ces volumes chargés de notes, qu'ont peine aujourd'hui à soulever nos mains débiles , dont le seul examen rapide semble épuiser notre patience. Le temps a épargné les notes d'Ignace et de Pierre Saurin. Elles forment treize volumes in-folio ( I ). Le père et le fils y ont successivement accumulé les fruits de leurs prodigieuses lectures. Le père a rempli la plupart des pages ; le fils a achevé de les noircir, comme dans les forêts les jeunes chênes, grandissant à l'abri des arbres séculaires , déposent à leur tour sur le sol leur couche d'humus. On a là l'image de ce qui s'est passé au sein de certaines familles de jurisconsultes jusqu'en 1789. Ce n'étaient plus simplement des avocats habiles , c'étaient des g'énérations entières qui se transmettaient , avec leur expérience , les monuments destinés à la perpétuer. Les traditions domestiques s'ajoutant ainsi à Tessor et aux efforts individuels en redoublaient la puissance. Pierre Saurin a inséré parmi ses notes personnelles une lettre qu'il écrivait le 15 août 1718 au P. Bougerel de l'Oratoire. Il s'y enorg'ueillit de ses liens de parenté avec Louis de Coriolis , président au Parlement de Provence ( de 1 568 à 1600), et célèbre par ses leçons professées à l'Université d'Aix : (( Je suis plus fier, dit-il , d'avoir quelques gouttes du sang de Coriolis dans les veines , que si c'étaient celles de quelque prince, étant lui vrai prince de la jurisprudence dont j'ai l'honneur de faire profession. » Ces lignes, tracées

(1) Ces treize précieux in-folio, contenant les notes d'Ignace et de Pierre Saurin sur les diverses branches du droit, font partie de la bibliothèque de M. Fabry, conseiller à la Cour impériale d'Aix.

KTL'Dlî IMlia.lMINAlIlK. 2!i

dans riiiliiiiitr d'irncî corriîS[)unilaiu:L*, cxpniiieut aviî : une énerf^^'in rc'nmr(|Uîil)I<; tout nu ordn; de Henlinienl» (juo suscitaient alors, an fond des Aines, le j)rineiiM» et la conscience d(î la solidarité par hnintîlle se lient les g*énérations.

Justement fiers d'un si beau i)atrinioine et de ce qu'ils ai)[)(»laient h bon droit Ii^ lustre de leur race, comment do tels liommes auraient-ils ju«^^6 d'un oil satisfait l'inévitable déchéance (jui se consommait pour eux? « Dans tousbîs temps, écrivait encore Sauriu , nous avons vu des familles illustres consacrées, pour ninsi dire, aux lois, et nées, ce semble, pour les faire connaître et respecter. » Or, l'autorité, l'existence même de ces familles étaient cha([ue jour l)lus eu contradiction avec les allures du nouveau rég^ime.

Tout suivait la pente où les excès de l'omnipotence avaient entraîné la monarchie de Louis XIV. Tous les périls cachés sous les splendeurs de la première moitié du grand règ-ne naissaient d'une succession de désastres , et, ce qui achevait d'assombrir les esprits , ne trouvaient plus qu'une cour impuissante , qu'un pays violemment arraché à ses traditions et épuisé.

Qu'étaient devenues les institutions , lorsqu'elles seules eussent sauvé l'avenir ! On les avait détruites. Quel respect pouvaient inspirer des offices de maires, plusieurs fois mis à l'encan, quand on multipliait ailleurs les créations de charges inutiles ou ridicules [\) ? On les avait avilis. Quels

(1} Entre autres inventions fiscales , nous citerons celles des otliciers de conseillers du roi , contrôleurs aux empilements des bois , de barbiers perruquiers, de visiteurs de beurre frais et essayeurs de beurre salé, créés en 1707, sous Chamillart.

A la fin du règne de Louis XIV , en 1700", on alla jusqu'à e'riger en titre d'offices perpétuel» et héréditaires . les places de hérauts .

2i- KTUDE rULiLIMiNAlUK.

n'étaient pas particulièrement les griefs des Pays d'Elats , dont on exploitait les g-aranties de prospérité , en môme temps qu'on les attaquait 1 L'assessorat avait été en Provence le palladium séculaire du self government local. Les avocats y chercLaient le couronnement de leur carrière, la récompense d'une longue postulation. Les anciens et nouveaux assesseurs d'Aix , Procureurs du Pays de Provence , formaient un vrai collège de jurisconsultes , ûme du corps civil et politique (I). Or , que n'avait-on pas fait pour paralyser leur action et entraver leur liberté d'initiative ! Il n'était plus une affaire où l'intendant armé de la toute puissance du roi, et au nom d'un misérable intérêt fiscal , ne prétendît mettre la main ; et l'intendant était la tête d'une légion de fonctionnaires révocables comme lui , ou isolés des citoyens par la propriété de leurs offices : subdélégués , commissaires inspecteurs, contrôleurs , vérificateurs , etc.. Les anciennes familles investies de la confiance générale, liées au public par l'honneur et le devoir, perdaient ainsi en influence tout ce qui était enlevé

serg'cnts, "hoquetons, massarts, valets de viUe, trompettes, tambours, tilres et portiers des hôtels de villes.

« Rien n'a e'té oublie' sous cette époque , dit le marquis d'Arg'enson, et on sait que cela a été poussé jusqu'au ridicule excès qu'on eut pu faire une armée de conseillers du roi. » Considérations sur le gouvernement ancien et présent de la France. Amsterdam, 1765.

(1) L'assesseur d'Aix, Procureur du Pays de Provence, prenait rang" avant le second consul qui était simple g-entilhomme , et après le premier qui devait être gentilhomme possédant fief. Il était vraiment le Procureur général du Pays aux Etats, auxquels il faisait l'exposé des alfaires et dont il éclairait les délibérations.

Après la suppression de la charge de syndic des communautés , les assesseurs eurent plus spécialement à défendre les Intéiêts populaires ; aussi les appela-t-on quelquefois , surtout à la veille de 1789 et par un ressouvenir des .institutions romaines, Tribuns du Peuple. — V. notre travail intitulé : Pascalis. Etude sur la fin de la Consiitufion provençale. 1787-1700. Paris , !85'i , chez Dcntu et Aubry-

liruDi: i'Ui':iJM:NAiiti.. V*)

aux droits du l\\.s. Des (Hnin^-ers , des courtisans, des lioniiiics :i la luis sans tniditious et ftans j)rinci[)cs, les fils, les neveux ou les créatun^s des eiirieiiis par la finnner , |)r(Mi;ii(Mit la |.laci' des pal riotes con-vaiiicus et éprouvais, annulaiiMit de plus r\\ plus les l)()iis citoyens i)orl(»s parles suflVa^'cs du peuple. La provineiî ne niaïupiait pus de rc'sister ; elliî aclietait les offices et disputait , en ])ayant , K's derniers huuhcaux de son anloiioinie. Triste» liberté (jue cell(^ (pTou lui laissait ! Car, eu se ruinant , on m«» sauve- {^^ardait rien.

Le Harreau n'échappait pas lui-niérue, sous certains rapports, à TunivcM-sclh» décliéance. L'Ordre judiciaire tout (Miticr ('tait (MitaniiM^t cl)ranl('', en paraissant plus qu(î januiis atlernii dans ses privilèges. Là encore, des ambitions vaines, l'étroitessedes prétentions, un esprit l('»j.^er et superficiel , une absence de sérieux de plus en plus prononcée dans les intelligences et les existences , tendaient , malg-ré Tempire des traditions , à détruire les fondements de la vie collective : la notion supérieure , l'amour géné- ,reux, désintéressé, du droit. Les mœurs y aidaient autant que le système administratif. Il faut voir jusqu'à quel point elles avaient transformé le passé , au moment où ce passé va renaître en quelque sorte sous la plume de Decormis.

li) l'iTUDK IMIKLIMINAIHE

Les grandeurs antiques du Barreau français , issues de celles qui avaient fait des jurisconsultes romains , sous les Empereurs , « les premiers pères de la loi , les législateurs et auteurs du droit (1), » apparaissent identifiées à Tinstit ut ion des Parlements, à Faction des légistes sur la société française. Nous n'avons pas à juger ici cette action dans ses bons ou mauvais effets , non plus qu'à louer ou condamner les Parlements , en analysant les progrès, les vicissitudes de leur puissance. Nous voulons seulement montrer comment le Barreau d'aloord , et, par la suite naturelle des choses, la magistrature, n'étaient plus du tout à la veille de la révolution ce qu'ils étaient encore deux siècles auparavant. Decormis et Saurin semblent avoir eu la pensée d'imiter, pour le Barreau de Provence , le naïf et curieux Dialogue des Adoocats du Parlement de Paris j par Loisel. Eux aussi ont eu à cœur de défendre les communes traditions de tout TOrdre judiciaire, qui furent celles de son âge héroïque et des temps de luttes où il fonda sa suprématie. Le rapprochement vaut la peine qu'on y insiste. La correspondance serait peu ou mal comprise, si on ne se reportait à un état de société complètement disparu.

Longtemps , selon les expressions que Loisel prête à Pasquier, « Testât d'advocat avait esté en honneur comme

(1) Dictionnaire de droit et de pratique , par Perrière.

l'.Tt i)i: l'Hi'ii.i.MiNAiiir.. ié

(vstîiiii reschcllr par hu|iM*ll(î on iiKJiiloit aux plus ^Tunrlrt (îstats, lu |)t»pinit'nî (hîsdiiJiiitcz ri 1»î cImmuIii <I<* parvmir aii\ ollicrs dr coiiscmIUts , advocals du Roy, prr.sidens et autr(\s. » Alors, ainsM|u'nn l'avait vu an moyen ûf^e , lors(juiî Harthohî était cliari^'-é par ri'linpcrciir dr rrdi^nT la Uullr dOr, c/ôtait h dcîs doctrurs en droit , à de sirnphîs lég-istes , (prapparteuait souvent le conseil dans l'intrnH et niùnieipnmd il s'aj^'issait du sort des MtatH. Les j)rinces, les seif^neurs, toutes les familles un peu importantes, avaient en eux leurs clianeeliers en titre, a Ils estoient conseillers, pour ce cpie cestoient eux (jni conseilloient les jug*es. » Ils étaient, de plus, chevaliers rs lois , et, en cette double qualité, ils avaient dans les grandes solennités le manteau roug-e [\) ^^arni d'iiormino , sig-ne d'iionncîur et d'investiture qui les éj^-alait aux classes aristocratiques. Le cardinal Duprat , Guillaume Poyet , OUivier, chanceliers de France, s'étaient élevés par la plaidoirie. Messire Pierre Lizet , premier président , avait commencé, dit Loisel , « parestre grand advocat du commun. » Les trois présidents de Tliou avaient été avocats, hormis le quatrième , Messire Jacques-Auguste de Thou , président en 1595. — a Bref Testât d'advocat estoit alors si honorable que toute la jeunesse la mieux instruite , voire des meilleures maisons de la ville , tendoit à faire montre de son esprit en cette charge , avant que de se mettre aux offices de conseillers. Il n'y avoit quasi que ceux qui se deffioient de leur industrie ou capacité qui en acheptas-

(1) Une lettre de rémission , citée par Du Cang-e et date'e de 1383 . contient le passage suivant ; — « Auquel suppléant ledit Peresson demanda -. as-tu vestu mantel: d'où te vient-il ? Es-tu advocat? » — Dictionnaire des institutions et coutumes de la France par A. Cliéruel ; Paris, Hachette*. 1855.

28 KTIDK PRKLT-MINAIUK.

sent. )) Ce sont là des faits et des souvenirs dont il est souvent parlé dans les lettres des deux avocats ; mais il convient dinsister principalement sur ceux qui tiennent à la maj^istrature et au Barreau de Provence.

\j' Histoire du Droit romain an moyen âge, par M. de Savigny (1) nous montre, dans des temps antérieurs , les jurisconsultes qui enseignaient le droit au sein des Universités italiennes, mêlés aux afi'aires les plus importantes des villes et investis des principales charg-es municipales. Il n'en avait pas été autrement en Provence , dès la renaissance du droit romain au XIP siècle. Des républiques et communes libres, telles que Marseille , Arles , Avignon , etc., la capitale du Pays où siégeaient les conseils du prince , ne pouvaient qu'entourer de grands honneurs les citoyens auxquels était confiée la mission de rédiger ou d'interpréter leurs statuts.

En 1237, les citovens de Marseille étant assemblés en Parlement ou conseil général, trois avocats, Astoand , Imbert et Gairand, dictent l'acte par lequel la seigneurie de cette ville est cédée au Comte de Toulouse sa vie durant ; comme plus tard et dans des circonstances décisives (après 1481), deux célèbres avocats d'Aix , Melchior Seguiranet Accurse Maynier, seront chargés de prononcer sur les titres du Roi de France et du duc de Lorraine à la possession delà Provence. Des gentilshommes troubadours (( qualifiés de grands fiefs et seigneuries , accordant la plume avec l'épée », étudient les lois, et l'un d'eux , Hugues dePenna, est nommé par Charles P', secrétaire de son Conseil. Plusieurs gentilshommes jurisconsultes sont cités avec distinction par les historiens de Marseille. —

(1) T. IL p. 70; T. JII. p. 198,

I':ti:i)K i'ni:fJMiNAinr.. i*J

(( Xos clmrtrs et non art«\s iimnicipaiix du XIll* cîtdii XIV* rii(>i*l(\s , (lit M. \ii;;-ii.stiii l''al)n' il, iiirntioiniiMit HoiivcMit (le liants ])(M'S()iiiino-(»s (!<' la |)olili(jui' cl de risj^^lin» qui hh l'oiil un lionih'iir d'îiimiirr à l«»urs titroH celui (lejuriHConsultc. Le drnil oinraiit niir lar;^''n (*arric're ii rainl)ition (•oiiinic au palri()ti>in(' conduisait aux di^^'iiitéH len plus ôinincntrs. lii avccal provcnral rcvi"^!!! des ordres sacrcH , (inillannic Dnrand , a|)r>s a\(»ir <'US(m^'*ii(î le drcret de (iraticn à Modcnc où il exerça les fonctions d'auditeur do l{ot(î, retourna en IVancc et lut doyen de 1 église de Chartres, ensnit(» évO([U(Ml(» MtMide... Pierre de lÙTriercs, l)rofessiMir ulriustinr juris^de\'\nt cliancelier de Charles II, c()int(» de Provence , qui le fit nonnner anthevOque d'Arles. — Robert de Lavenne , professeur en droit , était viguier de Marseille^ m I ïôl. Kostang de Cabre , né ii Crans, fut successivement professeur (mi droit à Aix, chanoined'Arles, et entin archevêque de cette ville en 1281). »

Bien des noms paraissent avec non moins d'éclat dans les siècles postérieurs. Au milieu des troubles sociaux d'une époque qui a eu le privilège de développer, dans le conflit des passions et des situations les plus extrêmes , la puissance de l'individu , en lui donnant pour points d'appui la famille et le sentiment de la responsabilité , la noblesse ne fait pas des armes Tinstrument unique de son empire. Le gouvernement de la seigneurie est chose sérieuse ; la cour du seigneur réunit à de certains intervalles les vassaux même roturiers , en des assises solennelles consacrées à juger les procès et différends. Les plaids de justice , les cours de clercs à robes noires ou

(î) V. rinstniotif travail de ce savant e'rudit sur le Barreau de Marseille anx X///" et XIV^ siècles — Hevue de Marseille , mars 1858.

no KTUDE PRKLIxMINAIRE.

violettes, deviennent les asiles en quelque sorte sacrés où s'élaborent les premiers éléments d'ordre, où se fixent les maximes de jurisprudence et les formules de judicature , où Ton se passionne à l'envi pour les principes d'équité et les trésors retrouvés du droit romain. « Cet esprit de judicature se manifeste dans les institutions féodales, dans les jeux d'amour et de chevalerie. C'est dans ces temps que s'org'anisent les cours d'amour avec leurs présidents, leurs conseillers , leur rapporteur, leur greffier, leur procureur général ; tous les cas d'amour s'y décident par le Code, le Digeste; Martial d'Auvergne en a recueilli les arrêts (1) et Benoît de Cour les a commentés (2). » — A Arles , les fonctions du gouvernement, les magistratures, étaient également partagées entre les nobles et les bourgeois , et cet équilibre fut toujours maintenu avec la plus grande exactitude. Ces deux Ordres de citoyens participaient à l'autorité suprême et formaient le Conseil de Régence (3). Ceci caractérise l'ancien état des sociétés municipales du Midi de la France , rapproché des transformations qui élevaient ailleurs le Tiers-Etat. Ainsi se crée le trait d'union par lequel des devoirs et des droits communs lient entre elles des classes profondément distinctes , mais non isolées. Ainsi l'étude des lois produit ces gentilshommes jurisconsultes et ces jurisconsultes gentilshommes, ceux-là ajoutant à leur noblesse personnelle celle de la science , ceux-ci portés par la science et le respect universel qu'elle

(1) Arresta amorum , recueil de Martial d'Auvergne, procureur au Parlement et notaire apostolique (1440-1508); imprimé en 1528.

(-2) Histoire constitutionnelle de la France , par M. Capefigue, T. III, p. 44.

f3) Mémoires historiques et critiques sur l'ancienne république d'Arler. par Anibert, 1779, première partie, p. p. lâ-2 et 138

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inspire prosqnc an ni\raii dos Kii|MTi()ritrs de ran». Cch li(Mis S() l)ris(îr()iit , coininr lu si l»i«'n dit M. d<* Toccuicvillcî (I), ù iiu'siir(M|ii(' |t» •^^ouvcriH'iiiriit d<* la hrif^'-nciirir so dm)r^anis(»ni pour ne laisser |daro f|u'»\ ri.solcmont den ()rdr(\set des corps; et U\ jour (pii inanjuena leur entière sui>|)r(\ssioîi sera celui où s:M'a consoininéo la révoliitir)?! d(\structrice de la vie pul)li(iue dans Tancien rt^f^^'ime.

Ou suit à ti'a\(M-s l-'s ohseurit/'S du moyeu finj-o les vesti;4'(\s (h* Tlieui-iMise alliance (pic nous si^^'nalons au point de ww du Harn^au proveneal. Près de deux siècles avant la fondatiou de 11 niversité d'Aix par le j)ape Alexandre V (I iOD) et i)ar Louis II(lil3i (2), la capitale du Pays était déjà un ('(^ntre d'étudivs. .Ia('(|uesde Hcllevue, auteur do la Pntticd judiciarid iti rritninalibus , le futur maître de Hartholt^, y prenait ses pTades de docteur en droit en 1297. lîoniface de Seguiran, faisant imprimer deux siècles plus lard ce traité de pratique judiciaire , cite parmi les célèbres et anciens docteurs dont on a ])erdu les ouvrages, Gauffridi de Salviaco, Bricius , Maynerius , Raynaudus , Guiramandus, Pug-etus , Garinus, de la Landa, dePupio, archevêque d'Aix , premier cluiucelier de l'Université élu en 1414 : omncs Jios provinciales et ferè concives , ajoutet-il, juriiim tubas et commentatoressuis temporibus ma.rimos [3\ — Dans une sentence arbitrale de Charles II, rendue le 15 janvier 1293 . figure Thomas Seillans , professeur en droit et juge mage (4). Les documents de l'épo-

(1) L'Ancien Régime et la Révolu t ion, i^. 131, 132.

(i) Consult. la Notice sur l'ancienne Université d*Aix, par M. Antoine Henricy, avocat; Aix , 1826.

(3) Texte cite' par Pitton dans l'Histoire de la ville d'Aix, p. 599-600.

(4) C'e'tait un ju^e élevé an-dessus des tribunaux inférieurs et auquel étaient déférées les secondes appellations. — aOn voit, dit

32 KTUDE PÎIELIMTNATRK.

que énumèront comme chargés de l'enseignement du droit civil h Aix, en 1303, Alquier Camole, Pierre Boy er et Jean Cabassole; en 1321-22 , Jean Porcelli; en 133G,le juge mage Juvanaro ; en 1337, Boniface de Fara ; en 1339, Jean de Barbe.

« Guillaume de Berrule , juge mage des Comtés de Provence et de Forcalquier, et Guillaume d'Esparron, chevalier, écrit sur ce sujet M. Augustin Fabre, professaient le droit civih'i Aix en 1343, et François de Grossis en 1347 (1). En 1402, Geoffroi Gogart de Tours , maître des requêtes et conseiller du roi Louis II , comte de Provence , était en même temps professeur in uiroque jure , et doyen de l'école d'Aix. — Dans le cours du même siècle , Jérôme de Mirabeau et Jean de Sade, présidents de la Cour supérieure d'Aix; Arnulphi Lombard, président de la Cour des maîtres rationaux (2); Jacques Guillaume, Jean d'Agusan, Vital de Cabanis, Antoine Aigosi et Vivaud Boniface,

Saurin dan? le volume de ses notes intitulé : ^J'anuale , beaucoup de de nos jurisconsultes provençaux, dans la liste de M. de Peiresc rapportée par Du Cange en son glossaire , sous le mot : Des juges mages de Provence. »

(1) La chapelle du clocher de l'église de Saint-Jean de Malte, à Aix, renferme une inscription tumulaire sur laquelle sont gravés les nom et qualités de ce professeur de droit, qui mourut le 19 mai 1-47:

Egregius vir dominus F^'anciscus de Grossis de Aquis miles, juris civilis professa^'.

« On distingue encore sur la pierre tombale son portrait en pied avec le costume des doct urs et des chevaliers de son temps, » dit M. l'abbé Maurin, en sa Notice sur l'Eglise de Saint-Jean de Malte. — Mémoires de l'Académie d'Aix, tom. V, 1844. L'inscription est mentionnée dans V Histoire manuscrite d'Aix, par de Haitze, livre IV, chap. 20.

(2) Avant l'institution de la Chambre des Comptes en août 1555, il existait en Provence une compagnie chargée du jugement des comptes . de la conservation des domaines et des archives. Les officiers de cette Chambre s'appelaient Maîtres rationaux.

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intMubnîs (!•' I.i iiM>iiit; ( jiiir, ensei^nai^înt liî droit en inénift temps (|iril> rcmplissauMit leurs lonrlioiistle iniig'istratrt.

(( .loiirdaii I<ri('<* fui surtout un jrraiid proO^Hscur... Ju^i; nuij^e, conseil Irn In rni, il eut la seif^mîurie dcChateauneuf leK()U}^''een I ii^ (»tc(îlle(le Velaux deux ans aprèn. Docteur eu droit jusqu'en 1 i2") , il porta consiaiiiiuent , h dater do cette anucV», le titre (h» prof(»sseur nlrinsfjue juris , ca ([wi prouve (|u'il eut alorm uiu» chaire d(* firoit civil et de<lroit canon. 11 l'occupa fort loni^lcuips I

Ces détails puisés de nos jours aux sources les plus inexplorées de Ihistoire , amoindrissent jusqu'à un certain point nos re;^*r(»ts sur la ])erte du catalofjue dont François Decorniis parle dans une de si's lettres , catalo|^'U(î contenant les noms des anciens avocats d'Aix avant et après Tinstitution du Parlement (2). Ils justiHent l'ardeur persistante avec hupielle nos deux jurisconsultes, tout pleins de tant de ;^lorieux souvenirs, ne cessant de les célébrer. Leur érudition peut être parfois en défaut ; ils ne sont pas allés chercher au fond des ar^diives les moindres faits destinés à reconstruire Tédifice du passé mis en poussière. Ils ont mieux que des dates et quelques noms propres ; ils possLîdent l'esprit, le grand esprit public, par lequel le Barreau des premiers âges échappait aux arguties et aux horizons étroits des intérêts privés. Les éléments complémentaires de preuve viennent s'ajouter d'eux-mêmes au

{{) Le Barreau de Marseille aux Xllt et XIV'' siècles, par M. Aug'ustin Fabre .

(5) Si nous sommes privés de ce précieux document, nous avons du moins le Catalogue des Cousjils et Assesseurs d\iix, publié en 1699, à Aix, chez la veuve de Charles David et Antoine David, et dans lequel on retrouve les noms de beaucoup d'anciens avocats as.^esseurs.

3i KTUDE PRKLlMINAIUi:.

milieu des souvenirs qu'ils invoquent et dans le cadre tracé par leur correspondance. C'est ainsi qu'à l'appui de leurs idées sur Tantique chevalerie es lois , nous trouvons Jean Barihélemi, assesseur d'Aix en 1433 et U5G, maître rational et juge mage de Provence, qualifié de chevalier jurisconsulte. Une commission donnée par le roi René , le 1 3 mars 1 4G7, est adressée Magnifico et egregio miliii Joanni liarlholomei juris utriusque doctori (1). L'intitulé des Statuta venerande Curie camere régie ralionam civitatis Aquensis (2), etc.. porte le nom d'un illustre fils de Jean : Magnificum dominum liolinum Bartholomeum juriumprof essor em et dicte curie presidentem dignissimum. Il n'est pas sans intérêt de constater encore que Palamède de Forbin, l'habile négociateur de l'union de la Provence à la Couronne, est expressément appelé chevalier jurisconsulte , clans les lettres-patentes où Charles III le nommait secrétaire de ses commandements (3).

César Nostradamus nous a laissé, sur cet ensemble de faits et de traditions, un curieux et probant témoignage (4).

(!) Texte mentionné dans la Critique du nobiliaire de Provence, manuscrit qui se trouve dans un grand nombre de bibliothèques.

(2) Ouvrage excessivement rare, dit M. Charles Giraud, imprimé à Lyon en 1508 par Etienne Baland, in-8°. Voyez sur ce livre et sur son auteur, un3 notice de M. Roux-Alphéran, dans le Mémorial d'Aix du 24 mars 1838. — Notice historique sur l ancien Ordre judiciaire en Provence et M. Dubreuil, par M. Charles Giraud , servant d'introduction h V Analyse raisonnes de la législation sur les eaux, par Dubreuil (nouvelle édition, Aix , 1842).

(3; Critique du yiobiliaire de Provence, article Forbin.

(4) Histoire et Cronique de Provence, Lyon, 1614, p. 516.— On trouvera, jointe à la lettre de Saurin du 12 mars 1721, une citation non moins curieuse que nous empruntons à César Nostradamus, sur l'usage observé dans les familles nobles de Provence de laisser aux tilles héritières un corps de droit manuscrit qu'elles portaient en dot aux hommes de robe ou jurisconsultes.

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(( Lva lioninics (le li'ltre*{^ dit'W , par un opiiiiastre et usHirJii travail, parvcîiiaiit à rintrlli^''eiic(», co;<'noi8saiice et interprétation (l(»s loix inipc'îriales (ît a (pielcpuî nioy(»inie «nflisanc*e dtî doctriiK^ non tontiîfoin si lé^^'tTe et commune qu'ont la plnspart (l(»s(locteurH(le ce siècle), se ^'•mduantrf, prati(iuoicnt la jurisprudc^nrc* rt, le harrean, non avec caipiet Batyri(|ue et h.-ihil inutile, mais avec sincérité, modestie et «^-ravitr; dont ils estoieiit nommés sages (1/ , ncquerroient des amples hérita^'-es et se marioient finalement avec les damoiselles et Hlles des plus eslevées maisons et familles du pays, achetant fief, seif^iunu'ies et chasteaux, (|u'ils ont par après n^idus héréditaires à leurs nepveux.

« Ainsi voit -on par li^s escritures et ])anchartes anciennes et authenti(|ues , qu'une bonne partie des gentilshommes tant de Provence que d'ailleurs où la vertu et les

bonnes lettres sont cultivées , est yssue et a pris son commencement et sa splendeur de gens et personnages de haut savoir. Et qui est bien plus, le nombre n'est point petit de ceux qui sont descendus de simples tabellions et notaires (2), lesquels toutefois de ce temps là dévoient

(1) Advocats et sages en droicf , ost-il dit quelque part dans l'Ordonnance de François l*-'^pour la lié formation de la justice en Provence.

Un dos abus que l'ordonnance eut pour but de réformer fut « la subtilité et invention des avocats, la long-ueur de leurs plaidoyers fuites, délais et prolixité de leurs écritures. » Il leur fat prescrit ' sous des peines sévères, de ne point soutenir des causes mauvaises, de plaider gravement, modestement et intelligiblement, venant le plus briefvement à déclarer les faicts et poinctz principaux. — (Consult. le nouveau stil délibéré et imprimé en 1542.)

(2) Les notaires qui, avant la déclaration du roi François I^'^de 15;o. contractaient en latin , étaient du rang* des docteurs. Ils pouvaient être élus dans toutes les charg-es de police et de judicature. Lesjug:es de première et de seconde appellation furent d'abord choisis entre les notaires; les jug'es mag'es les prenaient quelquefois pour assesseurs.

L'irritable auteur de la Critique du nobiliaire ne s'élève pas moina

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