‹ L'ancien clergé de France (volume 3)Chapitre 103 sur 130 · CosTE, Op. cit., pp. 29, j · texte numérisé non relu

CosTE, Op. cit., pp. 29, j

2. Le roi écrivait dans une lettre datée d'octobre 1797 : « Par une note que je charge mes agents de communiquer aux évêques, et que ceux-ci feront connaître à ceux de leurs confrères avec lesquels ils sont en relation, je les exhorte à envoyer dans leurs diocèses des missionnaires cô'alement instruits, vertueux, courageux et prudents, ou à se servir pour

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sujet entre les prélats et le roi prouve la prospérité des missions. Le cardinal de La Rochefoucauld donne au prince l'assurance qu'elles sont répandues dans son diocèse de Rouen et dans ceux de Limoges, de Séez et de Metz. Le cardinal de Montmorency, évcque de Metz, confirme cette information pour son diocèse et va juscpià attester que « dans ce moment-ci (1797), il n'y a pus une seule paroisse qui manque de secours spirituels ». Le primat des Gaules, M. de Marbeuf, généralise ce mouvement pour la France entière. Après avoir vanté l'héroïsme et la prudence des missionnaires, il cnjil pomoir dire au roi : « Les choses en sont à un tel j)oint, Sire, que dans l'étendue de votre royaume, il n'est personne voulant sincèrement les secours spirituels qui ne puisse se les procurer '. » L'évéque de Boulogne, M. Assi'linc, donne les mêmes renseignements et ne craint pas de Jane cicette affirmation : « Il y a maintenant dans l'intériem" un assez grand et peut-être un trop grand nombre de minis-

ccttc mission des prêtres qui sont actuellement dans le royaume et qui réunissent les qualités quelle exige, afin de soutenir l'esprit religieux qui comniençail à reparaître avant la dernière catastrophe (le coup d'Etal de Fructidor) et de donner à mes sujets les instructions, les consolations, en un mot, tous les secours spirituels, dont ils ont un si grand besoin pour le présent et pour l'avenir. »

I. Lettres du cardinal de I.a Rochefoucauld, 3o octobre 1797 ; du cardinal de Montmorency, datée de Paderborn, 3o novembre 1797; de M. de .Marbeuf, archevêque de Lyon, datée de Lubcck, i" octobre 1797. Arch. ajf. l'tr., fonds français, vol. .592, pièce 70, p. 120-121. Le cardinal de La Rochefoucauld écrit au roi : « Nous avons éprouvé la consolation d'avoir prévenu les pieuses intentions de Votre Majesté. Les missionnaires sont nombreux dans nos diocèses et en proportion de leur étendue. » Le cardinal de Montmorency écrit de Paderborn, le 3o novembre 1797 : « Il y a plus d'un an que j'ai établi dans tous les cantons de mon diocèse des missionnaires zélés qui ne cessent de prêcher les fidèles et de leur inculquer les principes qui les obligent à rester attachés à leur religion et à leur roi. (Cette fin de phrase pouvait être de complaisance.) Ces missionnaires ont eu jusqu'à présent le plus grand succès, et ces prêtres courageux se sont néanmoins conduits si prudemment que peu ont été découverts, arrêtés ou incarcérés. Les derniers mouvements (coup d'État de Fructidor) ont forcé quelques-uns de ces missionnaires à prendre la fuite; mais l'homme chargé de ma confiance, et aviquel j'ai donné tous les pouvoirs, vient de parcourir tout le diocèse et a remplacé tous les missionnaires qui étaient cachés ou en fuite, de manière que dans ce moment-ci, il n'y a pas une seule paroisse qui manque de secours spirituels. »

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très fidèles eu égard à la difficulté des conjonctures ï. » Lévèque de Glermont est aussi tenté de trouver trop considérable le chifli'e des prêtres rentrés en France. « De tous les ecclésiastiques déportés en 1792 de mon vaste diocèse, dit le prélat, il ne m'en reste pas au-delà de cinquante dans les difterentes parties de l'Europe. » Après le coup d'Etat de Fructidor, au lieu de passer la frontière, <( tous ont pris le parti de se cacher ^ ». Tous les diocèses n'étaient pas également favorisés, mais on peut dire que l'établissement des missions était la préoccupation générale de l'épiscopat 3.

Nous venons d'assister, sous la Convention, sous le Directoire, à une grande expérience. L'Eglise, sortie de la persécution sanglante, dégagée de l'engrenage gouverne-

1. L'évèque de Boulogne distingue dans lé clergé présent en France, en dehors des constitutionnels : 1° les prêtres qui n'avaient jamais voulu passer la frontière malgré tous les dangers : 2" ceux qui étaient revenus même pendant la persécution; 3° ceux qui, dans les jours plus calmes, étaient « rentrés en foule ». Le prélat ajoute : « Malgré la rigueur des lois portées depuis la dernière Révolution (coup d'Etat de Fructidor), peu de ceux qui se sont soustraits à la déportation ou qui, après l'avoir subie, sont rentrés, sortent de France. » Arch. aj]'. étr., vol. SgS, pièce 201, p. :8-82.

2. Lettre de Mf' de Bonal, évêque de Glermont, au président Vezet, Arch. aJjT. ctr., loc. cit., vol. .Vp, pièce i52.

3. L'abbé Petel étant venu à Constance en i7<)5, « l'archevêque de Paris, dit-il, nous proposa de passer dans son diocèse comme missionnaires. M. de Langres nous lit les mêmes otTres. » Loth, op. cit., pp. 445, 444- — I-c 8 septembre 1-9"), l'évèque de Senez écrit à ses diocésains (op. cit., p. 35) : « Les circonstances m'ont enlin permis de vous envoyer quelques ouvriers courageux et tidèles... Recevez-les comme des anges. » — Le 27 juillet 1794, l'évèque de Luçon écrit à son grand vicaire (Lettre inédite) : « J'approuve fort la division que vous avez faite de mon diocèse et la répartition des ouvriers évangéliques proportionnelle à chaque canton. » Le même prélat, dans une lettre du 25 avril 1795, dit que les missions ont réussi « dans les diocèses de Lyon, Marseille, Aix, Toulon. Presque partout on voit tout le monde revenir à l'Eglise romaine. » A peu près toutes les paroisses du diocèse de Boulogne étaient pourvues dès 1797. On a conservé le nom des desservants qui les remplissaient. Les missionnaires avaient aussi envahi le diocèse de Saint-Omer. (Cf. Deramecolkt, op. cit., t. IV, p. 261-275,) — A certaines époques, les missionnaires répandus dans la haute Alsace se

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mental d'ancien régime qui l'avait entraînée dans sa chute et qui va la ressaisir au xix^ siècle, a évolué dans des conditions toutes nouvelles. Sans aucun lien avec les pouvoirs humains, placée en dehors et au-dessus de la politique qui divise, dépouillée des richesses qui amollisselit les âmes et eicçitent l'envie, elle a vécu par la seule force de l'idée religieuse. La liberté lui a été ménagée avec ime parcimonie extrême, les temples nont été qu'entr'ouverts, le clergé a été réduit au sort le plus précaire. N'importe, cette nouvelle évangélisation de la France, dans des circonstances qui rappellent les pays de mission, a été féconde.

Elle a rapproché dans un commun mallieur brebis et pasteurs. Comme il était bon ce contact du clergé et du peuple ! Ces prêtres qui, dans l'ancien régime, avaient eu parfois avec les fidèles des discussions d'intérêt, des difficultés pour la perception de la dîme, lui reviennent pauvres, dépouillés de tout, heureux de trouver un morceau de pain, de s'asseoir dans la maison du paysan, à la table de famille. L'envie qu'ils ont pu exciter autrefois a fait place à la pitié. Les épreuves de la religion, maintenant sa reviviscence, font battre d'émotion tous ces cœurs animés de la même foi. Certes, le contraste est grand entre le passé et le présent. C'est un spectacle saisissant de voir

comptaient par centaine^. Détail intéressant, tout prêtre venant de Suisse pour être missionnaire recevait avant son départ, « à son choix, un louis ou 4,000 aiguilles ». ( Beuciiot, op. cit., p. 81-90.) — Au témoignage de M. de Puységur, les missions n'avaient guère été organisées dans le diocèse de Bourges. Des déportés avaient même hésité à rentrer. L'archevêque de Bourges écrivait, le 9 août 1795: « J'ai reçu plusieurs lettres de MM. les ecclésiastiques, qui me demandent de ne pas exiger d'eux leur rentrée, qu'ils croient que le moment n'est pas venu. Je leur ai répondu que mon intention, en organisant une mission, était de rendre le plus utile possible la rentrée de MM. les ecclésiastiques, mais que je ne sollicitais personne à rentrer. Je ne voudrais pas avoir à me reprocher des événements malheureux, quoique les circonstances paraissent devoir donner de la sécurité à cet égard. » (Brimont, op. cit., pp. içfi, 28a, 289.) On peut encore consulter pour les missions l'ouvrage de dom Piolin, sur Xe Clergé du Mans pendant la Révolution, t. III, p. 534-476 ; pour la Savoie (divisée en vingt-deux missions), Lavanchy, op. cit., t. I, p. 3i3-323; pour le Var, Laugieu, op. cit., pp. i53 et suiv., etc.

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cette vieille Église gallicane, naguère encore si brillante, si riche, si puissante, si mêlée à toutes les manifestations de la vie politique et nationale, ramenée à une simplicité primitive, et maintenant qu elle a été chassée de ses cathédrales fermées ou détruites, obligée d'abriter ses mystères dans les plus humbles demeures, sans qu'aucun signe extérieur, aucune convocation publique puisse les désigner comme la maison de Dieu. Cette chute ne sera pas sans compensation. L'Église, autrefois trop opulente, trop officielle, trop empêtrée dans l'Etat, est en train de se reconstituer dans le silence avec une organisation toute spirituelle. Prêtres et fidèles ont la joie de se revoir, de se trouver réunis devant les autels que l'impiété pouvait croire renversés pour toujours.

C'est cette correspondance de sentiments, cette sorte de complicité religieuse entre le clergé et le peuple qui rendent la réaction chrétienne si puissante, si irrésistible. « Entendez, disait Camille Jordan, du haut de la tribune du Conseil des Cinq-Cents, ces voix qui s'élèvent de toutes les parties de la France... Partout ces hommes simples et bons qui couvrent nos campagnes et les fécondent par leurs utiles travaux, tendent leurs mains suppliantes vers les pères du peuple en leur demandant qu'il leur soit permis de suivre en paix la religion de leur cœur, d'en choisir à leur gré les ministres, et de se reposer au sein de leurs plus douces habitudes, de tous les maux qu'ils ont soufferts. » Royer-Collard venait à la même place confirmer ce témoignage. « La religion, s'écriait-il, a survécu à la monarchie dont elle avait précédé la naissance ; elle a triomphé des attaques qui lui ont été livrées par la tyrannie révolutionnaire. Transmise à la génération présente par l'éducation domestique et par l'enseignement public, la persécution et l'habitude en ont gravé linelfaçable empreinte dans les cœurs. C'est cette religion qui est la .base de la morale populaire ; c'est elle qui sanctionne les

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devoirs qui lient les citoyens entre eux et avec le corps de l'Etat. Ebranlée pendant quelque temps, par cet esprit de discussion et de subtilité qui atteste moins peut-être les lumières de la civilisation que la corruption des mœurs et l'avilissement des caractèi'cs, elle a poussé de nouvelles et profondes racines dans le sol fertile de la persécution, La religion catholique est aujourd'hui un besoin pour la grande majorité du peuple que vous représentez. »

Cette constatation n'était point de nature à rassurer le Directoire. La résurrection, la marche envahissante du culte porté par la foi populaire ne pouvait qu'ellraycr un gouvernement impie et convaincu de la complicité du trône et de l'autel. Il apprenait par ses agents que Paris comptait plus de trois cents prôtres, que le culte devenait public dans bien des provinces malgré la défense des autorités et de la loi, que telle fête avait attiré en Alsace deux mille fidèles; telle autre, dans le diocèse de Montpellier, jusqu'à huit mille. Dubruel, dans son rapport, avait pu dire en plein Conseil des Cinq-Cents : « Vingt mille prêtres à peu près ont subi la peine de la déportation, mais le pins grand nombre de ceux-là est rentré successivement, de manière qu'on ne compte aujourd'hui que sept à huit mille prêtres qui soient effectivement déportés ". » Le Directoire, voyant le flot montant de la réaction qui menace de le submerger, fait appel à la violence par le coup d'Etat du i8 fructidor. Voilà la persécution de nouveau déchaînée, les lois de déportation rétablies, les chemins de l'exil, des prisons, des pontons rouverts, les temples fermés, une nouvelle et terrible épreuve imposée aux prêti'es. C'était troubler de la façon la plus grave la grande expérience de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Nous avons vu avec quelle parcimonie jalouse, quelle défiance ombrageuse

I. Voy. les débats du Conseil des Cinq-Cents : Rapport de Camille Jordan, 17 juin i;97 (29 prairial an V) ; opinion de Koyer-CoUard, 14 juillet 1797 (u6 messidor an V); Rapport de Dubruel, 18 février et 26 juin i;9;.

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l'État s'était prêté à laisser à l'Eglise une liberté relative. Le culte s'était vu refuser toute publicité, le clergé toute dotation, toute hiérarchie appai'cnte ; nombre de prêtres restaient hors la loi. Eh bien, il fut prouvé que, malgré toutes les précautions, toutes les entraves, des jacoliinsne pouvaient supporter ce minimum de liberté religieuse. Alors que le mot de séparation de l'Eglise et de l'Etat semble indiquer l'abstention de l'Etat dans le spirituel, jamais son intervention ne fut plus fréquente, plus tracassière, que dans la période qui nous occupe. Les prêtres constitutionnels eux-mêmes, qui semblaient devoir trouver faveur, ou du moins tolérance, chez les gouvernants, tant ils avaient trempé dans la Révolution, furent souvent et cruellement persécutés. Aussi la conduite des jacol)ins d'il y a cent ans ne nous rassure guère sur le liJ)éralisnu» de leurs successeurs qui seraient chargés d'appliquer un programme de séparation de l'Eglise et de l'Etat.

Si, du côté des pouvoirs publics, l'expérience de la séparation n'avait point été sincère, parce qu'ils n'avaient pas pu tolérer la liberté de l'Eglise, en retour l'Eglise, livrée à elle-même, sans aucun appui humain, gênée dans ses mouvements, avait montré quelle vitalité elle porte en elle, quelle source de résurrection elle trouve dans la force immanente de l'idée religieuse, et comment enfin pour vivre ou pour revivre il lui suffit de la lilierté. Aussi Dubrucl et Camille Jordan, dans leurs fameux rapports de 1797, maintenaient la séparation de l'Eglise et de l'État.

Mais la liberté, la sécurité qui, depuis trois ans, étaient d'ailleurs si incomplètes, l'Église ne les avait plus. Avec Fructidor de nouvelles proscriptions recommencent pour le clergé, lui apportent de nouvelles angoisses et la lassitude d'une Révolution qui ne finissait jamais. La plupart des prêtres qui étaient rentrés en France y restèrent ; mais pour eux quelle existence de vivre sur un sol qui se remettait à trembler sous leurs pas, et de falloir disputer leur

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tête aux pourvoyeurs de guillotine qui s'étaient remis en quôte de victimes ! Tous les documents contemporains nous donnent la sensation d'une nouvelle Terreur. Le clergé est oblige de . se cacher. A combien d'autres contrées pouvaient convenir, par exemple, ces renseignements consignés dans un rapport du préfet du Doubs, avant le i8 brumaire : « J'apprends que des prêtres circulent dans le canton, mais seulement la nuit. Ils n'osent se montrer, se cachent dans les cavernes, qui sont en grand nondw^e, dans les rochers dont ce canton est hérisse i. » Les relations de police parlent fréquemment des prêtres nocturnes.

Il étîtit, en clï'et, prudent de ne pas se montrer en plein jour. Quelques mois avant le Consulat la ville de Saint- Claude fut presque tout entière la proie d'un incendie. Un ecclésiastique se présente pour aider au sauvetage. « Arrête, calotin, lui crie un gendarme, plus pi-essé de courir sus à un curé qu'au feu : marche avec moi en prison. — Que feras-tu de lui, malheureux? lui dit un spectateur. La maison d'arrêt est déjà en llammes, et on ouvre les portes à ceux qui y sont renfermés. » Un autre prêtre traversait à la course une rue voisine. Au même instant, un garde national lui présente la baïonnette, et allait le percer si un témoin n'eût détourné le coup 2.

Voilà quelle était, après le coup d'Etat de Fructidor, la sécurité religieuse de la France. Aussi quel soulagement sera pour l'Eglise la chute d'un gouvernement qui à toutes ses hontes ajoute la persécution religieuse. Voici le Consulat qui semble apj^orter la paix avec la gloire. Aussitôt va se produire une poussée nouvelle et irrésistible du culte catholique qui conduira la France au Concordat.

1. Rapport de vendémiaire an VIII. (Salzay, op. cit., t. X, p. (5o4-6o5.) — Le rapport de vendémiaire an VII (Ibid., p. 932) dit : « Les prêtres déportés et émigrés parcourent le canton (de Marteau), mais les attrape qui pourra. »

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