‹ L'ancien clergé de France (volume 3)Chapitre 14 sur 130 · Traizbt, op. cit.. p. 53-1)5 ; Baston, op. cit., II · texte numérisé non relu

Traizbt, op. cit.. p. 53-1)5 ; Baston, op. cit., II

2. Avant ces derniers événements Cologne abritait environ soixantedix prêtres français. A Diisscldorl", on compta jusqu'à trois cents prêtres cl dix-huit archevêques ou évèques, parmi lesquels le cardinal de Montmorency. Cf. Traizet, op. cit., p. 62 ; Jéhomk, op. cit., p. 16.

genre. Ce qui frappe, dans les récits qu'ils nous ont laissés, c'est l'extrême lassitude de ces pauvres fugitifs, obligés, faute d'argent ou de routes, de faire le chemin à i)ied, par tous les temps, chargés de leurs sacs, avec réternelle perspective d'avoir à recouimencer le lendemain, véritables Juifs errants, la course de la veille. « Je terminai là, dit avec un soupir de soulagement l'un d'eux, qui a trouvé un gîte, mes "jo lieues. » Quand on se rencontre dans ces lointains parages, on mêle ses larmes, on s'embrasse, on parle de la France, des espéi-ances de retour, des péripéties du voyage. On se renseigne sur les pays jjIus hospitaliers, sur les chances d'y trouver un refuge. On réunit parfois ses deniers de misère pour charger sur un mauvais' cheval les bardes qui servent de bagages '. « Nos paquets achevaient de nous harasser, dit un de ces proscrits. Connue on ne nous avait pas destinés à devenir un jour des portefaix, on n'avait [)as songé à nous former dès l'enfance aux exercices de ce métier. » Aux fatigues du corps s'ajoutaient les douleurs morales, pins dui-es encore. « L'humiliante nécessité d'aller frapi)er trois fois par jour à la [)orte d'un couvent ou d'un pres])ylère, l'attente continuelle de quehpu^ refus désagi'éal)le ou oU'ensant », les énervaient. A la longue, la durée (h; l'épi'euve. la lassitude, produisaient une sorte d'insensibilité chez ces malheureux, qui étaient tentés de s'abandonner à la fatiilité de leur destinée 2. Mais, connue ils

1. Ni>iis rencontrâmes un jour « six prêtres français qui s'étaient réunis et louaient tous les jours un cheval pour traîner leurs puquet^.Os prêtres avaient déjà habité l'Allemagne, ils nous en tirent un portrait décourageant. » (Six aniicfs, etc., p. i8'J.)

2. « Nous vivons au jour le jour, écrit l'un d'eux, semb'ahles à des lion:mes qui, ballottés depuis longtemps i)ar la fortune, sont devenus prcs«[ue insensibles il ses outrages. Le cœur s'endurcit à force de cicatrices, et il est un degré d'indifférence qui nous élève au-dessus de toutes les <lisgràces, et où on arrive plus tôt que je n'aurais cru. In exilé a beau faire; une fois .'■orti du pajs qui l'a vu naître, il est étranger à tout, inconscient de tout. Il poursuit sa course laborieuse autant de temps qii'Jl peut la poursuivre. Les forces viennent-elles à lui manquer, il s'abajidounc à son destin. Son rôle est lini. » (F. l)"*, pj). i«<), 200, 210, 217.)

étaient Français, la gaieté ne perdait pas tout à fait ses droits. L'abbé Dclestre se présenta un jour à une modeste hôtellerie, sur la route de Cappenberg. C'était un vendredi. Lui et son compagnon désiraient une soupe au lait et des œufs. Mais, comin:int les demander? Ils ne parlaient pas allcm.ind, l'hôtesse ne savait ni le français ni le latin. Voyant qu'il avait épuisé inutilement tous les sigâies, labbé, pour se faire enteudre, se mit à contrefaire le chant de la poule après sa délivrance. Il lui fallut répéter cinq ou six fois cotte plaisante milodie avant d'être compris. L'AUeminde fiiiit enfui par deviner, et alors, ém;rvcillé(3 de sa pénétration, elle ht des prodiges pour satisfaire ses hôtes '.

Lîs relations dis exilés nous font connaître l'accueil qui leur fut fait dans les di.fére:its pays et par les diverses catégories dj personnes en Allemigne. « 0\ ne pouvait, dit l'un d'eux, sans une p^riuission sptîcialc de S. M. le roi de Prusse, s'établir dans les terres de son apanage. L'empereur nous fermait tous ses Etats. Nos pareils ne pénétraient que furtivement en Bavière. Une grande partie des petits souverains d'Allemagne, par goût ou par contrainte, suivaient l'exemple des hautes puissances. On frémit en pensant combien peu d'endroits restaient où nous puissions reposer notre tète, et par comljien de fatigues, de dangers, de peines mortelles, il fallait s'y i*endre 2. » Ces paroles d'un des fugitifs dépeignent très

I. Même difficulté de se faire entendre à Wcsel où la fille du gouverneur, appelée au secours, après s'être lonjçtemps consultée avec son père, linit par dire aux exilés « d'une petite bouche allongée : Mon papa vous permet de rester ici jusqu'à demain ».

a. « L'empereur et le roi de Prusse ont une grande aversion pour les émigrés. » (Le Comte de Fersen, II, p. 26.) Les récits des exilés nous les montrent repoussés du Hanovre, de Hambourg, de Lubeck, de Munden, etc. A Lippe on leur octroie quatre livres de France avec ordre de quitter immédiatement le pays, la nuit, par une pluie battante. Il faut l'intervention de deux ouvriers émus de compassion pour leur faire ouvrir un misérable refuge. Dans une autre contrée ils passent cinq jours sans se désliabiller. Le roi de Prusse évite de répondre aux lettres qui lui sont adressées. Dans la Silésie catholique, nos prêtres ont la chance de

bien leur situation en Allemagne. Nulle part, excepté dans les deux ou trois centres dont nous avons parlé, de réception générale, d'asile où ils puissent trouver toute sécurité; presque partout, une tolérance hargneuse et provisoire, des défiances contre ces étrangers trouble-fête qui auraient di\ s'arranger pour rester dans leur pays, une susceptibilité inquiète des autorités locales, qui ferment leurs portes et rejettent les suppliants, après leur avoir donné un secours municipal, vers des contrées lointaines, distantes parfois de 5o et loo lieues. Mais, à côté de ce formalisme officiel, de beaux traits de charité individuelle, de généreux sentiments chez les prélats, les princes, une partie du clergé, les gens du peuple. De sorte que l'histoire de l'émigration ecclésiastique en Allemagne nous présente un singulier mélange de refus inflexibles et d'hospitalité généreuse.

L'attitude de la Prusse indifférente, presque hostile à l'égard des émigrés, fut celle des protestants d'Allemagne. En Angleterre, en Suisse, en Russie, la différence de religion n'avait en rien diminué la sympathie ni la charité pour le clergé français. En Allemagne, les passions luthériennes s'unirent aux rivalités de race pour écarter les malheureux proscrits. Il convient, toutefois, de faire exception pour quelques princes.

L'abbé Hugues Dutemps, l'un des hommes les plus érudits de l'ancienne France, eut le plus grand succès auprès de l'électeur catholique de Dresde, capitale protestante de la Saxe. Son voj âge. il est vrai, n'avait pas été sans épreuves. Lui et ses compagnons avaient dû, en partant de Suisse, marcher péniblement pendant un mois, tantôt, dit-il, couverts de poussière, tantôt arrosés par l'eau du ciel, brûlés

rencontrer sur le siège de Breslau un prince de Hohenlohe, ancien dignitaire du grand chapitre de Strasbourg, avant la Révolution. Il eut égard à la recommandation du prince Ferdinand de Rohan, archevêque de Cambrai, grand prévôt de l'église de Strasbourg avant 1789. (Cf. Jéhome, op. cit., pp. 3i'3-32"3, 335.)

68 LE CLERGÉ RÉFU<;iÉ EN ALLEMAGNE

par le soleil ou transis de froid, battus par les vents, chargés de leur besace, abreuves d'une bière dont la qualité répond à son bon marché, couchés sur la dure et, parfois, « ce qui est très commun en Saxe, sur le plancher couvert d'un peu de paille éparpillée d'une main économe », fatigués par l'exhibition incessante des passeports; plusieurs fois, ajoute le narrateur, « escortés par les gardes et conduits cliez les bourgmestres pour y entendre prononcer oui ou non sur la continuation de notre l'oute, pris tantôt pour ce que nous étions, qiudquefois pour des garçons de métier, d'autres fois pour des Juifs, et moi, en particulier, pour un rabbin, à l'occasion de ma qualité de i)rofesseur d'hébreu désignée sur mon passeport ». Les voilà enfin à Dresde, le 3o mai I794- Après bien des difficultés, les quêteurs réussissent à se faire recommander à l'électeur de Saxe, ardent catholique, et à sa famille qui fut admirable de générosité. Les dons les plus riches pleuvaient sur nous, dit Dutemps. Il peut envoyer plus de 10,000 livres à Soleure. L'ambassadeur d'P]spagne, à lui seul, a donné 800 livres. En retour, on a eu grand'peine à arra- <*her au ministre de Prusse un passeport. Hugues Dutonq)s, c'ontinvuint sa marche, reçoit très bon accueil à lîautzen, à Marionthal, à Lauban; mais dans la Hauto-Lusace, Zittau, ville cruelle, lui a fermé impitoyablement ses portes ï.

La décision prise par l'empereur d'interdire ses VAîiIh aux prêtres émigrés était moins explicable que la conduite du roi de Prusse. Les relations des exilés nous tlisent leur désespoir quand ils se voient exclus des pays oatholifjTies d'Allemagne, où ils avaient conqité trouver

1. Hugues Dutemps décrit ce qu'il a \u à Piluitz, résidence ordinaire de la famille électorale pendant l'été : « Assistance quotidienne <à la messe, récitation journalière du chapelet à laquelle assiste toute la famille présidée par son auguste chef, visites fréquentes au Saint-Sacrement, communions de tous les huit ou quinze jours. Les catholiques sont très pieux, ils nous honorent comme des confesseurs de la foi. » <Jkkomb, p. 38<>3t)5. — Lettres de Hugues Dutemps.)

accueil. Arrivé à Nuremberg, écrit l'un d'eux, « j'apprends que la Bavière et la Hongrie sont fermées pour nous. Le maître de la poste avait ordre de ne laisser passer personne. La foudre tombant à mes pieds ne m'aurait pas causé plus d'effroi. J'avais perdu mes frères, je me trouvais seul dans une terre étrangère, au milieu de protestants, sans argent et sans espérance de secours. Les larmes coulèrent de mes yeux. Je restai immobile i. » Cependant, l'électeur de Bavière n'était pas mal disposé. A différentes reprises, il y eut une infiltration de prêtres français dans ce pays. Une relation porte leur nombre à mille 2. Ils s'y rendirent, par exemple, lorsque la pression du Directoire força la Suisse à congédier ses hôtes, ou quand ils étaient obligés de fuir devant l'année française. On constata en particulier leur présence à Landsliut et à Augsbourg.

Il ne semble pas que l'accueil fait à nos proscrits par le clergé, soit régulier, soit séculier, les ait toujours dédommagés du mauvais vouloir des autorités civiles en Allemagne. Il ne faut pas s'attendre à trouver dans les monastères de ce pays de véritables colonies de prêtres français comme on en voit, à la même époque, dans quelques couvents d'Italie et d'P]spagne. On y chercherait aussi en vain la générosité accueillante dont firent preuve les abbayes d'Einsiedeln, Saint-Gall et Mûri ^ en Suisse, de Yanloo

1. Relations de l'abbé Petel. (Loth, op. cit., pp. 438, 439.)

2. « En Bavière, rélecteur était favorablement disposé pour nous. Ce fut son clergé qui lixa les limites à sa bienfaisance, et mille seulement eurent la liberté de s'établir dans ce vaste arrondissement de l'Empire. Les surnuméraires étaient arrêtés et reconduits aux frontières. » (^Six années, etc., p. 363.)

3. En Allemagne des Dominicains, des Prémontrés ne sont point reçus par des couvents de leur Ordre. Tel couvent d'Augustins reste impitoyablement fermé. — Cuatrian, Calendrier ecclésiastique, manuscrits du

dans les Pays-Bas. L'cvèquc de Nîmes pai>Ie dans une letti'C du clergé français menace de mourir de faim « sous les yeux de vingt abbayes millionnaires de Souabe, dont les plus riches croient faiie beaucoup en nourrissant trois ou quatre prêtres, ou en donnant imc vingtaine de louis ». Plusieurs de ces maisons de Bénédictins et Bernardins, infidèles aux traditions de leur Ordre, repousfaient impitoyablement tout ecclésiastique français qui avait le malheur de s'y présenter. Le monastère de AVcingarten avait dressé des dogues à cpuinr sus à tout étranger essayant de pénéti^er jusqu'au cloître.

Entendons l'abbé Petel, curé du diocèse d'ïlvrcux, nous raconter sa réception dans la magnifique abbaye bénédictine de Fulde. On le voit arriver non sans humeur. Un domestique lui propose d'aller à l'auberge ; il insiste et reste. On lui sert une mauvaise soupe. Enfin, dit-il, paraît le Père des hôtes, qui nous adresse quelques phrases sur la charité, et nous conduit hors du monastère dans un bâtiment « où quelques couvertures étendues sur la paille étaient peut-être là pour rappeler aux Bénédictins modernes la couche des premiers disciples de leur saint fondateur ». Il veut bien croire que les moines, en jetant les yeux du haut de leur palais superbe sur ce toit misérable, aimaient à y retrouver l'image « de la solitude et des cabanes de leurs pères ». Notre voyageur et son compagnon de route essaient de dormir pêle-mêle avec deux cents oies, qui ne manquent pas de régaler leurs visiteurs par une musique de leur genre. Ceux-ci leur témoignent leur reconnaissance par un bon mot : « Ne nous plaignons pas, disent-ils, nous sommes couchés sur le duvet. » La bonne humeur ne perd jamais ses di'oits avec les Français. Cependant comme le refus de leur laisser dire la messe le

séminaire de Nancy. — Abbé IIexhy,o/). cil., pp. 241, 242. — Theiner, op. cit., II, 562. — ThaizeTj op. cit., p. 49-30' — « Nous courûmes d'hôtellerie en hôtellerie, écrit Tabbé Traizct, sans qu'aucune voulût nous recevoir. La porte ne nous fut ouverte nulle part. »

dimanche avait mis le comble à leurs ennuis, ils ne purent s'empêcher de rappeler, en partant, à ces Bénédictins dégénérés, les lois de l'hospitalité. Le curé de Yeules, labbé Lebay, fut plus heiueux chez les Bénédictins de Fussen dans le Tyrol. Il rencontra là un cellérier fort avenant qui trouvait les prêtres français parfaits, sauf sur un point. « Il disait qu'il en était passé au moins i,5oo par la maison, qu'il n'en avait entendu qu'un seul parler bien latin. » Ils devaient, au moins, en savoir assez pour dire qu'ils avaient faim. Le cellérier du monastère de Cappenberg se montra moins empressé. Le « visage à l'Africaine, les habits poudreux », la mine chétive des solliciteurs, lui avaient fait mauvaise impression. Survint heureusement le Prieur, qualifié de gratissiine haro et qui appai-tenait à la noblesse de Westphalie. En sa qualité de gentilhomme, il fut flatté d'une recommandation "donnée par l'Evêque d'Arnis au nom du comte d'Artois. Il s'empressa de faire livrer des habits neufs à ses hôtes déguenillés, et il les prit en affection au point de ne plus les appeler que ses enfants. Malheureusement sa mort appela à lui succéder le teiTible cellérier. Les réfugiés n'avaient plus qu'à déguerpir.

Dans les plaintes élevées contre le mauvais vouloir de beaucoup de religieux, il y a une exception à faire pour les Capucins et les Récollets. Nos exilés ne se lassent pas de vanter l'accueil qu'ils recevaient toujours chez les enfants de Saint-François. « Leurs couvents, écrit rabl>c I^mbert, étaient des auberges ouvertes à tous les prêti*es français en voyage. » Disons, enfin, que si nombre de riches abbayes se montrèrent peu empressées, les voyageurs reçurent dans plusieurs la meilleure hospitalité ».

I. Six années, etc., p. 2oi-236. — L'abbé Baston et l'abbé Henni- signalent les Prémontrés de Oarholz comme ajant eiercé envers les prêtres français une hospitalité admirable. L'abbé Jérôme (pp. ti3, 118, i38) cite, comme ayant fait un très boa accueil à nos exilés, l'abbaye bénédictine de Hussebourg.

Les religieuses furent généralement admirables de générosité. Elles ne voulurent voir dans les prêtres bannis que des confesseurs de la foi dignes d'intérêt et même d'admiration. La communauté de Bernardines de Maricnborn parait s'être signalée entre toutes par une charité poussée jusqu'à l'héroïsme. Pauvres elles-mêmes, elles trouvèrent moyen d'héberger, de loger et parfois de vêtir jusqu'à trois mille passagers. Loin de fermer les j)ortes, on envoyait des messagers, les recueillir sur les chemins venant de France. Les chamiires étaient toujours prêtes, et quand on frappait de nuit au monastère, les domestiques avaient ordre d'ouvrir et de recevoir les retardatiiires. Les hôtes s'asseyaient à la table de l'abbesse et y occupaient les plaees d'honneur. Si leur nombre était trop considérable, les religieuses se levaient et mangeaient ailleurs. Tout ce qu'il y avait de meilleur était réservé aux éti'angers. Eux seuls buvaient du vin, et rien n'était négligé pour les réconforter. Les malheureux voyageurs s'adressaient-ils à d'autres communautés qui ne voulaient pas ou ne pouvaient pas les accueillir, « on les faisait conduire à l'abbaye de Marienborn, qui se réjouissait de ce qiu^ ses sœurs s'étaient souvenues qu'elle ne refusait personne ». N'y avait-il pas, avec beaucoup de charité, une pointe de malice dans cette constatation ! L'abbé Baston, en traçant dans ses Mémoires le récit d'une hospitalité qui ne fut surpassée ni peut-être égalée par aucune autre, ne peut contenir le cri de sa reconnaissance. « Puissent, dit-il, les riches qui, dans ma patrie ou ailleurs, liront cette notice, ne pas oublier qu'à Coesfeld, pays de Munster, il est une abbaye de Marienborn, qui a fait, pour lo^ clergé de France malheureux, plus qu'elle ne pouvait faire, qui a augmenté ses privations et ses besoins j)our diminuer les nôtres ; qui a hâté l'instant de sa ruine j)our adoucir la rigueur, la cruauté de celle que nous avions éprouvée... ; ne le pas oublier, et voler au secours de cette

pieuse maison, la raflermir sur ses fondements, conserver à la religion un de ses monuments les plus précieux, et à l'humanité ses plus beaux modèles. » Ce chaleureux appel d'un cœur qui déborde sera connu un peu tard, puisqu'il n'est livré au public qu'après un long siècle. Qui sait, pourtant ! nous espérons que quelque lecteur ou lectrice voudra, dans un voyage en Westphalie, s'informer si le . couvent de Marienborn existe encore, et dans raffirmative, acquitter à cette maison si admirablement hospitalière une vieille dette du clergé de France.

Combien d'autres religieuses on pourrait associer ici à la gloire de Marienborn ! L'abbé Dutemps raconte que l'abbesse de Marienthal le retint avec ses compagnons une dizaine de jours, reculant leur départ sous des prétextes toujours nouveaux. Ils quittèrent l'abbaye frais, dispos et mieux en état de continuer la route >. L'ûme de ces religieuses s'ouvrait naturellement ù la compassion, et parfois des incidents secondaires donnaient un aliment à leur facile enthousiasme. L'abbé Delestré ayant frappé, un jour, à la porte du couvent de Camcn, une bonne Sœur poussa une exclamation en l'entendant parler allemand : « Jésus, mutter, wie spricht er deiitsch! Jésus, ma mère, comme il parle allemand ! »

Avec le monastère c'est le presbytère qui devait naturellement attirer des passagers ordinairement trop pauvres pour chercher un gîte à l'hôtellerie. Les prêtres français y trouvaient d'ordinaire un assez bon accueil, mais plusieurs d'entre eux se plaignent d'avoir été parfois mal reçus. « Les prêtres séculiers nous aiment peu et nous critiquent beaucoup, dit Baston. Lorsque nous parûmes parmi eux, les petites manchettes que plusieurs d'entre

I. Mémoires de l'abbé Baston, t. II, p. 28(5-288. — Jkhomk, op. cit., p. Sg."). — L'abbé Henry dans son Journal de l'émigration rend témoignage à l'abbesse de Herzbroeck, monastère bénédictin près de Rheda, qui accueillit et nourrit un très grand nombre de prêtres exilés.

74 LE CLERGÉ UÉFUGlÉ EN ALLEMAGNE

nous avaient cru devoir laisser aux manches de leurs clieiuises les scandalisèrent extrêmement. Il leiu* fut impossible de s'en taire. Mais ce quil y a de remarquable, c'est qu'en les censurant ils caressaient devant eux un jabot de plus d'un pied de long et large de quatre doigts. L'influence des préjuges se décèle toujours par la sottise I. » Les manchettes étaient l'exception. Voici d'autres ecclésiastiques qui se distinguent, au contraire, par un accoutrement délabré. Dans un village allemand, l'habit bleu, peu clérical et assez semblable à l'uniforme républicain, les fait prendre pour des carmagnoles. En outre, le clergé allenuind avait des préventions contre le clergé français accusé de jansénisme. On ne connaissait j>as cette erreur en Germanie. Rien de plus facile que la confession dans ce i)ays, raconte un exilé qui y a longtemps vécu. Vous dites vos fautes, on vous impose ime pénitence toujours légère. L'absolution n'est pi'esque jamais refusée, car, disent les casuistes de la contrée, « viendrait-on faire l'aveu de .ses fautes si le repentir n'existait pas »? Un confesseui' allemand avait poui* maxime qu'on « devait refuser l'absolution aux prêtres assez cruels poui* la refuser à leui*s i>cnitents. » Du reste, point d'interrogations, point de remontrances. « Une confession est l'allaire d'un clin d'oeil ». L'abbé Baston en est presque scandalisé et trouve ce procédé bien diflcrent de notre « manière française ^ ». S'il revenait aujourd'hui, il trouverait que tout se fait à l'allemande ou plutôt à l'italienne. Malgi*é ces préventions.

1. Bastox, t. II, p. a-Ty. — Les prêtres allemands, dit Baston, « disent leur Hiesse en bottes. Leurs mouvements sont brusques, gauches, souvent accompagnés de grimaces. Les maisons de iin sont ouvertes au clergé séculier. »

2. Après avoir quitté Munster, arrivés à un bourg nommé Herberen, les prêtres s'aperçoivent qu'on les regarde avec étonnement. « Ps'ous sOmes qu'on nous avait pris pour des carmagnoles. Il j' avait, en-effet, à s'y tromper : un de nous avait un liabit bleu assez semblable à l'uniforme républicain. » {Six annccs, etc., p. 2o'3.) — Baston raconte les préventions étranges d'un curé allemand qui leur dit : «Vous autres, prêtres français, vous êtes véhémentement soupçonnés d'être jansénistes. Il me faut une

ces différences de pratiques, bien des prêtres n'en firent pas moins à leurs malheui'eux hôtes un accueil charitable. En particulier, le curé de Spalt, ses vicaires, ses paroissiens se distinguèrent "par une réception qui arrache au narrateur des lainies de reconnaissance. Sept mois durant, le digne pasteur garde à sa table huit exilés. Les habitants rivalisent de dévouement avec leur clergé. Quand il faut se quitter, les sanglots éclatent de toutes parts. Tous les paroissiens sont là avec leur clergé. « Descendus au bas de la côte, dit un des témoins, leurs yeux étaient attaclïés sur nous. Ils attendaient encore de nous un signe d'amitié. Nous leur donnâmes notre bénédiction pour la dernière fois ï. »

Quel tableau ! On aime à voir pasteur et fidèk^s dans ce beau transport de compassion et de sympathie pom* des proscrits. En général, les gens du peuple, les i)aysans, se monti*èrent pleins de cœur pour les prêtres i"éfugiés. Ils n'avaient pas contre eux les objections des théologiens ni la défiance égoïste des gouvernants. « Comme ils nous accueillaient avec bienveillance, ces Belges, ces Liégeois, ces Allemands ! » s'écrie dans sa reconnaissance un exilé * touché d'avoir vu parfois le Samaritain secourir le malheureux abandonné pai* le lévite.

Les Mémoires, qui nous racontent les voyages de nos

signature (du fonmilaire) et un serment dans IV-glise en présence du peuple, ou point de messe. » Baston parle là du Xouce des missions de Hollande, « ultramontain jusqu'au délire », lequel payait un prêtre fanatique de Laon, pour écrire « que tous les maux de la Révolution venaient cir droite ligne de nos opinions gallicanes ». Baston, II, 197-200, 288, 289.

1. Cf. les relations des abbés Petel et Lebay, publiées par l'abbé Loth, op. cit., p. 423-473. — On jouait, à Spalt, le mystère de la passion. On y voyait aussi à la grande édification publique un homme affublé d'un sac qui le couvrait de la tète aux pieds et n'avait d'ouverture que quelques trous. Chargé d'une croix sur chaque épaule, une chaîne de fer longue et pesante à chaque jambe, les pied« nus et ensanglantés, il parcourait plusieurs fois, pour faire pénitence, l'espace entre l'église et le cimetière qui en était éloigné d'un quart de lieue.

2. Il désirerait voir composer un recueil « des actes de bienfaisance exercés à l'égard des prêtres français. Je voudrais que chaque déporté y consignât un trait qui lui fût personnel. » (F. D"', p. ao5.)

•jG LE CLERGÉ RÉFUGIÉ EN ALLEMAGNE

émigrés sui* les chemins de l'exil, ont recueilli çù et là des ti'uits de mœurs dignes d'être signalés. Citons en particulier, en Allemagne, une coutume assez étrange et qui contraste singulièrement avec nos habitudes françaises. Nos compatriotes eurent plusieurs fois l'occasion de voir des danses auxquelles prenaient part des prêtres, des religieux, des officiers, avec des dames de la ville et môme des religieuses. A Cologne, il est vrai, tout ecclésiastique se livrant à la danse devait payer loo impérials, soit 4<x) livres de France. Il paraît que cette forte amende était plus efficace que la censure pour combattre la tentation. A Munster, le prêtre pouvait danser c( sans qu'il lui en coûtât un sou ». On usait de la permission. « S'il y a danse publique, bal ou assemblée dans le voisinage, dit un témoin, les ecclésiastiques s'y rencontrent, y valsent des heures entières avec leur dame, et personne ne s'en scandalise... Une jeune fraiilein de la principauté de Fulda, dont le père était conseiller auliquc du princeévêque, me racontait un jour qu'elle avait souvent dansé avec un capucin d'une grande force à cette exercice... Heureusement, lui dis-je, le gardien ne le savait pas. » A ces mots, elle éclata de rire et s'écria : « Eh ! mais c'était le Révérend Père gardien lui-même i. » L'abbé Delestre est appelé un jour à voir un bal. « Qu'aperçois-je? dit-il, un Capucin qui exécutait un ballet avec un Prémontré ; et, comme tout devait être extraordinaire dans cet étrange menuet, c'était le Capucin qui faisait la femme. »

L'Allemagne n'avait pas le monopole de ces étranges

I. « Le pastetip, ajoute rubl)é Baston, va comme tous les autres Taire acte de voisin, sinon en dansant, ce qui arrive quelquefois et pourrait toujours arriver sans scandale, du moins en voyant danser et en se rafraîchissant avec ceux qui dansent. Les jeunes ecclésiastiques, les di'votes.ses elles-mêmes, espèce de religieuses qui vivent dans le monde, ne se font aucun scrupule des danses de voisinage, et tel curé, qui n'y est pas présent, n'importe par quelle raison, croirait manquer au devoir de l)on voisin s'il n'y envoyait pas son vicaire. » (Baston, op. cil., II, p. 161-164, 27'>-2;7.)

coutumes. Dans les environs de Maëstricht, les époques religieuses de la vie humaine se célél)i'aient i)ar des danses profanes. Une fille consacrait-elle sa virginité au Seigneur, on dansait. On dansait encore lorsqu'un nouveau prêtre chantait sa pi*emicre messe. Pour fêter un Dominicain élevé à la prêtrise, le monastère et une grande partie de la ville furent en prières toute la matinée ; mais le soir, vers sept heiu'es, le bal commença chez les Révérends Pères et dura jusqu'à quatre heures du matin, « bal privé, où se trouvèrent en gi*and nombre des ecclésiastiques, des religieuses, des moines, des dames de la ville et des environs, et les officiers de la garnison, la plupart calvinistes ou luthériens ». Une Sœur Bernardine assura à l'abbé Baston que dans les Pays-Bas, et même dans la Flandre française, les religieuses dansaient sans autre -motif que celui de se divertir honnêtement. Quand il y avait compagnie au couvent, la danse commençait après souper et se l)oursuivait jusqu'aux matines pour éviter la peine de se coucher et de se lever de bonne heure. Le narrateur eut quelque peine à croire son interlocuti'ice qui lui affirmait que la piété et le recueillement de l'office n'avaient pas à souil'rir de toute cette agitation.

Le lecteur connaît maintenant l'accueil fait à nos prêtres en Allemagne. Nous les avons vus jouir de la plus généreuse hospitalité à Constance. En AVestphalie, le clergé et le pcu|)le rivalisèrent de zèle pour donner asile à nos com- ]>atriotes. En dehors de cette terre promise, les émigrés furent j)lus ou moins errants. Les pays protestants, lu Pi'usse sui'tout, se montrèrent très durs et souvent inexorables. Dans les nations catholiques, dans l'Empire, en Bavière, malgré les dispositions bienveillantes de Teinl)ereur et de l'électeur, malgré des élans et quelqiu^s réceptions admirables, les exilés ne trouvèrent trop souvent qu'une hospitalité précaire et hargneuse. Là même où l'on voulait faire acte de bonne volonté à leur égard.

la charité était parfois gâtée par la façon de l'exercer. « Presque toii-> les Allemands d'un certain rang qui nous ont fait du bien, dit un proscrit, le gâtaient en quelque sorte par l'assaisonnement. Les uns nous envoyaient à l'auberge et payaient ; les autres nous donnaient à manger sur une tal)le particulière ou au bout de la leur; ils buvaient du vin et ne nous en oITraient pas. » Lorsque les passagers parvenaient à se faire accepter pour quelques jours, leur élévation morale, le spectacle de leur courage et de leurs vertus ne tardaient pas à faire tomber les préventions. Hôtes et convives en arrivaient vite à s'estimer, à s'aimer même, et telle rencontre, qui semblait être passagère, se transformait parfois en une vie commune de plusieurs années après laquelle Allemands et Français ne pouvaient se quitter sans larmes. Mais comme l'accueil était souvent fruste, formaliste, nos prêtres n'étaient point encouragés à prendre le temps de faire fondre la glace. Aussi l'un d'eux, l'abbé Hugues Dutemps, a pu écrire : « Quand on voyage dans l'Empire, on apprend à rendre justice aux vertus hospitalières des Suisses '. »

Dans cette enquête sur l'émigration ecclésiastique en Allemagne, l'existence et le sort des évoques français méritent d'attirer particulièrement notre attention. Nous avons déjà rencontré plusieurs de ces prélats à Constance et à Munster. Les relations des voyageurs, les correspondances nous signalent la présence de beaucoup d'autres dans les pays les plus divers. Eux aussi, comme leurs

I. Baston, op. cit., II, p. 161-162. — Jkhome, op. cit., p. 387. — Un voyageur laïque emploie une formule plus sévère. Dans toute l'Allemagne, dit-il, « nous avons rencontré un peuple avide et fripon ». Journal de Jacques de Thibault, p. 12.

j>rêtres, étaient ballottés par les événements, errant de contrée en contrée, luttant souvent contre la misère et obligés parfois de demander à la charité les moyens de subsistance.

Quelques-uns, comme M. de Juigné, archevêque de Paris ; M. de Talleyrand-Périgord, archevêque de Reims ; M. de Puység^r, archevêque de Bourges ; M. de Marbeuf, archevêque de Lyon ; M. de Sabran, évêque de Laon ; M. de Gicé, évêque d'Auxerre, se suffisent. Du moins, nous n'avons pas connaissance qu'ils aient été obligés de solliciter. L'évêque-duc de Laon, M. de Sabran, que nous avons vu, dans l'ancien régime, présider aux fêtes brillantes d'Anisy, est sur tous les chemins de l'exil. La mère de Delphine et d'Elzcar, qui est sa parente. M""* de Sabran, a été demander au prince Henri de Prusse un« hospitalité qui, en se prolongeant, devait lasser l'amitié. Le roi Frédéric-Guillaume donne à Boufflers, qui a épousé, en 1797, M™* de Sabran, un terrain sur les limites de la' Pologne, lequel devait servir d'exploitation agricole aux émigrés. L'évêque de Laon parle fréquemment dans sa correspondance des espérances qu'éveillait cette concession. Peut-être rarchevê([ue de Reims, mandé souvent dans les conseils du prétendant, Louis XVIII, eut-il qucl([ue part à ses bienfaits. Les papiers de l'émigration n'en font pas mention, et tout porte à croire que M. de Talleyrand- Périgord put éviter de recourir à la générosité d'un prince sans ressources, et qui ne se soutenait lui-même que par les dons de l'étranger. L'évêque de Nancy, M. de la Fare, appelé à une coopération politique plus active, véritable ambassadeur de Louis XVIII à Vienne, avait droit à un traitement, et les indiscrètes archives nous révèlent le chiffre de ses demandes et de ses appointements. Comme aml>assadeur, môme d'un roi sans couronne, il était oljligé de représenter. Une lettre du cabinet du prince lui donne l'assurance de 2,000 écus annuels, tous frais

8o I.E CLERGÉ UÉFUdlÉ EX ALLEMAGNE

payés ï. Ce n'était pas l'opulence de l'ancien régime ; mais c'était assez pour faire envier le sort de M. de La Fare à la plupart de ses collègues, sans compter le rôle de négociateur i)olitique, qui eût fait tressaillir tant d'évcques. I^a cassette royale dut s'ouvrir, moins largement il est vrai, pour M. Asseline, évoque de Boulogne, qui résida surtout à Hildesheim. Si M. de La Farc était en Allemagne, l'ambassadeur du prétendant, M. Asseline n'en était que le théologien, fonction à laquelle les princes attachent d'ordinaire moins d'inq)ortance. Cependant, la question des serments, qui occupa une si grande place dans les polémiques religieuses de la fin du siècle, plus tard le Concordat, donnèrent le i)lus grand prix à l'intervention de l'évéque <le Boulogne, qui, par sa réj)ulation de science et de doctrine, avait la plus grande influence sur l'épiscopat. Louis XVIII reconnut ce service par une pension que nous voyons payée encore en 1810 2.

I. « Je vous avoue, mon cher scigueur, que je croyais qu'il y avait ici quehjuc chose d'arrangé pour vous en linance, sachant que vous étiez en correspondance de fonds avec M. de Villequicr. C'est une corde que je ne louche que le moins que je ]>uis; mais enfin, d'après votre lettre, j"ai j)arlé au roi (jui a senti toute la justice et la convenance de la chose. On tâchera de voii.s faire loucher deux mille écii.s par an, indépendamment de vos Irais, ports de lettres, etc., qui .seront en compte avec .M. le duc de Ville(|uier. l'^t pour commencer, vous allez recevoir une lettre de change de Hambourg (le i,(i<k) écus. Le roi, (|ui met du prix à vos services, à votre exactitude, votre zèle, vos moyens et votre discrétion, a bien regret d'être trop gêné pour ne pouvoir l'aire pour vous ce qu'il faudrait; mais ses charges sont si énormes que ses moyens n'y correspondent pas. On ne nous aide de nulle pari cl l'empereur Paul fail seul loulc noire exislence. » (Lettre du cahiiiet du roi adressée à La Fare, le (i décembre i^gS. Archives des affaires élrangères , fonds tranchais, vol. (io5. — « Sa .Slajesié autorise M. l'évéque de Nancy îi retenir les 'J."')4 florins qui étaient destinés à .M-" la mar(|uise de IJruuoy rentrée en France et à s'en servir pour ses avances. Le roi, (jui porte sa sollicitude .sur tous ses sujets fidèles, et qui n'a cessé d'accorder aux plus nécessiteux tous les secours dont sa position gênée peut lui permettre de disposer, s'occupe particulièrement de la famille de Montboissier. » I,ettre du 'J juillet uSoo. Ihid., vol. (109. — Le 22 février i"9g, La Fare écrit à d'Enfraigues : « .le suis autorisé à vous compter les ;ç)2 livres que voxis avez réclamées i)ar mon entremise. » Les pièces relatives à cette question sont nombreuses aux Archives. — Les papiers de d'Entraigucs aux Archives (ll>id., vol. 041, p. (>'5-78) contiennent plusieurs lettres de La Fare à d'Entraigucs. La Parc lui donne des cojiseils et l'assure de son amitié.

•2. Note du 10 juin. (AfTaires étr., fonds fr., vol. Ce."», pièce "38.) — Tmi;im:ii, op. cil., II, p. 127.

LE CLERGÉ RÉFUGIÉ EN ALLEMAGNE 8l

Les évêques politiques, et encore en très petit nombre, pouvaient attendre quelques ressources du roi. Les autres, qui n'avaient rien à espérer, malgré leur dévouement monarchique, d'un maître obligé de mendier poui* lui-même auprès des princes de l'Europe, et que la gêne forçait à faire fabriquer de faux assignats, se tournèrent vers le Pape. Ce qu'en reçut l'évêque de Saint-Dié, M. de La Galaisière, à la suite d'une lettre écrite en l'j^, ne le mit pas dans l'opulence ; car, l'année suivante, nous voyons par sa correspondance inédite, datée delà Bavière, qu'il se prive de café, de vin, et qu'il « voyage à pied, comme un enfant de Saint-François ». La Galaisière avait été jîlus heureux en Suisse. M. de Norvins ' le rencontra à Greng, chez M. de Narville, discutant avec son amphitryon, vrai voltairien, parlant politique avec Benjamin Constant, qui soutenait la possibilité de la ré[)ul>Iique on Fiance, combattant l'impiété spirituelle, profonde et froide, du duc d'Ayen, et, pour oublier ses malheui's, jouant au tric-trac, qu'il avait rendu cher à son hôte. L'évêque de Lisieux, M. de La Ferronnays, par ses lettres au Pape, nous permet de le suivre en Franconie, en Westphalie, à Brunswick, où le duc régnant le « traite parfaitement », ainsi que tous les réfugiés. 11 n'en est pas moins aux abois dans cette ville où les Souvenirs du comte de Mérode signalent une société brillante d'émigrés. Le clergé du diocèse de Lisieux se cotise pour le secourir : don touchant de pauvres curés autrefois congruistes, aujourd'hui pensionnés par l'Angleterre, à leur brillant évêque, autrefois grand et opulent seigneur, aujourd'hui plus pauvre qu'eux. M. de La Ferronnays

1. Voy. le Mémorial de A^orvins, publié par M. dk Lanzac de Labohik. — Dans une lettre inédite de M. de La Galaisière, datée de Lanshutt 5 janvier i7t)5, nous lisons : « Je supporte avec beaucoup de courage les maux qui me sont personnels, je n'eu dirai pas autant de ceux qui aflligent mes parents, mes amis, les prêtres de mon diocèse : ceux-là, je l'avoue, sont au-dessus de mes loixes, et quelquclois j'en murmure. »

apprend que ses prêtres d'Angleterre sont à leur tour dans la gêne. Il n'y tient pas, emprunte 200 sequins qu'il s'empresse de leur envoyer. Mais il faut payer cette dette et vivre. Le Pape ne pourrait-il point prendre, auprès du due de Brunswick, l'initiative d'un emprunt qui serait garanti par toute la famille de la Ferronnays ? L'évêque de Dijon, M. de Mérinville, raconte à Pie VI sa sortie périlleuse de Paris, après les massacres de Septembre où il a failli périr, réj)uisement rapide de ses ressources, la dette qu'il a dû contracter envers les archevêques de Reims, de Toulouse, de l'évêque de Laon, pour subsister à La Haye. Transporté en Angleterre, en 1795, sur une barque de pêclieur, il en a été chassé au bout de neuf mois par la rigueur du climat. Poussé, en 179G, jusque dans la haute Autriche, il reçoit une excellente hospitalité dans le monastère de Kremsmunster, « aussi édifiant par sa régularité que par sa bienfaisance ». Mais les moines ne veulent pas entendre parler de payer sa dette. Et si rarchevôque de Toulouse peut attendre, les deux autres prêteurs, l'archevêque de Reims et l'évêque de Laon, « ont le [)lus grand besoin dôtre remboursés ». Le Pape ne voudrait-il point envoyer ii5 louis, somme due par l'évêque de Dijon ?

Les plus grands seigneurs de l'Eglise de France sont forcés i)ar la misère de tendre la main i. Le cardinal de Montmorency^ évêque de Metz, reçoit, en 1795, à Paderborn, avec reconnaissance, les 4oo écus romains que lui envoie le Pape, « quelque modeste, dit-il, que soit cette somme ». « Vieux et infirme », il croit être « le seul cardinal français réduit par sa cruelle position à implorer

1. Voj'., pour les lettres de tous ces évêques, Turinkr, op. cit., t. II, 127- 1%, i::-i8'i, 22'3-226. — Au sujet de la bonté de M. de la Ferronnays pour ses prêtres passant à Brunswick, cf. Jkhomk, op. cit., p. 28'i. Ce prélat mourut à Munich le i5 mai I70fl- — L'évêque d'Auxerrc, M. de Cicé, s'était retiré à Halberstadt, où il fut rencontré par les prêtres envoyés en quête et où il jouissait de l'estime générale. Ce prélat aj'ant appris dans sa

les bontés du Saint -Père. » M"»^ Adélaïde écrit ellemême en sa faveur une lettre au Souverain Pontife. L'évoque du Mans, M. de Gonssans, paraît avoir été moins malheureux que le cardinal de Montmorency. Après avoir connu la gêne à Munster, il vit les chanoines de Paderborn lui faire une pension de 1,200 florins, et habita, pendant quatre ans, jusqu'à sa mort, en 1799, un château voisin de la ville, que lui offrit le doyen du chapitre, le baron de Tortnieister. L'évèque de Paderborn, prince d'Hildesheim, donnait à tous les prêtres passant à Paderborn deux couronnes de France et à Hildesheim cinq thalers du pays. Je les reçus, dit l'un d'eux, « en baisant et en bénissant la main qui me les ofïrait ' ».

Loin de la Westplialie, en pleine Autriche, Tchèque de Luçon, M. de Mercy, après bien des péréginnations, bien des souffrances, bien des appels au pape, dut à son nom, à l'origine lorraine de sa famille, à son neveu, à M. de La Fare, à la princesse de Lorraine, d'être bien accueilli à Vienne, et, privilège apprécié des prélats d'ancien régime, de pouvoir, dit-il, « y faire sa cour à S. M. l'Empereur, à M'"" les archiduchesses et à Madame Royale de Finance ». Oh ! il a quitte sans regret Venise, pays sans ressources et « où l'on périt d'ennui ». Il va être logé dans la riche al)baye de Lilicnfiehl, en Autriche, où on l'accueille avec son grand vicaire et son valet de chambre. Il en sort pour faire un long voyage avec le cardinal-archevêque de Vienne, qui l'amène dans sa belle terre de Hongrie. Il est heureux 2.

C'est un autre son que rendent les lettres du vaillant

relraile les ravages causés par un ouragan dans deux villages de son ancien diocèse, à Gy et à Vallan, s'empressa de réunir 20 louis et d'envoyer aux villageois celte otfrande de sa pauvreté. — A.ntoink, Histoire des émigrés, p. 828, 2 vol. in-8°, II, p. 346. — Jkromk, op. cit., p. 78-;9.

1. Dkhamecourt, Le Clergé du diocèse d'Arras pendant la Révolution, i8i6, 4 vol. in-S», IV, 107. — Dora Piolix, op. cit., t. IV, pp. 3."), 3(5.

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