CHAPITRE IV
Le clergé réfugié en Espagne
I. Comment et de quels pays les exilés afïluent de tous cotés en Espagne par terre et par mer. — Réceptions triomphales, harangues. — Les plus gi-andes familles lK)norées de les recevoir. — Le roi bon, mais timide.
— A la difiérence de l'Angleterre, c'est le peuple qui, en Espagne, est particulièrement enthousiaste. — IL Bien reçus par le clergé, mais quelques jalousies chez les prêtres espagnols très ignorants. — Attaqués par un évêque comme mondains. — Suspects de gallicanisme et de jansénisme. — Tout ministère paroissial interdit à nos prêtres. — lÏL Réception dans les monastères. — Nos prêtres soumis à la régie très dure et punis s'ils }• manquent. — Les évè<|ues retirés à Montserrat. — Curieuse existence de l'évêque de Tarbes dans son ermitage. — La pitance de Boyer d'Anti dans un couvent. — IV. Très bien reçus ])ar les évoques. — Prodiges de charité de lévèque d'Orense. — Misère, métiers divers pour vivre. — L'exclusion de tout ministi-re plus cruelle encore que la misère.
— Malgré tout, hospitalité mémorable en Espagne. — La réception en Portugal.
L'Espagne, si voisine de la France, devait attirer [)lus encore que rAlIcniagne les malheureux ^iroscrits à la recherche d'un refuge. C'était une nation essentiellement catholique ; prêtres et cvèqiïcs. en débarquant sur cette terre hospitalière, étaient si\rs d'y retrouver leur Dieu et les cérémonies de leur culte.
Nous les voyons, en ert'et, quand furent portés les décrets de déportation, et, une seconde fois, après le coup d'État de Fructidor, se diriger en masse vers ce pays. Ils n'arrivaient point seulement des départements limitrophes. Les provinces plus éloignées, comme l'Albigeois, le Quercy, la Guyenne, le Périgord, le Rouergue, le Gévaudan, le
Velày, l'Auvergne, le Limousin, le Poitou, envoient des légions de fugitifs. Il n'est pas jusqu'à la Vendée, la Bretagne, qui ne fournissent un contingent important à cette émigration ecclésiastique. La voie la plus naturelle était le passage des Pyrénées. Il se fait à travers ses gorges, ses routes, ses sentiers, une infiltration incessante. En une seule nuit, on voit passer. treize voitures remplies de prétixîs déportés dans les montagnes de l'Ariège. D'autres ari'ivcnt par mer. Partis de Brest, de Saint-Nazaire, de Paimbœuf, desSables-dOlonne, de Bordeaux, dAgde, etc., ils débarquent sur les rivages de la Péninsule. Les documents sur l'émigration espagnole ne sont point assez précis pour établir le nombre des réfugiés. Il fut très considérable. L'archevêque d'Aucli évaluait à plus de 3,ooo les prêtres accueillis dans les seules provinces de Catalogne, d'Aragon et de Valence. Deux archevêques et treize évoques franyais passèrent et résidèrent plus ou moins longtemps en Espagne '.
La réception fut trionq)hale. Cette catholique et généreuse nation vit en eux des prêtres, des nuilheureux. C'était assez i)our émouvoir son cœur et sa foi. Les relations des témoins oculaires nous disent l'empressement admirable du peuple aui)rès des réfugiés. C'est à qui se portera à leur rencontre, à qui les recevra dans sa maison. Les
I. Les deux archevêques étaient M. de La Tour du Pin Montauban, archevêque d'Auch, et M. de Fontatijfos, arclievèque de Toulouse. Les évèques étaient : >LM. de Noé, évèque de Luçon ; de La IVeufville, évèque de Dax; de Cahuzac de C;\u\, évèque d'Aire; de Moutaijfuae, évê(|ue de Tarbes; de Ville vieille, évèque de Bayonne; de Royére, évèque de Castres; de Castellane, évèque de Lavaur ; de Clianterac, évèque d'Alet ; d'Osmond, évèque de Couiniingres; de Lastic, évèque de Hieux ; de Couey, évèque t'v la Hochelle; de Thémines, évèque de Blois ; de IJruyére-Chalabrc, évèque de Sainl-Oiner. Signalons sur l'émigration du clergé français en Espagne l'étude du P. Delbrel, dans les Etudes religieuses de septembre, octobre et novembre i>S«)i, et les ouvrages de M. Geoffroy de Grandmaison : L'Antbassad*' française en Espagne pendant la Riholution; Un curé d'autrefois, l'abbé de Talhouët. L'Allemand Fischer dit avoir compté en Espagne, en 1797 et i7c)8, 22,000 ecclésiastiques, chiffre évidemment exagéré. On signale ;")oo prêtres dans la ville de Bilbào, en septembre 175)2. L'évêque de Luçon écrit en mars 179.") : « Presque tout mon clergé est en Espagne. » Theineu, II, pp. 25'3, 26'J.
LE CLEnCE REFUGIE EX ESPAGNE OI
femmes du plus haut rang leur prodiguent les soins les plus humbles. « Il me semble, s'écrie l'une d'elles, que je sers les apôtres. » Lorsque, après leur séjour, les convives ainsi choyés parlent d'acquitter leur dette, on leur répond avec une vivacité tout espagnole : Injuria, sefior, injuria, pro amore Dei. « Vous nous faites injure. Monsieur, vous nous faites injure ; c'est pour l'amour de Dieu ^. »
Les démonstrations envers les évêques étaient particulièrement imposantes. Lorsque l'archevêque d'Auch a passé la frontière avec les évêques de Lavaur et de Tarbes, leur voyage du val d'Aran à Montserrat s'opère au milieu du concours et de l'acclamation des populations. « Les honneurs qu'on nous rendait, dit l'un d'eux, dans les villes et villages où nous passions, donnaient à notre marche un air de trionq)he, et vous n'auriez pas cru que nous n'étions que des fugitifs. Le bruit de nos malheurs, répandu dans la Catalogne, attirait sur noti'e passage un peuple nombreux, qui venait même des endroits éloignés de notre route ; il nous suivait en poussant des cris de joie, en demandant notre bénédiction, et en nous olfrant des vœux pour la fin des maux de l'Église et pour notre prompt retour dans notre [)atrie. Partout nous étions annoncés par le bruit des cloches et de la mousqueterie. Les alcades ou maires, les corps séculiei*s et réguliers, venaient nous haranguer. » Les récits des exilés, en nous rapportant mille traits touchants d'une charité naïve, ingénieuse, font revivre à nos yeux le souvenir d'une hospitalité qui ne fut nulle part plus populaire et plus généreuse. Les grandes lîimilles ne veulent pas rester en arrière. Un humble prêtre, petit vicaire de village, est recueilli dans une des maisons les plus aristocratiques de Madrid, y occupe l'appartement le plus luxueux, « la chambre de la reine », et trouve tous les
I. Relation d'un prêtre déporté du diocèse d'Angers. (Revue de l'Anjou et du Maine, i8&3-i854, p. 568.)
jours un ccu sous son couvert. A Majorque, le marquis de Campo-Franco met une de ses propriétés, El Rafal, à la disposition de M. de Fontanges, archevêque de Toulouse. Après son départ, l'ornement qu'il portait à l'autel est précieusement conservé et une inscription rappelle qu'il a servi à un prélat exilé pour sa foi i.
Charles IV marchait de cœur avec la nation dans ces témoignages de compassion pour dos malheureux. Mais il était trop insignifiant pour faire triompher ses sentiments. On le vit, d'un côté, distribuer, de 1792 à 1800, plus de a5o,ooo livres au clergé exilé ; de l'autre, signer les ordonnances les plus déplorables. Celle du 2 novembre 1792 confinait les prêtres étrangers dans l'intérieur des tei*res, à vingt lieues de la frontière, leur interdisait le séjour de la capitale et des grandes villes, les internait dans les monastères où ils devaient mener la vie commune. La guerre qui, en 1793, éclate avec la France, rend très difticile l'accès de l'Espagne ; et quand la paix est signée en juillet 179.^. le désir de vivre en bonne intelligence avec la République arrache au gouvernement de nombreuses expulsions et déportations de prêtres réfugiés.
En Espagne, c'est le peuple qui se lève pour faire aux prêtres émigrés une réception digne de leure vertus et de leur infoi'tune. En Angleterre, nous avons surtout admiré la conduite des pouvoirs publics et des classes dirigeantes, qui se montrèrent admirables envei*s des proscrits, alors que des pi*éventions et des haines fermentaient encore dans le fond de la nation. En Espagne, c'est le peuple qui acclame, qui assiste en leur personne les représentants de Dieu, persécutés pour leur foi, tandis que le gou-
I. Citons ce trait de la sympathie des Espagnols. Deux prêtres n'ayant pas de parapluie, et pour cause, longent une maison par une grande averse. Une servante arrive en tonte hâte et les force à accepter, « de la part de ses maîtres », comme cadeau, une paire de parapluies qui le» préservera de l'ondée. (P. Delbhki., loc. cit.)
vernement trahira trop souvent les devoirs de lliospitalitc.
Le clergé français devait naturellement s'attendre à recevoir bon accueil du clergé espagnol. Son espérance ne fut pas trompée. Il faut néanmoins convenir que, plus d'une fois, des préventions, des jalousies vinrent contenir l'élan de sa générosité et, en quelque sorte, gâter l'accueil qu'il faisait à ses malheureux confrères. Dans le diocèse de Tolède, les largesses du cardinal-archevêque Lorenzana indisposent plusieurs de ses prêtres, qui regardent comme enlevé à eux-mêmes ce qui est donné à autrui. On profite de la chute de Roljcspierre pour pousser le prélat à les renvoyer dans leur pays. On ne craint pas de calomnier nos compatriotes ; on leur reproche, en particulier, d'avoir lâchement abandonné leur troupeau. Dans les Universités, on voit soutenir des thèses sur le devoir^ de la résidence imposé aux pasteurs. Ces griefs trouvent créance auprès de deux prélats, l'évêque de Girone et l'évêque de Santander. Ce dernier, don Rafaël Menendez, qui avait, en 1792, fait bon accueil aux émigrés, lance en 1794 un mandement sévère pour le clergé français qu'il accuse, dit-il, de s'être livré aux pompes do la vanité et du luxe avant 1789, qu'il incrimine d'avoir amené la Révolution '. Il y avait beaucoup d'ignorance dans les préventions du
I. « En France, dit l'évêque de Santander, clercs, prêtres, curés, religieux, évêques, se peignaient, se frisaient, se pommadaient, se poudraient, comme les enfants du siècle les plus imbus de l'esprit de siècle »; et au monjent de leur expulsion, « ils se présentèrent en Espagne soigneusement peignés et comme en tenue de gala ». Le prélat conclut par cette apostrophe son long dithyrambe : « O scandale! ô éternel opprobre du clergé français! opprobre qui ne peut se laver qu'avec des larmes bien brûlantes, d'autant qu'il est impossible que l'eau froide suflise pour faire disparaître toute cette pommade. » El Rcyno de Dios... Exhortation que el obispo de Santander, etc., 1794.
clergé espagnol contre le clergé français. Il ne connaissait guère l'histoire de notre pays. Des émigrés rencontrent en Aragon une population qui, en 1792, n'avait pas entendu parler des événements de France.
Ces attaques blessèrent Tépiscopat français. « Elle est bien extraordinaire, écrit de Suisse l'évêcpie de Luçon, cette conduite de certains évoques espagnols à notre égard ; et quand je compare le sort que nos frères éprouvent en Angleterre avec celui qu'ils éprouvent dans le royaume catholique, je ne reviens pas de mon étonnement, et je regrette bien que mes amis n'aient pas préféré d'aller en Angleterre où tous les persécutés sont recueillis et secourus avec une générosité qui doit couvrir de confusion les pays catholiques ^. »
Tandis que l'évéque de Luçon commente avec cette émotion des attaques dont, à distance, il s'exagère la gravité, l'archevêque d'Auch s'occupe de les réfuter dans un mémoire qu'il comptait envoyer à Rome. L'abbé Larroque, plus tard vicaire général de Toulouse, publia son Apologeticua ad Ilispanos, et un grand vicaire de Saintes rédigea un traité ^ sur le môme sujet.
Il était aisé de justifiiM" la conduite du clergé français, de pi'ouver (piil n'avait (juitté son poste que [)our fuir la persécution et la mort; mais d'autres préventions étaient l)lus diflicilos à vaincre. Le gallicanisme n'avait pas cours au-delà des Pyrénées, il leur fut i'ei)roché. En traitant nos prêtres de gallicans, on oubliait qu'ils avaient tout sacrifié à l'unité avec le Saint-Siège. On les tenait aussi pour jansénistes, plusieurs, comme l'écrivait à l'un d'eux M. Emery. ayant gardé « de leur [)rcmière éducation un souvenir de jansénisme, des préjugés rigoristes ' ». Aussi
1. Lettre inédite de M. de Mercy, Soleure, i() février i-Q'i.
2. Ce traité de l'abbé Taillct est publié dans les Martyrs de la foi pendant la Résolution, par l'abbé Glillon. — 1821, 1. 1, p. .5oy; t. II, pp. 492, 55a, etc.
3. Archives de Saint-Sulpice, lettres de M. Emery à M. Babal, à Orense.
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un cvècpic espagnol répondait-il à une demande de pou- A'oirs de confesser, faite par des émigrés : « Non, vous vous aviseriez de refuser ou de différer l'absolution et vous recevriez quelque coup xle couteau. » N'était-ce pas un peu par jansénisme, un peu par dédain des coutumes étrangères, que les nombreux prêtres du Périgord et de l'Agenais, réfugiés à Saragosse, assistant pour la première fois, en 1793, à la solennelle procession en l'honneur de la Vierge del Pilar, si vénérée des Aragonais, prirent scandale de voir clergé et fidèles faire la génuflexion en défilant devant la statue ? En passant à leur tour, ils se contentèrent de s'incliner, voulant éviter tout ce qui pou vait ressembler à l'idolâtrie. Étonnement et bientôt huées et menaces des Espagnols si ardents dans leur foi. Pour les calmer, il fallut prétexter l'ignorance des étrangers sur les usages nationaux. Mais leur réserve vint refroidir la compassion envers les proscrits. Parmi les motifs de défiance, il y en avait un bien étrange. On paraît craindre que des prêtres exilés ne partagent et ne viennent répandre quelques-unes de ces idées françaises, ideas francesas, que la Péninsule avait en horreur et qui mettaient le feu aux quatre coins du monde.
C'en était assez pour faire approuver par l'Eglise espagnole l'ordonnance royale du 2 novembre 1792, qui interdisait aux prêtres français le ministère de la i)rédication, de la confession et l'enseignement public ou privé '. On
I. L'article lo de l'ordonnance portait : « 11 ne leur sera donné de pouvoirs que pour entendre les confessions les uns des autres, nullement pour confesser les fidèles; on leur refusera absolument la i>ermission de prêcher; on pourra les autoriser à célébrer U' saint sacrifice de la messe, mais non à exercer aucune autre des fonctions ecclésiastiques. » — Art. it : « ils ne devront s'adonner à aucune sorte d'enseig'nenicnt, ni public, ni privé. » — En fait, il y eut de nombreuses exceptions à cet exclusivisme déj.-i si rigoureux. Dans les diocèses de Tolède, d'Orense, des prêtres français eurent une certaine participation au ministère public. Il y eut parmi eux quelques prédicateurs en renom. Les établissements publics d'instruction ne leur furent ouverts que diflicilement et avec i)ermission expresse; mais un grand nombre donnèrent des leçons et prirent des préceptorats. (Dkluuei., loc. cit.)
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sait que la République, lorsque les relations avec le gouvernement espagnol devinrent plus amicales, encouragea puissamment, par liaine des émigrés, tout ce qui pouvait leur nuire.
L'attitude des religieux à l'égard du clergé français, tout en restant ordinairement correcte et même généreuse, ne fut pas toujours sans reproche. L'ordonnance royale de 1792 prescrivait aux exilés, comme résidence obligatoire, les couvents et les monastères. C'était pom* eux une bien rude épreuve. Il fallait d'abord se faire agréer, et bien des maisons « font toutes sortes de difficultés pour les recevoir ». Quand on est enti'é, plusieurs hôtes se trouvent parfois entassés dans un étroit espace, si l'édifice est petit. Quand il est grand, lorsqu'on a la chance de trouver refug<^ dans ime abbaye, les néo-religieux se voient sans préparation, sans vocation, astreiiils tout à coup à la règle de la communauté. Les moines espagnols, avec leur nature ardente, leur foi naïve et impérieuse, ne comprennent guère les atermoiements et les acconnnodements avec la règle. Tel docteur en Sorbonne a l'obligation de balayer le réfectoire. Il est formellement défendu de sortir sans permission. Dans certaines provinces, l'évéque, l'abbé, font un devoir aux prêtres d'assister à tous les offices, de chanter les messes, d'obéir aux supérieurs. Un manquement est même parfois puni de « la relégation dans de pauvres couvents perdus au sommet de sierras à peine habitables " ».
Quand plusieurs réfugiés sont réunis sous le même toit, ils trouvent dans leur intimité, dans le rapproche-