I. Notice sur M. Besse
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ment d'une même race, d'une môme langue, d'une même infortune, un soulagement à leur malheur. Qu'on se représente l'isolement, la tristesse de ceux qui sont condanmcs à vivre seuls, dans de petits couvents, au milieu de religieux que leur nationalité, leur langue, leurs goûts et leurs habitudes leur rendent étrangers ; on comprend qu'ils . aient regretté leurs presbytères. Gardons-nous cependant de rien exagérer. Si l'hospitalité des monastères imposa parfois aux émigrés des souffrances dont l'écho a été recueilli dans les documents contemporains, il faut reconnaître que les religieux, tout en montrant assez souvent des défiances, de véritables exigences à l'égai'd du clergé français, pratiquèrent en général les devoirs de la charité.
Nous pourrions suivre nos exilés dans les principaux couvents qui leur servaient de refuge. Le plus important était l'aljbaye de Montserrat, construction immense, j)erchée sur une haute montagne, à dix lieues de Baivelone, peuplé par cent quarante religieux bénédictins remplis de ferveur, couronné par treize ermitages situés aux plus hauts rochers et habités eux-mêmes par des saints. L'évêquc de Tarbes nous a redit ^ la marche trioml>hale des prélats IVan^ais à travei*s les populations ivligieuses de la datalogiu'. La caravane, montée sin* trente midets, ne man([uait jKisde ])ittoresque en gravissant les sentiers abrupts de Montserrat. Les pi^oscrits reçurent \m accueil empressé dans l'abbaye, et fuirent logés dans im quartier séparé où ils i)ouvaient, dit le prélat, faire leiu" « petit ménage ». Petit, en effet, étîiit le ménage et l)our cause. Cet évêque écrivait quelque temps après à un
I. Lu relation <Ie IV-vêquo de Tarbes fut publiée par le journal de Fellcr •<'l par l'abbé d'Auribeau dans ses Mcmoires, et tout récemment par l'abbé Dutrau. Les évèques avaient avec eux plusieurs prêtres français. Nous trouvons, entre autres, à Montserrat, Saussol. g^rand vicaire de Tévèque de Lavaur, plus tard évè([ue de Séez: Séguin des lions, clianoine de Saint-Pons, vicaire général d'Agen, plus tard évêque de Troyes.
autre émigré : « Vous êtes bien heureux de ne dépenser ({ue douze ou treize sous pour voti-e nourriture ; la nôtre, (|ui eonsiste dans un mauvais l)ouilli fait avec du mauvais mouton, sans autre chose, et h' soir, des herbes et une omelette, nous coûte au moins vingt sons. » Vingt sous jiar jour était une charge trop h)urde pour h"s hnances de ce gi'and seigneur qui avait vécu dans l'opulence avant la llévohition.
1/évéque de Tarbes a raconté lui-même son dénuement. « Je jouissais, en France, dit-il, de 100,000 livres de rente; mais les révolutionnaires s'étaient emparés de mes biens, je ne pus donc emporter avec moi qu'une souiuie très médiocre. Deux ans s'étaient à peine écoulés (pu* je la vis, à peu de chos(^ près, disparaître entièrement. » Que faire ? La résolution du prélat est bientôt prise et elle est courageuse. Puiscpie la déj)ense de -20 sous par jour à l'abbaye de Montserrat lui est onéreuse, il ti'ouvcra moyen de la réduire en allant vivre dans un des nombreux ermitages de la montagne. Par <lélicatesse il cache son j)rojet à ses deux conq)agnons d'infortune, l'archevèipu» d'Auch et révé(|ue de Lavaur. ([ui auraient voulu le retenir en partageant avec leur collègue les ressources de leur propre [)auvreté ; il allège encore sa bourse en réglant le conq)te de son domesticpie. le fidèle Valmont, qui sanglote en perdant un tel maître. Tous les amis de Montserrat irdoublent d'instance ])our retenir lévèque de Tarbes. Rien ne peut vaincre sa résolution. Il part |)our l'ermitage de Saint-()iuq)hr<\ lecpiel semble adossé à un bloc énorme cpii lui sert de toit. On dirait une cage suspendue au rocher. Quelques lopins de terre, émaillés de pâles lleiu's cultivées pai* l'ermite dont l'évéque de Lavaur va partager rhosi>italité, « deux citei^nes ouvertes dans le roc, i'enq)lies d'une eau fraîche et limpide, précèdent l'habitation, qui est j)etite, très étroite, mais assez longue ». La clu'unbre occupée i)ar
M. d3 Montaignac a, dit-il, « trois pas de long sur deux de large. La place du lit occupe l'excavation pratiquée dans le flanc du rocher. Il faut quelcpie précaution pour se nuHtre sur son séant sans se frapper la tête. D'ailleurs, cette alcôve n'est jamais humide. Elle est chaude en hiver et froide en été. » L'évéquc de Tarbes passa neuf mois dans cette sévère et profonde retraite, livré tout le long du jour à ses réflexions solitaires, pensant à la vicissitude des choses humaines, faisant sur le passé un retour mélancolique, retrempant son âme dans le silence pour se rapprocher encore de Dieu et élever son courage à la hauteur de toutes les épreuves. « Je n'avais que trop aimé le grand monde », écrivait-il ; il ne voyait plus p'.'rsonne. La séquestration volontaire durait toujours. Une somme d'argent envoyée par son fi*ère, le marquis de Montaignac, ainsi que par la comtesse d'Artois, vint tirer le prélat de sa détresse et de son ermitage.
D'autres récits nous font pénétrer dans l'intérieur des monastères de la Péninsule où nos pi*ôtres exilés avaient trouvé refuge. L'abbé Boyer d'Anti, vicaire général d'Albi et de Garcassonne, s'était retiré, avec un chanoine de Perpignan, au couvent de Mlladoroma, élevé sur le l)ord d'un i)récipice où s'était déjà engloutie une partie des bâtiments. L'abbé Boyer est heureux de constater à son arrivée que le prieur était « petit, gros et gras », l)arce que, dit-il, « l'embonpoint est l'enseigne de la bonhomie ». Il demande un logement au midi, parce que « les rayons bienfaisants du soleil étaient le seul bien qui lui restât dans la nature », et ortre aux moines son amitié, ajoutant qu'il comptait sur la lein* et qu'il voulait vivre avec eux comme un frère. La pension journalière est fixée à 17 sols pour la nourriture, la lumière et le logement. La modicité du prix eft'raya, non sans raison, les hôtes. Le souper se composa d'une salade et de « deux onces et demie de brebis ». L'honneur fait aux deux
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émigrés d être placés à droite et à gauche du prieur, dans cette réunion de vingt moines, les flatta peut-être, mais ne pouvait rendre le dîner meilleur. Il est vrai cpu\ ce jour-là, c'était le tour du Frère tailleur de taire la cuisine. Le voisin de M, d'Anti lui dit tout bas, enfreignant légèrement la règle du silence, qu'ils seraient ilédommagés le lendemain et le surlendemain par les talents du Frère maréchal et du Frère maçon. Assurance trompeuse : Boyer d'Anti, qui faisait bonne contenance en face des ragoûts espagnols. « des pinineaux, des pignons », du raisin sec mêlé à la viande, ne put prendre goût au « riz à l'eau de morue et aux harengs préparés au miel ». Un moine vénérable, qui avait deviné l'épreuve culinaire des deux Français, s'avisa de préparer dans sa chambre quelques mets qu'il leur apportait cachés dans sa grande manche, et qu'il mettait dans leur assiette en leur assui'ant tout bas « que la mîinche et la main étaient dune égale propreté ». liovei* d'Anti n'en paraissait point 11*68 convaincu. V la vue de la maigre pitance qui leur était servie, il rci)orlait sa ])cusée vers « ces splendidcs repas dont je prenais, tlit-il, ma bonne part, aux Ktats du Languedoc, ou chez nos gi'ands seigneurs de France, ou même ceux que me préparait luie cuisinière attentive », Il s'empressait d'ajouter poiir son honneiu* que ces souvenirs, loin de l'attrister, élevaient son àme, et qu'il se voyait avec une sorte d'orgueil « supérieur à tous les caprices de la fortune ' ».
Les évéques es^mgnols, à l'exception d'un ou deux, tinrent à honneur de surpasser les moines, les simples
I. Les lettres de M. Boyer d'Anti ont été publiées par la Semaine religieuse d'Albi, 1892.
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prt'tres, par l'ardeur de leur charité plus encore que par réininence de leur dignité. Un contemporain, l'abbé Barruel, entonne en leur honneur un hymne de reconnaissance. L'archevêque de Valence, Fabian y Fuero, soutient sept cents proscrits, dont deux cents sont nourris dans son palais. A ceux qui lui font des remontrances, il i*épond : Oportet episcopum esse hospitalem. « Si ma maison est pleine, ajoute-t-il, mon cœur ne lest pas. » L'évêque de Pampelunc s'épuise ; ceux de Siguenza, d'Osnia, de Cordoue, rivalisent de générosité. L'archevêque de Tolède, le cardinal Lorenzana, appelle dans son diocèse plus de quatre cents ecclésiastiques, dont la plupart habitent sa demeure d'Alcala. Malgré ce dévouement, ce n'est pas au métropolitain d'Espagne, c'est au titulaire d'un j)etit et pauvre diocèse perdu parmi les populations indigentes de la Galice, c'est à Pierre de Quevedo. évèque d'Orense, que revient la palme dans cet admirable combat de la chai'ité. Son rôle eut un tel éclat, son âme s'éleva à une telle hauteur que les prélats fran(;ais, le Pape, Louis XVIII, par un concert unanime, célébrèrent son grand cœur. Son nom mérite d'êtiHî conservé à jamais dans les annales de l'Église gallicane. Recueillant tous ceux qui se présentaient, proclamant bien haut que toutes les poi*tes de son diocèse étaient ouvertes, rem[)lissant son palais de Français au point de leui* céder ses appartements et de se réduire à une cellule, envoyant les convalescents dans sa maison de campagne de Santa Marina, louant d'autres habitations en ville, il arriva à loger, à traiter comme ses hôtes des centaines d'exilés. Il fait plus que leur donner le pain matériel, il leur prodigue des témoignages d'aft'ection et de respect qui raniment l'âme et réchauft'ent le cœiu*. Il célèbre leur courage. « Il n'est en Europe, s'écrie-t-il, aucune des Eglises du CIu*ist, il n'est aucun endroit dans l'univers, où ne soit arrivé le bruit des travaux, des tribulations, des souffrances, des
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luttes à mort, qui viennent d'illustrer les évêques, les prêtres, et tous les membres du clergé de France... Nous prenons donc sous notre protection, nous vénérons tous ces confesseurs qui, après tant de siècles écoulés, nous montrent, non une légère esquisse, mais imc parfaite et vivante l'cproduction de la ferveur du christianisme primitif..., qui ont cond^attu pour les droits de Dieu et de l'Église, qui, sommés de se souiller par un serment sacrilège et de trahir la cause de Dieu, ont mieux aimé hiisser leurs richesses, leur patrie, les honneurs du monde, et même sacrifier leur vie. Prêtres français cpii êtes restés fidèles à Dieu, qui avez bien mérité de l'Eglise universelle, vous êtes aujourd'liui rornement de l'Espagne; son clergé estime que votre tonq)agnic le grandit et l'illustre; ses évoques vous 1*6901 vent et vous traitent, non en hôtes et en étrangers, mais en concitoyens des saints, en serviteurs et en enfants de la maison de Dieu, en ministres fidèles, en frères et en fils bien-aimés ' . »
Malgré l'aihnirabk^ charité des Espagnols, charité que l'cvêque d'Orense poussa jusqu'à l'héroïsme, malgré les vives sympathies du peuple et l'hospitalité reçue dans les monastères, la vie en Espagne de beaucoup de prêtres fut une longue lutte contre la misère. Ils avaient été fouillés, détroussés au (Uq)art, sous prétexte qu'ils emportaient l'argent de France. Sur ces milliers d'exilés poussés ainsi hors des frontières, après avoir été dépouillés de tout, combien seront dans le dénuement le plus complet ! L'archiprôtre de Bazas est aperçu, un jour, agenouillé derrière un pilier de la cathédrale de Tolède, pleurant, souftrant de faim. Une âme charitable vient à son secours 2.
1. TuEiNEB, t. II, i; Mémoires d'Aiiribeau ; Barhuel, t. II, p. 201; P. Del- BREi., loc. cit. — Voy., dans la Notice sur le dernier évêque de Dax, par dBOT DE LA ViLi.E, p. iSi-iiS, Ics toucliantes lettres échangées entre M. de I^ Neufville et Pierre de Quevodo, évêque d'Orense.
2. M. l'abbé LAriUE, Oraisons funèbres, t. II, p. ^i^-^i^y. — L'évêque de la Rochelle écrit en 1792 : « J'en connais actuellement plus de cent de mon
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En Espagne, comme ailleurs, les métiers donnèrent souvent des moyens d'existence à nos nmlheui'eux compatriotes. Tandis que quelques-uns ont l'avantage de réussir dans les carrières libérales connue la médecine, le professorat, tandis que l'abbé Mouilleron se fait initier aux secrets de la fabrication espagnole du chocolat, et va ensuite exei'cer son industrie u Londres avec assez de succès pour que la rue où il a fondé son établissement prenne le nom de rue du Chocolat- Mouiller on, d'autres, pressés par le besoin, se livrent hardiment au travail des mains. « L'abbé Martin, d'Agen, taille dans le bois, avec la dextérité d'un berger des Alpes, et vend aux ménagères de Saragosse des ustensiles de taille et des objets de toilette. Il y a des passementiers, comme l'abbé Baudoin; des couteliers et des rémouleurs, connue ral)bé Trémoulet. du diocèse d'Auch; tles vanniers, connue l'abbé de Belloc, qui sera vicaire général du inémc diocèse. Il en est qui, poussés par la faim, vont plus loin, tombent plus bas, et, au coin des rues, cirent les souliers des passants '. »
Nondjre de prêtres soull'rirent donc de la misère, d'une misère poignante. Mais on peut dire que ce qui les éprouva à peu près tous plus cruellement encore, eux ((ui auraient aimé à continuer leur apostolat sur une terre étrangère, ce fut l'interdiction de toute fonction ecclésiastique, de tout enseigneuu'nt. C/était, en décrétant le désœuvrement, aggraver singulièrement l'amertume de l'exil. Malgré ces ennuis, malgré les soullrances physiques et morales que nous devions, connue historien, faire connaître, le souvenir de l'hospitalité reçue en Espagne resta gravé par la reconnaissance en traits ineHaçables dans le cœur de nos prêtres depuis leur retour en France jusqu'à leur mort.
Le Portugal était trop loin pour attirer beaucoup d'exi-
diocèse et autant de celui de Luçon, qui sont arrivés sans habits, sans linge, et sans aucune ressource. » Tiieineh, II, 253. I. Deliiukl, loc. cit.
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lés. Cependant quelques-uns y vinrent d'Espagne. L'archevêque de Braga, Gayetano Brandào, fut leur providence ^. Il déclara vouloir suivre lévèque dOrense tout en désespérant, disait-il, de pouvoir l'égaler. Plusieurs ])rélats français, tels que l'évéque de la Rochelle, l'évéque de Blois, lévèque de Luçon, séjournèrent dans ce pays. L'évéque de Casti*es, M. de Royère, devait y mourir en 1802.
I. Le Corri'fiedor de Braga se montra moins ai'cueillant. Des pit'trcs rurenl iin]iitoyablemcnt renvoyés dés leur arrivée à Braga, laute diiiie signature dans leurs passei)orts. « C'est pitié de voir pleurer ces pauvres prêtres dont quelques-uns servent l'Eglise depuis ))lus de vinfît ans. » Memorias para a historia da vida do arcebisco de Braga, Lislioa. iSiS, p. 122.