‹ L'ancien clergé de France (volume 3)Chapitre 44 sur 130 · ET VCEUX POUR L ETRANGER · texte numérisé non relu

ET VCEUX POUR L ETRANGER

elle nous force de fixer nos regards. A chaque pas que nous y ferons, nous marcherons sur des cendres, des ruines et des cadavres. Partout où nous porterons nos regards, nous renconti*crons des sujets de larmes, d'amertume et de deuil ; ici des temples déti'uits, des autels brisés, les tombeaux violés, les monuments abattus, les statues de nos saints, les croix renversées ; ici des familles entières victimes de l'oppression et de l'indigence ; là des villes ravagées par le fer et par le feu ; ici des martyrs de tout âge, de tout sexe, de toute condition ; lu le sang du meilleur des rois fumant encore ; partout les eflets déplorables de la révolte et de la séduction, du schisme et de l'hérésie, de l'impiété et de la fausse et abominable philosophie du siècle, enfin toute la France couverte du crêpe funèbre et devenue connue le tond>eau de ses habitants. » Il y a longtemps que de loin nous frémissons « d'entendre le fracas horrible de notre patrie qui s'écroule, et des volcans qui vomissent sur sa surface un déluge de maux, et ce n'est qu'en treml>lant que nous songeons à nous en rapprocher. Le mal n'aura-t-il pas encore été plus grand que nous ne l'avons imaginé? et quelle douleur pour nous d'aller compter et reconnaître les tètes, soit innocentes, soit coupables, qui en auront été les victimes ! »

On voit que les événements de la Révolution, les crimes, les catastrophes inouïes, dont la nouvelle leur est apportée au loin par les échos de la renommée, bouleversent les exilés. Lorsqu'ils sont un peu revenus de la stupéfaction que leur a causée ainsi qu'à toute l'Europe l'exécution de Louis XVI, leur premier soin est d'adresser à son frère, avec le cri de leur douleur, l'assurance de leur entier dévouement. Le cardinal de Montmorency ^ eut même la

1. « La déclaration de Monsieur, qui prend la régence, étant arrivée, l'archevêque de Tours me l'apporta le soir. Le cardinal de Montmorency, qui est chargé de la notifier aux Français, voulut les assembler dans une cour et la leur lire. On lui a représenté que les Français n'étant pas ici de droit mais de fait, puisqu'il y a un ordre de les renvoyer, cela serait

l8o HAINE DE I,A UÉVOLUTIOX

pensée de faire jurer par tous les évéques présents à Dusseldorf fidélité au régent. Ceux-ci protestèrent que ce n'était pas l'usage. Tel autre prélat, comme l'archevêque d'Embrun, tint néanmoins à envoyer du fond de la Suiss-e un hommage accompagné d'un serment solennel ^. Du couvent de Montserrat en Espagne, l'archevêque d'Auch, les évéques de Lavaur et de Tarbes protestèrent à la fois de leur douleur et de leur obéissance.

Le clergé émigré ne se contenta pas de tonner contre la Révolution et de donner en toute circonstance des gages de son royalisme. Il se laissa entraîner à faire des vœux pour les nations étrangères qui attaquaient notre pays.

imprudent. Il voul.iit aussi faire prêter un serment. Tous les évêques s'y sont opposés. Jamais, même au sacre, on n'en prête individuellement ; tout Français naît sujet. Il y a déjà des partis en France. Les uns approuvent la régence de Monsieur; d'autres rappellent les droits de la reine.» (Le Comte de Ferscn et la Cour de France, 187S, 2 vol. in-8°, t. II, p. «2. Dusserdoff, 3 février i^o'J-) — Ibid., p. 61, 27 janvier 1793, Fersen écrit : « Reçu le soir à 10 h. et demie de l'archevêque de Tours les triste» détails de la mort du roi. Quoique j'y fusse préparé, la certitude d'un si affreux attentat renouvela toutes mes douleurs, les souvenirs les plus déchirants se présentaient à mon imagination. » L'évêijue de Luçon, dans une lettre du i" juin 1793, parle d'un parti qui « voulait sauver la reine et la déclarer régente». Lui est pour Monsieur.

I. « Monseigneur, les véritables François sont abîmés dans la plus profonde douleur, et c'est avec des larmes de sang qu'ils pleurent la mort de leur roi. 11 nous étoit donc réservé de voir notre malheureuse patrie mettre le comble à ses forfaits en consommant le plus horrible des parricides. La France n'est plus aux yeux de l'univers qu'un objet d'oj)probrc et d'effroi. C'est vous, Monseigneur, que la Providence a choisi p»)ur faire cesser nos malheurs. La Religion en deuil, la justice opprimée, l'humanité dégradée, déshonorée, trahie, attendent un libérateur et un vengeur, et l'homme vertueux espère tout de vos vertus. Permettez-moi de renouveler entre les mains de Votre Altesse les promesses que j'avois déjà faites au Monarque infortuné, qui cause aujourd'hui nos regrets et nos larmes. Oui, je jure de maintenir de toutes mes forces, dans tous les temps et dans toutes les circonstances, les droits du Trône et de l'Autel. Ce serment est digne d'un chrétien et d'un sujet lidèle. Ceux qu'ont ordonnés nos Assemblées de brigands ne peuvent se prêter que dans renier. » L'archevêque-prince d'Embrun. Lausanne, 26 février 1793. Archives aff. étr., toc. cit., vol. 588, pièce 42. — La lettre des évêques réfugiés à Montserrat est conçue en termes aussi chaleureux. Ibid., pièce 40.

ET VŒUX POUR l/ÉTRAXGER l8l

Nous savons que Louis XVI, que la reine, poussés à bout par les exigences, par les entreprises de la Constituante contre le pouvoir royal, en étaient venus, après la constitution civile du clergé, à un malheureux pessimisme, le roi signant aveuglément tous les décrets qu'on lui présentait, sous prétexte qu'il manquait de liberté, et plaçant désormais toute son espérance dans l'intervention de l'étranger ^. Quelle tentation pour les évéques exilés, qui mettaient le bonheur de la religion et de la patrie dans le maintien, dans la restauration de la royauté, de faire des souhaits pour la coalition qui devait, soit délivrer Louis XVI, soit rouvrir aux descendants de saint Louis et à eux-mêmes les portes de la patrie ! La corraspondancc de ces prélats ne permet pas de douter que les vœux, que le cœur de la plupart, n'aient été avec les armées du dehors, avec la Vendée, contre les troupes républicaines. L'évoque de Saint-Claude parle de h\ furibond a nazione ; l'archevêque de Cambrai, prince de llohan, des « féroces Français » ; l'évéque du Puy, des « lirigands français ». Ce dernier écrit le i5 octobre 1792 : « On a lieu d'espérer de bonnes nouvelles des armées combinées ; les Prussiens et les Espagnols se font un peu attendre. » Déjà, une année auparavant, l'évéque de Noyon, M. de Grimaldi, transnu'ttait au cardinal secrétaire d'Etat une lettre datée de Paris, où on lisait : « L'opinion qui paraît là plus sage fixe le terme de notre délivrance et de l'abominable tyrannie qui pèse sur nous à la fin de juillet ou au commencement d'août (1791). » C'était trop se presser. En 1794, l'évéque de Clermont ne sait « par quelle fatalité l'armée impériale a abandonné le Brabant à la férocité des Français rebelles 2 ». La longue correspondance de l'évéque de Carcassonne nous fait assister, en quelque sorte jour par jour, aux espoirs, aux craintes, aux déceptions et aux retours

I Cf. Kmilc Oi.LiviER, lySg-ct iSSg, 2. TuRiNER, l, 329; II, 66, 102, 10;, 246.

l82 HAINE DE LA RÉVOLUTION

de confiance de ce prélat. « Ceci ne peut pas durer », écrit en 1791 M. de Yintimille. Il ajoute quelques semaines plus tard : « Mes espérances augmentent. Il n'y a que l'immobilité du roi qui me fait embarras. Tout le reste va bien. » Tout à coup le faux bruit de l'heureuse fuite de Louis XVI exalte l'attente de l'évêque de Garcassonne. La nouvelle est démentie. M. de Yintimille en éprouve un grand découragement..« Je suis, s'écrie-t-il, aussi las de vous donner des espérances que je le suis moi-môme d'en prendre. Tant que le roi sera en prison, nous serons tous à l'hôpital ; si tant est qu'on nous laisse la peau sur les os. » Mais il était trop tôt. en 1791, pour désespérer ainsi. Il y a simplement « un retai'dement qu'on dit devoir être très court », moins court que ne le pensait M. de Yintimille, car il éciût quelques jours après : « Nos destinées sont tellenuMit dans le nuage qu'un ange descendu du ciel aurait peine à débrouiller ce chaos. » L'évoque de Garcassonne est trop impatient. Il y a un an à peine qu'il a quitté son diocèse, et il voudrait déjà rentrer en triomphateur. Mais voici des gages sérieux d'un prochain revirement. Nous sommes en 1792, la coalition prend corps. Yintimille énumère avec complaisance les puissances qui se liguent ; le roi d'Espagne lui-môme doit, dit-on, en ôtre. « C'est beaucoup, dit le prélat avec sa verve habituelle, que l'Espagne se soit enfin fait connaître. Quoique constamment et parfaitement bien intentionnée, elle avait été comme une vierge timide qui, dès qu'on la regarde, se retire, » Hélas ! les victoires des armées françaises vont se charger de mettre ces assurances à néant. La correspondance de l'évêque de Garcassonne se poursuit, et nous renvoie l'écho de tous les sentiments que font éprouver au prélat les événements de cette prodigieuse Révolution. C'est un besoin du cœur humain de ne point se fermer à l'espérance. « Patience et courage ! nous ne sommes pas encore tout à fait morts », s'écrie M. de Yintimille ;

ET VŒUX POUR l'Étranger i83

et alors vient encore pour la vingtième fois la pompeuse énumération des forces coalisées qui doivent enfin réduire les farouches jacobins. Tout cela mêlé, chemin faisant, de quelque vigoureux coup de boutoir contre les auteurs de la Révolution, contre Necker, par exemple, « cet enchanteur des bons et utiles pasteurs (les curés), qui, menacé par les paysans de Goppet, et je crois môme assailli, s'est retiré à Genève où il prêche sans doute toutes les vertus, après avoir commis tous les crimes ». Toujours quelque déception nouvelle suivie d'un moment de découragement qui fait dire : « 11 est temps que cela finisse », et toujours l'espoir qui surnage. « Plus de choses se croisent et se compliquent que vous n'avez de cheveux sur la tôte, écrit Vintimille à son correspondant. L'été découvrira bien des secrets et des mystères ^. » Mais l'été, l'hiver, les saisons, les années s'écoulent sans amener les victoires annoncées par les émigrés, sans leur ouvrir les portes de la patrie. « Nous sonnues toujours dans l'attente de quelque chose de nouveau qui ne vient jamais », dira après six ans d'exil l'archevêque d'Auch.

L'évêque de Laon était d'avis qu'il fallait tout faire et pousser à l'action ses amis, ses proches, pour vaincre la mauvaise fortune et hâter la délivrance. Homme de l'ancien régime, ne concevant guère la France que comme il l'a toujours connue, il appelle de ses vœux et veut aider de ses eflbrts le retour au passé. Cet Elzéar de Sabran qu'il a vu grandir, qu'il aime si tendrement, s'amuse à jouer devant l'aristocratie de Vienne des comédies de sa composition. L'évêque de Laon s'en indigne. « Il n'est pas décent, écrit-il à M"'*" de Sabran, le i" septembre 1792, de faire usage de talents qui ne peuvent qu'amuser la société, et qui ne doivent jamais marquer dans un homme destiné à toute autre chose. » La place d'un gentilhomme n'est

1. Cf. Mgr de Vintimille d'après sa correspondance, p. 29-68.

Page 1