‹ L'ancien clergé de France (volume 3)Chapitre 59 sur 130 · FoHNEKOX, Histoire des émigrés, t. II · texte numérisé non relu

FoHNEKOX, Histoire des émigrés, t. II

I. Les idées libérales du clergé à la Constituante sombrent dans la catastrophe. — La liberté rendue responsable de tous les crimes. — L'exil lige les idées. — Si on pouvait revenir au passé sans tenir compte de la Révolution. — Rester lldèle à la liberté en corrigeant ses erreurs. — Les paitisans de deux Chambres. — Us sont exécrés par les purs. — Haro sur les constitutionnels. — Louis XVIII .se déclare contre eux pour rancicnne (k)nstitution. — « I,a folie de Vérone. » — Intervention de de Maistre — IL Le clergé émigré regarde vers le passé. — Anathéme des évêques contre la Constitution de 1791. — Ils veulent que le roi absorbe toute la puissance publique. — Un roi fort pour protéger la religion. — ^[alheur que les crimes de la Révolution aient dégoûté depuis cent ans le clergé de la liberté. — IIL Sj-stéme de contre-révolution exposé par Maury. — Châtier le clergé assermenté. — Rétablir le clergé dans tous ses privilèges et propriétés. — Refuser le culte public aux protestants. — Rétablir les anciens diocèses et paroisses. — Bcrnis, Coucy, sont beaucoup moins tranchants. — Paroles de paix. — IV. Idées politiques des deux évoques les plus mêlés aux affaires publiques ; Hoisgelin, archevêque d'Aix, Cicé, archevêque de Bordeaux. — Goût de Boisgelin pour la politique. — Le roi lui demande en 1799 un projet de Déclaration. — Ce projet est réactionnaire. — Kloge obligatoire de l'ancienne Constitution de la France. — Le roi absorbe tous les pouvoirs. — Vote par ordre et non par tête aux États-Généraux, lesquels ne seront pas nécessairement périodiques. — Variantes habiles et élégantes pour prouver qu'un tel pouvoir ne sera pas despotique, que l'ancienne Constitution sauvegardera toutes les libertés. — V. M. de Cicé consulté. — D'Avaray s'indigne de cet honneur fait à un prélat si compromis. — Il trouve le projet trop libéral. — Pourtant Cicé ne place les Etats-Généraux « qu'en perspective ». — Il ne reconnaît pas les biens nationaux. — Mais il admet que l'antique Constitution peut être amendée. — VI. Boisgelin et Cicé ont exprimé dans ce projet la pensée rojale plutôt que la leur. — Ils sont en harmonie d'idées à Londres avec Malouet. — Mais il fallait plaire à Louis XVIII qui en était encore, en 1799, à la Déclaration de Vérone. — L'abbé de Montesquiou libéral. . — VII. C'est le dernier cri politique d'un corps illustre qui avait été mêlé de tout temps aux affaires publiques. — Comment les évèques renoncent difiicilement au rôle public qu'ils avaient joué à travers les siècles. — Cependant les prélats politiques sont peu nombreux pendant la Révolution. — Abstention de l'archevêque de Paris, de l'archevêque

de Toulouse. — La plupart plus occupés de prier que d'intriguer. — Ils laissent à Dieu le soin de venger leur querelle.

Il est possible, avec les manifestations publiques des évêques, avec les correspondances échangées entre eux et le prétendant, de dégager leur système de gouvernement, leur conception politique dans les deux derniers tiers de la Révolution française. Disons-le : les idées libérales que nous avons vu plusieurs d'entre eux professer à la Constituante, au point de concourir et plus tard de prêter serment, avec tous leurs confrères de France, à la Constitution de l'Qi, ces idées libérales sombrèrent dans la tourmente qui emporta dans un commun désastre le trône et l'autel. La liberté, au nom de laciuelle on avait commis tant de crimes, parut responsable des ruines accumulées depuis son avènement. La pensée de l'épiscopat, quand il était question de monarchie et d'ordre à restaurer, de religion à rétablir, se reportait maintenant aux institutions qui, avant la Révolution, avaient assuré à la France, à l'Église, des siècles de prospérité et de gloire.

« La peine de l'exil, dit Tocqueville, a cela de cruel, qu'elle fait soulfrir et n'apprend rien. Elle immobilise l'esprit de ceux qui l'endurent, le détient à jamais dans les idées qu'il avait conçues, ou dans celles qui avaient cours au moment où il a commencé. C'est comme l'aiguille ([ui reste fixée sur l'heure à laquelle on l'a arrêtée, quel que soit désormais le cours du temps. » Pour la presque unanimité des évêques et des prêtres exilés, l'aiguille qui marquait leurs opinions s'arrêta; pour plusieurs même, elle revint en arrière.

On. a mis en lumière les doctrines, le rôle pendant la Révolution, de ceux qu'on appela les constitutionnels. Fallait-il, au moment où elle semblait faire banque-

route, sombrer dans l'anarchie et le sang, la tenir poin* non avenue et souder le i)résent au passe sans tenir compte des anneaux intermédiaires, de 1789, 1791, môme 1 793 et l'an III? Les esprits observateurs constatent dans le pays, après comme avant la Terreur, une hostilité invincible contre l'ancien régime. On ne pouvait supprimer d'un trait de plume les faits accomplis, passer sous silence une Révolution inouïe à laquelle chacun avait plus ou moins travaillé, et qui avait bouleversé toutes les conditions, toutes les institutions. Les politi(|ues clairvoyants et de sens rassis comprirent, surtout dans la réaction salutaire qui alla toujours croissant de la lin de la Convention au Consulat, que le i*etour à la pacification, à la stabilité gouvernementale, à la djTiastie légitime, s'opérerait au moyen d'une transaction entre les idées nouvelles et les formes antiques. Les vices de la constitution de 1791 ne les avaient point fait renoncer à toute constitution. Ils croyaient qu'en reprenant en sous-œuvre le travail de ces constituants inexpérimentés, en fortifiant l'autorité royale . par des institutions tutélaires, telles que les deux Chambres, il était possible de concilier l'ordre avec la liberté. Pour ces sages politiques l'exil, mauvais conseiller pour tant d'autres, avait été fécond en enseignements. En i)articulier, l'exemple de l'Angleterre fut une grande école où ces observateurs attentifs mûrirent leurs concej)tions en les voyant consacrées avec éclat [)ar une expérience séculaire. Le lecteur a déjà nommé Malouet, Mounicr, Lally-Tollendal, Mallet du Pan, Montlosier, Clermont-Tonncrre, qui, à Londres ou ailleurs, se firent par leurs conversations, leurs écrits, les promoteurs convaincus d'un gouvernement représentatif.

Quoi ! encore une constitution après tant d'autres, après tant d'inventions, d'élucubrations sorties depuis i;;8<) du cerveau révolutionnaire et frappées d'impuissance autant que de ridicule! Les constitutionnels furent traités d'uto-

pistes, de rêveurs malfaisants, de révolutionnaires endurcis. On les déclara « régicides au premier chef, indignes de pardon ». Un évoque parle de balayer « les immondices constitutionnelles ». « Montlosier me trouve implacable, dit d'Antraigues, il a raison; je serai le Marat de la contre-révolution, je ferai toudjer cent mille têtes, et la sienne la première '. » La plaisanterie s'en mêle autant que la menace. Vaudreuil croit se mocpier spirituellement du « pair Mounier ». Gomme Gazalès, acquis aux idées des constitutionnels, arrivait dans une auberge pour y prendre gite, on prévint l'hôtelier qu'il lui fallait absolument « deux chambres ». (^e fantôme dos deux Chambres semble obséder l'imagination des purs (jui voient partout des partisans de cet horrible système. Il n'est pas jusqu'à Breteuil, jusqu'à d'Avaray, qui ne soient suspects de quelque indulgence pour les libéraux. Ils sont rares ceux qui trouvent grâce devant ces exaltés. L'idéal c'est Galonné, prôné comme le génie supérieur qui doit rétablir la monarchie dans toute son intégrité.

Dans cette polémique, les anticonstitutionnels avaient un grand atout dans leur jeu, c'était le roi. La mort de Louis XVII, survenue le 5 juin i7<)5, était déjà pour la royauté une nouvelle cause de faiblesse, puisqu'elle plaçait le roi à l'étranger. Louis XVIII, en proclamant solennellement dans la Déclaration de Vérone la nécessité du retour aux institutions du passé, sembla prendre à tâche do tourner contre lui tous ceux qui ne voulaient pas de l'ancien régime. La polémique était ouverte. Tandis que les constitutionnels parlaient de la « folie de Vérone », De Maistre publiait, en 179C, ses Considérations sur la France où, avec une verve étincelante, une langue incomparable, il arrivait à conclure on faveur de l'antique (Àmstitution, tout en répudiant les abus d'autrefois.

1. Cf. TuuaEAL-DANGix, Royalistes et Républicains, i8;4j PP- 3i> '2.

Louis XVIII ne dédaigna pointée l)rillant champion d'idées dans lesquelles il avait peut-être besoin détre coniiiiné lui-ijiôme.

Quel parti va prendre le clergé émigré dans cette grande polémique ouverte sur le gouvernement de la France? Disons-le, dans son immense majorité, il se rangea avec le passé contre le ])résent. Dès le mois de décembre i;<)i. l'archevêque de Reims, M. de Talleyrand-Périgord, pouvant enfin s'exprimer librement, déclare que la droite, au lieu de parler et voter à la Constituante, aurait dû se retirer en masse. Il bafoue la « monstrueuse constitution ». à laquelle pourtant il avait dû concourir connue député, puisqu'il rappelle le temps où « je siégeais, dit-il, sur les bancs de leur infernal manège » (la Constituante). Il conclut par cette nette affirmation : « La constitution et le roi sont deux choses qui s'excluent i. » M. Asseline, évoque de Boulogne, appelé comme l'archevêque de Reims dans les conseils du roi, n'est pas moins formel. « Qu'est-ce que la constitution, dit-il, c^u'un système désastreux..., une assemblée despotique, un roi sans pouvoirs, cinquante mille républiques dans un même royaume 2? » Nous n'avons pas l'intention de défendre la Constitution de 1791 contre l'évéque de Boulogne. De notre temps, Taine a dressé contre elle un réquisitoire que de Maistre n'eût pas désavoué. Il s'agit moins de discuter en ce moment si elle était véritablement défectueuse, ce que personne ne conteste, que de savoir si la royauté à restaurer devait absorber toute la puissance publique. Tel est l'avis formel de l'évoque de Fréjus, M. de Bausset de

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