GRAND DÉBAT AU CONSEIL DES CINQ-CENTS
affectent de le présenter comme incompatible avec notre Republique. » Les défenseurs de la cause religieuse concluaient en réclamant la suppression de tout serment parce que cette exigence, en écartant du ministère beaucoup de prêtres retenus par les scrupules, laissait sans pasteurs cette France dont la voix, s'élevant de toutes les parties du territoire, redemandait avec une force irrésistible le culte de ses pères. Le vote sur cette grande discussion ï compta 4^4 suffrages, dont 204 étaient pour l'abolition de la déclaration et 210 pour son maintien. Le serment avait failli succomber. Le courant était favorable à la religion et à TElglise.
On sait comment le coup d'Etat du 18 fructidor interrompit subitement les mesures de réparation. Les directeurs avaient dit dans une instruction envoyée, en décembre 1796, aux commissaires nationaux de chaque département, relativement aux prêtres appelés réfractaires : « Déjouez leurs perfides projets par une surveillance active, continuelle, infatigable; rompez leurs mesuies; entravez leurs mouvements ; désolez leur patience ; envi ronnez-les de votre surveillance ; qu'elle les inquiète le jour, qu'elle les trouble la nuit; ne leur donnez pas de relâche; que sans vous voir, ils vous sentent partout, à chaque instant. » Cette politique, que les dispositions modérées des deux conseils n'avaient permis d'appliquer qu'imparfaitement, va enfin triompher après le coup d'Etat de fi'uctidor, qui livra de nouveau la France aux Jacobins et rejeta l'Eglise en pleine persécution. Nous n'avons pas à retracer ici ces deux années 2 d'histoire intérieure lamen-
1. Voj-ez les débals du Conseil des Cinq-Cents : rapport de Diibruel, 18 février et 2(» juin 179; ; rapport de Camille Jordan, ij juin i;f)^ (29 prairial an V); opinion de Boulay de la Meurthe, 9 juillet i~i)j (21 messidor an V) ; opinion de Royer-CoUard, 14 juillet 1797 i2() messidor an V) ; discours de Merlin de Thionville, iSjuillet 1797 127 messidor an V).
2. Voir sur cette question Victor Pierre : La Terreur sous le Directoire, I vol. in-8°, 1888. — Ludovic Sciolt, op. cit.
table où les prisons se rouvrent, les échafauds se redressent, la terreur reparaît, où les lois de déportation, renouvelées dans toute leur horreur, poussent à la Guyane, aux îles de Ré et d'Oléron, des milliers de prêtres exposés aux plus cruels traitements, pendant que le Directoire s'efforce de remplacer le vieux culte par la pompe ridicule des fêtes décadaires.
Fructidor apporta au clergé un nouveau serment, celui « de haine à la royauté et à l'anarchie, d'attachement et de fidélité à la République et à la constitution de l'an III». Cet arrêt était un peu anormal de la part d'un gouvernement qui traitait avec les rois de l'Europe. Et puis quelle étrange politique que de décréter la haine, de vouloir l'imposer au nom de la conscience, elle qui n'est légitime que contre le mal ! Quelle naïveté de croire qu'il suffisait d'une simple ordonnance pour la substituer à l'amour dans les dispositions d'un si grand nombre de Français envers la royauté. Il est évident qu'un tel serment, qui prétendait commander au cœm*, rendre obligatoire un sentiment que la charité réprouve, mettre sur le même pied la royauté et l'anarchie, prescrire enfin l'attachement à une constitution peu chérie, peu assurée du lendemain, celle de l'an III, devait rencontrer plus de résistance encore que les précédents. Vainement, le député Ghollet, au nom de la commission, déclara-t-il qu'il ne s'agissait point d'un serment à la Brutus et à la Gaton, contre tout ce qui porte le nom de roi, ni de haine contre les personnes, ni môme contre la royauté en général, mais simplement contre tout essai de restauration jnonarchique en France, lequel ne pouvait s'opérer sans d'horribles convulsions : cette explication encouragea les bonnes volontés
à la soumission, mais clic ne pouvait rendre la loi raisonnable. Plusieurs prélats, tels que l'évêque de Grasse, l'évêque de Lisieux, MM. de Saint-Jean de Prunières et de La P'erronays, consultèrent la cour romaine. Les cardinaux pensèrent unanimement que le serment de haine à la royauté répugnait à la loi dwine. Il paraît que le Pape donna à cette décision une confirmation verbale, bien que Pic VI ait autorisé plus tard, au sujet de la Répul^ique romaine, une formule qui rappelait sur plus d'un point celle de fructidor i.
Cette décision étant peu ou tardivement connue en France, le serment de haine à la royauté fut prêté par un grand nombre de membres du clergé de Paris, avec l'assentiment du moins tacite du conseil archiépiscopal, avec la tolérance de M. Juigné qui y était d'abord opposé. M. Émery, qui ne l'avait pas fait et ne l'avait conseillé à personne, ne voulut januiis condaumcr ceux qui s'y étaient soumis. Il était même satisfait de voir un certain nombre de prêtres le prêter =». « Je ne puis nié faire, disait-il, à l'idée d'un peuple sans culte. » Dans plusieurs diocèses, les prêtres l'acceptèrent avec l'assentiment ou la neutralité des évêques. Le clergé de Reims
1. Pie VI, par un bref du i6 janvier 1799 relatif à la République romaine, autorisa le serment suivant qui ne pouvait plaire aux évêques français émijçrés : « Je jure que je ne prendrai part à aucune conjuration, complot ou sédition, ayant pour objet de rétablir la monarchie et de détruire la République qui grouvcrne actuellement. Je jure haine à l'anarchie, lidélité et attachement à la République et à la constitution, sauf toutefois les droits de la religion catholique. »
2. M. Kmery, dans une lettre à y,l" Spina, expose au délégué du Pape la conduite tenue par les grands vicaires de Paris au sujet du serment de haine à la royaniè et des autres serments. M. Emery dira, en 1800, dans son projet de lettre à Pie VI que cette formule est condamnable, car « elle suppose que le gouvernement monarchique est en lui-même digne d'une haine proprement dite, qu'il est intrinsèquement mauvais, doc trine évidemment contraire à l'Écriture sainte et à la tradition ». Mais M. Emery ajoute que la formule ne fut pas souscrite en France dans ce sens, mais simplement comme un engagement de n'entrer dans aucun complot pour le rétablissement de la monarchie en France, engagement que Pie VI a jugé non illicite puisqu'il l'a autorisé dans ses Etats. — Arih. de M. Emery,
s'y conforma et donna par écrit les raisons de sa conduite. Dans le diocèse de Montpellier, on compta i6i prêtres qui firent ce serment de haine à la royauté. Parmi ceux qui avaient donné l'exemple se trouvait l'aljlîé Gambacérès, frère du second consul, et qui devait être archevêque de Rouen, en 1802. A Angouléme, de nombreux ecclésiastiques s'y soumirent poxn* pouvoir conserver l'exercice de leur ministère. Le principal grand vicaire ^ refuse de les blâmer, les tenant, dit-il, pour de mauvais politiques mais non pour de mauvais prêtres. A Bourges, 53 prêtres et i5 religieuses crurent pouvoir jurer, le lu janvier 1798. Du fond de son exil, l'archevêque de ce diocèse, M. de Puységur, réprouva cet acte de complaisance, et « dit sa vive douleur » à la vue de ce qu'il appelle une faiblesse coupable ^.
Ceux qui prêtèrent ainsi le serment de haine à la royauté purent s'autoriser de M. de Belloy, évêque de Marseille, Au mois d'octobre 1797, il adressa à son clergé un AiHS pour l'engager à le faire dans le sens de l'interprétation donnée par le député Chollet. « Il faut ol)server, disait ce prélat, que la religion est par elle-même indilïérente à la forme de gouvernement, ou royaliste ou républicain, c'est-à-dire qu'elle ne commande aucun des deux. Il faut également observer qu'un gouvernement ne pou-
1. On est frappé de voir avec quelle largeur d'esprit et quelle indépendance de jugement ce grand vicaire, M. Vigneron, discute cette question des divers serments. Il s'inspire des exemples du Conseil de Paris et de M. Emery. Cf. Blanchet, op. cit., pp. 3o4, 3o5, 553-355, 562-58i. — Pour Montpellier, cf. Saukel, op. cit., III, pp. 174? ij^.
2. Cf. Bkimoxt, op. cit., p. 326-328. — L'évêquede Perpignan, M. d'Esponchez, écrivit à son diocèse pour interdire ce serment. (Torheilles, op. cit., p. 657.) — L'évêque de Luçon, M. de Mcrcy, écrivait le 17 octobre 1797 : «La haine ne se commande pas. Le chrétien ne peut haïr que le péché. Le gouvernement monarchique est bon en lui-même. Il i)eut ne pas convenir à tous les peuples, mais les républicains eux-mêmes ne peuvent pas lui jurer haine. Qui sait s'ils ne reviendront pas à ce gouvernement paternel? » Autre lettre du même prélat, le 8 février 1800, au sujet du même serment : « Je ne le crois pas légitime. Tout ce que nous pouvons promettre, c'est de ne rien faire pour provoquer ce retour, autrement que par nos prières, et de nous engager à ne jamais rien faire qui puisse tendre à troubler la tranquillité publique. » Lettres inédites.
-vant être à la fois royaliste et républicain, l'adoption de l'un des deux est nécessairement le rejet de l'autr-e. Quant •au mot de haine à la royauté, que l'on exige d'ajouter au serment dont il s'agit, il ne doit être considéré et raisonnablement interprété (quoique très déplacé dans le lieu) que comme une expression confirmative de la soumission exigée... Ce mot de haine, qui est susceptible, même dans les saintes Écritui'es, de diverses interprétations..., ne doit pas être entendu ici d'une haine eflective contre la personne des rois, mais simplement comme une obligation que l'on contracte par serment de ne rien faire, ni dire, ni écrire, qui puisse nuire ou tendre à la destruction delà République... Cette interprétation est la seule raisonnable que l'on puisse lui donner, car enfin, la haine et l'amour sont des sentiments et des mouvements de l'ùme qui ne se commandent pas, et personne n'ignore que nulle puissance humaine n'a ce droit sur la pensée et les sentiments intérieurs de l'àmc, mais seulement sur les nctions, les paroles et les signes extérieui»s ; et qu'en conséquence toute prétention ou ordonnance qui dépasseraient ces justes bornes, seraient évidemment nulles, ou absolument chimériques i. » L'évêque de Marseille concluait en engageant ses prêtres à faire le serment ainsi compris dans l'intérêt du culte. M. dcBcUoy paraît avoir été à peu près le seul dans l'épiscopat à donner à son clergé cette direction positive. La généralité des évêques, surtout du deliors, n'av^nit même pas été tentée de le
I. On possède à Saint-Siilpice plusieurs copies de cet Ads de M. de Belloy,dont un écrit par M.Eraery. L'auteur d'une brochure parue en i8o'3 (Lettres critiques et charitables d'un haliitant de Carnl>ridge, p. 32), traite M.de Belloy de «centenaire redescendu à l'état d'enfance. En 179;, on lui lit prêter le serment de haine à la royauté, et il nccraignit pas de répandre dans le diocèse de .Marseille la scandaleuse interprétation qui avait été donnée par les évêques intrus ». — L'évêque constitutionnel d'Ilie-et-Vilaine, (Lecoz, op. cit., pp. 22-, 278;, écrivait le 17 août 1798 : « La haine que nous jurons à la royauté a pour objet non de haïr les rois, nous sommes en paix et en amitié avec plusieurs d'entre eux, mais de repousser la royauté dans le même sens que l'anarchie, c'est-à-dire comme destructive du gouvc'rnemcnt que les Français ont adopté. »
prêter. Ils étaient rassurés contre son suécès par la bizai^. rerie et l'excès de la ibrniulc.
Nous ne saurions nous montrer bien sévères contre l'indulgente faiblesse de M. de Belloy lorsque nous voyons Louis XVIII, le roi en personne, autoriser le serment de haine à la royauté. Oh ! il ne donne point cette permission aux ecclésiastiques, parce qu'il craindrait, dit-il, de « blesser la pureté de leur caractère » ; mais, dans l'intérêt de sa cause, il croit devoir l'accorder à ses partisans laïques. « Je ne dissiumle point, écrit-il expressément, que je chargerai mes agents civils de répandre parmi le peuple, que j'autorise mes sujets à le prêter, si la tyrannie conserve la force de l'exiger, soit pour assister aux Assemblées primaires, soit pour remplir des fonctions publiques. Gomme c'est moi surtout qu'il intéresse, il me paraît que cette précaution suffira pour lever tous les scrupules de la délicatesse et même de la conscience. »
Les évoques auxquels le roi faisait ces étranges confidences ne furent pas d'avis comme lui que ni les nécessités de la politique, ni môme son autorisation formelle, pussent lever « les scrupules de la délicatesse et de la conscience ». Ils n'acceptent pas que ce qui est mal pour des ecclésiastiques puisse être bon pour des civils. Ils ne comprennent point que jurer haine à la royauté puisse être un moyen de faire aimer et de faire rentrer le roi. L'évêque de Saint-Pol-de-Léon, M. de La Marche, le déclare à Louis XVIII avec une énergie d'expression, avec une rudesse même que nous ne sommes guère habitués à renconter dans la correspondance entre les évêques d'ancien régime et leurs princes. Le serment de haine à la royauté, même dans une bouche laïque, dit M, de La Marche, « sera un blasphème, puisqu'il aura un objet mauvais ; il sera un parjure, le cœur n'étant pas d'accord avec là bouche. Quant à l'autorisation du roi de prêter le serment,... si elle efface l'injure faite à sa personne, elle
n'en produirait pas moins un scandale, elle serait d'un pernicieux exemple... Jamais la légitimité de la fin ne peut légitimer des moyens qui sont mauvais en eux-mêmes ^. » Voilà les évêques obligés de rappeler le roi au sentiment de l'honneur politique, peut-être de ses propres intérêts. La question des serments allait se poser bientôt sous une autre forme et d'une façon plus sérieuse. Les jours du Directoire sont comptés. Un homme se lève, que le Dieu des armées a marqué de son sceau plus qu'aucun conquérant qui ait jamais commandé à la victoire et pétri les peuples. A peine a-t-il mis fin à un gouvernement détesté qu'il se montre aussi grand dans la paix que dans la guerre. Cette nation ivre de liberté, il la rassasie de gloire. Ces jacobins farouches, pourfendeurs de tyrans, qui ne connaissaient que le bonnet rouge et la carmagnole, iront se prélasser dans ses antichambres en culotte courte. Il fait plus, il rend à la France la paix religieuse, le culte des ancêtres par un concordat passé avec le Souverain Pontife. Quoi encore ! Le voilà empereur, c'est-à-dire plus que roi. Le Pape lui-même préside à son sacre. Les Français, pris par l'imagination, reportent déjà sur lui l'amour dont ils brûlaient autrefois pour la dynastie des Bourbons. Les rois de l'Europe inclinent leur couronne devant sa majesté impériale. Tout cède. Les évêques seront-ils les seuls à se dresser devant ce géant qui semble suscité pour exercer l'empire du monde ?
I. L'archevêque de Reims répondait de son côté au roi, avec moins de vifçueur, mais avec fermeté, que l'autorisation de prêter le serment de haine à la royauté, de fidélité à la République et à la constitution de l'an III, « pourrait aliéner ceux de ses sujets qui lui sont sincèrement attachés et qui, en conséquence, ont ce serment en horreur et le regardent à juste titre comme absolument illicite. La déclaration faite sur cet objet, au nom de Votre Majesté, par ses agents civils, se trouverait en opposition avec les instructions que nous avons déjà données, comme nous le devions, contre ce serment, et dans lesquelles nous avons montré combien il est contraire à Dieu. Il pourrait arriver enfin que les malveillants représentassent cette autorisation, qui ne pourrait manquer d'être connue, comme une espèce de renonciation que Votre Majesté aurait fuite à ses droits, ou en abusassent pour lui faire perdre la confiance que ses sujets doivent avoir en elle. » Archives des Affaires étrangères, loc. cit.