Richelieu, Lettres et papiers cVEtat^ I
2. Le cardinal de Savoie épouse sa nièce et redevient le prince Maurice ; le cardinal Pamphilio se marie; le cardinal Casimir de Pologne aussi (il fut loi de Pologne après son frère). L'archiduc Albert, cardinal à dix-huit ans, nommé par son oncle Philippe II à l'archevêché de Tolède, quitta cette situation pour épouser l'infante Isabelle, fille de Philippe II, qui lui apporta en dot les Pays-Bas catholiques et la Franche-Comté. D'Avenel, loc. cit., p. 332-333. Nous avons dit que ces cardinaux n'étaient pas dans les ordres sacrés.
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raine. Pour déjouer ce projet, le cardinal Nicolas-François, qui a hérité de son frère le gouvernement du duché, prend la résolution d'épouser sa cousine, envoie demander à Rome la dispense de parenté, en attendant se dispense lui-même comme évêque de Toul, avec l'approbation de Pierre Fourier qui trouve dans la raison d'Etat un motif suffisant de ne point attendre la réponse du pape, et contracte mariage le jour même, en 1624, donnant sa démission de cardinal et d'évêque de Toul.
Ces exemples deviennent plus rares à mesure qu'on avance dans le cours du dix-septième siècle. Cependant le cardinal de Bouillon, promu si jeune à cette dignité qu'on l'appelait Venfant rougey se distingue par bien des extravagances. Louis XIV, qui n'avait pas voulu de lui comme coadjuteur de Paris, vit moins d'inconvénients à le faire cardinal. D'après Saint-Simon une grande liberté d'allures était encore laissée aux cardinaux. Il dit au sujet du cardinal Armand de Rohan, le premier qui fut évêque de Strasbourg : « Un cardinal est en droit de passer sa vie au jeu, à la bonne chère, et avec les dames les plus jeunes et les plus jolies; d'avoir sa maison pleine de monde pour le rendez-vous et lacommodité des autres, de leurs amusements, de leurs plaisirs, et pour le centre des siens ; d'y donner des bals et des fêtes et d'y étaler tout le luxe et la splendeur en tout genre qui peut flatter, surtout de n'entendre plus parler de livres, d'étude, de rien d'ecclésiastique ; d'aller régner dans son diocèse sans s'en mêler ; de n'en être pas seulement importuné par ses grands vicaires, ni par le valet sacré et mitre payé pour imposer les mains, et d'y vivre sans inquiétude dans un pilais, à la campagne, au milieu d'une cour, comme un souverain, parmi le jeu, les dames et les plaisirs, pleinement affranchi, là comme à Paris et à la cour, de toute bienséance ^. »
1. Mémoires i t. VI, p. 417. Les Mémoires du duc des Gars (1890, 2^ vol.
Saint-Simon fait bien d'ajouter : a Ce n'est pas que nos cardinaux vécussent de la sorte, mais ils en avaient toute liberté. » Il avait sous ses yeux le cardinal de Noailles, qui avait porté « son innocence baptismale * » sur le siège de Châlons et de Paris, et aussi le cardinal de Coislin, évêque d'Orléans, dont « la jeunesse avait été si pure qu'elle était non seulement demeurée sans soupçon, mais que jeunes et vieux n'osaient dire devant lui une parole trop libre, et cependant le recherchaient tous, en sorte qu'il a toujours vécu dans la meilleure compagnie de la cour ^. » Les cardinaux du XVIII® siècle
in-8., t. II, p. 97-118) nous présentent sous les mêmes traits, au moment de la Révolutiou, les princes-évêques d'Allemagne, en particulier Auevsperg, prince cardinal-évêque de Passau, qui donne un bal, un opéra pour distraire son hôte. — L'archevêqu» prince -électeur de Mayence « était chancelier de l'empire et directeur de la diète. L'électeur, comme souverain, tenait, dit des Cars, l'état le plus splendide. Sa table était de la plus grande recherche. » En 1789, l'archevêque électeur de Cologne était Maximilien, frère do l'empereur Joseph d'Autriche et de Marie- Antoinettte.
1. Parlant de son séjour à Châlons, « il y porta, dit Saint-Simon (I, 181, 182), son innocence baptismale, et y garda une résidence exacte, uniquement occupé aux visites, au gouvernement de son diooèse et à toutes sortes de bonnes œuvres. Sa mère, qui avait passé sa vie à la cour, dame d'atours de la reine, s'était retirée auprès de lui depuis bien des années ; elle y était sous sa conduite et se confessait à lui tous les soirs, uniquement occupée de son salut dans la plus profonde solitude.»
2. Saint-Simon (I, p. 181) continue ainsi le portrait : « Il était riche en abbayes et en prieurés, dont il faisait de grandes aumônes et dont il vivait. Dm son évêché qu'il eut fort jeune il n'en toucha jamais rien, et en mit le revenu tous les ans en bonnes œuvres. Il y passait au moins six mois de l'année (quoique aumônier de la cour), le visitait soigneusement et faisait toutes les fonctions épiscopales avec un grand soin, et un grand discernement à choisir d'excellents sujets pour le gouvernement et pour l'instruction de son diocèse. Son équipage, ses meubles, sa table sentaient la frugalité et la modestie épiscopales, et quoiqu'il eût toujours grande compagnie à dîner et à souper et de la plus distinguée, elle était servie de bons vivres, mais sans profusion et sans rien de recherché. Le roi le traita toujours avec une amitié, une distinction, une considération fort marquées, mais il avait souvent des disputes et quelquefois fortes sur son départ et son retour d'Orléans. Il louait son assiduité en son diocèse, mais il était peiné quand il le quittait, et encore quand il demeurait trop longtemps de suite à Orléans. La modestie et la simplicité avec laquelle M. d'Orléans soutint sa nomination (de cardinal)
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se présentent à nous assez mal avec Dubois. Il est vrai qu'il a lallu tous les artifices de Lafitau, toute la pression de la cour de France pour forcer la main à la cour romaine. A la même époque, les cardinaux de Polignac, de Rohan, de Bissy, trouvent moyen de se compromettre dans la conspiration Cellamare. Comment, en effet, être alors «'ardinal sans faire de la politique? I^e XVII*' si^-^cle n'avait-il pas eu ses Richelieu, ses Mazarin ; le seizième, les Duprat, les d'Amboise, les Tournon, les Gramont, les Lorraine, les Bellay, les d'Ossat, les du Perron, cardinaux illustres, mêlés aux grandes affaires d'Etat ou aux négociations diplomatiques les plus importantes ? La tradition se continue avec moins d'éclat, il est vrai, au XVIII® siècle ; mais la correspondance du pape Benoît XIV avec le cardinal de Tencin, par exemple, nous montre quelle impression faisaient encore sur Rome ces cardinaux ministres d'Etat, dotés de plusieurs centaines de mille livres de rente, appuyés sur ce clergé de France dont la science et les richesses excitaient en quelque sorte l'enviedu clergé romain moins instruitetbesogneux. C'est presque avec humilité que Bci.oît XIV demande à Tencin de faire quelque chose pour « le pauvre Saint-Siège. »
La postérité ne considère point Tencin ni Bernis comme des saints. Bernis avoue dans ses Mémoires ses regrets pour d'anciens usages. « J'ai quelquefois regretté, dit-il ', qu'il ne fût plus de mode d'admettre les cardinaux à la tête des armées. » Ne pouvant être un cardinal guerrier, Bernis fut un cardinal politique et prouva par son exemple que ceux-là n'étaient pas les plus austères.
et riinîformité de sa vie, de sa conduite et de tout ce qu'il faisait auparavant, qu'il continua également depuis, augmentèrent fort encore l'estime universelle. » Saint-Simon fait également un grand éloge du cardinal de Forbin-Janson, évèque-comte de Beauvais. « Il était plein, dit-il, d'honneur et de vertu ; il avait un grand amour de ses devoirs et de la piété. C'était un sage et une excellente tète. » Mémoires, VI, 40i-40G. 1. Masson, Mémoires de Bernis, I, 'J.
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Mais on oublie trop en le jugeant qu'il fit ses poésies légères avant d'être dans les ordres sacrés, qu'il fut cardinal avant d'être prêtre K
A la veille de la Révolution, c'est un cardinal, Rohan, évêque de Strasbourg, qui donne le plus grand scandale peut-être qui ait éclaté en l'Eglise de France dans l'ancien réoime -. Loniénie de Hrienne est l'avant-dcrnier cardinal nommé sous Louis XVf. Ces noms ne rappellent pas de grandes vertus. Mais hatons-nous de dire que c'étaient là des exceptions ; que tout le cours du XVIIP siècle nous présente, à coté de quelques noms compromis, des princes de l'Eglise irréprochables et dignes de tout éloge, tels que le cardinal de Saulx-Tavannes ^ ; qu'en face d'un Loménie, d'un Rohan, un Luynes, mort en 1788
1. Bernis ne fut ordonné sous-diacre qu'en 1755, à l'âge de 40 ans. Une dépêche de lui, du 12 avril 1755, à lîouiilé porte : «Après de mûres réflexions, Monsieur, j'ai formé la résolution de m'engager dans l'état ecclé siastique. J'ai reçu des lettres démissoires de mon évoque diocésain pour prendre le sous-diaconat. J'entre demain en retraite pour huit jours; c'est le patriarche de Venise qui doit me conférer les ordres. » Bernis, ordonné prêtre le 6 septembre 1760. était cardinal depuis 1758. Nommé cardinal, il écrivit à M>"o de Pompadour : « Le courrier de Rome m'a apporté cette nuit la calotte rouge. Je vous la dois, puisque je vous dois tout. Soyez bien sûre que je ne perdrai jamais le souvenir ni de votre amitié ni de mes obligations. » Lettre du 10 octobre. — Dubois n'était que tonsuré quand il fut nommé archevêque de Cambrai.
2. Les dépêches de Bernis au ministre Vergennes nous montrent les cardinaux romains prêts à remettre leur chapeau plutôt que de partager leur dignité avec Kohan. « Ils pensent en gentilshommes, écrit Bernis ; si le prince de Rohan était militaire, il serait chassé de son régiment. » Dépêches des 17 et 31 janvier 1786. Masson, op. cit., p. 441.
3. D'Argenson (Journal et Mémoires, 19 septembre 1749J raconte ce trait. « Le roi ayant dit à l'archevêque de Rouen (Saulx-Tavannes) qu'il passerait chez lui à Gaillon, en allant au Havre, ce prélat se contenta de lui faire une profonde révérence. Le roi lui dit une seconde fois: M'entendez-vous .'j'irai chez vous. Autre grande révérence. Puis S. M. a marché trois pas, s'est retournée, a dit: Non, Monsieur, je me ravise. Je n'irai point chez vous. — L'archevêque de Rouen est grand aumônier de la reine: Il entre dans le ressentiment de cette princesse de ce que le roi promène ainsi la marquise de Pompadour et se donne en spectacle aux peuples normands ;il craint d'en être le fauteur, et il évoque sur cela son caractèrede prélature. » M. de Saulx-Tavannes donnait là une preuve de caractère en un temps où tout pliait devant le capriceet les passions du roi.
archevêque de Sens, un La Rochefoucauld, archevêque de Rouen, et bien d'autres honoraient à la veille de la Révolution le sacré collège par leurs vertus. Toutefois, jusqu'à la fin de l'ancien régime la dignité de cardinal semble apporter avec elle certaines franchises, et être accessible à des candidats qui sont loin d'être irréprochables. Si nous en croyons Talleyrand dans ses Mémoires, il aurait obtenu de Pie VI, par l'intermédiaire de Gustave III, la promesse du chapeau; mais ce projet échoua devant l'opposition de la reine.
Pendant que les cardinaux avaient quelque peine à se ranger, les ministres de la feuille faisaient au XVIIP siècle de nobles efforts pour appeler de bons sujets à l'épiscopat. Les choix du cardinal Fleury furent en général dignes de tout éloge. Il « maintint l'épiscopat dans l'ordre de noblesse et de régularité où il l'avait reçu presque des mains de Louis XIV ^ » Le supérieur de Saint-Sulpice, M. Couturier, jouissant de la pleine confiance du ministre, eut une grande part dans ses conseils et dans ses choix. Bernis lui reproche la promotion de prêtres de conduite irréprochable, mais d'intelligence médiocre ~.
1. De Pradt, Les quatres concordats, 3 vol. in-8, t. I, p. 439-i'i4. M. Emery, parlant dans sa notice sur Mgr Lefranc de Pompignan du cardinal Fleury, le dit si « attentif et si délicat sur le choix des évêques, surtout daus les dernières années de son ministère. »
2. M. Couturier, supérieur de Saint-Sulpice, « présidait au choix des évoques par la confiance qu'avait en son discernement le cardinal Fleury. 11 fit donner les abbayes et les évêchés à des personnes irréprochables comme moeurs. Mais, en choisissant pour remplir les premières places de l'Eglise des esprit médiocres, il a rendu un mauvais service à l'épiscopat. » Mémoires de Demis, I, p. 25. Le lecteur n'esi point tenu de préférer les choix de Bernis à ceux faits par le cardinal Fleury et le supérieur de Saint-Sulpice.
Un mot de Bernis au cardinal Fleury fit fortune. Le toutpuissant ministre dit dans une entrevue à l'abbé solliciteur: Monsieur, tant que je vivrai, vous n'aurez point de bénéfices. — Eh bien ! Monseigneur, j'attendrai l, répondit Bernis. La réplique parut bonne au cardinal qui la divulgua ; la cour et la ville s'en égayèrent.
A la mort de Fleury en 1743, Boyer, ancien évêque de Mirepoix, lui succède comme ministre de la feuille. Uniquement préoccupé de faire de bons choix ~, il montre une énergie indomptable sous le feu croisé des Jansénistes, des philosophes et des compétiteurs de toute sorte. Le ridicule que Voltaire a essayé de jeter sur lui ne saurait faire oublier la fermeté de caractère dont il dut faire preuve à l'égard des puissants et même du roi. Cet homme tout d'une pièce ne pouvait plaire à Bernis qui lui trouve peu de « discernement )>, et l'accuse même d'avoir gouverné « les affaires de l'Eglise avec la dureté et le despotisme d'un moine. » Cependant Bernis n'avait pas trop à s'en plaindre, puisque Boyer, qui lui avait refusé une abbaye, malgré la demande de Louis XV, tant qu'il n'était
1. Bernis, Mémoires, I, 79. Bernis raconte (ibid. I, 52) cette anecdote. L'archevêque de Paris, M. de Vintimille, ami du cardinal Fleury, lui demandait un jour « un régiment pour son neveu, représentant qu'il était bien vieux, et que ce serait pour lui une consolation avant sa mort, s'il voyait son neveu avec un grade militaire. Lrt cardinal, qui avait quatre ou cinq ans de plus que M. de Vintimille, lui répondit qae son neveu était trop jeune. « Mais que deviendra cet enfant après ma mort ? répliqua l'archevêque. — N'en soyez pas embarrassé, continua le cardinal ; dans ce cas je vous promets d'en avoir soin. — Oh bien, dit l'archevêque, je le recommande donc à votre éternité. »
2. Un curé de Paris, M. Léger, curé de la paroisse et de la communauté de Saint-André des Arts, fut regardé comme un des plus habiles, des plus saints directeurs auxquels ont pût confier de jeunes prêtres. Sa communauté passait pour un séminaire de l'épiscopat. Boyer, ministre de la feuille, y envoyait ceux qu'il voulait éprouver avant de les faire évêques. En vingt ans, elle donna des évêques aux diocèses de Limoges, de Montauban, de Gomminges, de Tulle, d'Arras, de Saint-Pons, de Lombez, de Riez, d'Alais, d'Auch, de Senez. M. de Beauvais,M. de Saint- Sauveur, évêque de Tulle en 1789, y étaient passés. Cf, Poulbrière, Histoire du diocçse dç Tulle ^ 1884, in-12, p. 328,
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pas dans les ordres sacrés, lui donna celle de Saint- Arnould aussitôt qu'il fut sous-diacre ^.
On avait pensé que le cardinal de Tencin prendrait après *3oyer le ministère de la feuille ^, mais il se brouilla avec d'Argenson et la cour en prenant parti, en 1750, contre les projets de Machault. Ce fut le cardinal La Rochefoucauld, archevêque de Bourges, qui fut appelé, eu 1755, à la succession de l'évêque de Mirepoix. Louis X\ lui dit en lui remettamt cett(î charge : « Je vous ai nommé pour vous donner l'exemple d'un bon choix. » Le choix en effet était heureux. Tous les témoignages contemporains s'accordent à vanter en lui les vertus épiscopales et les capacités administratives. La mort prématurée de ce cardinal, déjà président, en 1750 et 1755, des assemblées du clergé, chargé en 1755 d'une ambassade à Rome, enlevé en 1757, à l'âge de cinquante-six ans, avait été un deuil pour l'Eglise de France ^'. Néanmoins les plus ardents adversaires du jansénisme le trouvaient trop modéré, et