‹ L'ancien clergé de FranceChapitre 32 sur 110 · Discours du 12 avril · texte numérisé non relu

Discours du 12 avril

et simple, de même pour les biens elle se contenta de les mettre à la disposition de la nation par le décret du 2 novembre 1789. Les discours prononcés, le 31 octobre, par M. de Boisgelin, par l'abbé de Montesquiou, avaient fait la plus vive impression. Malgré l'éloquence et la pression de Mirabeau, malgré les menaces d'une populace ameutée, le décret du 2 novembre, qui ne parlait pas de confiscation, se heurta à une très importante minorité, trois cent soixante-huit voix contre trois cent quarante-six, et encore quarante membres s'abstinrent et la terreur en écarta trois cents de la séance*. Les spoliateurs reprennent des forces et reviennent à la charge jusqu'à complète victoire. Un décret du 19 décembre 1789 ordonne une première vente de biens ecclésiastiques. Le décret du 14 avril 1790 les enlève complètement à l'administration du clergé, pour les confier aux départements et aux districts. Enfin, le décret du 14 mai achève la ruine en prescrivant la vente de tous les biens ecclésiastiques sans exception.

L'énergique défense, les objurgations, les plaintes émues, les objections opposées par l'Eglise à ses spoliateurs, les auraient peut-être convaincus ou arrêtés, ses généreux sacrifices les auraient peut-être désarmés, s'il s'était simplement agi d'une mesure financière. Les constituants ne pouvaient sérieusement douter que le clergé ne fût légitime propriétaire, ni que les 400 millions par lui offerts ne permissent à l'Etat de s'acquitter; mais la situation s'était compliquée d'une question politique et reli-

1. Cf. l'écrit déjà cité: Lettre de M... député^ etc. p. 27 et suiv. Cet écrivain dit que le décret du 2 noyembre fut voté par 568 voix contre 346,

gleuse. « La grandeur du clergé catholique, avait dit Ilelvétius, est toujours destructive de la grandeur d'un Etat. » Sans doute, depuis la constitution de l'Assemblée nationale, le clergé n'existait plus comme premier ordre de l'Etat, mais il paraissait encore redoutable avec ses vastes possessions territoriales. « J'entends dire, s'écriait Grégoire, le 11 avril 179!), que tant que le clergé possédera des fonds, ilaura un esprit de corps qui croisera la chose publique.» Pour achever dele briser, pour étoufFer en lui toute velléité de prépondérance temporelle, la Révolution voulut lui enlever le sol sur lequel un corps de cette vitalité pouvait toujours refaire sa puissance. Aussi a-t-on pu affirmer que la Constituante agit peut-être moins par avidité que par politique. Sans doute, elle trouva opimes, bonnes à prendre, les dépouilles du clergé ; mais ce qui la réjouit plus encore que ces 4 milliards de biens, ce fut de le désarmer en le ruinant, ce fut de lui enlever à tout jamais toute possibilité de rebondir, en lui ôtant tout point d'appui sur une terre qui se dérobait sous ses pas. L'abbé Expilly, en exposant, dans la séance du 20 mai, les motifs qui avaient poussé la Constituante à s'emparer des biens, disait que le principal était siwtout l'extinction de Finfluence politique du clergé. Le 2 novembre 1789, dans la séance même qui vit repousser les propositions de M. de Boisgelin et les biens échapper définitivement à l'Eglise, Chapelier avait fait avec un véritable cynisme l'aveu des raisons qui inspiraient les spoliateurs. Parlant du premier ordre, qui avait « cessé d'exister, je ne le vois plus, s'écria-t-il, que parmi les superbes débris d'une immense Révolution ; il est devenu le patrimoine de l'histoire... Vous avez voulu détruire les ordres, parce que leur destruction était nécessaire au salut de l'Etat. Si le clergé conserve ses biens, l'ordre du clergé n'est pas encore détruit. Le clergé offre des dons: redoutez ce piège. Il veut sortir de sa cendre pour se

LA Si>OLIAtION 183

reconstituer en ordre Il est impolitique que les

grands corps aient des propriétés. » Enlever au clergé ses richesses territoriales, c'était donc détruire à jamais par la base sa puissance temporelle. La Constituante fit mieux encore, — et cette combinaison machiavélique ne dut pas être étrangère à l'esprit des meneurs, — en spoliant l'Eglise, elle lia au sort de la Révolution tous ceux qui s'enrichirent de ses dépouilles. Les acquéreurs de ses biens devaient tout faire pour empêcher les revendications futures des anciens possesseurs. Déjà la suppression des dîmes avait excité la reconnaissance des propriétaires, c'est-à-dire à peu près tout le monde en France, envers cette Révolution qui faisait couler sur leurs terres une rosée bienfaisante, et augmentait leur valeur d'un dixième par l'abolition pure et simple d'un impôt payé depuis mille ans.

Tel fut alors le soulagement universel, que les députés mêmes de la droite qui, dans cette circonstance, parlèrent en faveur des dîmes et des biens du clercfc, les chevaliers du trône et de l'autel, ne se hâtèrent guère d'apporter dans les greniers du clergé, désormais vides, une contribution qui avait cessé d'être obligatoire. Mais les propriétaires n'avaient-ils pas à redouter un retour offensif du clergé si un vent favorable lui rendait le pouvoir. Cette crainte restera à l'état latent dans l'esprit du peuple, nourrira ses méfiances, inspirera ses votes. C'est à peine si nous en avons fini, après un siècle, avec cette éternelle peur de la dîme dans nos campagnes. Nous croyons qu'il faut chercher l'origine, la principale cause de l'hostilité déclarée de la nation contre tout rôle, toute influence politique du clergé, d:^ns ces lois de la Constituante qui, en partageant à toute la nation ses biens et ses dîmes, intéressaient toute la nation à empêcher la résurrection d'un corps dont on s'était divisé les dépouilles.

On ne s'étonnera point que dans l'ardeur de la lutte, le clergé ait eu à subir de la part de ses adversaires un traitement plus dur encore que l'injustice, la haine, cette haine qu'éprouve souvent le spoliateur pour sa victime. Ses richesses avaient excité bien des jalousies dans le tiers état ; le faste de ses prélats, de ses abbés commendataires, de beaucoup de chapitres, le spectacle de bénéficiers opulents et oisifs, avaient allumé bien des rancunes dans l'âme du travailleur obligé de payer sur sa moisson une dîme qui n'allait pas même à son curé. De cette situation, de ces abus, des privilèges accordés à l'Eglise de France, était résulté une sorte de défaveur de l'esprit public, qui allait jusqu'à l'irritation lorsque le clergé semblait se mettre en travers de l'opinion, comme dans la question des trois ordres, ou qu'il ne se hâtait pas de bénir ses spoliateurs, comme dans la question de ses biens. L'exemple de M. de Juigné acclamé ou menacé de mort, selon qu'il paraît obéir ou résister au mouvement, montre bien l'état des esprits. Cette animosité fit trop souvent explosion jusque dans l'enceinte des législateurs. Sieyès eut occasion de les interpeller, avec sa vigueur habituelle, sur leur animadversion contre les prêtres « dont le seul nom, leur dit-il, vous met en colère. SoufFrirez-vous que de petites passions haineuses viennent assiéger votre âme, et réussissent à souiller d'immoralité et d'injustice la plus belle des révolutions? Quitterezvous le rôle de législateurs pour vous montrer, quoi ? des antiprêtres. Ne pouvez-vous oublier un instant cette animosité contre le clergé ? Est-ce à nous à recueillir les opinions qui régnent à cet égard dans les rues, dans les cafés et dans les salons de Paris ? Devons-nous servir cette jalousie bourgeoise qui tourmente l'habitant des petites villes contre M. le chanoine ou M. le bénéficier? Toutes ces misères de l'homme privé ne sont point faites pour nous guider dans notre carrière. Le clergé, comme

tous les gros corps de l'Etat, doit être pris en masse. Allons à la constitution, au rétablissement des finances. Encore une fois, soyez législateurs; vous redeviendrez assez tôt de simples individus pour exercer vos haines, vos mépris, vos vengeances particulières. » Les spoliateurs vont (c ôter à leurs enfants par jalousie contre leurs frères ^. » Ces paroles dont la persistance des mêmes passions a renouvelé si souvent l'opportunité, montrent quelles hostilités implacables s'étaient déchaînées contre l'Eglise.

La voie que la Constituante a fait suivre au clergé est déjà semée, on peut dire encombrée de ses ruines. Quel effondrement politique et social en quelques mois, quel douloureux holocauste de toutes ses grandeurs séculières.

1. Sieyès ajoute au sujet des attaques dont il était l'objet : « Le i-ésultat le plus apparent de leurs merveilleuses critiques, se réduit à prononcer que je suis membre du clergé. Réponse: il est vrai que je suis membre du clergé... On m'a lancé quelques bonnes épigrammes et un grand nombre de mots insignifiants. Réponse: il est vrai que les mots de la langue appartiennent à qui veut s'en servir, et les bons mots à qui sait les trouver, et qu'après tout cela il faut commencer à raisonner quand on le veut et quand on le peut... Depuis longtemps on prend plaisir à répéter d'excellentes plaisanteries contre l'influence d'une robe, sur les sentiments de celui qui la porte. Quand voudra-t-on observer aussi toute l'influence d'une robe sur les jugements de ceux qui ne la portent pas?» Cf. Sieyès. Projet d'un décret provisoire sur le clergé^ reproduit dans le Mojiiteur du 20 mars 1790 et suia-. Les paroles suivantes de Camille Desmoulins dans la France libre, montrent ce que pouvait inspirer la haine du clergé. « Qu'on me montre, disait-il, rien de plus méprisable que ce qu'on appelle un abbé. Qui est-ce parmi eux, qui n'a pris» la soutane, cette livrée d'un maître dont ils se moquent intérieurement, pour vivre grassement et ne rien faire. Y a-t-il rien de plus vil que le métier de la religion, le métier de continence, un métier de mensonge et de charlatanisme continuels ! Quelle différence y a-t-il entre notre clergé et celui des prêtres de Gybèle qui se mutilaient pour vivre ? n

quelle déchirure de la brillante parure mondaine dont les siècles s'étaient plu à orner l'Eglise de France ! Pour lui, la figure du monde s'est évanouie. Pour lui désormais plus de rôle politique, plus de ces Etats généraux où la prééminence, les honneurs, lui appartenaient comme premier ordre de l'Etat ; plus de ces assemblées du clergé de France où il discutait, seul de tous les corps de la nation, sa contribution volontaire, son don gratuit ; plus de ces pays d'Etat, de ces assemblées provinciales où il vcnaitdc déployer naguère encore, sous Necker et sous Galonné, les talents administratifs, la souplesse et la grâce de SCS prélats ; plus de cette prépondérance locale qui a lait des évéqucs, les seigneurs, les bienfaiteurs de leur ville, .et les plus ardents propagateurs de tous les progrès sur la fin de l'ancien régime ; plus de dîmes, plus de biens, plus de centaines de mille livres de rente ; par là même plus de luxe, plus de laquais, plus de carrosses, plus de cette représentation qui éblouissait les peuples. Ces évêques endormis hier dans l'opulence se sont réveillés dans la misère. Il a sufïi d'un jour pour leur enlever ce que leur avaient conquis les siècles. Il n'est pas jusqu'à leurs titres de Monseigneur, d'Eminence, de Grandeur, qui ne soient emportés, prohibés par le décret supprimant la noblesse. ^ Gomme si ce n'était point assez de voir s'effondrer tout d'un coup leur situation séculière, on viendra bientôt leur disputer même ces écoles, ces collèges, ces universités, ces hôpitaux, ces établissements de bienfaisance qu'ils ont fondés, pour la plupart, et fait vivre à travers les siècles. N'ayant plus, depuis la perte des

1. Nous lîsons dans le décret que « l'encens ne sera brûlé dans les temples que pour honorer la divinité, et ne sera offert à qui que ce soit ; que les titres de Monseigneur et Messeig-neurs ne sera donné ni à aucun corps, ni à aucun individu, ainsi que les titres d'Excellence, d'Altesse, d'Eminence, de Grandeur. » — L'abbé Fauchet, De la religion nationale, 1789, p. 168-1G9, demande la suppression de Monseigneur, de Votre Gran' deur.

dîmes et des biens, de quoi les payer, ils ne seront plus admis à les gouverner. Il semble que la France, bercée sur les genoux de l'Eglise pendant quatorze siècles, maintenant qu'elle est arrivée à l'âge d'homme, non seulement se détourne d'elle violemment, mais encore prenne plaisir à ensanglanter le sein qui a nourri son enfance et sa jeunesse.

Devant de tels adversaires, les évêqu«^;s gardèrent la seule attitude qui pouvait leur convenir, le désintéressement et la dignité. On connaît les paroles célèbres prononcées par Montlosier dans la séance du 7 janvier 1791 : <c Les évêques chassés de leurs palais seront accueillis dans les chaumières. Les pauvres qu'ils ont nourris les nourriront. Si on leur ôte la croix d'or, ils en prendront une de bois ; c'est une croix de bois qui a sauvé le monde. » Les prélats prirent leur parti de leur ruine avec une noblesse, une aisance extraordinaire. Pas une récrimination, pas une plainte dans leur langage. Il semble que chez eux la transition subite de l'opulence à la misère se soit opérée sans secousse.

Nous avons décrit ailleurs la train de maison et l'opulence d'un grand nombre. Ce faste avait aliéné aux évêques bien des sympathies dans le peuple. Les plus éclairés sentaient le besoin de les reconquérir, et l'impuissance de toute protestation qui n'aurait pas d'écho dans la multitude. M. Dulau, archevêque d'Arles, auquel on écrivait de sa ville épiscopale de prescrire des prières comme en temps de calamité publique, répondait de de Paris, le 28 avril 1790: « J'aurai queh^ue répugnance à les ordonner, si je juge des dispositions de mes diocésains par celles du peuple qui nous environne ici. Les trois quarts applaudissent à la spoliation de l'Eglise, et comme on suppose que l'orage tombera principalement sur les évêques, abbés et autres gros bénéficiers, la circonstance n'est pas favorable pour faire respecter les or-

donnances épiscopales. Ce n'est que par la confiance des peuples que nous pouvons faire quelque bien, et malheureusement on est venu à bout de nous l'enlever dans plusieurs parties du royaume, en persuadant h la multitude qu'elle était intéressée à l'avilissement et même à la proscription du clergé K »

La sympathie populaire qui avait paru s'éloigner d'un clergé riche et fastueux, allait revenir d'elle-même à un clergé dépouillé et pauvre. Voyez avec quelle facilité les évêques se plient déjà aux circonstances et acceptent les conditions nouvelles. Leur situation a été bouleversée en quelques jours. Les palais leur échappent avec les dîmes et les biens. Ce château d'Anizy où un Sabran, Tévêque duc de Laon, célébrait naguère partant de fêtes, les noces brillantes de sa nièce, tombe déjà sous le marteau des démolisseurs. Les prélats sauront porter la mauvaise fortune. Nous avons vu M. du Tillet, évêque d'Orange, vendre ses deux chevaux et sa voiture avant de se rendre aux Etats généraux, et s'écrier dans le mandement qui annonçait leur réunion : « Ayant de quoi nous nourrir et nous vêtir , nous devons être contents-. » M. de Lorry, évêque d'Angers, écrira après la spoliation : « Nous serons assez riches pour vivre et trop pour mourir. » M. de Balore, évêque de Nîmes, rappelera à la tribune, dans la séance du 31 octobre 1789, cette parole d'un père de l'Eglise : « La piété a engendré les richesses et celles-ci ont étouffé leur mère. » Les Amoncelles ecclésiastiques font la remarque, en 1790, que M. de Chabot, évêque de Saint-Claude, a daté sa dernière instruction pastorale, « non de son palais, comme c'est la coutume, mais de sa maison épiscopale.

Page 1