Cf. Les evêques avant la Révolution, p
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raffinements de la bonne compagnie. Parfois ils avaient suivi quelques années la carrière des armes avant d'entrer dans l'Eglise. Certains même avaient été mariés avantd'étre prêtres. Pisani de la Gaude, évêque de Vence, fut poussé dans les ordres par la mort de sa fiancée, la belle d'Entrecasteaux. On comprend que des hommes ainsi élevés gardassent une parfaite aisance dans des réunions qui nous paraîtraient aujourd'hui un peu mondaines, qu'ils eussent pour les femmes ces égards de société dont leur éducation, leur monde leur faisait un devoir et leur donnait l'exemple. Un jour, M. de Bourdeilles, évêque de Soissons, revenait de Compiègne en calèche. A la poste de Jaulzy, ayant voulu, avec un empressement de gentilhomme, aider une dame de la compagnie à descendre de voiture, il manqua le marchepied et se cassa la jambe, ce qui le rendit boiteux le reste de sa vie^ Bclsunce, évêque de Marseille, apprend que le gouverneur de la ville donne un grand bal. 11 s'y rend au moment où la réunion est complète, fait le tour de la salle pour quêter danseurs et danseuses, et se retire avec une ample recette pour ses pauvres. Cette démarche, qui aujourd'hui paraîtrait risquée, n'étonna personne. La séparation entre le monde ecclésiastique et le monde laïque était alors moins tranchée que de nos jours. L'opinion, en particulier, ne demandait pas aux prélats un divorce complet avec la société
1. Pécheur, Amiales du diocèse de Solssons, t. VII, p, 46Ï:. — Les Mémoires du temps racontent que le carrosse de M. Couet du Vivier de Lorry, alors évèquc de Tarbes, depuis évêque d'Angers en 1789, biisa un jour à Paris la voiture où se trouvait une dame. Le prélat crut devoir lui ofl'rir, puisqu'il était cause de l'accident, de la faire conduire avec SCS chevaux là où elle com])lait se rendre. Elle donna l'adresse de M. Beudct, secrétaire de la marine, lequel était connu justement de M. Vivier de Lorry. A leur arrivée, stupéfaction des domestiques et du secrétaire de la marine de voir la dame arriver ainsi dans l'équipage et en compagnie d'un évêque: c'était la Gourdan. L'anecdote courut la ville ; mais on conviendra qu'elle ne peut point charger la mémoire de M. de Lorry.
brillante OÙ ils avaient vécu ^, oii ils trouvaient leurs sœurs, leurs parentes et comme une extension de leur propre Aimille. Le fait même d'avoir grandi dans un tel entourage en atténuait le péril. Ces relations, sans être pour eux un grand danger, entretenaient cette exquise urbanité de manières, cette noble aisance, cette fleur de bonne compagnie qui distinguaient cet épiscopat.
Cette habitude du monde n'offrait rien d'incompatible avec une conduite régulière ni avec des goûts simples. M. de Lauzières-Thémines, par exemple, évêque de Blois, alliait une vie irréprochable à ses allures de grand seigneur, à son train de gentilhomme. Il affichait, dit un contemporain et un témoin, « une grande sévérité de mœurs. » Il a vivait exemplairement », donnant la confiance à ceux de ses prêtres « qu'il croyait les plus dévots et instruits. » Au moment de la constitution civile du clergé. S(;s adversaires eux-mêmes lui rendirent, sous ce rapport, un éclatant témoignage. Tandis que les catholiques redemandaient Thémines comme « l'évêque qu'il leur fallait, » le procureur général du Loir-et-Cher, dans son réquisitoire, disait de lui, qu'il s'était rendu « recommandable par ses talents, par ses lumières et par la pureté de ses mœurs 2.»
1. Certains ecclésiastiques abusaient de ces tolérances de l'opinion. L'abbé de Périgord (Talleyrand) ne se contente pas de réunir cbez lui les Lauzun, les Mirabeau, les Chamfort, les Rulhière, les Ghoiseul-GoufBer, les Narbonne, et autres brillants sujets qui n'étaient pas des modèles de foi ni de vertu, il se fait admettre aux réunions de M"* de Brienne, de M"* de Montesson, de M"' de Boufflers, de M"* de la Reynière. II nous raconte dans ses Mémoires la répartie qui lui voulut un grand succès dans un souper chez la duchesse de Grammont. Talleyrand paraissait surtout se complaire dans « la maison de M""' de Montesson, qui se tenait tout à l'extrémité de la décence... Sur son théâtre il y avait, dit-il, pour le clergé un peu dissipé une loge dans laquelle M. l'archevêque de Toulouse, M. l'évêque de Rodez, M. l'archevêque de Narbonne, M. l'évêque de Gomminges m'avaient fait admettre. » Mémoires de Talleyrand, I, 36, 37, 42, 43, 49.
2. Mémoires de Dufort, comte de Ghevcrny, l, p. 428-130; II, ill. — Ber-
On pouvait donc donner des fêtes sans manquer à ses devoirs, être à la fois un gentilhomme et un bon prélat. Là même où nous assistons à des réjouissances trop profanes, les évêques cèdent le plus souvent à l'usage, aux exigences de leur entourage, plutôt qu'à leurs propres goûts. Les Nouvelles ecclésiastiques racontent qu'en 1762, M. de Barrai, évêque de Troyes, donna de belles fêtes en l'honneur de parentes qui lui avaient rendu visite. Il s agissait aussi de célébrer « l'heureux succès de l'inoculation que le prélat et sa sœur avaient fait faire à leur neveu, en l'absence et à l'insu du père et de la mère. » Rien de plus légitime. Malheureusement ces réjouissances auraient été couronnées par un opéra-comique, joué à Saint-Liez dans le château de l'évêque. Les paysans des environs en répandirent la nouvelle dans les marchés du pays. « Nos curés, disaient-ils, auront beau prêcher maintenant que la danse est défendue. » La hargneuse gazette, qui raconte ces faits à sa manière, ne peut néanmoins s'empêcher deconvenir que l'opéra-comique fut organisé par les parentes de l'évêque, à son insu et représenté un peu malgré lui ^.
A Nancy, c'est pour plaire à une sœur fastueuse. M™® de Clermont-Tonnerre, qu'un digne évêque, M. de La Tour du Pin, laisse donner chez lui des soirées musicales et des réceptions bruyantes ^. A Castres, pendant que Mgr de
gerln et Dupré, Histoire de Blois, II, p. 225-227. — Journal l'Ami de la Religion, année 1829-1830, t. LXII, p. 225-230.
• l.Les Nouvelles ecclésiastiques poursuivent avecàpreté ces évêques qui « traînent après eux des sœurs ou des nièces à qui ils donnent dispense de nous édifier. » Elles dénoncent la société brillante qui fréquente les salons de M. de Malide, évêque de Montpellier, le luxe mondain de M. de Termont, évêque de Blois, etc. Cf. Nouvelles ecclésiastiques, 1763, p. 140 ; 1776, p. 159;1783, p. 142.
■ 2. Cf. abbé Mathieu, l'Ancien régime dans la Lorraine, p. 334. Les curés durent demander à l'évêque de faire cesser ces réunions pendant le carême. Chez M. de Nicolaï, évêque de Gahors, les honneurs du palais étaient faits par sa nièce, sœur de M. de Jarenle, évêque d'Orléans,* chez «le cardinal de Bernis, à Albi,par sa sœur, M™o de Narbonne.
Royère se lève à quatre heures du matin, réunissant toute sa maison pour la prière, vaquant au ministère de la prédication et à tous ses devoirs d'évêque, ses deux sœurs font les honneurs du palais épiscopal avec un luxe que l'on trouva excessif.
En voilà assez pour choquer, pour scandaliser les villes de province, où l'absence de communications, la pauvreté des habitants, des habitudes primitives n'avaient point encore laissé arriver tant de pompes. Nous avons vu le cas se produire pour M. de Maillé-La-Tour-Landry à Gap ; la même impression dut être éprouvée ailleurs. Plus d'une fois, le rigorisme rustique alla jusqu'à frapper d'une condamnation sévère, jusqu'à traiter peut-être de coupables des réunions qu'expliquent suffisamment les mœurs du temps et la condition sociale des prélats d'ancien régime.
Quelques évêques, par austérité, par crainte d'un scandale possible, pour protester peut-être contre le train séculier de quelques-uns de leurs collègues, menaient une vie retirée et gardaient une grande réserve dans les relations. On aurait à citer parmi eux M. du Lau, archevêque d'Arles, M. de Pompignan, archevêque de Vienne, M. de Pressy, évêque de Boulogne, etc.. M. de Juigné n'admettait à sa table que ses parentes, et on se délassait le soir à l'innocent jeu de trictrac. Son prédécesseur sur le siège de Paris, M. de Beaumont, aurait poussé la retenue, si nous en croyons Soulavie, jusqu'à éviter de baiser Mesdames de France, filles de Louis XV, lorsqu'il leur fut présenté, privilège attaché à sa qualité de duc de Saint-Gloud et de pair de France ^. Au XVIP siècle, le
1. « La maréchale de Duras voulut lui faire baiser Mesdames lorsqu'il leur fut présenté, selon le droit qu'il en avait en qualité de duc de Saint- Gloud et de pair de France; mais il recula quand Mesdames, filles de Louis XV, lui présentèrent leur joli visage ; et il recula encore quand les princesses, pour vaincre ce qu'elles prenaient pour de la timidité, s'approchaient davantage. » Soulavie, Mémoires de Richelieu, t. VIIL p. 207.
cardinal Le Camus, évêque Je Grenoble, se lamentait des compromissions que la charge épiscopale entraînait avec le monde. « L'on a tellement mêlé, disait-il, les dignités ecclésiastiques de bienséances et d'engagements temporels, qu'il est presque impossible d'avoir les égards que le monde demande de nous, et de ne pas s'affaiblir dans la piété chrétienne. » Mais comment transformer un évêque en ermite ? Appelé à agir sur la société, ne doit-il pas vivre un peu avec la société pour la connaître? «Un homme de cabinet, disait Le Camus lui-même, prend les choses plus métaphysiquemcnt, mais nous avons besoin de les prendre un peu plus moralement K »
Il y a ici une question de mesure, et dans ces rapports des évêques avec le monde, l'ancien régime avait des habitudes, des exigences, des tolérances, que ne connaît point notre siècle. Il faut apprécier d'après les convenances, la civilisation, les traditions d'un autre Age, des usages, des réunions qui nous paraîtraient aujourd'hui trop profanes. Même avant la Révolution, ces distractions mondaines ne semblaient pas très compatibles avec l'idéal de la vie ecclésiastique. « Que fais-tu ici? est-ce pour dételles occupations que tu es prêtre ? )>, s'écriait un jour l'abbé de La Loge 2, chargé de présider au train de maison, aux réceptions de M. deBreteuil, évêque de Montauban. Cependant, si nous exceptons la cour de Rohan à Saverne, les fêtes de Dillon h Haute-Fontaine, dcLoménie à Brienne, de Grimaldi à Ivre, peut-être celles de Lafont de Savine h Viviers, où le laisser-aller paraît avoir dépassé les bornes que ne doivent pas franchir des princes de l'Eglise, nous ne connaissons pas d'autres réjouissances qui aient mérité les sévérités de l'histoire.