Duc de Lévis ,Soucenirs et portraits, 1815, p
3. M. de Beaumont était miort le 1*2 décembre 1781. Comme on lui parlait dans sa dernière maladie de prendre un coadjuteur: « J'y consens, volontiers, dit-il, pourvu que ce soit M. l'évèque de Chàloas ; mais je n'en veux point d'autre. Le courrier apportant à M. de Juigné la nouvelle de sa nomination arriva en pleine nuit à Ghâlons. Il frappe à la. porte de l'évèque. Le domestique étonné va. demander qui cause ufa tel dérangement à cette heure. « De la part du roi », répond le courrier. 11 entre et remet la lettre suivante : « Mon cousin, je vous ai nommé à l'archevêché de, Paris et M. de Çlermont-rTonnerreàrévêché de Ghâlons.» Les domestiques sautent de joie et vont avertir Jobart, le maître sonneur, qui .en pleine nuit met en branle toutes les cloches. Les habitants r.éveillés vont s'enquérir et apprennent; ainsi la nouvelle. On A^oit que la nomination de l'archevêque de Paris était un grand événement. M. de Juigné accourut à Versailles. H avait déjà refusé l'archevêché d'Auch, l'un des plus riches bénéfices du royaume, il voulait aussi décliner le siège deParis. Le roi lui dit; « Mon intention est que vous acceptiez sans observation. Je n'ai droit à aucun remerciement ; si j'en avais connu un plus digne, vous ne seriez pas archevêque de Paris. » A la mort de M. de Beaumont^ le roi avait dit à ses courtisans .à Versailles : « Il y a ici
.beaucoup d'évéques, mais je n'y vois pas l'archevêque de Paris. »
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dont ..Morellet nous a décrit les magnificences. Il avait réalisé ;Ie plan, déjà formé dès son cours de théologie on Sorbonne, de jeter bas la misérable demeure des Loménie en Champagne, et d'élever à la place un édifice immense où il pouvait tenir une véritable cour. On s'y rendait, en effet, de toutes parts. Les abbés, enquête d'àbbaye ou d'évêché, entouraient cet « homme important, patron de la jeune cléricature et académicien. » Les dames accouraient, attirées par la magnificence de la comtesse de Brienne. On ne s'ennuyait pas. Loménie, qui écrivait médiocrement, contait admirablement. Des chansons, des.vers, tournés par son grand-vicaire et par l'abbé Morellet, s'ajoutaient aux concerts et aux danses. A une époque éprise d'un bel engouement pour les sciences, on avait installé à, Brienne, indépendamment d'une grande bibliothèque, un riche cabinet d'histoire naturelle, un cabinet de physique. Un démonstrateur de mérite, Deparcieux, venait de Paris et passait deux mois au château « pour faire des cours aux dames. » On ne manquait pas la messe, mais on y était peu dévot, et la maîtresse du logis avait soin de retenir près d'elle un abbé chargé de lui faire des contes pendant l'office *.
Vint le jour pour Brienne de déployer, comme premier ministre, les talents que les bouches de la renommée avaient proclamés d'avance. Imposé à Louis XVI, qui ne voulait ce ni Neckraille ni prêtraille », il se mit à l'œuvre, bien que menacé de phtisie, rongé de dartres et crachant le sang. On sait comment, après s'être montré, incapable, il dut abandonner le pouvoir, pourvu en dédommagement de l'archevêché de Sens, gorgé de bénéfices, coiffé du chapeau de cardinal ~; comment enfin,
i . Mémoires dQ MoTeUet, 1. 1, p. 263-265. — Mémoires d'Allonville, t. I, p. 279-280. . . . .- . .
2. Soulavie {Mémoires sur le règne de Louis XVI, VI, p. 251) fait dire à Brienne : « La reine pleura, me promit le chapeau, tout ce que je vou-«
après avoir excité l'indignalion du pape par son adhésion à la constitution civile, il périt misérablement avec presque toute sa famille. Il s'était fait donner, en quittant le pouvoir, comme coadjuteur à l'archevêché de Sens, son neveu, Pierre-François-Marcel de Loménie, qui devait imiter ses erreurs et partager sa fin tragique. Un autre coadjuteur aussi peu recommandable que Pierrre de Loménie, Louis-François-Âlexandre dé Jarente, avait reçu de son oncle, Jarente, l'évêché d'Orléans. Il ne valait pas mieux que son prédécesseur. Un témoin oculaire nous a marqué l'impression que lui causa, eu 1789, une entrevue entre M. d'Aviau et M. de Jarente. (c J'étais, dit M. Picot, au séminaire d'Orléans, quand Mgr d'Aviau se rendant à Paris pour son sacre, vint y loger. Tout le monde fut frappé de sa simplicité, de sa douceur, de sa modestie, de son humilité. M. de Jarente, évêque d'Orléans, ne manqua pas de lui rendre sa visite; mais quel contraste entre ces deux hommes ! L'un tout fourré d'hermine et de soie, affectant des airs de grandeur et de faste, se drapant comme une femme pour la représentation, annonçait un prélat de cour qui n'avait rien de sérieux dans le caractère. L'autre, au contraire, sans affectation, sans prétention, annonçait de prime abord, par le laisser-aller de ses manières, la modestie de son langage, la simplicité de son extérieur, un prêtre pieux qui ne connaissait que ses devoirs, qui était disposé à mourir plutôt que de transiger avec ses obligations. Jeune encore et sans expérience,je ne pus m'empêcher d'être frappé de la différence qui se trouvait entre ces deux personnages et, faisant de la philosophie h ma façon, je n'hésitai pas à présager combien différent aussi serait
drais et me permit de l'embrasser. J'acceptai donc le chapeau, je demandai que l'abbé de Loménie fût mon coadjuteur et la promesse de la première place d'une dame cbèz la reine pour une nièce. »
l'avenir de ces deux figures épiscopales. En effet, les deux prélats suivirent des lignes si opposées qu'il était impossible de rencontrer plus juste. Je ne fus pas plus surpris des écarts et de la défection de l'un, que du courage et de la fidélité de l'autre *. » On sait que M. de Jarente prêta sermentà la constitution.
Il faut rapprocher des trois prélats constitutionnels, dont nous venons de parler, Lafont de Savine, évèque de Viviers. Savine appartenait à une famille de très ancienne noblesse. Sacrifié à l'avenir de son frère aîné, le marquis Victor- Amédée, il entra dans l'Eglise avec une vocation douteuse. D'une distinction suprême, d'une intelligence peu com'mi}ne, il avait tout pour réussir dans le monde ; il fit en vue de la carrière ecclésiastique de brillantes études. Nous avons vu sa mère engouée des philosophes du temps, lui inspirer des goûts romanesques, et lui laisser lire Rousseau dont elle-même faisait sa pâture favorite. Il vint au séminaire avec une foi un peu ébranlée. Il montrait en outre une inconcevable instabilité d'esprit, un amour immodéré du monde et des plaisirs. Avec cela, bon, généreux, sensible, plein de courtoisie et d'urbanité. Il était fantasque au point, une fois prêtre, de passer des mois entiers sans célébrer la messe et de faire dire son bréviaire par son valet de chambre, mais, le niois suivant, de la célébrer tous les jours et de réciter l'ofiice à genoux. Jamais un tel homme n'aurait dû être porté à l'épiscopat. Le crédit de sa famille auprès de Louis XVI lui fit conférer, en 1778, une dignité qu'il ne devait point honorer. L'ordination ne le transforma pas plus que Talleyrand. Savine, par ses incohérences d'esprit, ses rêveries philanthropiques, ses lettres éloquentes, ses bizarreries réformatrices, mé-
1. Le comte de Cheverny, dans ses MémDÎres, présente Jîfrente comme une « espèce de fou, homme de sac et de corde: »
rita d'être appelé par ses partisans « le Jean-Jacques Rousseau du cierge. » Le compliment était médiocre ; mieux eût valu en être le François de Sales. Mais M. de Savine n'était point engagé dans la voie de la sainteté. Son amour du luxe, ses prodigalités ne tardèrent pas à lui créer, des dettes, malgré les 60 000 livres de revenu de révêché et les 30 000 que donnait à sa mère la terre de Savine. Il fit de son palais un séjour enchanteur ,multi-' plia les serres, les charmilles, peupla ses parcs de rossir gnols et de chardonnerets. Il avait un nombreux domestique, tenait table et salon ouverts. On faisait de la mur sique, on dansait une partie de la nuit au rez-de-chaussée de l'évêché, dans une pièce appelée la salle italienne, et dont les belles fresques avaient été peintes par un disciple de Natoire suivant le goût mythologique de l'époque. La première soirée de l'arrivée de La font de Savine à Viviers, une jeune fille d'une rare beauté, Gabrielle de la Baume, soeur de l'abbé de la Baume, chanta des romances en s'accompagnant du clavecin. La mondanité avait envahi l'évêché. Les conséquences de cet exemple ne se firent point attendre. Le clergé de Viviers, auparavant si austère, se laissa aller à la dissipar tion ; on vit même quelques prêtres tomber dans l'impiété et le libertinage. Heureusement, le grand séminaire, dirigé parles Sulpiciens, ne se laissa pas entamer, et cette fermeté maintint dans la règle les autres ecclésiastiques du diocèse. Du reste aucune accusation n'est portée, contre les mœurs de Savine à cette époque ; son historien, qui n'a dissimulé aucune de ses folies durant la Révolution, n'attaque en rien sa conduite sous l'ancien régime^. D'autres évêques, qui surent pendant Ir Révolution rester fidèles à l'Eglise et repousser la constitution civi-
1. Cf. Simon Brugal, Le schisme canstttutionnel dans VArdèche. Lafoni de Savine, 1889, in-S", p, 2-7, 72.
le du clergé, étai«mt loin d'avoir mené une vie sans tache. Un très grand personnage, celui-là même que nous avons vu présider avec tant d'éclat les états du Languedoc % Dill.on, archevêque de Narbonne, mérite comme évêq.ue les sévérités de l'histoire. Il a laissé de mauvais souvenirs dans son diocèse. Les Mémoires ~ du temps le montrent passant à peine quelques semaines àNarhonne, venant à Montpellier présider les états -xlu Languedoc, demeurant le reste du temps soit a Paris, soit plutôt dans sa terre de Haute-Fontaine ou il se livre à la grande chasse, où il vit avec une société peu sévère qui garde à peine les convenances extérieures.
Le triste héros de l'afFaire du collier, le cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg, est trop connu pour qu'il soit nécessaire de raconter ce scandale. Il faut également renoncer à donner comme un saint M. de Grimaldi, évêque du Mans et ensuite de Noyon. Il nous est présenté par son historien dans son château d'Yvré, donnant desfêtes peu édifiantes et se faisant le héros d'aventures dont il est difficile de contester rautlicnticité ''.
A côté de ce petit groupe de prélats accusés avec raison, croyons-nous, de vie peu régulière, certaines anecdotes rapportées par les chroniques, les échos, les mé-