‹ L'ancien clergé de France [microform]Chapitre 140 sur 354 · Cft Les évêques avant la Révolution, p · texte numérisé non relu

Cft Les évêques avant la Révolution, p

raffinements de la bonne compagnie. Parfois ils avalent suivi quelques années la carrière des^ armes avant d'entrer dans l'Eglise. Certains même avaient été mariés avant d'être prêtres. Pisani delà Gaude, évêque de Vence, fut poussé dans les ordres par la mort de sa fiancée, la belle d'Entrccasteaux. On comprend que des hommes ainsi élevés gardassent une parfaite aisance dans des réunions qui nous paraîtraient aujourd'hui un peu mondaines, qu'ils eussent pour les femmes ces égards de société dont leur éducation, leur monde leur faisait un devoir et leur donnait l'exemple. Un jour, M. de Bourdeilles, évêque de Soissons, revenait de Compiègne en calèche. A la poste de Janlzy, ayant voulu, avec un empressement de gentilhomme, aider une dame de la compagnie à descendre de voiture, il manqua le marchepied et se cassa la jambe, ce qui le rendit boiteux le reste de sa vie^. Bclsunce, évêque de Marseille, apprend que le gouverneur de la ville donne un grand bal. II s'y rend au moment où la réunion est complète, fait le tour de la salle pour quêter dîinscurs et danseuseSjÇt se retire avec une ample recette pour ses pauvres. Cette démarche, qui aujourd'hui paraîtrait risquéej n'étonna personne. La séparation entre le monde ecclésiastique et le monde laïque était alors moins tranchée que de nos jours. L'opinion, en particulier, ne demandait pas a\ix prélats un divorce complet avec la société

1. Pécheur, Aiinalcs du diocèse de Soissons, t. VII, p. 46'i.— Les Mémoires du temps racontent que le carrosse de M. Couet du Vivier de Lorry, alors évêque de Tarbes, depuis évêque d'Anpers en 1789, brisa un jour à Paris la voiture où se trouvait une dame. Le prélat crut devoir lui offrir, puisqu'il était cause de l'accident, de la faire conduire avec ses chevaux là où elle comptait se rendre. Elle donna l'adresse de M. Beudet. secrétaire de la marine, lequel était connu justement de M. Vivier de Lorry. A leur arrivée, stupéfaction des domestiques et du secrétaire de la marine de voir la dame arriver ainsi dans l'équipage et en compagnie d'un évoque: c'était la Gourdan. L'anecdote courut la ville ; mais on conviendra qu'elle ne peut point charger la mémoire de M. de Lorry.

MAUVAIS JJVEQUES

brillante où ils avaient vécu*, où ils trouvaient leurs sœurs, leurs parentes et comme une extension de leur propre famille. Le fait même d'avoir grandi dans un tel entourage en atténuait le péril. Ces relations, sans être pour eux un grand danger, entretenaient cette exquise urbanité de manières, cette noble aisance, cette fleur de bonne compagnie qui distinguaient cet éplscopat.

Cette habitude du monde n'offrait rien d'incompatible avec une conduite régulière ni avec des goûts simples. M. de Lauzières-Thémines, par exemple, évêque de Blois, alliait une vie irréprochable à ses allures de grand seigneur, h son train de gentilhomme. Il affichait, dit un contemporain et un témoin, « une grande sévérité de mœurs. » II « vivait exemplairement », donnant la confiance à ceux de ses prêtres « qu'il croyait les plus dévots et instruits. » Au moment de la constitution civile du clergé, ses adversaires eux-mêmes lui rendirent, sous ce rapport, un éclatant témoignage. Tandis que les catholiques redemandaient Thémines comme « l'évêque qu'il leur fallait, » le procureur général du Loir-et-Cher, dans son réquisitoire, disait de lui, qu'il s'était rendu « recommandable par ses talents, par ses lumières et par la pureté de ses mœùrr. 2.»

1. Certains ecclésiastiques abusaient de ces tolérances de l'opinion. L'abbé de Périgord (Talleyrand). ne se contente pas de réunir chez lui les Lauzun,ld8 Mirabeau. les Cbamfort, les Kulhière, les ChoiseuI-GouiBer, . les Narbonne, et autres brillants sujets qui n'étaient" pas des modèles de foi ni de Tcrtu, il se fait admettre aux réunions de M"* de Brienne, de M°* de Montesson, de M"° de Boufflers, de M"* de la Reynière. Il nous raconte dans ses Mémoires la répartie qui lui voulut. un grand suc-, ces dans un souper chez la duchesse de Grammont. Talleyrand parais- . sait surtout se complaire' dans « la maison de M"'' de Montesson, qui se tenait tout à l'extrémité de la décence... Sur son théâtre il t avait, dit-il, pour le clergé un peu dissipé une loge dans laquelle M. l'archevêque de Toulouse, M. l'évêque de Rodez, M. l'arcShevèque de Narbonne, M. l'évêque de Comminges m'avaient fait admettre. » Mémoires de Talleyrand, I, 36, 37, 42, 43, 49. '

2. Mémoires de Dufort, comte de Ghevemy,!, p. 428-i30; II, 111.— Ber-

66 MAUVAIS ivÉQUES

On pouvait donc donner des fêtes sans manquer à ses devoirs, être à la fois Un gentilhomme et un bon prélat. Là même où nous assistons à des réjouissances trop profanes, les évêques cèdent le plus souvent à l'usage, aux exigences de leur entourage, plutôt qu'à leurs propres goûts. Les Nouvelles ecclésiastiques racontent qu'en 1762, M. de Barrai, évêque de Troyes, donna de belles fêtes en l'honneur de parentes qui lui avaient rendu visite. Il s'agissait aussi de célébrer « l'heureux succès de L'inoculation que le prélat et sa sœur avaient fait faire à leur, neveu, en l'absence et à l'insu du père et de la mère. » Rien de plus légitime. Malheureusement ces réjouissances auraient été couronnées par un opéra-comique, joué à Saint-Liez dans le château de l'évêque. Les . paysans des environs en répandirent la nouvelle dans les marchés du pays. « Nos curés, disaient-ils, auront beau prêcher maintenant que la danse est défendue. » La hargneuse gazette, qui raconte ces faits à sa manière, ne peut néanmoins s'empêcher de convenir que l'opéra-comique. fut organisé par les parentes de l'évêque, à son insu et représenté un peu malgré lui^.

A Nancy, c'est pour plaire à une seur fastueuse, M™^ de Clermont-Tonnerre, qu'un digne évêque, M. de La Tour du Pin, laisse donner chez lui des soirées musicales et des réceptions bruyantes ~. A Castres, pendant que Mgr de

gerin et Dupré, Histoire de Blois, II, p. 225-227. — JoTirnal l'Ami de la Religion, année 1829-1830, t. LXII, p.225-230.

l;Les Nouvelles ecclésiastiques, poursuivent avècâpreté ces évêques qui' « traînent après eux des sœurs ou des nièces à qui ils donnent dispense ' de nous édifier. » Elles dénoncent la société brillante qui fréquente lés salons de M. de Malide, évêque de Montpellier, le luxe mondain de M. de Termont, évêque de Blois, etc.Gf. Nouvelles ecclésiastiques, 1763, p. 140 ; : 1776, p. 159;1783, p. 142.

2. Cf. abbé Mathieu, 7'^ nciere régime dans la Lorraine, p. 334. Les eu- ' rés durent demander à l'évêque de faire cesser ces réunions pendant le', carême. Chez M. xie Nicolaï, évêque de Gahors, les honneurs du palais • étaient faits par sa nièce, sœur de M. de Jarente, évêque d'Orléans,- chez • le cardinal de Bernis, àiAlbi,par sa sœur, M""» de Narbonne. • • -

Royère se lève à quatre heures du matin, réunissant toute sa maison pour la prière, vaquant au ministère de la prédication et à tous ses devoirs d'évêque, ses deux sœurs font les honneurs du palais épiscopal avec un luxe que l'on trouva excessif.

En voilà assez pour choquer, pour scandaliser les villes de province, où l'absence de communications, la pauvreté des habitants, des habitudes primitives n'avaient point encore laissé arriver tant de pompes. Nous avons vu le cas se produire pour M. de Maillé-La-Tour-Landry à Gap ; la même impression dut être éprouvée ailleurs. Plus d'une fois, le rigorisme rustique alla jusqu'à frapper d'une condamnation sévère, jusqu'à traiter peut-être de coupables des réunions qu'expliquent suffisamment les mœurs du temps et la condition sociale des prélats d'ancien régime.

Quelques évêques, par austérité, par crainte d'un scandale possible, pour protester peut-être contre le train séculier de quelques-uns de leurs collègues, menaient une' vie retirée et gardaient une grande réserve dans les relations. On aurait à citer parmi eux M. du Lau, archevêque d'Arles, M. de Pompignauj archevêque de Vienne, M. de Pressy, évêque de Boulogne, etc.. M, de Juigné n'ad-' mettait à sa table que ses parentes, et on se délassait le' soir à l'innocent jeu de trictrac. Son prédécesseur sur le siège de Paris, M. de Beaumont, aurait poussé la retenue, SI nous en croyons Soulavie, jusqu'à éviter de baiser' Mesdames de France, filles de Louis XV, lorsqu'il leur fut présenté, privilège attaché à sa qualité de duc de Saint-Cloud et de pair de France i. Au XVIP siècle, le

1. « La maréchale de Duras Toulut lui faire baiser Mesdames lorsqu'il leur fut présenté, selon le droit qu'il en avait en qualité de duc de Saint- Cloud et de pair de France; mais il recula quand Mesdames, filles de Louis XY, lui présentèrent leur joli visage ; et il recula eiîfcore quand les prmcesses, ptjur vaincre ce qu'elles -prenaient pour de la timidité, s'approchaient davantage. » Soulavie, Mémoires de Richelieu, t. YIIL p. 207i ■

cardinal Le Camus, évêque Je Grenoble, se lamentait des compromissions que la charge cpiscopale entraînait avec le monde. « L'on a tellement mêlé, disait-il, les dignités ecclesiastiqucs.de bienséances et d'engagements temporels, qu'il est presque impossible d'avoir les égards que le monde demande de nous, et de ne pas s'affaiblir dans là piété chrétienne. » Mais comment transformer utt évêque en ermite? Appelé à agir sur la société, ne doit-il pas vivre Un peu avec la société pour la connaître? «Un homme de cabinet, disait Le Camus lui-même, prend les choses plus meta physiquement, mais nous avons besoin de les prendre un peu plus moralement ^. »

Il y a ici une question de mesure, et dans ces rapports des évoques avec le monde, l'ancien régime avait des habitudes, des exigences, des tolérances, que ne connaît point notre siècle. 11 faut apprécier d'après les convenances,, la civilisation, les traditions d'un autre âge, des usages, des réunions qui nous paraîtraient aujourd'hui trop profanes. Même avant la Révolution, ces distractions mon- . daines ne semblaient pas très compatibles avec l'idéal de la vie ecclésiastique. « Que fais-tu ici? est-ce pour dételles , occupations que tu es prêtre ? », s'écriait un jour l'abbé de La Loge -,, chargé de présider au train de maison, aux réceptions de M. deBreteuil, évêque de Montauban. Ce-, pendant, si nous exceptons la cour de Rohan à Saverne, les fêtes de Dillon à Haute-Fontaine^ dcLoménie à Brienne, dc'Grimaldi a Ivre, peut-être celles de Lafont de Savine à Viviers, où le laisser-aller paraît avoir dépassé les bornes que ne doivent pas franchir des princes de l'Eglise, nous ne connaissons pas d'autres réjouissances qui aient mérité les sévérités de l'histoire.

Page 1