Archives part. 1" série, t. il
, is.qjie ces eaux qui font à la longue une pierre dure et ré-
-m; > sistante. » Gardons le clergé comme premier ordre aux
[, ? /Etats généraux. Il y remplira ce rôle de médiateur entre
; :, la noblesse et le tiers état, dont il s'est acquitté à travers
;; l'histoire avec tant de sagesse et de succès. Les plus grands
: ! -penseurs, tels que Montesquieu, ont reconnu la nécessité
; de différents ordres dans une nation ^.
Il faut bien convenir que ces raisons pesaient d'un léger poids auprès des nouveaux théoriciens qui plaçaient avec Rousseau la souveraineté dans la multitude, qui voyaient dans la loi l'expression de la volonté générale, qui craignaient de la part des deux premiers corps de l'Etatune défense désespérée de privilèges surannés, et ne voulaient plus d'une organisation qui eût laissé subsister l'ancien régime. Le clergé entend les cris qui s'élèvent au dehors contre sa possession et ne dissimule pas ses alarmes. Il déclare solennellement qu'il entend conserver ses droits de premier ordre, droits consacrés par les siècles, reconnus à nouveau par Louis XIV, Louis XV et Louis XVI ~. Est-ce que les élections mêrae aux Etats généraux de 1789, n'ont point été faites par ordres?
1. Lettre à M. le comte de... on Considérations sur le clergé, 1789.
2. Le clergé du bailliage de Mantes et Meulan dit dans son cahier : « Nous savons que des écrivains exaltés ont parcouru les extrêmes, et qu'il s'en est trouvé qui ont discuté au clergé le droit d'assister aux Etats généraux comme ordre distinct de celui de la noblesse et de celui du tiers état. « Le clergé de Mantes proteste contre de tels projets ; il invoque, outre la tradition des siècles, l'article 45 de l'édit de 1695 par lequel Louis XIV confirme le clergé dans tous ses privilèges de premier ordre de l'Etat, et aussi l'article 3D du règlement dressé par les ministres de Louis XVI pour la convocation des Etats généraux. — Citons encore le clergé du bailliage de Provins et Monterèau. « Le clergé, ditil, entend conserver comme un précieux dépôt, qui lui a été transmis par quatorze siècles de possession non interrompue, ses immunités, rangs, préséanceSjOrdres et prééminences, qui n'ont jamais reçu la moindre altération et ont été formellement reconnus par une déclaration de Henri III, de 1580. Laisser entamer ces droits constitutionnels ce serait se rendre coupable aux yeux de la religion et de la postérité. » La même demande est faite par le clergé de Rouen, Douai et Orchies, Paris, etc.. —
Ce qui rend plus redoutables les attaques dirigées ici contre le clergé, c'est que les circonstances, de graves abus dans la répartition des charges et des revenus, semblent l'avoir partagé lui-même en deux corps, en haut et bas clergé, en clergé noble et clergé roturier. Il est question de le supprimer comme premier ordre de l'Etat, et de fondre les gentilshommes d'Eglise dans l'ordre de la noblesse, les roturiers d'Eglise dans le tiers état.
Voyez avec quelle vivacité d'expressions cette situation et ce projet sont exposés dans les polémiques du temps. « On a tort, dit un écrivain de 1789, d'attribuer au clergé le même esprit de corps. L'esprit des évêques et des abbés n'est pas celui des moines, et les grands vicaires gentilshommes n'auront jamais l'esprit des curés. Non, tout le clergé de France n'est point réuni par le même esprit de corps ; il renferme des nobles et des roturiers, deux esprits différents, deux classes distinguées, dont l'une communique à la noblesse et l'autre au tiers état, d'où elle tire son origine et dont elle épouse les intérêts. Pourquoi dans l'Etat trois ordres de citoyens ? Deux suffisent, deux seuls sont commandés par l'expérience et ralliés sous deux étendards qu'on appelle noblesse et roture. Je ne connais en France que ces deux drapeaux qui soient suivis. Sous l'un et sous l'autre vont se Tanger les hommes de tous les états, clercs et laïques, hommes de robe et d'épée, négociants et cultivateurs. Noblesse et roture sont les seuls cris qui distinguent tous les Français... Le clergé est donc divisé, comme un pays, en
Nous trouvons même dans le cahier du clergé de Bordeaux, lequel est pourtant signé par Mgr de Cicé, qui plus tard devait pousser à la réunion avec le tiers, ce vœu formel : a Que l'antique distinction des trois ordres soit reconnue aux Etats généraux inviolable et constitutionnelle.» Arch. pari. II, 392. L'abbé Fauchet lui- môme, dans son écrit De la religion " nationale, 1789, p. 158-159. disait : « Rien n'est plus iinjiortant que de laisser subsister la distinction des ordres dans la monarchie française. »
haut et en bas. Haut, à la bonne heure, mais has^ qu'elle injure et quelle injustice ! » ^.
Ce projet de supprimer le clergé comme premier ordre de l'Etat, de le couper en deux et d'en fondre les deux tronçons, gentilshommes et roturiers, dans les autres ordres, paraissait s'accréditer assez pour soulever chez lui des protestations vigoureuses. Le clergé de Mantes et Meulan charge son « député aux Etats généraux de s'opposer de tout son pouvoir à cette injuste prétention, et de s'unir à tous les représentants du clergé de France pour soutenir qu'il y a dans le clergé une hiérarchie, un ordre de membres qui descend du souverain pontife jusqu'au dernier clerc, et qui remonte depuis celui-ci jusqu'au souverain pontife; qu'ainsi le clergé est un seul corps, un corps unique divisé en plusieurs membres, que cette unité est essentiellement indivisible, que le premier ordre du clergé partage avec le second les mêmes prérogatives. qu'on ne peut assigner de temps dans la monarchie où le clergé n'ait eu la prééminence sur tous les autres corps,
1. Tableau moral tlu Clergé, 1789. Nous lisons encore dans le même écrit : « Le clergé de France est de tous les corps le plus puissant. Il est pourtant le plus divisé. Il forme des classes dont le sort est aux extrêmes, des classes qui se jalousent et qui se combattent. Il a des privilèges dont jouissent ses potentats, mais dont le nom seul est pour le grand nombre jine cruelle ironie. Il n'est point de corps qui renferme tant d'inégalités dans les fortunes, tant d'injustices et tant de mécontents. ...Ceux-ci sont dans l'opulence, ceux-là dans une honnête médiocrité, les autres dans la miisère. Les trois quarts et plus du clergé ont pris naissance du tiers état, vivent avec lui, partagent son aisance et sa misère, ses peines et son plaisir, et n'ont point d'autres intérêts que les siens. Tous les membres du clergé sont privilégiés. Que la pensée de ces privilèges est accablante pour un congruiste, pour les deux tiers des curés des villes et de la campagne, qui n'ont pas de quoi les faire valoir et en jouir. Le curé est l'homme du peuple ... Le peuple a comme la noblesse, ses amis, ses défenseurs naturels au milieu du clergé. » Une autre brochure de 1789 {Doléances du clergé du second ordre) dit aussi que dans le clergé il y a noblesse et tiers. « Lé tiers est formé des quarante-deux mille curés du royaume et des prêti-es sous leurs ordres. La noblesse cléricale comprend les abbés, qui se sont liés avec les chanoines et les moines contre les cui'és aux élections. »
que ces droits ont été reconnus et renouvelés» par tous les rois, <c que cette ligne de démarcation entre le clergé du premier ordre et celui du second, en avilissant à leurs yeux (des peuples) leurs pasteurs, diminuerait et anéantirait bientôt ce respect que les inférieurs ont comme d'instinct pour ceux qui leur sont présentés comme ayant une supériorité d'état, et comme étant revêtus de privilèges distinctifs. » Ces dispositions, ce langage, ont fait dire à Talleyrand dans ses Mémoires: « N'cst-il pas remarquable qu'un clergé, composé d'éléments aussi différents, conservât néanmoins un même esprit? »
Ce serait pourtant une grave erreur de voir dans les paroles du clergé de Mantes, la pensée générale des ecclésiastiques députés, et surtout des curés. Ceux-ci pouvaient bien trouver injurieux pour eux le dessein de les reléguer dans l'ordre du tiers état comme roturiers, tandis que les évêqucs seraient rangés dans l'ordre de la noblesse comme gentilshommes. Il était plus honorable de constituer, en qualité de gens d'Eglise, le premier ordre de l'Etat. Mais quand la question se posera en des termes tout différents, quand il ne s'agira plus de répartir le clergé dans les deux autres ordres, selon la noblesse ou la roture de ses membres, mais de les supprimer tous, pour tirer de leur fusion une seule assemblée nationale votant par têtes, les curés, sortis du tiers état, mêlés au tiers état, mécontents d'une organisation politique et religieuse qui réserve les richesses et les grandes charges de l'Eglise aux gentilshommes, ne seront-ils point tentés de déserter leur chambre pour se réunir à lui? On peut prévoir que d'eux viendra la défection, et par conséquent la ruine de l'antique organisation par ordres.
L'un des prélats les plus éclairés, les plus modérés, les plus savants de l'épiscopat français, M. de la Luzerne, évêque de Langres, avait tellement conscience du danger
qui menaçait les « formes anciennes », qu'il proposa hautement, au moment de la réunion des Etats généraux, dans un écrit qui lui fait le plus grand honneur *, la constitution de deux chambres, l'une formée par la réunion du clergé et de la noblesse, l'autre par le tiers état. Tout ce que nous pourrions dire aujourd'hui, après un siècle de gouvernement représentatif, sur la pondération des pouvoirs, sur la nécessité d'une noblesse, d'une pairie, en un mot d'une chambre haute, sur le danger pour l'exécutif, pour un roi, de se trouver seul, sans appui, en face d'une assemblée populaire, forte du suiSPrage de la multitude et portant en elle l'âme de la nation, est déjà exposé par l'évêque de Langres dans une vraie langue politique, avec une grande hauteur de vues, un souffle libéral et patriotique ~. M. de La Luzerne ne craint pas d'invoquer, à l'appui de sa thèse, le « peu de succès qu'ont obtenu » les trois ordres dans « nos derniers Etats généraux, l'esprit de parti, l'esprit de corps, qui les ont constamment dominés, emportés," divisés. » Il cite l'exemple de l'Angleterre et surtout les Etats-Unis qui, tout en créant « la constitution la plus républicaine qu'ils pussent imaginer, n'ont pas voulu déposer la totalité du pouvoir dans une seule assemblée. Ils ont formé le congrès de deux chambres composées de membres différents, savoir d'une chambra de représentants et d'un sénat. » L'évêque de Langres fait observer aux deux premiers ordres que
1. Sur la façon d'opiner aux Etats généraux, 1789. — Cet écrit, dobt l'étendue est assez considérable, a été reproduit dans les œuvres de Mgt de la Luzerne, édit. Migne, t. VI, p. 1295-1338.
2. « Un vice très grand de la division des Etats généraux en troi'a chambres, dit M. de La Luzerne, c'est qu'elle est inutile ; et dès lors elle est dangereuse. Elle est inutile. En effet à quoi peuvent servir quatre pouvoirs dans un Etat ? Il est dangereux qu'il n'y en ait qu'un seul dans une grande nation ; car si cet unique pouvoir est celui du souverain, il dégénère en despotisme ; si c'est celui du peuple, il tombe dans l'anarchie. Il est aussi nécessaire qu'il y en ait plus de deux. Deux pouvoirs se combattent sans cesse. S'ils sont égaux en force, ce sera la guerre ci-
son projet leur donnerait « une très grande force en les réunissant », que le clergé surtout maintiendrait plus facilement « ses privilèges si jalousés, en les associant, en les incorporant à ceux de la noblesse v, qu'il serait largement dédommagé de son sacrifice par « la force politique » qu'il trouverait dans cette coalition avec elle l. L'écrit de M. de La Luzerne dénote un esprit large, qui a longuement médité sur les questions de gouvernement. Il voyait juste en proposant les deux chambres, puisqu'elles devaient entrer, sous des formes diverses, dans l'organisation de tous les Etats modernes. En demandant leur fonctionnement immédiat, il était mieux inspiré que Monier, partisan de deux chambres pour l'avenir, mais convaincu de la nécessité d'une constituante pour fixer la constitution. L'évêque de Langres ne montrait pas moins de perspicacité en prédisant que, dans une assemblée unique, les curés seraient amenés par leurs sympathies, par leur origine, à appuyer de leurs votes les prétentions du tiers état ^. Mais comme La Luzerne faisait de la
vile : si l'un est supérieur à l'autre, il l'opprimera, et bientôt il n'y en aura plus deux. Il est donc indispensable qu'il existe trois pouvoirs, dont l'un, placé entre les deux extrêmes, arrête les coaps qu'ils se portent l'un à l'autre, et les maintienne dans un équilibre constant. . . Mais si trois pouvoirs sont nécessaires, ils suffisent ; et dès lors pourquoi en introduire parmi eux un quatrième, de quelle utilité est-il ! Or s'il est inutile,il est dangereux. Tout ce qui ne sert pas est nuisible. »
1. M. de La Luzerne sait se placer au-dessus des intérêts de corps. Après avoir exposé le système anglais, il ajoute que « les Etats généraux actuels auront à examiner si cette constitution conTiendrait mieux à la France que celle que je présente ici. Ils compareront la balance de pouvoirs formés du monarque, de la patrie et de la nation, à la balance qui serait composée du souverain, de la noblesse réunie au clergé et du tiers état. »
2. Dans une assemblée unique, dit La Luzerne, le tiers état aurait une très grande prépondérance. « Outre la moitié des suffrages qui lui est attribuée par les lettres de convocation, il aurait sans doute encore ceuic de la plupart des curés, qui composeront au moins les trois quarts du clergé. Les curés appartiennent naturellement à l'ordre du tiers, la plupart par leur naissance, tous par leurs relations, par leur position au milieu du peuple, par le bien même qu'ils lui font ; et ne s'en trou-
chambre haute l'apanage du clergé et de la noblesse, on l'accusa de vouloir perpétuer sous une autre forme les anciennes castes politiques. Mirabeau l'attaqua avec violence dans les Lettres à ses commettants.
Voilà quelle était la préoccupation des esprits au sujet de la grave question qui allait se poser dès le début des Etats généraux, la question des ordres et du vote.
La majorité des prélats avait pour l'avenir des appréhensions très vives. Voyant l'opinion publique saisie de propositions qui tendaient au bouleversement complet des institutions séculaires et la fermentation des esprits arriver à son comble, ils voulaient opposer à ces innor vations la barrière de trois chambres séparées, et dont chacune pourrait tenir en suspens les deux autres. Le pieux et vénérable cardinal de La Rochefoucauld, archevêque de Rouen, était désigné par ses sentiments et par sa dignité pour présider ses collègues. A sa suite, marchaient Dulau, archevêque d'Arles, Bonal, évêque de Clermont, Sainte- Aulaire, évêque de Poitiers, et aussi Juigné, archevêque de, Paris, homme d'un grand cœur, mais de peu d'idées. Sa situation même donnait une grande importance à ses actes. Il était trop près de la fournaise où bouillonnait la Révolution pour ne point sentir le danger d'une attitude intransigeante. Des démar-
verait-il pas qui auraient à craindre d'altérer la confiance, l'attachement de leurs paroissiens, si, dans cette circonstance importante, ils ne soutenaient pas leurs droits et leurs prétentions. Ainsi sur quatorze cents Totants dont seront composés les Etats, il y en aura plus de neuf cents qui épouseront les intérêts du tiers. »
148 CHUTE DU PnEMIEn ORDRE
elles faites par lui auprès de Louis XVI avec le cardinal de La Rochefoucauld, son voyage à Marly, son premier refus de se joindre à la majorité du clergé réuni au tiers, devaient soulever contre lui l'indignalion populaire. Mais certains actes généreux et publics changèrent quelquefois ces menaces en acclamations.
Les hommes dont nous venons de parler croyaient qu'en tenant fermement aux traditions, en particulier à la séparation des ordres, on conjurerait les périls dont étaient menacés et le clergé et la monarchie. Oh ! on comprend leur opiniâtreté à se cramponner en quelque sorte à ce qu'on appelait « les formes anciennes », s'ils prévoyaient déjà quelle épreuve leur réservait une constituante et de quelle ruine était menacée l'Eglise de France. Ils ne pouvaient, malgré leurs noirs pressentiments, mesurer toute l'étendue du péril, et l'cussent-ils aperçu qu'il n'était plus temps de le conjurer. Il semble, au premier abord, que le clergé fût inexpugnable dans sa chambre, opposant aux résolutions de la noblesse et du tiers, qui pouvaient lui déplaire, le veto du premier ordre de l'Etat. Mais encore, pour s'y défendre, fallait-il s'y tenir. Et voilà qu'au dehors la foule assiège les portes, déjà houleuse, menaçante, insultant l'archevêque de Paris qui refuse de se réunir aux communes. Le tiers état, fort de l'opinion publique, se regarde comme l'assemblée nationale et envoie aux autres ordres sommation de se joindre à lui. Ce qu'il y a de plus grave, c'est que le clergé compte dans son sein un tiers état d'Eglise, les curés qui, à travers les fenêtres, en quelque sorte, tendent la naain au tiers état laïque.
«L'Etat, dit Talleyrand ^, quoique divisé nominalement en trois ordres, ne l'était réellement qu'en deux