CHAPITRE DEUXIEME
Chute du premier ordre de l'Etat
I. La diversité d'idées dans l'épiscopat éclate dans la question des trois ordres. — On n'est plus au moyen âge, rii en 1614, — Le clergé menacé afSrme ses droits séculaires. — Ce qui est pour lui dans ce débat une grande cause de faiblesse, c'est qu'il est coupé en deux, en noblesse et en roture d'Eglise. — La Luzerne pour sauver la situation et organiser l'Etat, propose la création de deux chambres, dont la, première réunirait le clergé et la noblesse. — II. Energie de la majorité des évêques à défendre l'existence du premier ordre. — Mais les curés, auxquels le règlement électoral de Necker a assuré une énorme majorité, et dont les sympathies sont pour le tiers, brûlent de s'unir à lui. — Les évêques libéraux marchent à leur tête. — Après deux mois de tiraillements, fusion des deux premiers ordres avec le tiers. — Gravité de cet événement. — Désormais plus de corps, plus de barrières. Révolution lancée à toute vapeur. — III. Quels vont être les orateurs du clergé. — Les curés peu préparés aux débats de la tribune. Talent de l'abbé Grégoire. — Parmi les évêques le principal rôle incombera à M. de Boisgelin. — Rôle de M. de Cicé. — Les deux plus remarquables orateurs du clergé furent Maury et, api'ès lui, l'abbé de Montcsquiou, dont le charme était, très grand. — Le clergé, sans être à l'avant-garde, marche avec les événements.
La diversité de langage, d'attitude, que nousvenons de constater déjà dans les mandements, dans les manifestations des évêques à la veille de la Révolution, va se repro-? duire, on le devine, dans la chambre du clergé, alors qu'il s'agira de savoir si les trois ordres resteront séparés, ou si clergé, noblesse et tiers état, se fondront dans une seule assemblée nationale. Grave question qui, pendant près de deux mois, tint eri suspens l'opinion publique anxieuse, haletante, et arrêta toute délibération générale.
Le clergé arrivait aux Etats généraux avec l'intention de garder sa chambre distincte, son rang séculaire de premier ordre de l'Etat. Mais les temps étaient bien changés; Au moyen-âge, rien de plus juste que de faire une situation privilégiée à l'Eglise, mère et éducatrice d'une société qu'elle berçait encore sur ses genoux, à la noblesso, placée au sommet de l'échelle féodale et chargée presque exclusivement de la guerre, de la défense de la patrie. Les communes, nouvellement arrivées à la vie politique et sociale, étaient heureuses d'entrer pour un tiers dans la représentation du pays. Mais comme elles avaient grandi depuis, à travers les âges, en lumières, en richesses, en puissance ! Ce changement dans la condition respective des trois ordres, devait avoir son contrecoup dans leur attitude aux Etats généraux. Déjà aux Etats de 1614, le tiers état avait montré une humeur belliqueuse et de singulières exigences. Quelles ne seront point ses prétentions deux cents ans plus tard, après ce dix-septième et ce dix-huitième siècles, qui, répandant l'instruction, la civilisation dans toutes les classes, nivelant prélats, noblesse, plébéiens, sous l'empire commun d'une royauté absolue, faisant arriver la fortune, l'influence, à ceux qui étaient déjà le nombre, la nation, ont changé tellement la situation que Sieyès, dans une fameuse brochure, pouHra dire du tiers état, sans trop étonner l'opinion : Que doit-il être P^ Tout.
Le tiers état ne pouvait être tout qu'aux dépens des autres ordres. Aussi l'antique prérogative du clergé est attaquée avec une singulière violence en 1789. Entendez, par exemple, le tiers état de la sénéchaussée de Brest : « Les ecclésiastiques, dit-il, ne peuvent ou du moins ne doivent avoir aucune attache aux choses temporelles ; leur ministère doit donc être rappelé à son institution primitive, qui ne leur donne d'influence que sur les objets particulièrement consacrés au service divin, et concer-
nant les matières purement spirituelles. En conséiquence , leclergé et tous ceux qui dans l'état actuel sont censés former le premier ordre de la société, demeureront déchus de cette prétention, aussi incompatible au vœu de l'humilité et du désintéressement qu'ils professent qu'à la bonne constitution du royaume^. » C'était la suppression des prérogatives constitutionnelles du clergé, la fin de son action politique, de son influence séculière.
Cette grande question est discutée avec passion durant plusieurs mois. En face des adversaires qui battent en brèche la tradition, s'élèvent des défenseurs qui réclament le maintien des droits antiques. L'un d'eux fçiit remarquer qu'il ne s'agit point de créer de toutes pièces une société nouvelle, mais simplement de perfectionner les institutions existantes, de rajeunir une monarchie qui a traversé les âges. «Hommes de génie, s'écrie-t-il, vous aurez encore assez à faire. Conserver en politique c'est créer; croyez-en rexpérience de tous les siècles... Le clergé est un coi-ps constitutionnel.» Or, « un ordre constirtutif ne s'efface point sans danger. Il ne disparaît qu'un corps, dites-rvous ; mais ce corps n'a-t-il pas avec les autres des rapports qui disparaissent en même temps que lui? Vous ne détruisez pas seulement avec lui les qualités qui lui sont propres, ce qui est déjà un grand mal ; mais vous anéantissez toutes les modifications que reçoivent de son existence, de son contrepoids, de son action, tous les autres corps. Il ne peut cesser d'être sans que les autres cessent à un certain point d'être ce qu'ils étaient, sans que l'équilibre social soit troublé. » Il y a grand péril à briser un organisme qui est la création des siècles. « Le torrent des âges en s'écoulant sur les coutumes, les consolide, les endurcit en quelque manière, ainsi