CHAPITRE TROISIÈME
La spoliation
I. La ruine financière de l'Eglise fut plus grave que sa ruine politique. — Si les polémiques, les cahiers de 1789, laissaient prévoir cette catastrophe. — Le côté faible de la situation du clergé, c'est que ses richesses sont très jalousées et mal partagées. — Les curés n'y sont pas intéressés. — II. Nuit du 4 août. — ■ Grande part qu'y prennent les évoques. — Te Dcum. — Tort de la suppression des dîmes sans rachat. — Sieyès montre ce qu'y perd l'Etat sans que le peuple y gagne. — III. Confiscation des biens. — Emotion que cette menace cause aux évêques. — Jusqu'alors pas de grande situation sans propriété foncière. — Raisons pour et contre la propriété ecclésiastique. — Lutte suprême. — Les 400 millions ofl'erts par M. de Boisgelin. — Cris arrachés par une telle spoliation. — IV. La ruine financière se compliquait d'une question politique. — Toute prop?-iété enlevée à l'Eglise.pour briser à jamais sa situation temporelle et lier les acquéreurs à la Révolution. — Haines déchaînées, — Sieyès et les antiprêtres. — V. Noble attitude des évêques dans la catastrophe. — Dignité de leur silence après leur belle défense. — Leur facilité à accepter la pauvreté. — Elle leur rendra les sympathies que lo-ir faste avait écartées. — Leur conduite en cette grave conjoncture expliquée dans une belle lettre au pape. — Impressions de Burke.
La ruine financière du clergé fut pour lui autrement grave que sa ruine politique. Elle fut aussi plus imprévue et plus inique. Que le clergé cessât de former un ordre distinct dans l'Etat, au moment où tous les corps venaient se dissoudre, tous les privilèges s'éteindre devant le pouvoir suprême de la nation, il pouvait se résigner a un sacrifice qui ne l'atteignait pas dans son existence et que deux siècles de royauté absolue lui avaient rendu facile. Mais lui enlever subitement toutes ses ressources, la dîme payée depuis mille ans, la dotation territoriale lentement amassée par les siècles, c'était le frapper dans sa vie et le précipiter du jour au lendemain de l'opulence
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dans la misère. Ici la catastrophe fut si rapide, si immense, que spoliateurs et victimes, vainqueurs et vaincus, parurent ahuris de la soudaineté et de la grandeur de la chute.
Cependant, quoique les polémiques de 1789 ne laissassent point pressentir au clergé toute la gravité du péril, il avait pu remarquer un terrible courant d'hostilité contre son opulence. Dès l'année 1782, Mercier prédisait que les ce richesses mêmes » du clergé a serviraient à l'aiFaisser. * » Depuis l'assemblée des notables, le débat sur les biens du clergé était resté ouvert. Les projets présentés par Galonné avaient excité l'opinion contre les privilégiés, et telles étaient la fermentation des esprits, ça et là les clameurs contre l'opulence du premier ordre de l'Etat, que Dillon, archevêque de Narbonne pouvait s'écrier dans son discours au roi, au nom de l'assemblée de 1788 ; « Sommes-nous donc une horde étrangère qui soit venue envahir les possessions de vos sujets ? Nos pères, nos frères, nos proches, ne combattent-ils point dans vos armées ? Ne versent-ils pas leur sang pour l'honneur de la nation, pour la gloire et le succès de vos armes ; et lorsque Votre Majesté répand sur un de nous quelques uns des bienfaits dont elle dispose, y a-t-il une famille
1. <n II sait (le clergé) qut c'est sa richesse même qui servira à l'affaissef, II prévoit que le combat ne saurait être long-, et que le parti faible devra céder le tout pour en conserver du moins des fragments larges et précieux. Ecrivains, voulez-vous aujourd'hui mulcter le clergé ? N'écrivez point contre ses dogmes... ,* répétez-lui sans cesse que les biens de l'Eglise sont le patrimoine des pauvres, que les évêques n'en sont que les dépositaires, que ce qu'ils dépensent en luxe, en faste, en plaisir, est un vol réel, une violation évidente des saints canons. » Mercier, Tableau de Paris, 1782, IV, 245, 246. L'abbé Fleury avait signalé le danger avant Mercier, Mgr de Boisgelin put dire dans son Opinion su)' la suppression des ordres monastiques, 1790, p. 1, 2 : « Le savant et judicieux auteur de l'histoire ecclésiastique, (Fleury) avait raison de dire qu'un jour, et le jour n'était pas loin, les richesses, qui d'abord ont étendu l'empire de la religion, seraient la perte de l'Eglise. Ce n'est pas seulement parcequ'elles introduisent le relâchement dans les différentes professions, mais il est vrai qu'elles excitent cette envie universelle qui se communique même aux bons citoyens, par le zèle de l'utilité publique. »
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en France qui ose dire qu'elle n'en partage pas l'avantage? » L'année suivante, la situation est assez inquiétante pour que l'archevêque de Bordeaux, M. de Cicé, croie devoir rassurer ses collègues et se rassurer lui-même *.
Sans doute, il ne faut rien exagérer. Les acclamations par lesquelles le tiers état accueillit, dans les assemblées bailliagères de 1789, les députés du clergé lui annonçant que le premier ordre acceptait l'égalité de contribution aux charges publiques, montrent que la masse des électeurs, qui se contentaient de cette concession, ne nourrissaient point des projets de confiscation. Mais il y avait dans les polémiques ardentes d'alors, et jusque dans certains vœux des ordres laïques, des menaces très inquiétantes. Plusieurs cahiers renferment des plaintes violentes contre la dîme et vont parfois jusqu'à réclamer la ruine de la propriété ecclésiastique. On lit, par exemple, dans le cahier du tiers état de. la sénéchaussée d'Aix: « Suppression de la dîme ecclésiastique et du casuel. — Aviser aux moyens de mettre dans le commerce les biens du clergé. — Accorder un revenu fixe aux ecclésiastiques. — Le clergé ne doit pas former un ordre dans l'Etat ~. » Ces demandes, qu'on trouve également exprimées avec force dans la catholique Bretagne, ont rarement ce ton de menace et un caractère aussi radical. Mais on peut constater une hostilité réelle contre les biens d'Eglise.
Ils appartenaient, en grande partie, à ces ordres monastiques qu'une irrémédiable décadence vouait à l'indif-
1. «Ne croyons pas que nos concitoyens se croient jamais permis d'at-^ tenter à ces fondations de leurs ancêtres, qui sont au milieu de nous d'illustres témoignages de leur foi et de la charité, qui d'avance ont fourni à toutes les nécessités du culte public et de l'enseignement de la morale. Ne croyez pas entendre la voix de la nation dans ces opinions emportées que la chaleur du m^oment fait. naître, mais dont rougiraient un jour, dans des instants plus calmes, ceux mêmes qui les laissent échapper aujourd'hui. » Mandement déjà cité.