Légitimité du serment civique
2. L'évêque de Châlons ajoutait dans le même mandement : « Que fait cependant la nouvelle organisation du clergé ? Elle nomme de plein droit les vicaires de l'épiscopat. Elle transporte arbitrairement la juridiction spirituelle à ceux qui ne l'ont point, et l'ôte à ceux que l'Eglise en a déjà investis. Elle concentre l'autorité épiscopale et l'enseignement même dans une assemblée presbytérale. Elle dénature le régime ecclésiastique, en y transportant une forme républicaine, essentiellement opposée à son esprit de subordination et d'unité. Elle rend le souverain pontife, centre de l'unité et chef auguste de tous les pasteurs, étranger au gouvernement de l'Eglise, et déplaçant ainsi cette' admirable distribution des différents degrés de l'ordre biérarchique, elle crée un gouvernement tout nouveau, qui ne saurait même exister cicilement, parce que tout corps où il n'y a ni inférieurs, ni supérieurs, porte avec lui le principe immuable de sa dissolution. »
spirituel de l'Eglise. Je crois avoir acquis, en vivant avec les hommes, des notions saines sur le langage humain. Je me demande si des législateurs ont le pouvoir d'annuler ou d'intervertir le sens des termes consacrés d'une langue vivante *. » N'importe. « Les dissidents, disait Mirabeau, appellent spirituel ce que l'assemblée appelle temporel. »
On avait beau torturer la langue et protester qu'on ne faisait que du civil ; la Constituante avait beau affirmer, dans son « Instruction aux Français », qu'elle avait voulu simplement « fixer les rapports extérieurs de l'Eglise avec l'ordre politique de l'Etat », elle avait mis la main à l'encensoir, comme le lui prouvaient avec une force accablante les adversaires de la constitution civile du clergé. Elle s'était érigée en concile, comme le lui reprochait d'Espréménil. Les différentes assemblées, les municipalités à leur exemple, prendront goût à ce rôle de « législateurs spirituels. » Nous voyons des curés empêchés de recevoir les encensements liturgiques, sous prétexte qu'un décret de la Constituante « proscrivait l'encens, si ce n'esta l'égard de la divinité. » La commune de Soissons interdira plus tard à l'évêque, même dans le temple, la crosse et la mitre comme signes de féodalité, la couleur violette, qui est la pourpre des Césars, l'anneau et le trône, distinctions anéanties sous le règne de la liberté. Prendrat-il fantaisie à la Législative, le 6 avril 1792, de supprimer le costume religieux, aussitôt, l'évêque de la Vienne, Gay-Vernon, déposera sur le bureau sa croix pectorale, dont il fera hommage à la naition ; Fauchét, évêque du Calvados, quittera sa calotte, les autres leur rabat. Torné, évêque de la métropole du centre, traitera le costume religieux d'attentat contre « l'unité du contrat social et contre
1. Lettre de l'évêque de Troyes aux électeurs du département de l'Aube, 1791, 55 pages.
370 LES ÉvÊQtîES
l'égalité. » Eu regardant ces « costumes vaguer dans nos villes et dans nos campagnes, qui ne croirait, dira-t-iJ, voir errer des ombres, »
La Constituante avait inauguré ces intrusions, et préparé au dessous du despotisme d'une assemblée souveraine des milliers de despotismes provinciaux, incarnés dans chaque municipalité. La loi du 14 décembre 1789, en faisant sortir du sol, sur toute la surface de la France, ces corps municipaux élus par tous les citoyens, avec leur maire, leur procureur de la commune, avec la mission vague et redoutable de maintenir l'ordre, sans qu'on ait eu soin de déterminer leurs responsabilités, avait suscité autant d'autorités locales, prêtes à faire de la politique ecclésiastique pour la paroisse comme la Constituante en faisait pour la France entière. Il faudra bien que les temples eux-mêmes redisent sur toute la surface du territoire les échos de l'assemblée, nationale. Les documents de l'époque nous montrent les églises transformées en quelque sorte en mairies, et la prédication interrompue dans beaucoup d'endroits pour faire place aux publications profanes. Tous les prélats ne supportaient pas cette intrusion avec la tolérance que nous avons rencontrée chez l'évêque de Bayonne, M. de Villevieille. « J'apprends avec la plus vive douleur, écrit l'évêque de Senez à ses curés, qu'il est des paroisses de mon diocèse où on ne fait point l'instruction, sous le prétexte de la longueur des décrets multipliés de l'assemblée nationale qu'on nous présente à lire au prône. » Pourquoi ces lois ne seraient-elles point affichées, promulguées, comme Tétaient les édits et déclarations sous l'ancien régime? « Je crois fermement qu'une courte homélie sur l'Evangile est plus avantageuse au peuple que la lecture d'un décret de cinquante pages. Vous dirai-je, Messieurs, qu'on assimile votre sublime ministère à celui des crieurs publics, que nos églises sont devenues des
maisons de ville, et que le lieu saint et l'assemblée des fidèles n'est plus distingué d'une assemblée municipale. Le législateur des chrétiens chasse les vendeurs du temple pour en faire un lieu d'adoration, de paix et de recueillement : nous chassons de ses tabernacles un Dieu de douceur, pour mettre à sa place nos trafics, nos dissensions et nos troubles *. » On devine combien d'heures, dans ces réunions paroissiales, devaient être absorbées par la lecture des milliers de décrets élaborés par laConstituante. La bonne volonté des curés était mise à une rude épreuve par de pareilles exigences. N'avait-on pas voulu les forcer, dans le diocèse du Mans et ailleurs, à annoncer au prône la vente des biens ecclésiastiques. Les administrateurs de la Haute-Marne ne s'étaient-ils point avisés défaire porter en chaire leurs accusations contre M. de La Luzerne, leur évêque ? Le prélat s'indigne d'une pareille prétention. « Etait-il nécessaire, leur écrit-il, étaitil convenable de faire retentir les voûtes de nos temples, d'inculpations contre le premier pasteur du diocèse et
1. L'évêqae de Senez ne se dissimule pas, mais ne craint pas, le danger qu'il peut y avoir pour lui à tenir ce langage. Il dit à ses curés : « Si quelqu'un de vous craignait de se compromettre dans ces malheureux temps, je lui dirais, avec le grand apôtre, que nous n'avons point reçu dans notre ordination un esprit de timidité, mais un esprit de courage, que la fermeté sacerdotale, consiste à refuser ce qu'on nous demande contre les règles », mais avec a sagesse, prudence, douceur. » Il ne voudrait du reste exposer aucun de ses prêtres à la persécution et il ne donne pas d'ordre. « Pour moi qui ne regarde pas ma vie plus précieuse que mon âme, ajoute-t-il, je m'y dévoue comme votre chef, et je ne cesserai de réclamer contre ces publications inusitées, attentatoires à la majesté du culte et à la liberté de l'enseignement. J'emprunterai les paroles d'un magistrat religieux à l'assemblée nationale : Le courage n'est pas dans un homme public moins nécessaire que la prudence. Le salut du peuple est une suprême loi. » Lettre de M. l' évêque de Senez (Roux de Bonneval) aux curés de son diocèse, 19 avril 1790. — Nous trouvons les mêmes plaintes formulées par d'autres évêques. « La politique, dit l'évêque de Bayeux, remplaçant l'Evangile dans nos chaires, on y voit des pasteurs oublier la sainte gravité de leur ministère, et n'entretenir le peuple affamé de la parole de Dieu, que des affaires du temps. » Collection ecclésiastique, III, 1-7, 93.
372 LES ÉvÊQtES
tout son presbytère ? Fallait-il donner à tant de vertueux pasteurs la douleur d'être les organes d'imputations odieuses oontre un chef qu'ils chérissent, de le dénoncer comme un prévaricateur, un réfractaire aux lois, un rebelle à l'autorité, dans le moment où ils font pour lui des prières spéciales * ? >
La Constituante avait donné le signal de ces folies. Dans son impatience défaire tressaillir le peuple de France, d'annoncer à toute créature les destinées nouvelles dont l'heure avait enfin sonné pour la patrie, elle saisissait tous les moyens de se faire entendre ; et quel admirable porte-voix que les cinquante mille chaires répandues sur la surface du territoire. Le pouvoir civil s'avisait parfois de donner un titre ecclésiastique à ses missives. La Constituante appela « Instruction de l'assemblée nationale » son apologie de la constitution civile du clergé. Ce mandedement civil, rédigé par un Père, un Monseigneur laïque du comité ecclésiastique, devait être lu solennellement par les curés dans toutes les églises du royaume. C'est donc l'Etat qui faisait irruption dans la religion, et non la religion dans la politique. Nous venons de voir l'assemblée nationale, plus exigeante que l'ancienne royauté, envahir de ses décrets jusqu'à la chaire chrétienne, et faire en quelque sorte de la puissance spirituelle une annexe, une servante de la puissance civile, tandis que les évêques évitent avec un soin extrême de mêler à leur résistance des préoccupations humaines.
1. Lettre de Mgr de La Luzerne aux administrateurs de la Haute-Marne, 20 décembre 1790. Œuvres, VI, 427-466. La Luzerne dit dans cette lettre que l'assemblée nationale, après ayoir ordonné que ses décrets sanctionnés par le roi seraient publiés au prône, ayait rapporté depuis cette disposition (ibid. p. 463, 464).
ET LA CONâTITUTION CIVILE DU CLERGE
Mais, dira-t^on, n'agirent-ils point, moins par conviction que par honneur? L'un d'eux, et des plus considérables, Dillon, archevêque de Narbonne, n'a-t-il point prononce cette parole rapportée par La Fayette : « Nous nous sommes conduits, à l'époque de 1791, en vrais gentilshommes, car, de la plupart d'entre nous, on ne peut pas dire que ce fût religion ^. »
Rien de plus gratuit qu'une pareille affirmation. Certes, nous ne prétendons pas que les répugnances du gentilhomme n'aient point fortifié les scrupules de l'évêque dans la résistance à la constitution civile du clergé. Evidemment l'aristocratie nobiliaire, à laquelle appartenait presque tout l'épiscopat, n'était pas plus favorable ii la nouvelle organisation religieuse qu'à, la nouvelle organisation politique. Elle dut même trouver dans les nouveaux décrets un excellent terrain d'opposition. Comme le faisait observer M. de Bausset, « toutes lès haines et toutes les passions qui divisent la nature », devaient « se rallier au sentiment toujours si vif et si inflammable des opinions religieuses. » Les prélats rencontraient donc dans ce que nous pourrions appeler leur milieu, dans les influences de parenté ou de caste, un nouvel encouragement à la résistance. Mais est-ce a dire qu'ils n'aient agi ici que comme gentilshommes et non comme évêques.Leur qualité de gentilhomme ne les avait point empêchés de prêter serment à la constitution politique, qui ruinait le pouvoir royal. Si à ce moment, où il était question de politique, les devoirs de l'évêque et du citoyen ont fait taire les scrupules du gentilhomme, pourquoi dans la contitu-
r. Mémoires de La Fayelle, 1837, 4 vol. in-S», l. III, p. 58.
tion civile du clergé, où il s'agit de religion, le gentilhomme dicterait-il sa ligne de conduite à l'évêque ? Le mot honneur,. cette poésie du devoir, revient souvent dans la bouche et sous la plume de ces nobles prélats ; mais il est toujours associé à la religion, v II fallait, disait le cardinal de Bernis, trahir mes anciens serments, en prononçant, sans restriction, celui qu'on exigeait de moi. La religion et Vhonneur me le défendaient également^. » On le voit, l'honneur peut aider la religion, mais ne la remplace pas. On n'a pas besoiji d'appeler le gentihomme au secours de l'évêque. Et où serait l'honneur pour un prélat doublé d'un gentilhomme, h prendre le masque de la religion pour servir son roi. Dans la conjoncture où la constitution civile du clergé venait de placer les évêques, on peut même se demander de quelle utilité leur résistance aux décrets pouvait être pour Louis XVI qui les avait sanctionnés. En 1791, le roi occupait encore le trône. Etait-ce un moyen de servir sa cause que de mettre le pays en feu par une déclaration de guerre religieuse^ et de passer ensuite la frontière ? Pourquoi ne pas admettre que la différence d'attitude des évêques à l'égard de la constitution politique et de la nouvelle constitution du clergé, venait d'un non possumus de la conscience. On est bien forcé de convenir que la masse des curés réfractaires agit par conviction religieuse et non par politique. Pourquoi refuserait-on à des évêques de s'être .inspirés des mêmes motifs ?
Burke eut occasion, dans une lettre h l'archevêque d'Aix, d'exprimer l'admiration que lui causait la conduite de l'épiscopat français. Lui aussi parla d'honneur, mais voici comment il le comprenait dans la circonstance présente. « Il n'est, dit-il, qu'une seule espèce d'honneur
1. Le cardinal de Bernis, p. 496. — Une lettre de Pie VI loue la prudence, l'intégrité, la foi, de Bernis ; Prudeniia, integritate, fide.
ET LA. CONSTITUTION ClVlLË DU CLERGÉ 375
et de vertu dans le monde ; elle consiste à sacrifier toute autre considération au sentiment du devoir, de la droiture et de la piété ; c'est ce qu'à fait le clergé de France 1. » M. de Boisgelin remercia Burke de cet hommage, et dégagea avec force les motifs qui avaient inspiré la conduite de l'Eglise gallicane. « Le clergé de France, disait-il, a fait sentir ce que c'était que la persuasion sans fanatisme, le courage sans excès, et la résistance sans trouble et sans insurrection. Nous avons éprouvé toutes les pertes, nous avons supporté toutes les rigueurs et nous sommes restés tranquilles, fermes, parce que rien n'est plus inébranlable que la probité qui s'appuie sur la religion. Voilà ce qu'on ne sait point juger dans le monde. Ou croit que l'honneur est le seul sentiment qui dirige les hommes de tous les états dans l'accomplissement des devoirs les plus sacrés. A Dieu ne plaise que je veuille affaiblir ce noble instinct qui supplée à la raison, qui rallie les guerriers dans le jour du combat, et qui peut animer aussi l'amour du bien public, quand il ne l'égaré pas au delà de son objet; mais vous avez mieux défini ce simple et vrai sentiment qui consiste dans l'impression habituelle du devoir, de la droiture et de la piété ~. » On voit avec quel soin Boisgelin tient à établir que ses collègues ont agi par conviction, par foi, par piété, et non par un simple point d'honneur.
1 . « Je n'examinerai pas scrupuleusement, éci-ivait Burke, les raisons pour lesquelles des hommes comme vous ont cru devoir tout supporter. Tout ce que je vois, je suis force de l'admirer; le reste est hors de ma portée... Ce que je puis apercevoir distinctement, parce que les évêques de France l'ont prouvé par leur exem.ple, c'est qu'ils ont fait sentir à tous les ordres et à toutes les classes des citoyens les avantages que la religion miême peut retirer de l'alliance de sa dignité propre avec le caractère que donne une naissance illustre et le sentiment naturel de l'honneur. »
2. Lelt)'e de Burke ù Mgr rarchcvêque d"Aix, juillet 1791. — Réponse de Boisgelin, 7 août 1791. Theiner, op. cit. t. I, p. 331-336.
376 LES ÉvÊQtJES
En supposant donc que le propos attribué par La Fayette à l'archevêque de Narbonne ait été tenu, il n'était guère que l'écho des sentiments de Dillon lui-même, lequel, nous l'avons vu, était une exception dans l'épiscopat français. Il est même bien douteux que ce prélat n'ait point fait de son refus une question de doctrine. Il écrivait à Louis XVI, le 22 septembre 1790 : « Mon honneur et ma conscience ne peuvent se plier au joug des irrégularités sans nombre dont fourmillent les décrets de l'Assemblée nationale relatifs à la nouvelle constitution du clergé. On veut, sire, introduire le presbytérianisme en France. » Trois mois plus tard, il disait au cardinal de Bernis : « J'ai eu l'avantage d'être instruit de bonne heure par des exemples domestiques de ce qu'on doit à Dieu et de ce qu'on doit au roi, et j'espère qu'avec la grâce de Diqu je mourrai fidèle à ce double devoir. Je ne mé dissimule aucune des suites fâcheuses que peut avoir pour moi la ferme résolution où je suis de ne trahir ni l'un ni l'autre ^. »
Quoiqu'il en soit de Dillon, ce n'est point dans les appréciations de ce prélat suspect de juger des autres par lui-même, c'est dans les écrits, les manifestations multiples de la généralité de l'épiscopat, qu'il faut chercher le fond de sa pensée et le secret des mobiles qui inspirèrent sa conduite. Or partout nous trouvons la preuve que les évêques agirent ici, non en politiques, en hommes de parti, mais en théologiens, en docteurs, en hommes de foi. Il y a même dans leurs publications de cette époque un élan, une vibration, nous allions dire une passion religieuse, qui trahit une conviction sincère.
Qu'on ouvre au hasard les écrits sans nombre publiés contre la constitution civile : on trouvera dans les manifestations épiscopales un accent qui ne trompe pas. Qu'on relise, par exemple, le document le plus important publié