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M'ontesquiou, discours du 26 novembre

se que faisait Bàilly au curé de Saint-Sulpicè, M. de Pancemont, quand celui-ci opposait justement sa conscience à l'exigence du serment : « Monsieur, quand la loi parle, la conscience doit se taire. » Si vous insinuez que, dans une question manifestement religieuse, il y aurait quelques ménagements à garder avec la papauté, qui est la suprême puissance religieuse, Durand de Maillane s'écriera impatienté : « Je doute que ce soit sérieusement, qu'on oppose des formes à un grand peuple qui, dans june régénération totale, ne veut et ne fait que le bien *. » Au fond, la Constituante ne voulait point reconnaître d'autre puissance en dehors d'elle. Elle tenait à exercer le pouvoir spirituel pomme le pouvoir politique, commander h la fois aux citoyens et aux fidèles.

" La voix d'un grand peuple prononça donc le terrible décret du 27 novembre. Le clergé se plaignait amèrement qu'on le plaçât entre le déshonneur et la misère. La honte était le prix fatal d'une adhésion qui eût paru donner le pas h l'intérêt sur la conscience. Il semble bien *que l'intention des meneurs, après avoir dépouillé lé clergé, était maintenant de l'avilir ~. Mais s'il résiste, il est

1. Op. cit. p. 132. Cependant le comité ecclésiastique avait, dans sa .première rédaction, admis le recours au pape, tant il paraissait extraordinaire de bouleverser la discipline de l'Eglise de France, sans l'avis du souverain pontife.

, 2. «Les chefs des factieux se posèrent ce dilemme: ou le clergé acceptera la constitution que nous lui donnons, ou il refusera. S'il accepte, nous le couvrons d'opprobre ; nous prouverons qu'il a trahi sa foi, qu'il .a, vendu sa religion. S'il résiste, nous le placerons entre l'apostasie et .l'indigence, puisque nous, le tenons sous notre dépendance par ses salaires. » L'assemblée nationale « sentit l'importance d'avoir dépouillé et

réduit à la mendicilé. « On se vante, disait M. de La Luzerne, de ne pas tyranniser les consciences, au moment où on met tous les pasteurs dans la cruelle alternative d'un serment criminel ou de leur ruine. » L'évêque de Châlons-sur-Marne revient à la charge avec une. grande vigueur. « Au mépris du droit naturel, s'écrie-t-il, toute protestation sera punie comme le dernier des crimes. Au mépris de la constitution même, on forcera des citoyens jusque dans leur conscience, et sans égard pour les scrupules des âmes timorées, on scrutera jusqu'à leurs opinions ; et par une injustice sans exemple, on nous mettra dans la dure nécessité de perdre notre honneur ou notre subsistance, de périr sous le glaive de la misère ou de mentir à nos principes. »

Pour mieux comprendre la portée de ces plaintes, il faut savoir que le décret du 27 novembre, portant démission de tous les prêtres qui ne prêteraient pas le serment, ne stipulait pour eux aucun traitement ni indemnité, malgré la proposition qu'en fit alors le député Fréteau. Ce n'est que trois mois plus tard, que le décret du 8 février attribua un secours annuel de 500 livres aux curés remplacés. « Il paraît, écrivait M. de La Luzerne, qu'on n'avait pas l'idée de la vertu et du courage du clergé de France. On a espéré que la tentative de la faim ferait succomber tous les curés et vicaires ; leur courage religieux a forcé d'en revenir à la proposition de M. Fréteau.

salarié le clergé ;.car ce fut par le moyen des salaires qu'elle espéra asservir sa conscience. » Collection ecclés., IX. — Le philosophe Naigèon avait dit, en 1790, dans une adresse à l'Assemblée nationale : « L'intérêt général est que le prêtre soit avili ; pour avilir les prêtres, il faut les appauvrir. On a sagement fait de les appauvrir, mais le plan de les décréditer entièrement dans l'esprit des peuples ne peut mériter d'éloges qu'autant qu'il sera mis pleinement à exécution, et il ne faut pas temporiser. » N'en déplaise à ce haineux pamphlétaire, la pauvreté n'a jamais avili personne ; mais Naigeon aurait eu raison, et le mépris aurait coulé à pleins bords sur un clergé qui eût ajouté la défaite de sa conscience à toutes ses autres x-uines.

ET LA. CONSTITUTIOîî CIVILE DV CLERGE

Mais on a eu garde de l'étendre aux vicaires, dont vingtmille se trouvent réduits à la mendicité. Il est clair que le but est de les amener au serment par la crainte du besoin, et par ce moyen de remplacer les curés. Mais, grâce à Dieu, cette politique infernale échouera vis-à-vis des vicaires comme vis-à-vis des curés ^. »

Le péril de la misère n'est pas la principale des préoccupations qui assiègent le clergé fidèle. Que faire en de si graves conjonctures ? Un futur martyr, M. de La Rochefoucauld, évêque de Saintes, dépeint ses angoisses. 11 se voit placé, dit-il, « entre la crainte de se rendre criminel aux yeux du souverain juge, et celle de me voir exposé à être regardé comme ennemi des lois, et peut-être comme perturbateur du repos public. » L'évêque de Troyes rapproche des tristesses, de l'heure présente, les belles promesses dont on berçait le clergé au début des Etats généraux. C'est donc là, s'écrie-t-il,« que devaient nous conduire ceux qui, au nom du Dieu de paix, nous invitaient à la concorde. Nous crûmes entendre un hymne à l'amitié, et c'était un cantique de mort qui résonnait autour de nous. » Mais trêve aux récriminations ! Il fallait prendre un parti, et la décision ne pouvait être douteuse. La résolution de Tépiscopat fut, selon la belle parole de l'évêque de Lescar, une « profession solennelle de notre indépendance des hommes, de notre dépendance de Dieu ~. »

Tel est cependant l'enjeu engagé dans cette terrible lutte, telle est l'appréhension del'épiscopatau sujet d'une épreuve qui, en entraînant dins le schisme une partie du clergé, selon l'expression de l'archevêque d'Aix, « ne laisserait plus de retour à Tunité », que les prélats mul-

1, Lettre pastorale de M. l'évêque de Ghâlons-sur-Marne. Collection ecclésiastique de Barruel, IX, 250,251. Œuvres de La Luzerne, VI,

2, Collection eccle'siaitique, XI, 1-39.

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tiplient les manifestes et se montrent prêts à accepter toute solution, si hardie soit-elle, qui pourrait éviter le bouleversement de la discipline ecclésiastique. M. de Boisgelin invoque, et semble regarder maintenant comme une précieuse ressource, cette liberté de conscience qui naguère excitait les alarmes de l'épiscopat *.Si l'Eglise catholique accepte une sorte d'égalité avec les autres cultes, n'est-elle pas en. droit d'espérer, au moins, que l'Etat n'ira point l'abandonner pour adopter une autre religion, pour imposer par là force je ne sais quelle Eglise dite constitutionnelle ~.

Mais l'Etat voudra-t-il laisser toute liberté à des ministres qu'il tient désormais dans sa main comme fonctionnaires publics et salariés ? La Constituante, dans la

1. «Nous, dit-il, évoques et pasteurs de l'Eglise catholique, faudra-t-il que nous nous estimions heureux d'être traités dans un royaume, dont le chef se glorifie du titre de roi très chrétien et de fils aîné de l'Eglise, comme les ministres des protestants et des juifs, et comme ceux des sectes les plus ignorées ? Nous, qui depuis longtemps avona élevé la voix de la raison et de l'humanité en faveur de nos frères errants, noiis aurons à réclamer pour nous la même tolérance que nous avions invoquée pour eux. La loi ne nous prêtera plus sa force ; notre religion, dominante encore par le nombre des fidèles, ne sera plus dominante par la protection de l'Etat ; elle aura perdu ce caractère antique de religion nationale, que semblaient lui garantir à jamais les lois successives et non interrompues de douze siècles. »

2. « Si la religion, dit M. de Boisgelin, n'est pas la religion d'Etat, l'Etat du moins ne doit pas en adopter une autre. C'est une autre religion que celle qui donne d'autres évêques, d'autres pasteurs que ceux de l'Eglise, qui donne une autre source à la juridiction de ses .ministres. Si cette opinion nouvelle est protégée par les lois, nous réclamons, sous la protection indispensable de ces mêmes lois, la liberté des opinions religieuses. » Coll. eccl., X, 352, 354. — L'évêque de Digne se réclame aussi de la liberté.» Nous demanderons pour nous, dit-il. une toléz"ance à peu près semblable à celle accordée aux juifs, aux mahométans, aux idolâtres. Nous livrerons, avec confiance et sans impiété, notre Dieu au milieu des dieux étrangers, ombres de la nuit que l'aurore fait disparaître. Mais exiger avec empire et menaces que, nous prêtres, évêques, et ministres du seul vrai Dieu, nous démolissions de nos mains consacrées l'édifice construit par sa sagesse et par sa grâce, cimenté par son sang, et cela pour conserver des biens, des membres, une vie de peu d'heures, ou de peu de jours, bon Dieu dans quel mépris sommes-nous tombés ! » Coll. ceci., IX, 120-121.

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fameuse instruction envoyée aux quatre coins de la France, ne dit-elle pas en propres termes : « Ce sont deux choses évidemment incompatibles, d'être fonctionnaire public dans un Etat, et de refuser de maintenir les lois de l'Etat. » L'évêque de Langres s'élève vivement contre ces assertions. « Est-ce de l'Eglise, s'écrie-t-il, est-ce de l'Etat que les ministres du culte divin sont fonctionnaires ? » Est-ce de l'Eglise ou de l'Etat qu'ils tiennent « leurs pouvoirs spirituels, leur mission et leur juridicr tionsur les âmes ^ ? » Si c'est de l'Eglise, que vient-on en faire des fonctionnaires de l'Etat? Le primat des Gaules, M. de Marbeuf, archevêque de Lyon, n'est pas moins indigné. Il s'étonne qu'on veuille changer « le titre vénérable de ministre de'Jésus-Christ, de la religion, contre la servile qualification de fonctionnaire public et salarié-. L'archevêque d'Aix, voyant que les traitements votés au clergé, fournissaient aux meneurs le prétexte du décret du 27 novembre, s'écrie avec une noble fierté : « Oh ! que la loi nous laisse la liberté, la paix, le pouvoir d'être utiles, et qu'elle retire ses salaires, transmis à ceux qu'elle a choisis. Nous ne les avons ni sollicités, ni votés; ils ne furent, point provoqués par nos demandes, ils ne furent point établis par notre sufiPrage, et nous ne les connaissons encore que par le dépouillement de tous les biens que l'Eglise avait reçus de la piété de nos pères. Qu'on

1. Instruction de l'Assemblée nationale aux Français, et Examen de cette Instruction par M. de La Luzerne, loc. cit. VI, 419, 420.

2. L'archevêque d'Auch, prévoyant la persécution qui se prépare, l'expulsion du clergé fidèle des temples qu'il avait occupés jusqu'alors, s'écrie: « Quel que soit le fanatisme de nos persécuteurs, je les défie de pouvoir appeler fonctions publiques celles que nous exercerons dans le secret de nos maisons. Tout ce qui est nécessaire au salut des âmes peut se pratiquer dans l'ombre et loin des i-egards profanes, tout, depuis le baptême jusqu'aux prières qui précèdent les funérailles. Ils ne violeront pas sans doute l'asile des citoyens. Sur quelles lois s'appuieraient-ils pour venir troubler notre paix domestique ? » Mais « les prétextes ne manquent pas à la rage. » Coll. eccl,, XI, 283; XIII, 122.

nous retire ces salaires, qui ne nous font sentir que le regret de voir la religion devenue un impôt, et que la loi, juste envers toutes les classes de ciloyens, nous laisse,, sous la tutelle commune de l'État, cette paix chrétienne, qui consiste dans le libre enseignement de la religion, et dans l'exercice constant des œuvres de charité *. »

Les législateurs n'ont pas même le temps de prêter l'oreille à ce noble langage. Ils pressent l'exécution du décret du 27 novembre. Le 23 décembre 1790, l'implacable Camus se plaint qu'il ne soit pas encore sanctionné. Le roi, qui, le 24 août, avait adhéré à là constitution civile du clergé, mis de nouveau en demeure, fait annoncer son acceptation pour le 26 décembre. Maury interpelle ces hommes, impatients d'ordonner « l'effusion de notre sang... Hâtez-vous, leur dit-il, les victimes sont prêles ; hâtez-vous de procéder législativement à l'exécution ou plutôt aux exécutions. Les tribunes sont impatientes d'applaudir au décret qui sera pour nous un arrêt de mort... Votre puissance n'est plus rien dès que nous cessons de la redouter. »

Les évêques,plus calmes, plus soucieux d'éclairer l'assemblée que de la provoquer, voyant quelle effroyable tempête va se déchaîner sur la France, tentent un dernier effort. Au premier rang se distingue l'évêque de Clermont, M. de Bonal. Les cris, les huées, les menaces lui ferment la bouche ; on refuse même de recevoir la motion qu'il déposait sur le bureau. Le 3 janvier, le protestant Barnave fait décréter, malgré les efforts de Cazalès, que le délai accordé aux ecclésiastiques de l'assemblée pour la prestation du serment expirerait le lendemain. On préparait à l'Eglise de France la journée la plus glorieuse peut-être qu'ait enregistrée ses annales.

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