Coll. ecclés.X
dessus des malheurs particuliers, tracent dans leur lettre au pape le sombre tableau de la désolation de l'Eglise gallicane. « Voyez, disent-ils, la loi qui s'arme de la force, et qui retentit comme un tonnerre d'un bout de la France à l'autre, voyez tous les évêques de France, excepté quatre, destitués de leurs sièges; les uns décrétés parles tribunaux, d'autres arrachés de leurs habitations par la force, ou même transportés comme des criminels hors de leurs diocèses ; d'autres mis en fuite sans défense, et forcés de se dérober, non pas au péril qui menace leur vie, mais à la nécessité d'épargner un crime à des concitoyens; des pasteurs vertueux et des prêtres fidèles insultés, attaqués au milieu du temple, dans la chaire de vérité, sur les marches du sanctuaire, et dans le sein même de ces asiles inviolables où s'entretient le feu pur et sacré de la religion et de la vertu ; des vierges saintes, que la jeunesse et l'innocence, la faiblesse de l'âge ou les infirmités, n'ont pu dérober aux injures. Voyez nos églises envahies par un nouveau sacerdoce, et celles où n'ont point pénétré les innovations, interdites à la piété qui cherche les saintes solennités, et qui fuit les profanations ; cette foule de ministres de tous les rangs, enlevés à leurs fonctions, séparés de leurs paroisses dont l'Eglise ne les sépare point encore, et chargés par la mission qu'elle n'a point révoquée de ces saintes obligations dont la loi leur fait un crime. Voyez les fidèles placés dans cette situation, la plus cruelle de toutes, celle qui semble les mettre dans une contradiction nécessaire avec eux-mêmes, entre la religion et la loi. »
Les évêques, dans leurs publications particulières, se chargent d'ajouter de nouveaux traits à cette lugubre peinture... Partout les discordes, les dénonciations, les violences. « Par toute la France, s'écrie l'évêque de Soissons, deux chefs dans la même famille, deux pasteurs dans le même troupeau, le vrai pasteur placé entre la per-
sécutioh et l'apostasie ; et les fidèles eux-mêmes dans une cruelle perplexité, entre un chef persécuté, expulsé, mais toujours demeurant seul pasteur légitime, et un prêtre protégé par la force, mais pasteur intrus, sans pouvoir et en horreur à l'Eglise. » « Quel est donc, ajoute l'évêque du Puy, quel est le crime de cette foule immense de ministres fidèles, blanchis par les années et les travaux ? D'où viennent ces dissensions implacables qui, dans le sein de la religion, de la patrie, des cités et des familles, opposent le citoyen au citoyen, le frère au frère, l'époux à l'épouse, le père aux enfants ? » Il ne faudrait pas voir dans ces plaintes éloquentes un vain exercice de rhétorique. Elles sont trop poignantes pour n'être point sincères ; elles sont trop désolées pour n'être point inspirées par la vue d'un immense péril. A un moment donné, l'épiscopat put se demander si le catholicisme n'allait point périr en France ^. « Il n'est plus temps de le dissimuler, disait M. de La Fare, évêque de Nancy, l'Eglise gallicane paraît menacée de la dissolution. Le bras de Dieu s'est appesantiet reste étendu sur elle. »
Heureusement que la situation n'était pas aussi désespérée que ces alarmes pouvaient le faire craindre. L'épiscopat avait sauvé l'unité catholique par son attitude, et
1. « Eglise dont l'univers chrétien admirait la splendeur, s'écriait l'évêque de Saint-Papoul, qu'est devenue ta gloire,qu'est devenue ta beauté ! Hélas, tes temples se ferment à la voix de tes propres enfants. Les uns seront démolis, il ne restera pas pierre sur pierre ; les autres serviront à des usages profanes et peut-être criminels. » Parmi les prélats qui dépeignent les désastrss de l'Eglise de France, nous aurions encore à citer les archevêques de Paris et d'Embrun, l'évêque de Sisteron, etc. Coll. ecclés., II, 1, 5; IX, 55, 165, 166; X, 428,429; XII, 1-7; XIII, 177,178,200, 221.
il avait singulièrement grandi dans Tépreuve. Les évêques de l'assemblée nationale, qui avaient passé deux années entières au milieu de la tempête, et assisté jour par jour aux attaques terribles dirigées contre l'Eglise, pouvaient écrire en toute vérité: « Nous avons rempli nos pénibles devoirs au milieu des troubles et des orages, et nous n'avons pas laissé la crainte approcher du sanctuaire... Nous subirons notre destinée, quelle qu'elle puisse être, avec le courage que la religion inspire... Nous courons une noble carrière, celle de l'adversité*. :» Oui, c'était une noble carrière, et nous aimons à voir ces prélats, qu'on pouvait croire un peu affadis par les délices de Tancien régime, trouver une force de résistance qui étonna leurs adversaires, et qui ne pouvait être inspirée que par une conviction forte. Le malheur noblement supporté grandit ici ceux que la prospérité et l'opulence avaient désignés aux coups de leurs ennemis. Ils trouvent dans la persécution l'occasion de donner des preuves irrécusables de leur foi, et tel est l'ébranlement imprimé à tous par la grandeur de l'épreuve, par la conscience des intérêts engagés, que les médiocres même apportent du talent dans ces combats de l'âme, que les mieux inspirés trouvent de magnifiques accents. Plusieurs des pages que nous avons eu occasion de transcrire font honneur à la langue française. Je ne sais qu'elle vibration morale, quel souffle d'héroïsme, les anime. Cet épiscopat, dont nous avons signalé l'insuffisance en face des philosophes du XVIIP siècle, s'est réveillé éloquent et parfois sublime en pleine Révolution, lorsque la grandeur du péril l'a mis en demeure de donner à sa plume le tranchant de l'épée. Parmi les prélats dont les noms et les écrits ont été le plus souvent cités dans notre récit, le lecteur aura remarqué M. de Boisgelin, archevêque d'Aix, M. de Bourdeilles, évêque