Traizet, op. cit., p. 53-55 ; Baston, op. cit., II, lo-j
2. Avant ces derniers événements Cologne abritait environ soixantedix prêtres français. A Dusseldorf, on compta jusqu'à trois cents prêtres et dix-liuit archevêques ou évêques, parmi lesquels le cardinal de Montmorency. Cf. Traizet, op. cit., p. 62 ; Jérôme, op. cit., p. i6.
genre. Ce cpii frappe, dans les récits cpi'ils nous ont laissés, c'est l'extrême lassitude de ces pauvres fugitifs, obligés, faute d'argent ou de routes, de faire le chemin à pied, par tous les temps, chargés de leurs sacs, avec l'éternelle perspective d'avoir à recommencer le lendemain, véritables Juifs errants, la com^se de la veille. « Je terminai là, dit avec un soupir de soulagement l'un d'eux, qui a trouvé un gîte, mes 70 lieues. » Quand on se rencontre dans ces lointains parages, on mêle ses larmes, on s'embrasse, on parle de la France, des espérances de retour, des péripéties du voyage. On se renseigne sur les ]}a.js plus hospitaliers, sur les chances d'y trouver un refuge. On réunit parfois ses deniers de misère pour charger sur un mauvais cheval les hardes qui servent de bagages ^. « Nos paquets achevaient.de nous harasser, dit un de ces proscrits. Gomme on ne nous avait pas destinés à devenir un jour des portefaix, on n'avait pas songé à nous former dès l'enfance aux exercices de ce métier. » Aux fatigues du corps s'ajoutaient les doulem'S morales, plus dm^es encore. « L'humiliante nécessité d'aller frapper trois fois par jour à la porte d'un couvent ou d'un presbytère, l'attente continuelle de quelque refus désagTéable ou offensant », les énervaient. A la longue, la durée de l'épreuve, la lassitude, produisaient une sorte d'insensibilité chez ces malheui^eux, qui étaient tentés de s'abandonner à la fatalité de leur destinée 2. Mais, comme ils
1. Nous rencontrâmes un jour « six prêtres français qui s'étaient réunis et louaient tous les jours un cheval pour traîner leurs paquets. Ces prêtres avaient déjà habité l'Allemagne, ils nous en firent un portrait décourageant. » (Six années, etc., p. i83.)
2. « Nous vivons au jour le jour, écrit l'un d'eux, semblables à des hommes^qui, ballottés depuis longtemps par la fortune, sont devenus presque insensibles à ses outrages. Le cœur s'endurcit à force de cicatrices, et il est un degré d'indifférence qui nous élève au-dessus de toutes les disgrâces, et où on arrive plus tôt que je n'aurais cru.Un exilé a beau faire; une fois sorti du pays qui l'a vu naître, il est étranger à tout, inconscient de tout. Il poursuit sa course laborieuse autant de temps qu'il peut la poursuivre. Les forces viennent-elles à lui manquer, il s'abandonne à son destin. Son rôle est fini. » (F. D**% pp. 186, 200, 216, 217.)
étaient Français, la gaieté ne perdait pas tout à fait ses droits. L'abbé Delestre se présenta un jour à une modeste Iiôtellerie, sur la route de GappenlDerg. C'était un vendredi. Lui et son compagnon désiraient une soupe au lait et des œufs. Mais, comment les demander? Ils ne parlaient iDas allemand, l'hôtesse ne savait ni le français ni le latin. Voyant qu'il avait épuisé inutilement tous les signes, l'abbé, pour se faire entendre, se mit à contrefaire le chant de la poule après sa délivrance. Il lui fallut répéter cincj ou six fois cette* plaisante mélodie avant d'être compris. L'Allemande unit enfin par deviner, et alors, émerveillée de sa pénétration, elle fit des j)rodiges. pour satisfaire ses hôtes ^. - ■
L3s relations des exilés nous font connaître l'accueil qui leur fut fait dans les différents pays et par les diverses catégories da personnes en Allemagne. « On ne pouvait, dit l'un d'eux, sans unâ jDermission spéciale de S. M. le roi de Prusse, s'établir dans les terres de son apanage. L'empereur nous fermait tous ses Etats. Nos pareils ne pénétraient que furtivement en Bavière. Une grande partie des petits souverains d'i^Uemagne, par goût ou par contrainte, suivaient l'exemple des hautes puissances. On frémit en pensant combien peu d'endroits restaient où nous puissions reposer notre tête, et par combien de fatigues, de dangers, de peines mortelles, il fallait s'y rendre ^. » Ces paroles d'un des fugitifs dépeignent très
1. Même difficulté de se faire entendre à Wesel où la fille du gouverneur, appelée au secours, après s'être longtemps consultée avec son père, finit par dire aux exilés « d'une petite bouche allongée : Mon papa vous pennet de rester ici jusqu'à demain ».
2. « L'empereur et le roi de Prusse ont une grande aA'ersion pour les émigrés. » (Le Comte de Ferseii, II, p. 26.) Les récits des exilés nous les. montrent repoussés du Hanovre, de Hambourg, de Lubeck, de Munden, etc. A Lippe on leur octroie quatre livres de France avec ordre de quitter immédiatement lé pays, la nuit, par une pluie battante. Il faut l'intervention de deux ouvriers émus de compassion pour leur faire ouvrir un misérable refuge. Dans une autre contrée ils passent cinq jours saus se déshabiller. Le roi de Prusse évite de répondre aux lettres qui lui sont adressées. Dans la Silésie catholique, nos prêtres ont la chance de
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bien leur situation en Allemagne. Nulle part, excepté dans les deux ou trois centres dont nous avons parlé, de réception générale, d'asile où ils puissent trouver toute sécurité ; presque partout, une tolérance hargneuse et j)rovisoire, des défiances contre ces étrangers trouble-fête C[ui auraient dû s'arranger pour rester dans leur pays, une susceptibilité incpiiète des autorités locales, qui ferment leurs portes et rejettent les suppliants, après leur avoir donné un secours municipal, vers des contrées lointaines, distantes parfois de 5o et loo Jieues. Mais, à côté de ce formalisme officiel, de beaux traits de charité individuelle, de généreux sentiments chez les prélats, les princes, une partie du clergé, les gens du peuple. De sorte que l'histoire de l'émigration ecclésiastique en Allemagne nous présente un singulier mélange de refiis inflexibles et d'hospitalité généreuse.
L'attitude de la Prusse indifférente, presque hostile à l'égard des émigrés, fut celle des protestants d'Allemagne. En Angleterre, en Suisse, en Russie, la différence de religion n'avait en rien diminué la sympathie ni la charité pour le clergé ù^ançais. En Allemagne, les passions luthériennes s'unirent aux rivalités de race pour écarter les malheureux proscrits. Il convient, toutefois, de faire exception pour quelques princes.
L'abbé Hugues Dutemps, l'un des hommes les plus érudits de l'ancienne France, eut le plus gi'and succès auprès de l'électeur-catholique de Dresde, capitale protestante de la Saxe. Son voyage, il est vrai, n'avait pas été sans épreuves. Lui et ses compagnons avaient dû, en partant de Suisse, marcher péniblement pendant un mois, tantôt, dit-il, couverts de poussière, tantôt arrosés par l'eau du ciel, brûlés
rencontrer sur le siège de Breslau un prince de Hoîienlohe, ancien dignitaire du grand chapitre de Strasbourg, avant la Révolution. Il eut égard a la recommandation du prince Ferdinand de Rohan, archevêque de Cambrai, grand prévôt de l'église de Strasbourg avant 1789. (Cf. Jérôme, op. cit., pp. 3i3-323, 335.)
par le soleil ou transis de froid, battus par les vents, chargés de leur besace, abreuvés d'une bière dont la cpialité répond à son bon marché, couchés sur la diu^e et, parfois, « ce qui est très commun en Saxe, sur le plancher couvert d'mi peu de paille éparpillée d'une main économe », fatigués par l'exliibition incessante des passeports ; plusieiu'S fois, ajoute le narratem% « escortés par les gardes et conduits chez les bourgmestres pour y entendre prononcer oui ou non sur la continuation de notre route, pris tantôt poui' ce que nous étions, quelquefois pour des garçons de métier, d'autres fois pour des Juifs, et moi, en particulier, poui' un rabbin, à l'occasion de ma qualité de professeur d'hébreu désignée sur mon passeport ». Les voilà enfin à Dresde, le 3o mai 1794- Après bien des difficultés, les quêteiu'S réussissent à se faire recommander à l'électeur de Saxe, ardent catholique, et à sa famille qui fut admirable de générosité. Les dons les plus' riches pleuvaient sur nous, dit Dutemps. Il j)eut envoyer plus de 10,000 livres à Soleure. L'ambassadeur d'Espagne, à lui seul, a donné 800 livres. En retom% on a eu grand'peine à arracher au ministre de Prusse un passeport. Hugues Dutemps, continuant sa marche, reçoit très bon accueil à Bautzen, à Marienthal, à Lauban; mais dans la Haùte-Lusace, Zittau, ville cruelle, lui a fermé impitoyablement ses portes I.
La décision prise j)ar l'empereur d'interdire ses Etats aux prêtres émigrés était moins explicable que la conduite du roi de Prusse. Les relations des exilés nous disent leur désespoir quand ils se voient exclus des pays catholiques d'Allemagne, où ils avaient compté trouver
I. Hugues Dutemps décrit ce qu'il a vu à Pilnitz, résidence ordinaire de la famille électorale pendant l'été : « Assistance quotidienne à la messe, récitation journalière du chapelet à laquelle assiste toute la famille présidée par son auguste chef, yisites fréquentes au Saint-Sacrement, communions de tous les huit ou quinze jours. Les catholiques sont très pieux, ils nous honorent comme des confesseurs de la foi. » (JÉRÔME, p. 386-395. — Lettres de Hugues Dutemps.)
accueil. Arrivé à Nuremberg, écrit l'un d'eux, « j'apprends que la Bavière et la Hongrie sont fermées pour nous. Le maître de la poste avait ordre de ne laisser passer personne. La foudre tombant à mes pieds ne ni' aurait pas causé plus d'effroi. J'avais perdu mes frères, je me trouvais seul dans une terre étrangère, au milieu de protestants, sans argent et sans espérance de secours. Les larmes coulèrent de mes yeux. Je restai immobile i. » Cependant, l'électeiu' de Bavière n'était pas mal disposé. A différentes reprises, il y eut une infiltration de prêtres français dans ce pays. Une relation porte leur nombre à mille 2. Ils s'y rendirent, par exemple, lorsque la pression du Directoire 'força la Suisse à congédier ses hôtes, ou quand ils étaient obligés de fuir devant l'armée française. On constata en particulier leur présence à Landsbut et à Augsbourg.
ni
Il ne semble pas que l'accueil fait à nos proscrits par le clergé, soit régulier, soit séculier, les ait toujours dédommagés du mauvais vouloir des autorités civiles en Allemagne. Il ne faut pas s'attendre à trouver dans les monastères de ce pays de véritables colonies de prêtres français comme on en voit, à la même époque, dans quelqnes couvents d'Italie et d'Espagne. On y chercherait aussi en vain la générosité accueillante dont firent preuve les abbayes d'Einsiedeln, Saint-Gall et Mm'i 3 en Suisse, de Vanloo
1. Relations de l'abbé Petel. (Loth, op. cit., pp. 438, 439.)
2. « En Bavière, l'électeur était favorablement disposé poiir nous. Ce fut son clergé qui fixa les limites à sa bîenlaisance, et mille seulement eurent la liberté de s'établir dans ce vaste arrondissement de l'Empire. Les surnuméraires étaient arrêtés et reconduits aux frontières. » (Six années, etc., p. 363.)
3. En Allemagne des Dominicains, des Prémontrés ne sont point reçus par des couvents de leur Ordre. Tel couvent d'Augustins reste impitoyablement fermé. — Chatrian, Calendrier ecclésiastique, manuscrits du
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dans les Pays-Bas. L'évêque de Nîmes parle dans une lettre du clergé français menacé de mourir de faim « sous les yeux de vingt abbayes millionnaires de Souabe, dont les plus riches croient faire beaucoup en nourrissant trois ou quatre prêtres, ou en donnant une vingtaine de louis ». Plusieurs de ces maisons de Bénédictins et Bernardins, infidèles aux traditions de leur Ordi'e, repoussaient impitoyablement tout ecclésiastique français qui avait le malheur de s'y présenter. Le monastère de Weingarten avait dressé des dogues à courir sus à tout étranger essayant de pénétrer jusqu'au cloîti'e.
Entendons l'abbé Petel, curé du diocèse d'Evreux, nous raconter sa récex)tion dans la magnifique abbaye bénédictine de Fulde. On le voit arriver non sans humeur. Un domestique lui propose d'aller à l'auberge; il insiste et reste. On lui sert une mauvaise soupe. Enfin, dit-il, paraît le Père des hôtes, qui nous adresse quelques pln^ases sur la charité, et nous conduit hors du monastère dans un bâtiment « où quelques couvertures étendues sur la paille étaient j)eut-être là pour rappeler aux Bénédictins modernes la couche des premiers disciples de leur saint fondateur ». Il veut bien croire que les moines, en jetant les yeux du haut de leur palais superbe sur ce toit misérable, aimaient à y reti'ouver l'image « de la solitude et des cabanes de lem^s pères ». Notre voyageui' et son compagnon de route essaient de dormir pêle-mêle avec deux cents oies, qui ne manquent pas de régaler leurs visiteurs par une musique de leur geni'ei Ceux-ci leur témoignent leur reconnaissance par un bon mot : « Ne nous plaignons pas, disent-ils, nous sommes couchés sur le duvet. » La bonne humeur ne perd jamais ses droits avec les Français. Cependant comme le refus de leiu* laisser dire la messe le
séminaire de Nancy. — Abbé Henry, op. ciî., pp. 241, 242. — Theixer, op. cit., II, 562. — TraizeTj op. cit., p. 49-5o. — « Nous courûmes d'hôtellerie en hôtellerie, écrit l'abbé Traizet, sans qu'aucune voulût nous recevoir. La -porte ne nous fut ouverte nulle part,»
dimanclie avait mis le comble à -leurs emiuis, ils ne pm-ent s'em^pêclier de rappeler, en partant, à ces Bénédictins dégénérés, les lois de l'hospitalité. Le cm'é de Yeules, l'abbé Lebay, fut plus heureux chez les Bénédictins de Pussen dans le Tyrol. Il rencontra là un cellérier fort «.venant qui trouvait les prêtres français parfaits, sauf sur xm point. « Il disait qu'il en était passé au moins i,5oo par la maison, qii'il n'en avait entendu qu'un seul parler bien latin. » Ils devaient, au moins, en savoir assez jDour dire qu'ils avaient faim. Le cellérier du monastère de Cappenberg se montra moins empressé. Le « visage à l'Africaine, les habits poudreux », là mine chétive^des solliciteurs, lui avaient fait mauvaise impression. Sui'vint heureusement le Priem% qualifié de gratissime haro et qui axopartenait .à la noblesse de Westphalie. En sa qualité de gentilhomme, il fut flatté d'une recommandation donnée j)ar l'Évêque d'Arras au nom du comte d'Artois. Il s'empressa de faire livrer des habits neufs à ses hôtes déguenillés, €t il les prit en affection au point de ne plus les appeler que ses enfants. Malheureusement sa jnort appela 4 lui succéder le terrible cellérier. Les réfugiés n'avaient plus qu'à déguerpir.
Dans les plaintes élevées contre le mauvais voiûoir de beaucoup de religieux, il y a une exception à faire pour les Capucins et les Récollets. Nos exilés ne se lassent pas de vanter l'accueil qu'ils recevaient toujours chez les enfants de Saint-François. « Leurs couvents, écrit l'abbé Lambert, étaient des auberges ouvertes à tous les prêtres français en voyage. » Disons, enfin, que si nombre de riches abbayes se montrèrent peu empressées, les voyageiu's reçm-ent dans plusieurs la meilleure hospitalité ^.
I. Six années, etc., p, 2oi-236. — L'abbé Baston et l'abbé Henry signalent
les Prémontrés de Qarholz comme ayant exercé envers les prêtres fran-
•çais une hospitalité admirable. L'abbé Jérôme (pp. ii3, ii8, i38) cite^, comme
ayant fait un très bon accueil à nos exilés, l'abbaj^e bénédictine de Husse-
bourg.
Les religieuses furent généralement admirables de générosité. Elles né voulurent voir dans les prêtres bannis que des confesseurs de la foi dignes d'intérêt et même d'admiration. La communauté de Bernardines de Marienborn paraît s'être signalée entre toutes par une charité poussée jusqu'à l'héroïsme. Pauvres elles-mêmes, elles trouvèrent moyen d'héberger, de loger et parfois de vêtir jusqu'à trois mille passagers. Loin de fermer les portés, on envoyait des messagers les recueillir sur les chemins venant de France. Les chambres étaient toujours prêtes, et quand on frappait de nuit au monastère, les domestiques avaient ordre d'ouvrir et de recevoir les retardataires. Les hôtes s'asseyaient à la table de l'abbesse et y occupaient les places d'honnein*. Si leur nombre était trop considérable, les religieuses se levaient et mangeaient ailleurs. Tout ce qu'il y avait de meilleur était réservé aux étrangers. Eux seuls buvaient du vin, et rien n'était négligé pour les réconforter. Les malheui'eux voyageurs s'adressaient-ils à d'auti'es communautés qui ne voulaient pas ou ne pouvaient pas les accueillir, « on les faisait conduire à l'abbaye de Mai-ienborn, qui se réjouissait de ce que ses sœurs s'étaient souvenues qu'elle ne refusait personne ». N'y avait-il pas, avec beaucoup de charité, une pointe de malice dans cette constatation ! L'abbé Baston, en traçant dans ses Mémoires le récit d'une hospitalité qui ne fut sm*passée ni peut-être égalée par aucune autre, ne peut contenir le cri de sa reconnaissance. « Puissent, dit-il, les riches qui, dans ma patrie ou ailleurs, liront cette notice, ne pas oublier qu'à Goesfeld, pays de Munster, il est une abbaye de Marienborn, qui a fait, pour le clergé de France maUieureux, plus qu'elle ne pouvait faire, qui a augmenté ses privations et ses besoins pour diminuer les nôtres ; qui a hâté l'instant de sa ruine pour adoucir la rigueur, la cruauté de celle que nous avions épi'ouvée,.. ; ne le pas oulDlier, et voler au secoui's de cette
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pieuse maison, la raffermir sm* ses fondements, conserver à la religion un de ses monuments les plus précieux, et à l'humanité ses plus beaux modèles. » Ce chaleureux appel d'un cœur qui déborde sera connu un peu tard, puisqu'il n'est livré au public qu'après un long siècle. Qui sait, pourtant! nous espérons que quelque lecteur ou lectrice voudra, dans un voyage en Westphalie, s'informer si le couvent de Marienborn existe encore, et dans l'affirmative, acqiiitter à cette maison si admirablement hospitalière une vieille dette du clergé de France.
Combien d'autres religieuses on pom-rait associer ici à là gloire de Marienborn ! L'abbé Dutemps raconte que l'abbesse de Marienthal le retint avec ses compagnons une dizaine de Jours, reculant leur départ sous des prétextes toujours nouveaux. Ils quittèrent l'abbaye frais, dispos et mieux en état de continuer la route i. L'âme de ces religieuses s'ouvrait natm^ellement à la compassion, et parfois des incidents secondaires donnaient un aliment à leur facile enthousiasme. L'abbé Delestre ayant frappé, un jour, à la porte du couvent de Gamen7 une bonne Sœur poussa ime exclamation en l'entendant parler allemand : « Jésus, mntter, wie spricht er deiitschf Jésus, ma mère, comme il parle allemand ! »
Avec le monastère c'est le presbytère qui devait naturellement attirer des passagers ordinairement trop pauvres pour chercher un gîte à l'hôtellerie. Les prêtres français y trouvaient d'ordinaire un assez bon accueil, mais plusiem's d'entre eux se plaignent d'avoir été parfois mal reçus. « Les prêtres séculiers nous aiment peu et nous critiquent beaucoup, dit Baston. Lorsque nous parûmes parmi eux, les petites manchettes que plusieurs d'entre
I. Mémoires de Tabbé Baston, t. II, p. 286-288. — Jérôme, op. cit., p. SgS. — L'abbé Henry -dans son Journal de l'émigration rend témoignage à l'abbesse de Herzbroeck, monastère bénédictin près de Rheda, qui accueillit et nourrit un très grand nombre de prêtres exilés.
nous avaient cru devoir laisser aux manches de leiu's chemises les scandalisèrent extrêmement. Il leur fut impossible de s'en taire. Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'en les censurant ils caressaient devant -eux un jabot de plus d'un pied de long et large de quatre doigts. L'influence des préjuges se décèle toujours par la sottise I. » Les manchettes étaient l'exception. Voici d'autres ecclésiastiques qui se distinguent, au contraire, par un accoutrement délabré. Dans un village allemand, l'habit bleu, peu clérical et assez semblablp à l'uniforme républicain, les fait x^rendre pour des carmagnoles. En outre, le clergé allemand avait des préventions contre le clergé français accusé de jansénisme. On ne connaissait pas cette erreur en Germanie. Rien de i^lus facile que la confession dans ce pays, raconte un exilé qui y a longtemps vécu. Vous dites vos fautes, on vous impose une pénitence toujoui's légère. L'absolution n'est presque jamais refusée, car, disent les casuistes de la contrée, « viendrait-on faire l'aveu de ses fautes si le repentir n'existait pas »? Un confesseur allemand avait poui' maxime qu'on « devait refuser l'absolution aux prêtres assez cruels pour la refuser à leui's pénitents. » Du reste, point d'interrogations, point de remontrances. « Une confession est l'affaire d'im clin d'œil ». L'abbé Baston en est presque scandalisé et trouve ce procédé bien différent de noti'e « manière fii'ançaise ^ ». S'il revenait aujourd'hui, il trouverait que tout se fait à l'allemande ou plutôt à l'italienne. Malgré ces préventions.
1. Bastox, t. II, p. 275. — Les prêtres allemands, dit Baston, « disent leur messe en bottes. Leurs mouvements sont brusques, gauches, souvent accompagnés de grimaces. Les maisojis de vin sont ouvertes au clergé séculier. »
2. Après avoir quitté Munster, arrivés à un bourg nommé Herberen, les prêtres s'aperçoivent qu'on les regarde avec étonnement. « Nous sûmes qu'on nous avait pris pour des carmagnoles. Il y avait, en effet, à s'y tromper : un de nous avait un habit bleu assez semblable à l'uniforme républicain. » (Six années, etc., p. 2o3.) — Baston raconte les préventions étranges d'un curé allemand qui leur dit : « Vous autres, prêtres français, vous êtes véhémentement soupçonnés d'être jansénistes. Il me faut une
■ces différences de pratiques, bien des prêtres n'en firent pas moins à leurs maUieui'eux hôtes un accueil charitable. En particulier, le curé de Spalt, ses vicaires, ses paroissiens se distinguèrent par une réception qui arrache au narrateur des larmes de reconnaissance. Sept mois dui*ant, le digne pasteur garde à sa table huit exilés. Les habitants rivalisent de dévouement avec lem! clergé. Quand il faut se quitter, les sanglots éclatent de toutes parts. Tous les paroissiens sont là avec leur clergé. « Descendus au bas de la côte, dit un des témoins, leurs yeux étaient attachés sur nous. Ils attendaient encore de nous un signe d'amitié. Nous leur donnâmes notre bénédiction poiu' la dernière fois ^. »
Quel tableau ! On aime à voir pasteur et fidèles dans ce beau transport de compassion et de sympathie poucr des proscrits. En général, les gens du peuple, les paysans, se montrèrent pleins de cœur pour les prêtres réfugiés; Ils n'avaient pas contre eux les objections des théologiens ni la défiance égoïste des gouvernants. « Comme ils nous accueillaient avec bienveillance, ces Belges, ces Liégeois, ces Allemands! » s'écrie dans sa reconnaissance un exilé 2 touché d'avoir vu parfois le Samaritain secom'ir le malheureux abandonné par le lévite.
Les Mémoires, qui nous racontent les voyages de nos
signature (du formulaire) et un serment dans l'église en présence du peuple., ou point de messe. » Baston parle là du Nonce des missions de Hollande, « ultramontain jusqu'au délire », lequel payait un prêtre fanatique de Laon, pour écrire « que tous les nxaux de la Révolution Amenaient en droite ligne de nos opinions gallicanes ». Bastox, II, 197-200, 288, 289.
1. Cf. les relations des abbés Petel et Lebay, publiées par l'abbé Loth, op. cit., p. 423-473. — On jouait, à Spalt, le mystère de la passion. On y voyait aussi à la grande édification publique un homme aflFublé d'un sac qui le couvrait de la tête aux pieds et n'avait d'ouverture que quelques trous. Chargé d'une croix sur chaque épaule, une chaîne de fer longue et pesante à chaque jambe, les pieds nus et ensanglantés, il parcourait plusieurs fois, pour, faire pénitence, l'espace entre l'église et le cimetière qui en était éloigné d'un quart de lieue.
2. Il désirerait voii* composer un recueil « des actes de bienfaisance exercés à l'égard des prêtres français. Je voudrais que chaque déporté y consignât un trait qui lui fût personnel. » (F. D***, pf. 2o5.)
émigrés sur les chemins de l'exil, ont recueilli ça et là des traits de mœurs dignes d'être signalés. Citons en particulier, en Allemagne, une coutume assez étrange et qui contraste singulièrement avec nos habitudes françaises, Nos comx^atriotes eurent jjlusieurs fois l'occasion de voir des danses auxquelles prenaient part des prêtres, des religieux, des officiers, avec des dames de la ville et même des religieuses. A Cologne, il est vrai, tout ecclésiastique se livrant à la danse devait payer loo impérials, soit 4oo livres de France. Il paraît que cette forte amende était j)lus efficace que la censure j)our combattre la tentation. A Munster, le prêtre pouvait danser « sans qu'il lui en coûtât un sou ». On usait de la permission. « S'il y a danse publique, bal ou assemblée dans le voisinage, dit un témoin, les ecclésiastiques s'y rencontrent, y valsent des heures entières avec lem* dame, et personne ne s'en scandalise... Une jeune fraûlein de la principauté de Fulda, dont le j)ère était conseiller aulicpie du princeévêque, me racontait un jour qu'elle avait souvent dansé avec un capucin d'une grande force à cette exercice... Heureusement, lui dis-je, le gardien ne le savait pas. » A ces mots, elle éclata de rire et s'écria : « Eh ! mais c'était le Révérend Père gardien lui-même i. » L'abbé Delestre est appelé un jour à voir un bal. « Qu'aperçois-je ? dit-il, un Capucin qui exécutait im ballet avec un Prémontré ; et, comme tout devait être extraordinaire dans cet étrange menuet, c'était le Capucin qui faisait la femme. » • . L'Allemagne n'avait pas le monopole de ces étranges
I. « Le pasteur, ajoute l'abbé Baston, va comme tous les autres faire acte de voisin, sinon en dansant, ce qui arrive quelquefois el pourrait toujours arriver sans scandale, du moins en Aboyant danser et en se rafraîchissant avec ceux qui dansent. Les jeunes ecclésiastiques, les dévotesses elles-mêmes, espèce de religieuses qui vivent dans le monde, ne se font aucun scrupule des danses de voisinage, et tel curé, qui n'y est pas présent, n'importe par quelle raison, croirait manquer au devoir de bon voisin s'il n'y envoyait pas son vicaire. » (Bastox, op. cit., Il, p. i6r-i64, 275-277.)
coutumes. Dans les environs de Maëstricht, les époques religieuses de la vie humaine se célébraient j)ar des danses profanes. Un& fille consacrait-elle sa virginité au Seigneur, on dansait. On dansait encore lorsqu'un nouveau prêtre chantait sa première messe. Pom\ fêter un Dominicain élevé à la prêti'ise, le monastère et une grande partie de la ville farent en prières toute la matinée; mais le soir, vers sept heui'es, le bal coromença chez lés Révérends Pères et dura jusqu'à quatre heures du matin, « bal privé, où se trouvèrent en grand nombre des ecclésiastiques, des religieuses, des moines, des damés de la ville et des environs, et les officiers de la garnison, la plupart calvinistes ou luthériens ». Une Sœur Bernardine assura à l'abbé Baston que dans les Pays-Bas, et même dans la Flandre ■française, les religieuses dansaient sans autre motif que celui de se divertir honnêtement. Quand il y avait compagnie au couvent, la danse commençait après souper et se poursuivait jusqu'aux matines pour éviter la peine de se coucher et de se lever de bonne hernie. Le narratem* eut quelque peine à croire son interlocutrice qui lui affirmait que la piété et le recueillement de l'office n'avaient pas à souffrir de toute cette agitation.
Le lecteur connaît maintenant l'accueil fait à nos prêti^es en Allemagne. Nous les avons vus jouir de la plus généreuse hospitalité à Constance. En Westphalie, le clergé et le peuple rivalisèrent de zèle pom* donner asile à nos compatriotes. En dehors de cette terre promise, les émigi'és furent plus ou moins errants. Les pays protestants, la Prusse surtout, se montrèrent très durs et souvent inexorables. Dans les nations catholiques, dans l'Empire, en Bavière, malgré les dispositions bienveillantes de l'empereur et de l'électeur, malgré des élans et quelques réceptions admirables, les exilés ne trouvèrent trop souvent qu'une hospitalité précaire et hargneuse. Là même où l'on voulait faire acte de bonne volonté à leur égard,
la charité était parfois gâtée j)ar la façon de l'exercer, « Presque tous les Allemands d'un certain rang qui nous ont fait du bien, dit un proscrit, le gâtaient en quelque sorte par l'assaisonnement. Les uns nous envoyaient à l'auberge et payaient ; les autres nous donnaient à manger sur une table particulière ou au bout de la leur ; ils buvaient du vin et ne nous en offraient pas. » Lorsque les passagers parvenaient à se faire accepter pour quelques jours, leur élévation morale, le spectacle de leur courage et de leurs vertus ne tardaient pas à faire tomber les préventions. Hôtes et convives en arrivaient vite à s'estimer, à s'aimer même, et telle rencontre, qui semblait être passagère, se transformait parfois en une vie commune de plusieurs années après laquelle Allemands et Français ne pouvaient se quitter sans larmes. Mais comme l'accueil était souvent fruste, formaliste, nos prêtres n'étaient point encouragés à prendre le temps de faire fondre la glace. Aussi l'un d'eux, l'abbé Hugues Dutemps^ a pu écrire : « Quand on voyage dans l'Empire, on apprend à rendre justice aux vertus liosjoitalières des Suisses I. »
Dans cette enquête sur l'émigration ecclésiastique en Allemagne, l'existence et le sort des évêques français méritent d'attirer particulièrement notre attention. Nous avons déjà rencontré plusieurs de ces prélats à Constance et à Munster. Les relations des voyageurs, les correspondances nous signalent la présence de beaucoup d'autres dans les pays les plus divers. Eux aussi, comme leurs
I. Bastox, op. cit., II, p. 161-162. — JÉRÔME, Op. Cit., p. 38;^. — Un voyageur laïque emploie une formule plus sévère. Dans toute l'AUemagne, dit-il, « nous avons rencontré un peuple aA'ide et fripon ». Journal de Jacques de Thibault, p. 12.
prêtres, étaient ballottés par les événements, errant de contrée en contrée, luttant souvent contre la misère et obligés parfois de demander à la charité les moyens de subsistance.
Quelques-uns, comme M. de Juigné, archevêque de Paris ; M. de Talleyrand-Périgord, archevêque de Reims ; M. de Puységur, archevêque de Bourges ; M. de Marbeuf, archevêque de Lyon ; M. de Sabran, évêque de Laon ; M. de Cicé, évêque d'Auxerre, se suffisent. Du moins, nous n'avons pas connaissance qu'ils aient été obligés de solliciter. L'évêqiie-duc de Laonj M. de Sabran, que nous avons vu, dans l'ancien régime, présider aux fêtes brillantes d'Anisy, est sur tous les chemins de l'exil. La mère de Delphine et d'Elzéar, qui est sa parente, M'"^ de Sabran, a été demander au prince Henri de Prusse une hospitalité qni, en se prolongeant, devait lasser l'amitié. Le roi Frédéric-Guillaume donne à Boufflers, qui a épousé, en 1797, M™® dé Sabran, un terrain sur les limites de la Pologne, lequel devait servir d'exploitation agricole aux . émigrés. L' évêque de Laon parle fréquemment dans sa correspondance des espérances qu'éveillait cette concession. Peut-être l'archevêque de Reims, mandé souvent dans les conseils du prétendant, Louis XVIII, eut-il quelque part à ses bienfaits. Les papiers de l'émigration n'en font j)as mention, et- tout porte à croire que M. de Talleyrand- Périgord put éviter de recourir à la générosité d'im prince sans ressources, et qui ne se soutenait lui-même que par les dons de l'étranger. L' évêque de Nancy, M. de la Fare, aj)pelé à une coopération politique plus active, véritable ambassadeur de Louis XVIII à Vienne, avait droit à un traitement, et les indiscrètes archives nous révèlent le chiffre de ses demandes et de ses appointements. Gomme ambassadeur, même d'un roi sans couronne, il était obligé de représenter. Une lettre du cabinet du prince lui donne l'assurance de 2,000 écus annuels, tous fixais
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payés ^. Ce n'était pas l'opulence de l'ancien régime; mais c'était assez pour faire envier le sort de M. de La Fare à la plupart de ses collègues, sans compter le. rôle de négociateur politique, qui eût fait tressaillir tant d'évêques. La cassette royale dut s'ouvrir, moins largement il est vrai, pour M. Asseline, évêque de Boulogne, qui résida surtout à Hildesheim. Si M. de La Fare était en Allemagne l'ambassadeur du j)rétendant, M. Asseline n'en était que le théologien, fonction à laquelle les princes attachent d'ordinaire moins d'importance. Cependant, la question des serments, qui occupa une si grande place dans les polémiques religieuses de la fin du siècle, plus tard le Concordat, donnèrent le plus grand prix à l'intervention de l'évêque de Boulogne, qui, par sa réputation de science et de doctrine, avait la plus grande influence sur l'épiscopat. Louis XVIII reconnut ce service par une pension que nous voyons payée encore en 1810 2.
1. « Je A'ous avoue, mon cher seigneur, que je croyais qu'il y avait ici quelque chose d'arrangé pour vous en finance, sachant que vous étiez en correspondance de fonds avec M. de Villequier. C'est une corde que je ne touche que le moins que je puis ; mais enfin, d'après votre lettre, j'ai parlé au roi qui a senti toute la justice et la convenance de la chose. On tâchera de vous faire toucher deux mille éciis par an, indépendamment de vos fi'ais, ports de lettres, etc., qui seront en compte avec M. le duc de Villequier. Et pour commencer, a'ous allez recevoir une lettre de change de Hambourg de 1,000 écus. Le roi, qui met du prix à vos services, à A'otre exactitude, votre zèle, vos moyens et votre discrétion, a bien -regret d'être trop gêné pour ne pouvoir faire pour vous ce qu'il faudrait ; mais ses charges sont si énormes que ses moj'ens n'y correspondent pas. On ne nous aide de nulle part et l'empereur Paul fait seul toute notre, existence. » (Lettre du cabinet du roi adressée à La Fare, le 6 décembre 1J98. Archives des affaires étrangères, fonds français, vol. 6o5. — « Sa Majesté autorise M. l'évêque de Nancy à retenir les 354 florins qui étaient destinés à ]M"= la marquise de Brunoy rentrée en France et à s'en servir pour ses avances. Le roi, qui porte sa sollicitude sur tous ses sujets fidèles, et qui n'a cessé d'accorder aux plus nécessiteux tous les secours dont sa position gênée peut lui permettre de disposer, s'occupe particulièrement de la famille de Montboissier. » Lettre du 3 juillet 1800. Ibid., vol. 609. — Le 22 février 1799, La Fare écrit à d'Entraigues : « Je suis autorisé à a'ous compter les ^92 livres que a'ous avez réclamées par mon entremise. » Les pièces relatiA'es à cette question sont nombreuses aux Archives. — Les papiers de d'Entraigues aux Archives {Ibid,, vol. 641, p. 63-78) contiennent plusieurs lettres de La Fare à d'Entraigues. La Fai'e lui donne des conseils et l'assure de son amitié.
2. Note du 10 juin. (Affaires étr., fonds fr., vol. 6o5, pièce 38.) — Theinek, op. cit., II, p. 127.
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Les évêqTies politiques, et encore en très petit nombre, pouvaient attendre quelques ressources du roi. Les autres, qui n'avaient rien à espérer, malgré leur dévouement monarchique, d'un maître qbligé de mendier pom' lui-même auprès des princes de l'Europe, et que la gêne forçait à faire fabriquer de faux assignats, se tom-nèrent vers le Pape. Ce qu'en reçut l'évêque de Saint-Dié, M. de La Galaisière^ à la suite d'une lettre écrite en 1794? ne le mit pasdans l'opulence ; car, l'année suivante, nous voyons par sa correspondance inédite, datée de la Bavière, qu'il se prive de café, de vin, et qu'il « voyage à pied, comme un enfant de Saint-François ». La Galaisière avait été j)lus bem^eux en Suisse. M. de Norvins ^ le rencontra à Greng, cbez M. de Narville, discutant avec son ampliitryon, vrai voltairien, parlant politique avec Benjamin Constant, qui soutenait la possibilité de la république en France, combattant l'impiété spirituelle, profonde et froide, du duc d'Ayen, et, pour oublier ses malheurs, jouant au tric-trac, qu'il avait rendu cher à son hôte. L'évêque de Lisieux, M. de La Ferronnays, par ses lettres au Pape, nous permet de le suivre en Franconie, en Westphalie, à Brunswick, où le duc régnant le « traite parfaitement », ainsi que tous les réfugiés. Il n'en est j)as moins aux abois dans cette ville où les Souvenirs du comte de Mérode signalent une société brillante d'émigrés. Le clergé du diocèse de Lisieux se cotise pour le secom'ir : don touchant de pauvres cm'és autrefois congruistes, aujourd'hui pensionnés par l'Angleterre, à lembrillant évêque, > autrefois grand et opulent seignem% aujourd'hui plus pauvre qu'eux. M. de La Ferronnays
I. Voy. le Mémorial de Norvins, publié par M. de Lanzag de Laborie. — ïians une lettre inédite de M. de La Galaisière, datée de Lanshutt 5 ian-
parents, mes amis, les prêtres d.. ^ — . ~
sont au-dessus de mes forces, et quelquefois j'en miu-mure. »
apprend que ses prêtres d'Angleterre sont à leur tour dans la gêne. Il n'y tient pas, emprunte 200 sequins qu.'il s'empresse de leui' envoyer. Mais il faut payer cette dette et viATe. Le Pape ne pourrait-il point prendre, auprès du duc de Brunswick, l'initiative d'un emprunt qui serait garanti par toute la famille de la Ferronnays ? L'évêque de Dijon, M. de Mérinville, raconte à Pie VI sa sortie périlleuse de Paris, après les massacres de Septembre où il a failli périr, l'épuisement rapide de ses ressources, la dette qu'il a dû contracter envere les archevêques de Reims, de Toulouse, de l'évêque de Laon, pour subsister à La Haye. Transporté en Angleterre, en 1796, sur une barqxie de pêcheur, il en a été chassé au bout de neuf mois par la rigueur du climat. Poussé, en 1796, jusque dans la haute Autriche, il reçoit une excellente hospita-lité dans le monastère de Kremsmunster, « aussi édifiant par sa régularité qiie par sa bienfaisance ». Mais les moines ne veulent pas entendre parler de payer sa dette. Et si l'archevêque de Toulouse peut attendre, les deux autres prêteurs, l'archevêque de Reims et l'évêcpie de Laon, « ont le plus grand besoin d'être remboursés ». Le Pape ne voudrait-il point envoyer ii5 louis, somme due par l'évêque de Dijon ?
Les plus grands seigneurs de l'Eglise de France sont forcés par la misère de tendre la main ï. Le cardinal de Montmorency, évêque de Metz, reçoit, en 1795, à Pàderborn, avec reconnaissance, les 4oo écus romains que lui envoie le Pape, « quelque modeste, dit-il, C£ue soit cette somme ». « Vieux et infirme », il croit être « le seul cardinal français réduit par sa cruelle position à implorer
I. V03'., pour les lettres de tous ces évêques, Theiner, op. cit., t. II, 127i36, i7:-i83, 223-226. — Au sujet de la bonté de M. de la Ferronnays pôuises prêtres passant à Brunswick, cf. Jérôme, op. cit., p. 283. Ce prélat mourut à Munich le i5 mai 1799. — L'é^'êque d'Auxerre, M. de Gicé, s'était retiré à Halberstadt, où il fut rencontré par les prêtres envoyés en quête et où il jouissait de l'estime générale. Ce prélat ayant appris dans sa
les bontés du Saint -Père. » M™^ Adélaïde écrit ellemême en sa faveur une lettre au Souverain Pontife. L'évêque du Mans, M. de Gonssans, paraît avoir été moins malheureux que le cardinal de Montmorency. Après avoir connu la gêne à Munster, il vit les chanoines de Paderborn lui faire une pension de 1,200 florins, et habita, pendant quatre ans, juscpi'à sa mort, en 1799, un château voisin de la ville, que lui offrit le doyen du chapitre, le baron de Tortmeister. L'évêque de Paderborn, prince d'Hildesheim, donnait à tous les prêtres passant à Paderborn deux couronnes de France et à Hildesheim cinq thalers du pays. Je les reçus, dit l'un d'eux, « en baisant et en bénissant la main qui me les oflrait i ».
Loin de la Westphalie, en pleine Autriche, l'évêque de Luçon, M. de Mercy, après bien des pérégrinations, bien des souffrances, bien des appels au pape, dut à son nom, à l'origine lorraine de sa famille, à son neveu, à M. de La Fare, à la princesse de Lorraine, d'être bien accueilli à Vienne, et, privilège apprécié des prélats d'ancien régime, de pouvoir, dit-il, « y faire sa cour à S. M. l'Empereur, à ]\|mes Iqq archiduchesses et à Madame Royale de France ». Oh ! il a quitté sans regret Venise, iiays sans ressources et « où l'on périt d'ennui ». Il va être logé dans la riche abbaye de Lilienfield, en Autriche, où on l'accueille avec son grand vicaire et son valet de chambre. Il en sort pour faire un long voyage avec le cardinal-archevêque de Vienne, qui l'amène dans sa belle terre de Hongrie. Il est heureux 2.
C'est un autre son que rendent les lettres du vaillant
retraite les raA'ages causés par un ouragan dans deux Alliages de son ancien diocèse, à Gy et à Vallan, s'empressa de réunir 20 louis et d'envoyer aux villageois celte ofiErande de sa pauvreté. — Antoine, Histoire des émigrés, p. 828, 2 vol. in-S", II, p. 346. — Jéromk, op. cit., p. 78-79.
1. Deramecourt, Le Clergé du diocèse d'Arras pendant la Révolution, i8f!6, 4 vol in-8°, IV, laj. — Dom Piolin, op. cit., t. IV, pp. 35, 36.