‹ L'ancien clergé de France [microform]Chapitre 258 sur 354 · I. Lacgier, op. cit., pp. 144; i · texte numérisé non relu

I. Lacgier, op. cit., pp. 144; i

liE CLERGE REFUGIE EN ITALIE . ICQ,

Cette simplicité de mise causa un Jour un désagrément à M. d'Aviau. Il traversait avec un auti'e prêtre exilé un charmant village sur les bords du Tessin, au moment où la procession sortait de l'Eglise poiu' se rendre dans une chapelle voisine. Nos deux pèlerins s'empressent de se mêler aux fidèles; mais le bedeau, voyant leurs pauvres habits couverts de poussière, les prend pour des mendiants et les repousse vivement en criant :.Allontanateçi, allontanateçi, ■ di qui ; non è çestro loco. L'archevêcpie de Vienne sort des rangs en disant avec douceur : « Ce pauvre homme, qui nous congédie de la sorte, ne nous connaît pas; assurément, s'il savait que je suis le légitime successeur du grand évêque qui a établi cette procession, il nous la laisserait suivre. Que saint Mamert lui pardonne! » Quelques jours plus tard, M. d'Aviau était dédommagé de cette mésaventure. A une lieue de Ferrare, il vit le somptueux équipage du cardinal Matteï, archevêque du diocèse, arriver à sa rencontre. Il eut beau protester que ses habits poudreux, ses bas déchirés, ses chaussures en désarroi ne permettaient pas à un exilé d'accepter une entrée triomphale. Il dut subir tous les honnem-s que le prince de l'Église voulait rendre à sa dignité et à sa personne I.

Il ne paraît pas que l'évêque de Carcassonne, M. de Vintimille, ait jamais eu la mise chétive de M. d'Aviau. Sa bourse semblait, il est vrai, mieux garnie que celle de la plupart de ses collègues; mais il la voyait, non sans quelque appréhension, se vider rapidement. « Tout finit sous le ciel, écrit-il de Turin, le 4 janvier 179a, à l'abbé de Monerie, et même les 12,000 fi'ancs que j'emportai finiront un jour. Cependant je puis calculer que j'ai encore de quoi aller bien près d'un an. Pourtant, .comme je n'ai pas de révélation certaine de l'époque où le club de Coblcntz

ï. Lyonnet, t. I, pp. 525, 526, 589, 590, 590.

l'emportera sur celui du Manège et compagnie, vous me feriez plaisir d'échanger du blanc pour du jaune. » C'était prudent de demander du jaune et de réduire sa dépense. M. de Vintimille veut vivre avec la plus sévère économie. « Je me borne, dit-il, au çictum et çestitum de l'Apôtre. Je n'en suis pas aussi content que lui, mais je prends mon mal en patience. » Cependant, il n'a pu confier sa persoilne à sa « vieille et antique voiture » pour ses voyages en Italie. Il l'a troquée avec une autre, quitte à verser 45 louis à un sieur Pio, coui'rier de Rome en France. Il est vrai que la somme devait être payée « en espèces sonnantes et point en assignats », par sa tante, la marquise de Pazzi, domiciliée à Aix. Voilà bien le gi'and seigneur qui a quelque peine à aJjandonner le train des jours heureux. 11 faudra pourtant y venir et se priver de voiture, car la gêne se fait déjà sentir. M. de Vintimille écrit, en avril 1792 : « En attendant les événements, les fonds s'épuisent... J'ai encore de quoi aller, à 4oo francs par mois, jusqu'au mois de novembre, et il faut croire que d'ici là la gueule du juge en jettera d'une manière ou d'une autre. Tout le monde en a besoin, petits et grands. Nos ruines et nos misères nous nécessitent d'aller les confondre avec celles de M. et M'"*^ de Monteynard qui sont à Milan pour épargner les gages d'un cuisinier et durer plus longtemps ^. » Après la voiture, voilà le cuisinier supj)rimé.

Beaucoup de prélats n'ont plus même de domestique, de valet de chanilDre. L'évêqiie de Meaux, M. de Polignac, a emmené, avec un grand vicaire, im seul serviteur, « dont ma mauvaise santé, dit-il, ne m'a pas permis de faire le sacrifice ». Le Pape, qui a voulu que l'évêque de Clcrmont gardât le sien, ne peut accorder pareille faveur à l'archevêque de Vipunc, M. d' Aviau, malgré l'opinion

1. MoNE'.UE DE Cabuenb, M. (le Viniiinille d'après sa correspondance, i8£8, p. 51-63. — Voir aussi les lettres publiées par ïiieixeb, II, 66-69.

qu'on a à Rônïe de « sa yertu et de sa modération ». D'autres prélats ont, en effet, éprouvé le même refus. L'évêcpie de Luçon, M.- de Mercy, s'écrie : « Je vais pour la première fois apprend,re à me servir moi-même. » Mais le généreux Pie VI fit savoir à l'évêcpiede Luçon qu'il pouvait conserver son valet et aussi deux ecclésiastiques, « que depuis deux ans, écrivait M. de Mercy, je nourris de mon propre sang ». Cette expression énergiqiie dit toute la valeur du moindre sacrifice d'argent fait par ces nobles exilés, qui n'étaient plus défendus contre la faim que par de faibles ressources. Ils sont rares ceux qui, comme le prince de Rolian, archevêque de Cambrai, peuvent écrire : « Dieu merci, aA'^ec de l'économie, je puis exister longtemps sans importuner personne. » M. de Rohan a auprès de lui deux prêtres et son maître d'hôtel qui lui sert de valet de chaml3re ; mais il vit « au meilleur marché possible ». En 1794, M. de Nicolaï, évêque de Béziers, arrive encore a se procurer, pour lui et pour trois compagnons de route, «une subsistance honorable avec les débris de sa fortune ». Attendons quelques années et le temps va faire son œuvre. En 1800, le prélat écrit de Florence à l'ancienne lingère du palais épiscopal de Béziers, qui voulait l'intéresser à son mari malade, qu'il vit de privations et que « le sort dont il jouissait autrefois, dit-il, à mon service, exciterait aujourd'hui mon envie et satisferait mon ambition. Je n'ai point de chemise ; je porte des bas de laine malgré la chaleur excessive, et un miricç ordinaire est toute ma nourriture I. »

Quand on voit l'évêque de Béziers, réduit, à la longue, à cette extrémité, comment s'étonner que des prélats qui n'avaient pas ses réserves aient connu plus vite la misère?

I. Lettres publiées par ïnEixEii, op. cit., II, pp. Sa, 65, 190, 192, 220, 499, 585. Notice sur M. de Nicolaï, par Fabregàt, pp. i38, 189. — ]\Jaury écrit de Ro.ne ïi l'évêque de Lombez que ceux qui lui ont dit de conserver son do.ncstique le paieront. Mais l'argent n'arrivait pas de Rome.

Leur correspondance nous fait assister à leur lutte contre le dénuement. L'évêque d'Agen donne, dans une lettre, le détail des bijoux qu'il voudrait négocier pour se procurer un peu d'argent ^. L'évêque de Saint-Claude vend toute sa chapelle ; l'évêque de Châlons-sur-Marne, jusqu'à sa croix pectorale. Singulière vicissitude des choses humaines, étrange coup de théâtre de la Révolution qui a subitement changé l'opulence en une profonde détresse ! « De plus de 80,000 francs de rente que j'avais, je n'ai plus rien », écrit l'évêque du Puy. « Après vingt-deux ans d'épiscopat, après avoir occupé, comme pair de France, une des premières places de l'Etat, et avoir été dépouillé d'un revenu de plus de 60,000 écus romains, dit l'évêque de Châlons-sur-Marne, M. de Clermont-Tonnerre, se trouver privé, non seulement de l'existence convenable à son nom et à son caractère, mais encore du nécessaire », quelle extrémité cruelle ! Des plébéiens, formés dès leur enfance au combat pour la vie, habitués à une existence modeste, aux privations, auraient pu plus facilement se reconnaître et reprendre pied au milieu des décombres d'un tel effondrement. Mais comment ne pas s'attendi*e à rencontrer de l'inexpérience, de l'effarement et une certaine gaucherie dans la lutte contre la faim, chez des hommes trop bien nés pour avoir jamais su ce que c'est que se suffire à soi-même et gagner le pain de chaque jour? D'un autre côté, conmient sortir d'une situation inextricable? Fodere non valeo, et l'évê-

I. Donnons cette liste comme un spécimen des bijoux que possédaient lès évêques d'ancien régime, d'après la lettre de l'évêque d'Agen (Theiseb, II, 10) : « Une montre d'or à répétition, guillochée, de Ferdinand Berthoud, achetée 900 livres ; — une autre montre, unie, à répétition, de Berthoud, 900 livres ; — une montre d'or, en boîte à quadrilIe,.guiIIochée, 600 livres ; — une boîte émaillée venant du comte de Maurepas, b. de chasse, ^20 livres ; — une boîle d'écaillé très belle, noire, avec cercle et gorge d'or, 240 livi'cs; — boutons de manches (une paire) très travaillés, 120 livres ; — une bague topaze, bague épiscopale, 3oo livres; :— une idem, grande améthyste, 120 livres : — unesardoine gravée à Rome par Pitzler, Deo salas, 240 livres. Il y a de plus une voiture anglaise pour courir la poste, qui a coûté près de 1,000 écus, et une canne à pomme d'or à chiffre, beau jonc, bas. 3oo francs. » M. ■ de Bonnac offre de perdre un tiers sur ces prix d'achat.

que de Grasse, M. de Saint-Jean de Prnniêres, ajoutait : Mendicare erubesco ^. « Il faut demander l'aumône le plus tard qu'on peut, » écrivait le cardinal de Bernis. Soit : une telle répugnance est.dans le cœur de tous les prélats. H en coûtait à leur fierté de prendre un ton suppliant, et d'envoyer au Souverain Pontife des requêtes dans le genre de celles qu'ils recevaient eux-mêmes aux jom^s heureux. Certains préféraient souffrir que de rien solliciter. Un chanoine de La vaur écrit, en i^gS, que, depuis vingt-quatre ans, il connaît assez son évêque, M. de Gastellane, « pour être persuadé qu'il ne fera jamais aucune démarche afin d'obtenir des secours, quelle que puisse être sa détresse ». On fait entendre au chanoine que les évêques doivent se conformer à la parole de l'Evangile : Demandes et çoiis recevrez. Il ne paraît pas que M. de Gastellane, dont on ne pouvait « changer le caractère », se soit décidé à implorer, malgré sa vie misérable à Bologne^. Mais la plupart de ses collègues se résignent, je ne dis point à mendier, mais à solliciter des secours absolument nécessaires. Ils pouvaient d'autant plus facilement confier leurs besoins au Père commun des fidèles, que jamais ils n'invoquèrent en vain la générosité de Pic VI.

Nous n'avons aucune honte à redire ces appels adresses par les plus grands noms de l'épiscopat français au Souverain Pontife. Surpris par une Révolution inouïe, jetés, du soir au matin, de l'abondance dans la misère, à qui pouvaient-ils mieux s'adresser qu'au Chef de la famille chrétienne ! On n'avait point oulDlié dans la Yille éternelle que depuis des siècles l'argent français coulait à Rome à titre d'annates, de paiement de bulles et autres redevances diA^erses. Peut-être pressentait-on, dans une

I. L'évêque de Grasse expose au Pape sa misère. Il a besoin d'habits <^ontrc le froid de l'hiver. L'archevêque de Bologne est venu à son secours. TiiKiNEK, II, p. 101-133.

'-i. ïheiner (II, pp. 1-6, 177, 493-oo6) donne une lettre de l'évêque de Lavaur au Pape, qui est un hommage mais pas une demande.

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intuition de Favénir, qu'un siècle plus tard, lorsque le Pape se trouverait dépouillé à son toui% ce seraient les évoques de France, les successeurs appauvris et plébéiens de leurs prédécesseurs d'ancien régime, qni, avec-leurs fidèles, fourniraient la grande part de la- subsistance du Saint-Siège et paieraient avec usure la rançon du passé.

L'évèque de Tarbes, M. Le Gain de Montaignac, après avoir séjourné trois ans à l'abbaye de Montserrat, en Espagne, se décide à passer en Italie. Il a appris que le Pape assure i,5oo livres aux évêques exilés et il vient profiter de cette munificence ; sa misère est complète. « Depuis longtemps, écrit-il, j'ai vu disparaître mes ressources, je vis très économiqnement du reste de la Acnte de mes montres et autres effets, et je vois arriver la fin de mes dernières ressources. Cependant tout annonce que nos malheurs ne finiront pas de sitôt ; et no pouvant ni servir, ni faire un métier pour vivre, je vais chercher des secours qui me paraissent d'un genre noble et convenable. » Il emmène avec lui deux prêtres, qu'il espère faire vivre avec les i,5oo francs promis. IL ne va point à Rome et ne sait encore où il pourra se fixer. « Dans l'état où nous sommes, dit-il, toute économie est nécessaire. » Une bague et une chaîne mises en loterie ne peuvent lui assurer une longue subsistance. Mais quand on est gentilhomme à grandes relations, on ne risque point de -mourir de faim même en exil. M. de Gain-Montaignac a un frère auprès de Louis XVIII et un autre auprès du comte d'Artois. Un secours de la comtesse d'Artois l'a tiré de son ermitage de Montsein*at; le roi le convre de sa protection. Poussé par l'invasion dans le royaume de Naples, il a la grande joie d'y trouver Mesdames de France qui lui font le meilleur accueil. Sa lettre au premier ministre à son entrée dans ce pays ne manque pas de fierté. « J'ai riionneur, dit-il, d'être évêque et. gentilhomme français... Je jouissais dans ma patrie de cent mille livres de rente.

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J'ai Atout perdu pouiv rester fidèle à mon Dieu et à mon roi, et je ne regrette ;rieii. » Lejprélat gentilhomme sait à qui parler. Il peut rappeler à la reine de Naples, sœur de Marie-Antoinette, que, voyageant en Italie, il y a vingt ans, il s'était présenté à elle avec une recommandation de la reine de France. Gomment s'étonner dès lorsque l'évêque de Tarbes obtienne une pension du roi de Jî^aples, malgré le peu de sympathie de cette Cour et de la reine pour les émigrés? Les religieux du Mont-Gassin insistent pour garder dans leur monastère un prélat qui a de si grandes relations ; mais celui-ci préfère le séjour de Gaserte à cause du voisinage de Mesdames de France. Voilà le roi de Naples chassé à son tour par l'invasion française. La Providence se montre toujours secoui'able à l'évêque de Tarbes dans la personne du marquis de Niza et du capitaine de vaisseau comte de Ghastenet-Puységur, qui pendant un an le promènent sur leurs vaisseaux. Le prélat a soin, qnand il y a combat, de descendre à la côte pour ne pas violer les- saints canons. « J'étais exilé sur la terre, et me voilà errant sur les mers », écrit M. de Montaignac. Il projette de se rendre par Vienne en Russie. Mais l'amitié des Niza le retient en Portugal. Ghéri, adopté dans cette grande famille, pourvu d'un bénéfice dont elle dispose, il y restera à l'abri du besoin jusqu'à sa mort.

Ce récit, écrit par l'évêque de Tarbes ^ avec la pointe de sentimentalité du xviii^ siècle, prouve que dans sor .malheur il n'avait pas connu les extrémités auxquelles furent réduits certains de ses collègues plus grands que hii par la naissance. L'évêque de la Rochelle, M. de Coucy,. allié à la maison de Bourbon, pom'rait faire appel

, T. Letlres et Mémoires de M. de Gain-Montaignac, publiés pai* l'abbé JiuKFAu, in-8°. — Theiser, II, 2o-26j 289-296, donne aussi des lettres dii l'ièmc prélat où il raconte ses pérégrinations. « Je désire, dit-il, être placé dans un lieu éloig-né des grand'routes, pour ne pas être forcé de déloger '^t de fuir les ennemis. »

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au roi et à la reine d'Espagne. Il préfère recevoir les bienfaits du primat d'Espagne et du « Père commun de la chrétienté ». L'évêque de Meaux, M. de Polignac, dont les parents se sont réfugiés à Rome, implore pour luimême la générosité du Pape. Après im Polignac, voici un Rolian-Gliabot, évêque de Saint-Claude, dont le dénuement est absolu. Le duc de Rolian-Gliabot, son parent, lui a légué sur ses biens une pension que les circonstances l'empêclieht de toucher. Il a tout vendu, jusqu'à sa chapelle. Il s'est retiré dans un village du canton de Fribourg pour y vivre plus petitement. « Il est au moment d'éprouver toute l'horreur des derniers besoins, dont il craint plus les suites pour l'avilissement du caractère sacré dont il est revêtu, que pour son humiliation personnelle. Très Saint Père, s'écrie- t-il, c'est un évêque prosterné aux pieds du Père commun et qui lui demande du pain. C'est un des chefs du clergé de France, persécute pour la foi, pom* son intime adhésion et sa soumission au Saint-Siège, et qui demande sa suljsistance au chef de l'Eglise. » Le Pape ne pouvait manquer de répondi'e à un appel si pressant. M. de Chabot remercie, en 1796, du secours envoyé et dit qu'il lui permettra de se suffire pendant douze mois, « ma dépense, écrit-il, ne se montant qu'à 600 livres par an ». Dépenser 600 livres par an, n'était vraiment pas du luxe pour un Rohan-Chabot. L'évêque de Luçon, M. de Mercy, s'est contenté à yênisc, durant six mois, en Ï796, de i5o écus. Ah! c'est que l'adversité a appris à ces grands seigneurs à vivre de rien. « D'après les utiles leçons d'économie et de frugalité données par la Révolution, écrit, en 1794, l'évêque du Puy, 3oo ou 400 écus romains pourraient suffire à ma dépense et à celle d'un domestique, qui m'est indispensable. »

Cependant l'évêque de Châlons-sur-Marne, M. de Clerniont-Tonnerre, n'espérait pas pouvoir subsister avec si peu. Il n'est pas le seul à trouver insuffisants les envois

du Pape, que la perte du 'change réduit encore. L'évêque d' Apt, l'évêqiie de Dijon, s'en plaignent doucement dans leurs lettres. Les 4oo écus romains ont paru au cardinal de Montmorency et étaient, en effet, une « modique somme » pour un si grand personnage. M. de Glermont- Tonnerre déclare qu'en toute autre circonstance la médiocrité de ce qu'il a reçu lui en imposerait le refus. Il sait que le Pape, obligé de partager toutes ses ressources entre tant de solliciteurs, ne peut faire à chacun de grandes largesses, mais il croit avoir plus de droits que ses collègues. « Ils ont défendu comine moi la religion et le Saint- Siège ; moi j'ai plus qu'eux les anciens services de mes ancêtres, qni plus directement encore ont défendu la Papauté. )) Lorsqu'on compte « onze saints » dans sa famille, quand on est allié aux rois de l'Eiu^ope, comment peut-on être traité comme le commun des mortels ? La longue correspondance de M. dé Glermont-Tonnerre avec Rome nous dit quelle difficulté il y avait à vivre en exil pour un grand seigneur tel que lui. « Il est bien affreux, écrit-il en 1796, de voir à chaqne instant devant soi la misère qui vous attend; cette triste expectative, jointe à toutes les autres peines morales, est au-dessus des forces humaines. » A un moment donné, le baron de Breteuil lui conseille de passer à Londres pour profiter des 10 guinées que le gouvernement anglais assui*e aux évêques présents ; mais ce climat lui serait contraire. Dans une de ses lettres, Glermont-Tonnerre demande au Pape 3,000 livres françaises, avec un engagement de se suffire jusqu'à- la fin de la Révolution. Mais cette Révolution n'en finissait pas. Le 26 octobre i8o3, l'ancien évêque de Chàlons écrit au cardinal Gonsalvi que la maison de Glermont-Tonnerre, illustre par ses alliances séculaires avec les couronnes de France, d'Espagne, de Naples et de Savoie, est aussi alliée au Pape régnant (Pie Vil), ce qui paraissait, dans la circonstance, plus important encore.

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puisqu'il s'agissait dé l'intéresser à sa cause. Malheureusement, M. de Glermont-Tdnnerre ne put fournir de véritables preuves de cette parenté; dont il «e serait plutôt défendu, lui si orgueilleux de sa race, si l'iiumble Ghiaramonti ne fût devenu Pie Vil. L'évêque d'Agen pouvait invoquer de meilleurs titres à la bienveillance du Pape que des quartiers de noblesse, c'était son admirable attitude dans la fameuse séance du 4 janvier. Il là rappelle dans sa requête à Pie VI. M. de Cicé; archevêque de Bordeaux, trouvait dans son repentir au sujet de ses complaisances pour la constitution civile du clergé un titre particulier aux bontés du Souverain Pontife i.

. La situation des vieillards était particulièrement déchirante. Voici l'évêque de Grasse qui, « accablé de misère et d'iiifirmités », ne peut sortir de sa chambre et manque de tout. Le cardinal-archevêque de Bologne, voyant qu'il souffrait « par le gi'and froid, a eu la charité de lui faire passer des couvertures et du bois ». Voici l'évêque de Glandèves qui, en 1796, invoque ses quatre-vingt-six ans comme titre de plus à la bienveillance du Saint-Père. Il « s'est défait d'im très beau calice », et de tout ce qu'il a pu vendre. « Enfin, écrit-il, je ne rougis pas de le dire : je ne vis depuis six semaines que d'emprunts et d'aumônes. » Il espère que le Pape ne souffrira pas « qu'un évêque de quatre-vingt-six ans périsse abandonné et privé des secours les plus nécessaires à sa caducité ». Mais qu'on se hâte, si on ne veut pas que la somme envoyée arrive pour ses funérailleSi De quel ton if termine sa supplique auPapc

r. Voj'-. les lettres des évêques dans Theixer, op. cit., II, 8-10, 25, 104, io5, 1^6, 1^7, 204, 219-229, 247, 248. Pour M. de Glermont-Tonnerre on peut voir toutes les péripéties de son émigration dans sa correspondance. (Theiner, II, 32-101.) — Cicé éci'ivait à Pie VI, au mois d'août 1794 (Theiner, II, 53- 58) : « Mes épargnes sont épuisées... Nos malheurs nous ont ôté tout moyen de crédit ; ma mauvaise santé aggrave mes peines. Je livre franchement ma situation à notre père commun... Ce n'est d'ailleurs qu'un secours passager que je réclame et que je remplacerai aussitôt que la Providence aura bien voulu nous rétablir dans nos sièges. »

ptar ces paroles du prophète : Tîbi derelictiis est paiiper! L'évêqiie dé Gàvaillon, qui compte trente-deux ans d'épiscopat et a soixante-douze ans, « ne sait où reposer sa tête. Cette manière^d' exister est, dit-il, des plus désespé rantes li »

La plupart de ces évêques qui adressaient de loin leurs appels au Pape, auraient bien préféré venir à Rome même jouir de ses bienfaits. Durant les premières années de la Révolution^ ils y étaient attirés aussi par la renommée légendaire de l'hospitalité du cardinal de Bernis. On pressent que Bernis ne s'était pas décidé facilement à fermer, à Ronie^ « l'auberge de France ». Bien que la constitution civile du clergé ait voulu, dit-il, le réduire, « à soixante-seize ans, aux fonctions de petit curé de la ville d'Albi, dont il était archevêque et seigneur », bien qu'il ait tout sacrifié « à la foi de ses pères et à l'honneur dont ils ont toujours été jaloux », Bernis avait cru se devoir à lui-même de continuer à Rome un train de maison digTie de son rang et de sa qualité de représentant d'une grande nation; Depuis que la suppression de la dîme, des biens ecclésiastiques, et enfin sa révocation d'ambassadeur avaient tari ses revenus, il ne pouvait donner, disait-il, que l'hospitalité d'un bon curé; mais quand ce curé s'appelle Bernis,. on. est sûr de ne point mourir de faim à sa table. Le cardinal refusa de fermer, sa porte. Il recevait tous les jours de vingt-qiiatre à trente personnes. La société brillante qui, à sa sortie de Erance dès la première émigration, se pressait dans ses salons, ne s'apercevait point que le cardinal fût dans la misère. Gelle-ci s'annon-

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