I. Notice sur M. Besse
ment d'une même race, d'mie même langue, d'une même infortune, un soulagement à lem* malheur. Qu'on se représente l'isolement, la tristesse de ceux qui sont condamnés à vivre seuls, dans de petits couvents, au milieu de religieux que leur nationalité, leur langue, leiu^s goûts et lem'S habitudes leur rendent étrangers ; on comprend qu'ils aient regretté leurs presbytères. Gardons-nous ce]Dendant de rien exagérer. Si l'hospitalité des monastères imposa parfois aux émigrés des souffrances dont l'écho a été recueilli dans les documents contemporains, il faut reconnaître que les religieux, tout en montrant assez souvent des défiances, de véritables exigences à l'égard du clergé français, pratiquèrent en général les devoirs de la charité.
Nous pourrions suivre nos exilés dans les principaux couvents qui leur servaient de refuge. Le plus important était l'abbaye de Mohtserrat, consti'uction immense, perchée sur une haute montagne, à dix lieues de Barcelone, peuplé par cent quarante religieux bénédictins remplis de ferveur, couronné par treize ermitages situés aux plus hauts rochers et habités eux-mêmes par des saints. L'évêque de Tarbes nous a redit ^ la marche triomphale des prélats français à travers les populations religieuses de la Catalogne. La caravane, montée sur trente mulets, ne manquait pas de pittoresque en gravissant les sentiers abrupts de. Montserrat. Les proscrits reçui'ent un accueil empressé dans l'abbaye, et furent logés dans un quartier séparé où ils pouvaient, dit le prélat, faire leur «petit ménage ». Petit, en effet, était le ménage et pour cause. Cet évêque écrivait quelque temps après à un
I. La relation de l'évêque de Tarbes fut publiée par le journal de Feller ■^t par l'abbé d'Auribeau dans ses ilfe/raoires, et tout récemment par l'abbé "uffau. Les évêqués avaient avec eux plusieurs prêtres français. Nous trouvons, entre autres, à Montserrat, Saussol, grand vicaire de l'évêque flfi Lavaur, plustard évêque de Séez; Séguin des Hons, chanoine de Suiut-Pons, vicaire général d'Agen,- plus tard évêque de Troyes.
gS LE CLERGÉ RÉFUGIE EX ESPAGXE
autre émigré : « Vous êtes bien heureux de ne dépenser que douze ou treize sous pour votre nourriture ; la nôtre, qui consiste dans un mauvais bouilli fait avec du mauvais mouton, sans autre chose, et le soir, des herbes et une omelette, nous coûte au moins vingt sous. » Vingt sous par jour était une charge trop lourde pour les finances de ce grand seigneur qui avait vécu dans l'opulence avant la Révolution.
L'évêque dé Tarbes a raconté lui-même son dénuement. « Je jouissais, en France, dit-il, de 100,000 livres de rente ; mais les révolutionnaires s'étaient emparés de mes biens, je ne pus donc emporter avec moi qu'une somme très médiocre. Deux -ans s'étaient à peine écoulés que je la vis, à peu de chose près, disparaître entièrement. » Que faire ? La résolution du prélat est bientôt l)rise et elle est courageuse. Puisque la dépense de 20 sous par joiu' à l'abbaye, de Montserrat lui est onéreuse, il trouvera moyen de la réduire en allant vivre dans un des nombreux ermitages de la montagne. Par délicatesse il cache son projet à ses deux compagnons d'infortune, l'archevêque d'Aucli et l'évêque de Lavaur, qui auraient voulu le retenir en partageant avec leur collègue les ressources de leur propre pauvreté ; il allège encore sa bourse en réglant le compte de son domestique, le fidèle Valmont, qui sanglote en perdant un tel maître. Tous les amis de Montseri'at redou])lent d'instance pour retenir l'évêque de Tarbes. Rien ne peut vaincre sa résolution. Il part pour l'ermitage de Saint-Onuphre, lequel semble adossé à un bloc énorme qui lui sert de toit. On dirait une cage suspendue au rocher. Quelques lopins de terre, émaillés de pâles fleurs cultivées par l'ermite dont l'évêque de Lavaui^- va partager l'hospitalité, « deux citernes ouvertes dans le roc, remplies d'une eau fraîche et limpide, précèdent l'habitation, qui est petite, très étroite, mais assez longue ». La chambre occupée par
■y,-*i}Cy-
M, dé Montaignac a, dit-il, « trois pas de long sur deux dé large. La place du lit occupe l'excavation pratiquée dans le flanc du rocher. Il faut quelque précaution pour se mettre sur son séant sans se frapper la tête. D'ailleurs, cette alcôve n'est jamais humide. Elle est chaude en hiver- et froide en été. » L'évêque de Tarbes passa neuf mois dans cette sévère et profonde retraite, livré tout le long du jour à ses réflexions solitaires, pensant à la vicissitude des choses humaines, faisant sur le passé un retour mélancolique, retremj)ant son âme dans le silence pour se rapprocher encore de Dieu et élever son com'age à la hauteur de toutes les épreuves. « Je n'avais que trop aimé le grand moiide », écrivait-il ; il ne voyait pluspersonne. La séquestration volontaire diu-ait toujours. Une somme d'argent envoyée par son frère, le marquis de Montaignac, ainsi que par la comtesse d'Artois, vint tirer le prélat de sa détresse et de son ermitage.
D'autres récits nous font pénétrer dans l'intérieur des monastères de la Péninsule où nos prêtres exilés avaient trouvé refuge. L'abbé Boyer d'Anti, vicaire général d'Albi et de Carcassonne, s'était retiré, avec un chanoine de Perpignan, au couvent de Vilïadoroma, élevé sur le ])ord d'un précipice où s'était déjà engloutie une partie des bâtiments. L'abbé Boyer est heureux de constater à son arrivée que le prieur était « petit, gros et gras », parce que, dit-il, « l'embonpoint est l'enseigne de la bonhomie ». Il demande un logement au midi, parce que « les rayons bienfaisants du soleil étaient le seul bien qui lui restât dans la nature », et offre aux moines son amitié, ajoutant qu'il comptait sur la leur et qu'il voulait vivre avec eux comme un frère. La pension journalière est fixée à 17 sols pour la nourriture, la lumière et le logement. La modicité du prix effraya, non sans raison, les hôtes. Le souper se composa d'une salade et de « deux onces et demie de brebis ». L'honneur fait aux deux
émigrés d'être placés à droite et à gauche du prieur, dans cette réunion de vingt moines, les flatta peut-être, mais ne pouvait rendre le dîner meilleur. Il est vrai que, ce jour-là, c'était le tour du Frère tailleur de faire la cuisine. Le voisin de M. d'Anti lui dit tout bas, enfreignant légèrement la règle du silence, qu'ils seraient dédommagés le lendemain et le surlendemain par les talents du Frère maréchal et du Frère maçon. Assurance trompeuse : Boyer d'Anti, qui faisait bonne contenance en face des ragoûts espagnols, « des pruneaux, des pignons », du raisin sec mêlé à la viande, ne put prendre goût au « riz à l'eau de morue et aux harengs préparés au miel ». Un moine vénérable, qui avait deviné l'épreuve culinaire des deux Français, s'avisa de préparer dans sa chambre quelques mets qu'il leur apportait cachés dans sa grande manche, et qu'il mettait dans leur assiette en leur assurant tout bas « que la manche et la main étaient d'une égale propreté ». Boyer d'Anti n'en paraissait point très convaincu, A la \ue de la maigre pitance qui leur était servie, il reportait sa pensée vers « ces splendides repas dont je prenais, dit-il, ma bonne part, aux Etats du Languedoc, ou chez nos grands seigneurs de France, ou même ceux que me préparait une cuisinière attentive ». Il s'empressait d'ajouter pour son honneur que ces souvenirs, loin de l'attrister, élevaient son âme, et qu'il se voyait avec une sorte d'orgueil « supérieure toiis les caprices de la fortune ^ ».
Les évêques espagnols, à l'exception d'un ou deux, tinrent à honneur de sm'passer les moines, les simples
I. Les lettres de M. Boyer d'Anti ont été publiées pai* la Semaine religieuse d'Albij 189a.
LE CLERGÉ RÉFUGIÉ EN ESPA.GNE lOI
prêtres, par l'ardeur de leur charité plus encore que par l'éminence de leur dignité. Un contemporain, l'abbé Barruel, entonne en leur honneur un hymne de reconnaissance. L'archevêque de Valence, Fabian y FuerOj soutient sej)t cents proscrits, dont deux cents sont nourris dans son palais. A ceux qui lui font des remontrances, il répond : Oportet episcopum esse hospitalem. « Si ma maison est pleine, ajoute-t-il, mon cœur ne l'est pas. » L'évêque de Pampelune s'épuise ; ceux de Siguenza, d'Osma, de Gordoue, rivalisent de générosité. L'archevêque dé Tolède, le cardinal Lorenzana, appelle dans son diocèse plus de quatre cents ecclésiastiques, dont la plupart habitent sa demeure d'Alcala. Malgré ce dévouement, ce n'est pas au métropolitain d'Espagne, c'est au titulaire d'un petit et pauvre diocèse perdu parmi les populations indigentes de la Galice, c'est à Pierre de Quevedo, évêque d'Orense, que revient la palme dans cet admù*able combat de la charité. Son rôle eut un tel éclat, son âme s'éleva à une telle hauteur que les prélats français, le Pape, Louis XVin, par un concert imanime, célébrèrent son grand cœTU\ Son nom mérite d'être conservé à jamais dans les annales de l'Eglise gallicane. Recueillant tous ceux qui se présentaiéîit, proclamant bien haut que toutes les portes dé son diocèse étaient ouvertes, remplissant son palais de Français au point de leiu* céder ses appartements et de se réduire aune cellule, envoyant les convalescents dans sa maison de campagne de Santa Marina, louant d'autres habitations en ville, il arriva à loger, à traiter connue ses hôtes des centaines d'exilés. Il fait plus que leur donner le pain matériel, il leur prodigue des témoignages d'affection et de respect qui raniment l'âme et réchauffent le cœur. Il célèbre leur coiu-age. « Il n'est en Europe, s'écrie-t-il, aucime des Eglises du Christ, il n'est aucun endroit dans l'univers, où ne soit arrivé le bruit des travaux, des tribulations, des souffrances, des
I02 LE CLERGÉ RÉFUGIÉ EN ESPAGjVE
luttes à mort, qui viennent d'illustrer les évêques, les prêtres, et tous les membres du clergé de France... Nous prenons donc sous notre protection, nous vénérons tous ces confesseurs qui, après tant de siècles écoulés, nous montrent, non une légère escpiisse, mais une parfaite et vivante reproduction de la ferveur du christianisme primitif..., qui ont combattu pour les droits dé Dieu et de l'Église, qui, sommés de se souiller par un serment sacrilège et de trahir la cause de Dieu, ont mieux aimé laisser leurs richesses, leur patrie, les honneurs du monde, et même sacrifier leur vie. Prêtres français qui êtes restés fidèles à Dieu, qui avez bien mérité de l'Eglise universelle, vous êtes aujourd'hui l'ornement de l'Espagne; son clergé estime qne votre compagnie le grandit et l'illustre ; ses évêques vous reçoivent et vous traitent, non en hôtes et en étrangers, mais en concitoyens des saints, en serviteurs et en enfants de la maison de Dieu, en ministres fidèles, en frères et en fils bien-aimés I. »
Malgré l'admirable charité des Espagnols, charité que l'évêque d'Orense poussa jusqu'à l'héroïsme, malgré les vives sympathies du peuple et l'hospitalité reçue dans les monastères, la vie en Espagne de beaucoup de prêtres fut une longue lutte contre la misère. Ils avaient été fouillés, détroussés au départj sous prétexte qu'ils emportaient l'argent de France. Sur ces milliers d'exilés poussés ainsi hors des frontières, après avoir été dépouillés de tout, combien seront dans le dénuement le plus complet ! L'archiprêtre de Bazas est aperçu, un jour, agenouillé derrière un pilier de la cathédrale de Tolède, pleurant, souffrant de faim. Une âme charitable vient à son secours ^.
1. Theineb, t. II, i; Mémoires d'Auribeau; Babruel, t. II, p. 201; P. Del- BREL, loc. cit. — Voy., dans la Notice sur le dernier évêque de Dax, par CiROT DE LA Ville, p. i3i-i38, les touchantes lettres échangées entre M. de La Neufville et Pierre de Quevodo, évêque d'Orense.
2. M. l'abbé Laprie, Oraisons funèbres, t. II, p. ^1^-^x0. — L'évêque de la Rochelle écrit en 1792 : « J'en connais actuellement plus de cent de mon
LE CXERGÉ RÉFUGIÉ EN ESPAGNE Io3
En Espagne, comme ailleurs, les métiers donnèrent souvent des moyens d'existence à nos malheureux compatriotes. Tandis que quelques-uns ont l'avantage de réussir dans les carrières libérales comme la médecine, le professorat, tandis que l'abbé Mouilleron se fait initier aux secrets de la fabrication espagnole du cbocolat, et va ensuite exercer son industrie à Londres avec assez de succès pour que la rue où il a fondé son établissement prenne le nom de rue du Chocolat-Mouilleron, d'autres, pressés par le besoin, se livrent hardiment au travail des mains. « L'abbé, Martin, d'Agen, taille dans le bois, avec la dextérité d'un berger des Alpes, et vend aux ménagères de Saràgosse des ustensiles de table et des objets de toilette. Il y a des passementiers, connue l'abbé Baudoin; des couteliers et des rémouleurs, comme l'abbé Trémoulet, du diocèse d'Auch; des" vanniers, comme l'abbé de Belloc, qui sera vicaire général du même diocèse. Il en est qui, poussés par la faim, vont plus loin, tombent plus bas, et, au coin des rues, cirent les souliers des passants ^. »
Nombre de prêtres souffrirent donc de la misère, d'une misère poignante. Mais on peut dire que ce qui les éprouva à peu près tous plus cruellement encore, eux qui auraient aimé à continuer leur apostolat sur une terre étrangère, ce fut l'interdiction de toute fonction ecclésiastique, de tout enseignement. C'était, en décrétant le désœu\Tement, aggraver singulièrement l'amertume de l'exil. Malg^-é ces ennuis, malgré les souffrances physiques et morales que nous devions, comme historien, faire connaître, le souvenir de l'hospitalité reçue en Espagne resta gravé par là reconnaissance en traits ineffaçables dans le cœur de nos prêtres depuis leur retour en France jusqu'à lein* mort.
Le Portugal était trop loin pour attirer beaucoup d'exi-
diocése et autant de celui de Luçon, qui sont arrivés sans habits, sans linge, et sans aucune ressource. » ïueixeh, II, 253. I. Delbrbl, loc. cit.
lés. Cependant quelques-uns y Tinrent d'Espagne. L'archevêque de Braga, Gayetano Brandào, fut leur providence i. Il déclara vouloir suivre l'évêque d'Orense tout en désespérant, disait-il, de pouvoir l'égaler. Plusieurs prélats français, tels que l'évêque de la Rochelle, l'évêque de Blois, l'évêque de Luçon, séjournèrent dans ce pays. L'évêque de Castres, M. de Royére, devait y mourir en 1802.
I. Le Gorregedor de Braga se montra moins accueillant. Des prêtres lurent impitoj'ablement renvoyés dès leur arrivée à Braga, faute d'une signature dans leurs passeports. « C'est pitié de voii* pleurer ces pauvres prêtres dont quelques-uns servent l'Eglise depuis plus de vingt ans. » Mcinorias para a historia da vida do arcebisco de Braga, Lisboa, 1818, p. 122.
I. Étapes de l'invasion de nos exilés en Italie. — Comment, chassés d'aiUeui's, ils refluent dans les États pontificaux qui .reçoivent 5,ooo prêtres. — Organisation par régions. — Règlements assez stricts. — Comment on essaie de guérir nos prêtres du gallicanisme. — II, Grande misère à secourir. — En quel pauvre équipage tel évêque débouche des Alpes. — Rencontre du duc de La Rochefoucauld et de M^ d'Aviau en piteux costume. — Celuirci chassé d'une procession à cause de sa mise. — Les prélats du plus grand nom voient s'épuiser leurs ressources. — Que faire? — Le mendicare erubesco de l'évêque de Lavaur. — Il faudra pourtant mendier auprès du Pape. — Succession de requêtes. — Péripéties de l'évêque de Tarbes. — Les embarras d'un Qermont-Tonnerre. — L'appel des vieillards particulièrement déchirant. — III. Tous voudraient aller à Rome. — Le cardinal de Bernis y tient jusqu'à sa mort l'auberge de France. — Son étoile pâlit devant le cardinal Maury. — Difficultés pour les émigrés d'être reçus à Rome. — Comment s'en plaint M. de Cicé, archevêque de Bordeaux, mis en quarantaine par ses collègues. — Difficultés plus grandes encore pour les simples prêtresa — IV. Résistance des intermédiaires aux intentions bienveillantes de Pie VI. — Difficultés opposées par les couvents et monastères. — L'évêque de Luçon joué par les religieux de Saint-Vital. — Nos exilés mieux reçus dans les États pontiiicaux que dans le reste de l'Italie. — Admirable rôle joué par Pie VI.
Une contrée s'offrait tout naturellement à la pensée du clergé expulsé, c'était l'Italie. N'était- elle point îTax portes de la France, n'était-elle point catholicpie ? Ne renfermait-elle point, en particulier, les Etats du Pape chargé, conune prince des pastem*s, de venir au secours des malheureux proscrits ? Les exilés s'étaient d'abord portés en Savoie et dans le comté de Nice. Avant l'entrée de l'armée française dans cette ville, ils n'étaient pas
I03 LE CLERGÉ ilÉFUGlÉ EN ITALIE
encore nombreux en Italie. On comptait â peine deux cents ecclésiastiques dans Rome et les Etats pontificaux. Uinvasion du comté de Nice par nos soldats précipite l'émig-ration dès le mois d'octobre 1792. En août 1798, un rapport officiel constate que dans quelques mois le nombre des prêtres étrangers s'est élevé de deux cents à deux mille. Ils allaient affluer encore. Le 6 février l'j^^, le grand-duc de Toscane prescrit à tous les Français sans exception, qui n'étaient pas dans ses Etats avant le i5 février 1793, d'en partir dans l'espace d'un mois. Dans le courant de la même aimée, les armées françaises avancent dans le Piémont, et Sa Majesté Sarde ordonne à nos compatriotes de quitter son royaume. Dans quel désespoir de telles expulsions jettent les malheureux émigrés ^ ! Le flot chassé de Piémont, de Toscane, devait forcément se porter vers les Etats du Pape. En novembre l'jg^, on y constate la présence de 5, 000 prêtres 2. Le gouvernement de Pie VI, un peu eff'rayé de cette invasion toujours croissante, sentant d'ailleurs la nécessité d'apporter de l'ordre dans la distribution des secours et des émigrés eux-mêmes, partagea l'Etat pontifical en cinq grands centres de charité qui furent Rome, Viterbe, Pérouse, Bologne et Ferrare. Autour de ces chefs-lieux venaient se grouper les autres villes, même épiscopales, avec leurs districts. Les prêtres réfugiés étaient soumis à un règlement. Ils ne pouvaient quitter sans permission le lieu de leur résidence. Il leur était interdit d'aller à Rome sans un passeport signé du secrétaire d'Etat. La Ville
1. L'un d'eux, ne sachant où se diriger, raconte ainsi son exode : « Nous comptions, dit-il, nous transporter dans la Suisse... Cet asile même nous a été refusé. Le séjour des autres États nous est également interdit ; le Français est repoussé partout avec horreur, les innocents, portent la peine due aux coupables. Nous nous sommes donc arrêtés à Arona, sur le lac Majeur, quoique encore dans les États de Sa Majesté Sarde. Nous A'ivons inconnus dans un village où l'on nous a laissés jusqu'à présent. » ÏUEINEB, II, p. 455-457, 8 juillet 1J94.
2. Rapport fait au Pape par M^"^ Caleppi. ïheixeb, t. II, prélace, p. xx-xxxii.
éternelle se trouvait ainsi défendue contre un encombrement excessif. Les ecclésiastiques devaient prêter serment d'obéissance aux bulles portées par le Pape contre le jansénisme. On leur mettait aussi entre les mains les mandements des évêques français les plus favorables à la papauté, les opuscules relatant les bontés du Saint-Père, en rni mot tout ce qui pouvait modifier leurs tendances gallicanes. Les laïqpies, comme les prêtres, étaient astreints à un règlement. On les avait admis dans la proportion de 2 pour 100 des habitants indigènes. Ils devaient faire profession de foi catholique et romaine, jm'er qu'ils n'avaient pris aucune part « aux principes impies et séditieux » qui triomphaient en France, s'engager enfin à cesser toute correspondance avec leur patrie, • et à ne la reprendre qu'au moment où ils en aiu-aient reçu la permission expresse du Souverain Pontife.
Ce n'était point assez de réglementer les émigrés, il fallait encore les loger, les nourrir. C'est ici que se montra la magnanimité de Pie VI. Plein de compassion i)our ces proscrits dont l'exil avait eu poiu' cause leur attachement au Saint-Siège et à l'unité catholique, il adressa des lettres instantes aux évêques, aux communautés religieuses des Etats pontificaux, pour assurer bon accueil aux réfugiés. Les évêques avaient ordre de faire le relevé de tous les monastères et couvents de leur diocèse, sans excepter les Capucins et les Ordres mendiants, et, après une estimation de leurs biens, de se concerter avec les supérieiu-s sur le nombre de prêtres qu'ils pourraient recevoir. Les religieuses devaient aussi contribuer à la bonne œuvre. Étendant sa sollicitude au-delà de ses provinces, le Pape recommanda, par un bref du 21 novembre 1792, le clergé français au clergé d'Allemagne. Enfin, il encom^agea par ses lettres la bonne volonté des princes d'Euroi^e.
Hélas I malgré cette haute intervention, les secours restèrent inférieurs aux besoins. Les prélats arrivaient en Italie presque aussi dénués que les simples pasteurs. On avait vu l'évêque de Grenoble, M. Dulau d'AUemans, chassé de Ghambéry, longtemps errant, et tellement brisé j)ar sa descente du Petit-Saint-Bernard dans la vallée d'Aoste, qu'il ne pouvait plus marcher. Après l'arrivée à Tende, l'évêque de Frëjus, M. de Bausset de Roquefort, est rencontré par des émigrés dans une misérable auberge.. Il est si affaissé qu'il a de la peine à leur répondre. Dans les mêmes parages, le vénérable évêqùe de Glandèves, M. des Portes, n'a trouvé qu'un âne pour tout équipage. Il est si accablé de fatigue qu'il s'excuse auprès de ceux qui l'entourent de ne pas leur rendi'e le salut ^. Ces grands seigneurs s'étaient parfois donné, aux jours prospères, le luxe de quatre chevaux attelés à leur voiture. Les voilà ramenés à la simplicité évangélique, à la modeste monture de Jésus entrant à Jérusalem.
Que d'incidents, que de contrastes font naître ces pérégrinations de l'épiscopat français à travers le monde î L'archevêque de Vienne, M. d'Aviau, qui était plus vaillant à la marche que les évêques de Fréjus et de Glandèves, rencontre un voyageur au milieu des rochers et des j)récipices du Simplon. On chemine, on cause, on finit par se faire connaître. L'archevêque de Vienne n'est pas peu étonné d'avoir à saluer, sous l'accoutrement plus que modeste de son compagnon de route, un brillant et fastueux seigneur et pair de l'ancien régime, le duc de La Rochefoucauld. Celui-ci n'est pas moins surpris d'apprendre que l'étrange costume de son interlocuteur cache l'archevêque de Vienne.