‹ L'ancien clergé de France [microform]Chapitre 266 sur 354 · Baston, II, x'j^-X'jS · texte numérisé non relu

Baston, II, x'j^-X'jS

2. « Le Français, même dans l'adversité, est toujours semblable à luimême; il aime à rire aux dépens des étrangers, et les étrangers, le savent bien. 11 critique volontiers ce qui lui paraît contraire à ses usages, et les Allemands surtout n'aiment pas à être critiqués. Le Français, naturellement exigeant, affecte partout une prédilection exclusive pour les coutumes de son pays, etc. » F. D... (abbé Delestre)j loc. cit., p. 365. — « Tandis que les émigrés étalaient en Allemagne un luxe indécent, aliichaient une criminelle indifférence pour la religion chez un peuple sincèrement attache à son culte, faisaient parade de cette légèreté originelle plus que jamais déplacée au milieu d'une nation grave et sérieuse, » les prêtres aimaient à souffrir en silence. F. D..., p. 5.

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avait là de quoi exciter tour à tour l'admiration, l'envie, la terreur ou la pitié, niais non l'amour. Le clergé gallican présentait aux étrangers de beaux types de grandeui"^ morale et de distinction accomplie. De quels prélats allemands aurait-on pu faire le portrait que l'abbé Baston trace de l'évêque de Séez, M. duPlessis d'Argentré, auquel il rendait visite à Munster? « Sa vue, dit-il, m'inspira siibitement pour lui autant d'affection que de respect. C'était un des plus beaxix vieillards qii'il soit possible d'imaginer : une propreté exquise, la plus douce et la plus agréable physionomie, un air de grandeur que modifiaient et tempéraient, en quelque sorte, la bonté et l'affabilité. Il me reçut avec cette politesse qui semble appartenir exclusivement aux grands dignes de leur élévation. » Estce que de tels êtres, dont le spécimen était inconnu à l'étranger et va se perdant en France, n'auraient pas dû charmer et conquérir tous les coeurs! Un hobereau allemand, noble du temps de Gharlemagne, qui haïssait les Français sans distinction de royalistes et de républicains, se laissa, en effet, apprivoiser par la distinction et les vertus du cardinal de La Rochefoucauld, auquel il faisait une cour assidue à Munster i. Mais, en général, ces raffinements d'éducation étaient plus propres à faire admirer qu'à faire aimer.

Les prêtres allemands, qui disaient la messe en bottes et fréquentaient les tavernes, ne pouvaient savoir gré aux prêtres finançais d'une tenue qui paraissait condamner le sans-façon et la liberté de leurs manières. Et pom* les évêques, est-ce que la dignité de vie d'un cardinal de La Rochefoucauld, de tous nos prélats réfugiés, ne faisait point contraste avec l'existence des plus hauts placés dans l'épiscopat germain? A côté d'un François d'Erthal, prince-évêque de Wurtzbourg et de Bamberg, couchant

I. Baston, II (348, 388, 394). Baston pai'le d'un Prémontré, baron allemand, qui A'oulut bien « s'agenouiller », pour l'aider à mettre sa chaussure.

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sur une planche, ne mangeant que du pain et des légumes, quels exemples donnaient son fi-ère, l'archevêque-électeur de Mayence i, et le cardinal d'Auersperg,- prince-évêque de Munster, et l'arclievêque-électeur de Cologne, frère de l'empereur et de Marie- Antoinette, au milieu de leur çom* et de leurs maîtresses ? Et puis il y avait la différence de race. Il ne fallait pas s'attendre à voir les divers clergés, dans leurs rapports avec le nôtre, faire abstraction des sentiments nationaux. Nous avons vu, surtout chez les évêques, des dévouements admirables, où le cœur parlait hautement et provoquait des prodiges de charité. Mais, en général, on assistait nos compatriotes par devoir chrétien, avec plus de résignation que d'enthousiasme, et avec ce sentiment de lassitude que nous avons trop souvent rencontré dans les couvents.

Gonmient s'étonner que nos prêtres, ayant conscience d'être une gêne, dépaysés d'ailleurs à l'étranger, aient appelé avec une sorte de nostalgie le retour dans la patrie? « Il n'y a qu'une France, est devenu un proverbe parmi les émigrés et les déportés » , écrit un témoin oculaire. On remarque, en Espagne, que les ecclésiastiques réfugiés ne peuvent trouver d'agrément et de consolation qu'entre eux. L'évêque de Limoges, exilé à Munster, en Westphalie, écrit de cette ville, en 1794 : « En général, le peuple est bon, religieux; la noblesse et les gens riches sont peu sociables, ainsi que tous les Allemands, et vivent renfermés dans leur intérieur 2. »

Le désœuvrement et, par suite, l'ennui, le terrible ennui , en laissant libre cours au tom-ment de la pensée , vient aiguiser encore les douleiu's de l'exil. Que pouvaient faire ces milliers de proscrits auxquels on interdisait,

I. En 1790 l'évêque de Béziers est obligé de quitter, et « dans un délai très court », Erfurt en Thuringe, par ordre de l'archevêque-électeur de Mayence. Theiner, II, 5i, 52.

2. Lettre inédite de l'évêque de Liœcgcs au liarcn de Coetlosquet.

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comme en Espagne, comme en Italie, et à peu près partout, les fonctions de leur ministère? Quelles difficultés on leur a opposées à Cologne pom* leur laisser confesser les soldats finançais prisonniers et mourants ! Large part est faite dans la journée à leurs prières, aux exercices de piété. De temps en temps, des retraites viennent encore réveiller leur ferveur et conserver à leur âme la vibration religieuse qui fait les martyrs. Partout où les prêtres sont réunis en assez grand nombre, des conférences journalières sur le dogme , la morale, la linguistique, l'Ecriture sainte, leur sont données pour entretenir, augmenter même leurs connaissances professionnelles et les tenir en haleine. Dans ces joutes théologiques, les prêtres de l'Ouest se distinguent en Angleterre. « Les recteurs bretons et normands à cheveux blancs étaient des puits de science », écrit un témoin, l'abbé Fleury ; mais, ajoute-t-il, le caractère breton a quelque peine à s'entendi'e avec le caractère normand. Il fallut se séparer. Nous avons le règlement des conférences ecclésiastiques organisées à Ferrare sous la présidence de l'évêque de Fréjus. Les ecclésiastiques français avaient l'obligation d'y assister, et la rédaction était envoyée à une congrégation de cardinaux à Rome. Mais ces occupations n'absorbaient qu'une minime partie de la journée. Que faire du reste, et à quoi employer son activité ? Quelques rai*es prêtres avaient trouvé un emploi de professeurs, précepteurs, prédicateurs. Un plus grand nombre est réduit à des métiers manuels.

Les plus intelligents se tournent vers l'étude, et l'évêque de la Rochelle les y pousse avec ardeur. Dans chaque pays d'émigration nous pourrions signaler les ouvrages qui sortirent de ce labeur intellectuel. En Espagne, nombreux sont les réfugiés qui tiennent la plume. C'est là qu'à Montserrat, l'abbé Saussol écrit, sous les yeux de l'archevêque d'Auch, des évêcpies de Lavaur

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et de Tarbes, son important ouvrage sur la Conduite à tenir après la persécution . En Allemagne, Munster, cjui a reçu tant de prêtres, est un véritable foyer intellectuel. L'abbé Baston y réunit les documents d'un livre sur un épisode historique de cette cité hospitalière. Esprit observateur, curieux, pénétrant, écrivain habile, il compose les Mémoires récemment publiés, mémoires auxquels nous avons fait de nombreux emprunts et qui ont plus fait pour sa notoriété cpie ses livres de théologie. Dans un autre coin de l'Allemagne, à Hildesheim, M. Asseline, évêque de Boulogne, l'un des théologiens les plus écoutés à l'étranger, est l'inspirateur d'iuie sorte de conférence ecclésiastique où s'élaborent des œuvres de valeur destinées à l'impression.

En Italie, tandis que l'abbé d'Auribeau travaille à Rome à ses Mémoires sur l'émigration, l' évêque de Tarbes poursuit son grand ouvrage sur la religion, ouvrage connnencé à Montserrat et dont le manuscrit ne comprend pas moins de douze volumes. Mais autrement importants étaient les écrits composés dans ce pays par r évêque de Langres, M. de la Luzerne, que son long labeur , sa vaste science mettent hors de pair parmi tous les écrivains ecclésiastiques de l'émigration. En Angleterre, l'abbé Gaudemetz édite des extraits sur la Révolution française pour répondre à ses goûts intellectuels et se créer des ressources. L'abbé Carron, tout en soutenant des œuvres écrasantes, trouve le temps dans son exil de publier plusieurs ouvrages. L'abbé Barruel compose en Angleterre son Histoire du clergé pendant la Béçolution, et ses Mémoires pour Vhistoire du Jacobinisme. L'épiscopat ne reste pas en arrière. L'archevêque de Bordeaux, M. de Gicé ; l'évêque de Troyes^^M. de Barrai; l'évêque de Lescar, le « savant Noé », comme l'appelle Grégoire, ont plusieurs fois l'occasion de tenir la plume. Les préoccupations politiques laissent assez de loisir à

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M. de Boisgelin, à Londres, pour une belle traduction des Psaumes. Pendant ce temps, l'évêque d'Alais, resté en France, M. de Bausset, mûrit son -talent et publie sur les divers serments des écrits où la beauté de la forme égale la justesse et la largeur des idées. Sans doute, aucun prêtre, aucun évêque ne devait rapporter de l'exil, comme Chateaubriand, un immortel chef-d'œuvre sur le clnnstianisme. Mais, à défaut de génie, les travaux que nous venons de signaler témoignent d'une véritable activité intellectuelle. Le besoin de l'homme est d'agir, et nous voyons tel prêtre en Espagne s'occuper dé médecine plutôt que de rester oisif; tel autre, à Munster, rimailler plus de deux mille hexamètres sur la Révolutionfrançaise et les dédier Ad ciçes Westphalicos miinificentissimos ^.

Mais ces occupations intellectuelles ne pouvaient absorber tous les loisirs d'un vaste corps où les vocations d'écrivain sont l'exception, fait avant tout pour agir, manquant de livres, et souvent d'un asile assuré, trop dispersé pour fournir à ses membres les encouragements et les secours qu'assure la cohésion, trop peu sûr du lendemain pour apporter à une œuvre la continuité d'efforts qui peut seule en assurer le succès. Ce que demandaient avant tout ces prélats, ces prêtres, c'était de retrouver, avec leur pays, leur diocèse, leur paroisse. L'évêque

I. Le P. Delbrel, loc. cit., p. 432-458, donne le détail des ouvrages composés en Espagne. — Pour l'Allemagne, cf. Loth, op. cit., p . 632-634 ; — Deramecourt, op. cit., IV, 243-260. Le Miroir da clergé, publié en 1797 ; la Science du confesseur, le Cours de prônes publiés plus tard parles abbés Cossart, Cocatrix, Delahaye, avaient été préparés à Hildesheim. — Pour les ouvrages de l'abbé Carron, dans l'émigration, cf. Vie de l'abbé Carron, i866, t. II, 144-161. — Pour le règlement des conférences à Ferrare, Theinek, n, 568-5;o.

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d'Orange, M. de Tillet, qui ne quitta pas la France, s'était retiré à Provins après la suppression de son siège. Là il avait reproduit, par la peinture, l'aspect de sa ville natale, afin de tromper sa douleur par l'image dé la patrie absente. Il se portait fi-équemment vers la vallée, vers la colline voisine, falsi Simoentis ad undam, tournait ses yeux du côté d'Orange, qu'il ne pouvait voir , et envoyait, à travers l'espace, ses bénédictions à ses diocésains, en répétant : Pater sancte, serça eos quos dedisti mihi.

Si telle était, en France même, l'impatience de revoir son troupeau, quelle devait être au dehors l'intensité d'un sentiment qui allait croissant en raison des distances ! Des témoignages multiples nous montrent les évêques exilés en correspondance incessante avec leur diocèse, beaucoup de prêtres avec leur paroisse. Lès expressions les plus vives, les cris du cœm% l'os . meum patet ad vos de saint Paul, des accents qui ne trompent pas, nous redisent à quelle profondeur la pensée et l'amour de leurs ouailles sont gravés dans lem* âme.

Quand donc pourront-ils les revoir? Que de fois la persistante espérance de ces infortunés est venue se heurter à de continuelles déceptions ! Que de fois toutes les prévisions sur la durée de la crise ont été amèrement trompées ! L'éyêque de Noyon fixe au mois de juillet 1791 l'époque, dit-il, de « notre délivrance et de l'abominable tyrannie qui pèse sur nous ». M. de Vintimille écrit le 17 décembre 1791 : « Il y a aujourd'hui un an que je quittai Carcassonne. J'étais loin de croire alors que les choses dussent être aussi peu avancées à cette époque, et cette opinion était partagée par bien du monde. » Mais c'est bien tôt, en 1791, pour s'impatienter ainsi. Trois années ' se passent et l'évêque de Meaux, M. de Polignac, constate avec douleur que « nos malheurs, dit-il, se prolongent audelà du terme que la pr-udence humaine leur avait assigné ». Voici déjà six années d'exil révolues, et l'arche-

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yêque d'Auch écrit du fond de l'Espagne : «Nous sommes toujours dans l'attente de quelque chose de nouveau qui ne vient janiais. » Rien n'est fatigant comme ces perpétuelles déceptions qui, succédant aux longs espoirs, laissent retomber l'âme sur elle-même morne et désemparée. Cette persistance du malheur abat les plus fermes courages. Vicitmali diuiiirnitas, s'écrie l'évêque de Ne ver s. Il en résulte une sorte de scepticisme sur l'issue des événements. « Jusqu'à présent jiOus sommes des hommes de désir, et voilà tout », dit l'évêque de Vence i. Chateaubriand raconte cette anecdote dans ses Mémoires cV outretombe, ail sujet des prélats réfugiés en Angleterre : « Deux vieux évêques, qui avaient un faux air de la mort, se promenaient au printemps dans le parc de Saint-James. — Monseigneur, disait l'un, croyez-vous que nous soyons en France au mois de juin ? — Mais, Monseigneur, répondit l'autre après avoir mûrement réfléchi, je n'y vois pas d'inconvénient. »

Pom-tant qui n'a besoin d'espérer ? et quand on est malheureux, l'espérance ne suffit pas, on fait appel aux certitudes. De là ces prophéties toujours reiiaissantes durant le com*s de la Révolution, prophéties très claires, très détaillées, sur les événements passés, plus vagues sur les événements faturs, souvent démenties par les faits quand elles s'avisaient de précii^er, en promettant un sauveur qui n'arrivait point, mais remplacées bientôt par une autre prédiction qui, cette fois, se présentait avec le caractère de l'infaillibilité. « En 1796, dit un exilé, le roi devait être remonté sur son trône ; nous sommes en 1797, et ce prince infortuné erre encore dans l'univers... En 1797, nous devions être rétablis dans nos paroisses, faire nos

I. Theiner, I, 329, II, 220, 233, 323. — BoNNEL, Notice biographique, sur E.-L. du Tillet. — L'évêque de Béziers écrit le i6 juillet 1800 de Florence : « On ne sait que dire, que prévoir. Un instant peut tout finir, tout aussi peut encore se prolonger. »

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prônes, recueillir notre dîine : nous sonunés en 1^798, et nous habitons encore la chaumière d'un serf de Westphalie, trop heureux s'il daigne nous continuer le secours de son lard et de son pain noir i. »

Plusieurs prêtres, fatigués d'entendre prophétiser sans résultat, de se lamenter sur les tristesses de l'exil ou de deviser sur les chances de retour en France, prennent le parti de se dirigervers.la frontière. N'y tenant plus, pressés par la triple faim du pays, du troupeau, de leurs proches, ils essayent, à la première éclaircie, de forcer les barrières. Au commencement de 1793, la déclaration de guerre de l'Em'ope et les succès des Vendéens; en 1794, la chute de Robespierre; en 1797, la réaction religieuse et monarchique, les élections de Germinal an V, et le décret du 7 fructidor en faveur des prêtres déportés, font espérer une prochaine délivrance et tressaillir les proscrits dans leurs lointains refuges. Les évêques publient des mandements sur la conduite à tenir quand on sera en France. Quelques prélats essayent d'y rentrer. En fait, une foule de prêtres reparaissent, ne pouvant plus résister à l'impatience de reprendre leur poste, et se mettent immédiatement à l'œuvre jusqu'à ce que Fructidor en oblige un grand nombre à repasser la frontière. Pour la masse, l'exil dure jusqu'au Consulat, exil triste et accablant par sa longueur même.

Certaines natures offrent plus de résistance à tant d'infortune. L'évêque de Carcassonne, M. de Vintimille, parle de ses mésaventures avec une certaine désinvolture. Il écrit de Turin le i^'" janvier 1791 : « Après le procureur général syndic (de Carcassonne) et Messieurs ses collègues, je ne connais pas de morceau de plus dure digestion que le passage du mont Cenis. Je l'ai pourtant traversé sans aucun accident, et ce n'est pas une médiocre consolatioii

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