Stifts, Arcli. Einsiedelii
2. 3 février i:;93. « La nouvelle de la mort du roi nous est parvenue et elle a lait verser des torrents de larmes aux étrangers aussi bien qu'aux Français. » Journal de l'abbé Bouic, reproduit par l'abbé Loth, op. cit., p. 412.
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l'on voudrait Ibs en rendre plus ou moins responsables, où l'on se détourne d'eux comme ayant été enfantés par mi sol où poussent les « tueui*s de chrétiens et les tueurs de rois ^ ». En Angleterre on chasse iiotre ambassadeur et nos prêtres sont obligés de quitter le crêpe qu'ils avaient pris en signe, de deuil, poui' ne pas exciter sur lem* passage l'indignation causée par le régicide. Triste sort d'être expulsé par des assassins et de porter encore, quand on est victime, la solidarité des bourreaux.
Ces- bourreaux envoient de temps en temps de leurs nouvelles aux émigrés autrement que par les feuilles publiques. Il- n'est pas rare de voir à l'étranger le j)rêtre en contact avec nos soldats, soit que ceux-ci, paraissant en vainquein-s, aient perdu, à mesure qu'on avance dans la Révolution, l'ardeur antireligieuse des premières années ^ et excitent moins d'épouvante ; soit que, étant prisonniers de guerre, ils se rencontrent en Allemagne dans la même ville avec les exilés. C'est le cas à Wesel, où l'abbé Delestre entend crier ironiquement à son oreille par un soldat captif : Vwe le Roi! une année après que ce pauvre Louis XVI avait été mis à mort. Le clergé pouvait être oilensé de cette persistante hostilité. Il s'en vengeait en se mettant au service des prisonniers.
Au mal du pays venait se joindre, pour les prêti'es expulsés, ce que nous pourrions appeler le mal d'Eglise. L'autel s'était effondré avec le trône. Le même courrier qui leur apportait le récit des exécutions sanglantes, leur
1. « Beaucoup, rejetant sur la nation tout entière le' crime de quelques scélérats, nous regardent, écrit l'abbé Forest, comme couverts de honte et d'infamie par cela même que nous sommes Français. » (Vie de M. Forest, p. 140.) ^— Fersen, Journal, t. II, du 6 février 1-93, trouve à Maëstricht les émigrés à peu près indifférents au régicide, « quelques-uns même ont été au spectacle et au concert ».
2. L'évêque de Luçon, M. de Mercy, écrit d'Italie le 3o juillet 1796 : « Dans ce pays-ci, les Français n'ont nulle part inquiété et molesté les émigrés. Ils les ont plutôt protégés, et surtout les prêtres... Les prêtres qui sont restés ont été fa^'orablement traités. Ils ont eu la consolation de voir beaucoup de soldats français venir entendre leur messe. » (Lettre inédite de M. de Mercy.)
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apprenait le triomphe des Gonstitutionnels, bientôt la chasse aux jureurs comme auxréfractaires, la dévastation des églises, les saturnales de Notre-Dame, les apostasies de clercs livrant leurs lettres d'ordination, bref ce que Robespierre appelait Y interrègne de la Diçinité en France. Le mal est si grand, la ruine si universelle, le tableau si noir, que les exilés, ahuris, étourdis par ces événements, se demandent si ce n'est pas la fin du inonde i.
Suivons cette scène émouvante qui nous transporte dans l'abbaye de Saint-Maurice en Valais. M. de Galard, évêque du Puy, réfugié dans ce monastère, va y procéder à l'ordination de deux jeunes gens, natifs de son diocèse, qui sont venus à travers tous les périls recevoir de lui l'onction sainte. Animés de la flamme des apôtres et des martyrs, ils ont hâte, une fois prêtres, de rentrer en France pour y exercer leur ministère au péril de leur vie. M. de Galard veut parler à ces vaillants, mais il ne peut contenir son émotion. « Ici, dit le récit, les soupirs et les larmes reviennent. Monseigneur se mouche à plusieurs reprises et nous aussi... II nous dépeignit les maux présents. Allez, Messieurs, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Faites face à l'impiété, au schisme. Soyez prudents... » Cette fois. Monseigneur ne pouvant plus y tenir, des larmes intarissables coulent de ses yeux. Les deux jeunes prêtres reprennent tout de suite le chemin du Puy et commencent immédiatement leurs fonctions. « Habillé en laïque, avec de longs cheveux, portant avec moi un rituel, la boîte de l' extrême-onction et un petit ciboire où étaient renfermées des hosties consacrées, je m'achemine vers le lieu si justement décrié de ma mission. Je m'arrête au premier village. » Tout le monde
I. « Comment ne serais-je pas triste, écrit un prêtre angevin^ en apprenant que le lieu saint où j'avais eu le bonheur d'être régénéré bu Jésus-Christ, •de devenir chrétien et catholique, a été souillé et profané, et est devenu la proie des flammes? » {Vie de M. Forest, p. 78.)
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offre à dînei* au jeune et intrépide apôtre, mais personne ne veut le loger, tant est grande la terreur publique. Le lendemain, il dresse im autel improvisé dans une chambre haute, exposée à tous les vents. « L'attention de mes auditeurs, lem's larmes, leurs soupirs, tout, dit-il, m'encourageait I. » Quel tableau, et que pouvait-on trouver de plus touchant dans la primitive Eglise! Ce voyage de deux jeimes héros que le péril et l'amour de Dieu excitent, ce grand seigneur avec ses habits râpés, ce vieil évêque qui ne peut contenir ses larmes à la pensée de son diocèse et des malheurs qui accablent l'Eglisfe de France, ces mystères célébrés à la hâte, dans une chambre haute, au milieu des pleurs des assistants et des menaces du dehors, voilà l'émouvant spectacle auquel nous croyons assister. Prêtons l'oreille aux gémissements qui nous viennent des plus lointains rivages. Dans l'inaction forcée que les événements leur imposent, les exilés, n'étant pas surexcités par la présence du danger, sont parfois tentés de découragement, et alors quelle profonde tristesse respire leur correspondance î Entendez quels accents mélancoliques M. de Thémines envoie du fond du Portugal à ses diocésains de Blois : « Vous nous avez vus, leur dit-il, au milieu des fui'eurs de la place publique, et vous paraissiez contents de notre contenance assez calme et facile. Nous vous semblions voir tomber avec quelque sang-fi.*oid ces dépouilles et ces dehors qiie l'on appelle grandeur et fortune. Maintenant que nous respirons un air moins dévorant, que nous sonunes changés et devenus accessibles à toutes les terreurs, le calme a disparu. Nous portons dans notre sein nos fidèles disciples, les invincibles ministres de Jésus-Ghrist, ses vierges incomparables, et notre cruel martyre est d'être loin du péril et de les y savoir. Nous souffrons de toutes les alarmes et des violences qu'ils
I. Ces documents sont pris d'un recueil intitulé : Résultats d'une conférence ecclésiastique du diocèse du Puy, i845, in-8°, 236 pages, p. iSS-igi. ,
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éprouvent, nous sonunes tourmentés de toute notre imagination, de tout notre amour pour eux, et de tous les excès dont leurs ennemis sont coupables. Voilà l'objet de nos souffrances, de notre trouble, de nos gémissements et de nos larmes ^. » — « Assis sur les bords de Babylone », l'évêcpie du Puy « pleiu^e au souvenir de Sion et de son épouse chérie ».
Les préoccupations de famille, venant s'ajouter aux angoisses religieuses, achèvent de martyriser nos malheureux proscrits. L'archevêque d'Auch, M. de La Tourdu-Pin, apprend en Espagne l'exécution affreuse du jeune abbé de La Tom'-du-Pin, traqué et abattu comme ime bête fauve pendant la seconde Terreur, en août 1798. « On avait été à une heure du matin dans la maison où on le croyait. Ne le trouvant pas, dit le narrateur, on s'est jeté dans la campagne et dans les bois. Il allait échapper lorsque plusieurs coups de fusil l'ont atteint et renversé mort. » M. de' Nicolaï, évêque de Béziers, à qui on a longtemps caché la triste nouvelle, unit par connaître, dans l'émigration, la fin tragique de ses deux frères morts sur l'échafaud en 1794.
Point n'est besoin de porter un gi'and nom pour aimer les siens, pour souffrir de ce que l'on sait et plus encore de ce qu'on ne sait pas. Pendant des mois, des années, par impossibilité, par prudence, toute communication a été interrompue entre ceux du dedans et ceux du dehors. Un humble prêtre nous dit l'angoisse que lui cause dans les lointains exils le silence de sa famille. « Je n'ai point éprouvé, . écrivait-il, de privation et de perplexité qui approchât de celle-là. J'en savais trop ou trop peu pour être tranquille. » L'idée de ses parents sous le glaive, ou au fond d'un cachot, dans le tombeau peut-être, le poursuit sans cesse. « Que de lugubres nuits, ajoute-t-il, que de
I. Leltre pastorale de M. VÉvêqne de Blois, Coïmbre, 1791, 272 pages.
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sommeils agités! Leur mort eût été moins cruelle que l'incertitude. » Il s'enhardit enfin à leur écrire quand il peut croire que sa lettre ne sera point un danger pour eux. Une réponse arrive après de longs mois. « Le cachet est rompu d'mie main tremblante. » Bonnes nouvelles, qnelle joie ! « Elle vit encore cette bonne mère ! Il vit encore ce tendre frère qui, malgré la diversité de nos opinions, n'a pas fermé son cœur à l'impulsion du sentiment i. » En Angleterre, l'abbé Gaudemetz, après une pareille attente, arrose de ses larmes la lettre qui lui arrive enfin et qui lui rappelle, dit-il, « la branche d'olivier après le déluge ».
Mais les exilés ont beau souffrir des nouvelles de France, et plus encore de l'absence de nouvelles, leur grande douleur est l'éloignèment de la patrie. Amie époque où le Français était plus casanier encore que de nos jours, la France attirant depuis deux siècles tous les regards, mais ne les portant guère au dehors, ils s'étaient fait comme un besoin de respirer l'air natal. La langue, l'aménité des relations, la sociabilité, la vivacité de la race, tout ce qxii constitue le caractère propre et le tempérament d'un peuple, une civilisation douce et raffinée, le climat, le sol, jusqu'aux ondulations du pays, je ne sais quelle atmosphère physique, intellectuelle et morale, la France, en un mot, leur manquait, et ils en souffraient cruellement.
L'histoire de l'émigration nous peint nos gentilshommes pleins de dédain au dehors pour les coutumes des autres nations, et ne comprenant qiie les lem-s, raillant la gaucherie de la noblesse étrangère qui ne sait pas même faire
!• F. D., Six années, etc., p. 2^3-278. — Les Mémoires de l'abbé Petel nous redisent aussi son émotion quand il retrouva sa famille. (Loth, op. cit., PP- 444, 456.)
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la révérence, et où le plus grand seigneur est plus emprunté que le moindi-e hoberea,u de province égaré à Versailles. L'abbé Baston nous présente les Françaises tuant au dehors les sympathies, qui vont d'elles-mêmes à la pauvreté et au malheur, par leur acharnement à promener à l'étranger « les lambeaux de l'opulence » avec « leurs boucles, leur chignon traînant, lein' ébouriffé et les autres babioles. J'ai connu, dit-il, une femme en émigration qui travaillait pour vivre : il lui fallait un coiffeur et de la poudre à la maréchale. » D'autres pestaient contre le régime. Quoi ! dire le pain mauvais, et être à la veille de manquer de pain ! là bière détestable et bien chère au moment de n'avoir plus que de l'eau à boire ^ ! » Une telle fatuité ne pouvait se rencontrer chez des prêtres : mais comment les empêcher de comparer, de trouver les étrangers moins aimables, moins sociables que leui's compatriotes, là même où ils rencontrent une hospitalité généreuse 2?
Faut-il le dii"e, ils ne se sentaient pas aimés. « Quand on nous connaissait en particulier, dit l'un d'eux, on s'accoutumait à nous, mais, en général, on ne nous aimait nulle part. » Depuis deux siècles, la France, point de mire de l'Europe, avait pu étonner, charmer ou même éblouii' le monde, tantôt par le prestige de ses armes, tantôt par le génie des écrivains ou les raffinements de sa civilisation. Elle était en train, par sa Révolution, de provoquer dans toutes les nations une attente anxieuse et passionnée. Il y