CHAPITRE VI Mouvement dé conversion au nouveau gouvernement
I. Pour se soumettre au nouveau pouvoir, il faut se déprendre de la monarchie. -r'Ceux qui s'y refusent et veulent le roi à tout prix. — La soumission taxée de péché mortel par l'évêque de La Rochelle. — IL Un exemple d'évolution politique : M. de Mercy, évêque de Luçon. — Comment il passe du royalisme à la République. — Il affirme que la religion est indépendante des pouvoirs humains et se soutient par ses seules forces. — Ces déclarations révoltent les prélats qui, comme Montmorency, outragent Bonaparte. — III. Hardi langage de l'archevêque de Bordeaux à Louis XVIII. — La religion, lui dit-il, s'allie à toutes les formes de gouvernement. — L'opinion seule peut ramener le roi. — Autoriser la promesse, car ce serait un crime de laisser la France sans culte. — IV. Il faudra quatre mobiles puissants pour faire tomber en partie la résistance contre la soumission. — Premièrement, l'intérêt évident de la religion. — Le roi lui-même en convient. — Secondement, la lassitude de l'exil pousse
de tous côtés le clergé à rentrer Efforts de M. de Conzié et de M. de
La Marche pour arrêter ce mouvement à Londres. — En troisième lieu, le premier Consul n'eût pas supporté des ennemis à l'intérieur. — V.Comment les préfets surveillent et traquent les prêtres l'éfractaires en politique. — Mouvement de conversion à un pouvoir fort et pacificateur. — VI. Chiffre des soumissionnaires. — Influence des évêques pour ou contre. — Mouvement de soumission dans le clergé secondaire rentré en France. — VIL L'intervention du pape va précipiter les adhésions. — Plainte de l'archevêque de Lyon sur le silence prolongé de Pie VI qui a paru se désintéresser des affaires de France et les laisser aller à la dérive. -^ Son inter- A'ention réclamée de toutes parts, même par les préfets. — L'Église de France, qui avait su, sans le pape, repousser en masse la constitution civile du clergé, s'est divisée en politique. — Le pape enti^e en scène. — jVIais il s'agit d'une question plus haute que la soumission à la constitution, il s'agit du Concordat.
Cette psychologie historique explique déjà l'opposition faite aux serments, aux promesses imposés au clergé par la Convention, le Directoire et le Consulat. Mais ini motif peut-être plus puissant que tous les autres inspirait, par-
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fois à leur insu, les opposants. Ayant l'amour, le culte de la monarchie, ils ne voulaient pas sembler se soumettre à la République, Leurs propres aveux, les réflexions de leurs adversaires ne peuvent laisser aucun doute sur ce point. Au fond, la majorité des évéques refusait tout engagement de fidélité à la constitution de l'an VIII parce qu'ils gardaient leur fidélité au roi. « Il n'y a rien de plus misérable, écrivait M. Emery, que ce qu'on oppose à la promesse...; mais il est inutile de raisonner, car il y a, dans certaines personnes qui donnent le ton, un parti pris de n'accéder à aucune espèce d'acte de soumission. On imagine par là ramener V ancien gouvernement. On se trompe et on sacrifie à cette illusion la religion. Ne parlons plus de cela. » — « Ils ne voient que le roi et les émigrés », leur crie à son tour M. de Mercy i.
Les adversaires de la promesse étaient, en effet, hypnotisés par le roi. M. Asseline, êvêque dé Boulogne, s'en expliquait en ces termes, dans le principal écrit publié à cette époque contre la soumission : « La position actuelle du souverain légitime ne peut excuser une conduite aussi coupable. Ses droits sont incontestables, il a de grands moyens pour les faire valoir ; au dedans et au dehors des sujets fidèles sont armés pour sa cause, des puissances formidables sont liguées pour la soutenir ; elles publient hautement que le rétablissement de l'ancienne dynastie est un moyen prompt et assuré pour procurer, la paix de l'Europe... Ce que l'on dit de l'obligation d'obéir à toute puissance dès qu'elle est établie ne doit s'appliquer qu'aux puissances légitimes ou devenues telles, parce que le vice de leur origine a été réparé. Mais, quoi qu'il en soit, les gouvernements actuels ne peuvent pas réclamer pour eux cette obligation, parce qu'ils ne sont point une puissance établie en France. » L'é vêque de Boulogne livrait dans ces paroles
I. Archiees de M. Èmery, t. IX, f» 9160. Lettre du 14 mai 1800. — Lettre clc M. de Wercj'^, 20 août 1800.
le fond de son âme et le secret mobile qui le faisait agir ainsi que les autres prélats. Il n'était qu'Hun roturier, et cependant il ne le cédait à aucun des gentilshommes, ses collègues de l'épiscopat, en fait dé dévouement chevaleresque à la monarchie. Malgré le supplice de Louis XVI, malgré l'immense prestige qui entourait déjà le nom de ce nouveau souverain, le consul Bonaparte, l'image de la royauté restait gravée dans leur cœur en traits de feu.
Ce n'est point que les évêques même les plus acquis à la monarchie ne comprissent le danger de paraître, par une trop éclatante profession de royalisme, subordonner la reli- . gioa à la politique. Un prélat absolument dévoué à Louis XVIII, M. de Bonal, évêque de Glermont, écrivait précisément au sujet de l'instruction de l'évêque de Boulogne, dont nous avons donné vai extrait, que, sur les quarante collègues décidés à y adhérer, plusieurs n'auraient point voulu qu'il y fût « mention du roi, de la fidélité qui lui est due », par crainte de donner crédit à ceux qui les accusaient, sous couleur de religion, de ne servir que les intérêts politiques I.
L'évêque de Boulogne passe outre. Il n'avait fait que donner \uie expression publique aux sentiments intimes de la majorité de ses collègues. En eux la flamme monarchique brûlait toujours aussi intense, entretenue, avivée encore, semble-t-il, par les douleurs de l'exil. Puisque le cœur a des raisons que la raison ne connaît pas, comment
I. L'évêque de Luçon reproduit (Lettres inédites), le 13 novembre 1799, la lettre suivante qu'il avait reçue de l'évêque de Glermont : « Nous sommes dé. à, de ma connaissance, dit M" de Bonal, au moins quarante décidés à signei" l'instruction, mais je ne puis vous taire que si, dans ce nombre, il en est plusieurs qui désirent qu'on fasse mention du roi, de la fidélité qui lui est due..., plusieurs autres pensent que ce n'est pas là le lieu et que nous devons éviter avec soin de favoriser les fâcheuses idées de nos ennemis et des détracteurs de l'épiscopat, qui n'ont cessé de dire que les évêques ne montraient du zèle pour la religion que pour voiler les véritables motifs qui lés faisaient agir, et qu'ils tenaient bien plus au rétablissement de la royauté sous laquelle seule ils pouvaient (sic) crédit, grandeur, puissance, richesses et despotisme... C'est ce qui fait croire à ceux de nos confrères qui ne sont pas d'avis d'en parler, et cependant
des évêques, même théologiens, ainsi pris par les entrailles, n'am-aient-ils pas, peut-être sans le vouloir, regardé l'Église à travers la monarchie, et cru imposée par les intérêts de la religion l'opposition à une constitution qui ruinait ceux de la royauté. L'évêque de Béziers écrivait de Florence, le 36 septembre 1800 : « Mon système à moi, pauvre petit évêque, est que sans royauté légitime point de catholicité en France, de même que sans catholicité point de royauté. » M. de Goucy, évêque de La Rochelle, mettait plus de chaleur encore dans ses affirmations. « La Révolution, écrivait-il, fut commencée par les mauvais prêtres ; on voudrait la consommer par les bons. Mais on n'y réussira pas, s'il j)laît à Dieu, et notre gloire ne mourra pas avant nous. Il faut avoir la vue bien courte pour ne pas comprendre que la religion catholique ne peut pas plus se soutenir en France sans la monarchie que la monarchie sans la religion. J'ai su ce qui se passait chez nous et j'en suis désolé... Les rentrants me font pitié avec leurs sophismes de cuisine i. » M. de Goucy qualifiait la p/'omesse de fidélité de péché mortel.
D'après ce langage, il est évident que le serment de fidé lité au nouveau gouvernement ne pourra être prêté que
qu'on ne peut pas soupçonner d'indifférence pour la cause royale, iju'il vaudrait mieux se borner » aux intérêts « de la religion dans un ouvrage destiné à réclamer contre les atteintes qui lui ont été portées et à instruire les lidèles sur cet objet. Cela n'empêcherait pas que l'on ne revînt en temps plus opportun à mettre en avant tous les privilèges relatifs à la fidélité due au souverain légitime. Du reste, dans ce conflit d'opinions, il me paraît que chacun s'en est rapporté à la sagesse du respectable auteur du projet. » Il s'agissait d'un ouvrage rédigé par l'évêque de Boulogne, sur les plaies faites à la religion, ouvrage auquel les évêques adhéraient. Cet écrit était antérieur à la Constitution de l'an VIII. — M. Émerj^ sermonnait « l'évêque de Clermont, qui va jusqu'à être peiné, écrit M. Émery, des représentations que je lui fais ».
I. La Petite Église, pax' le P. DROcaox, iSg^j in-S", p. 32-33. L'aiiteur donne plusieurs lettres inédiles de l'évêque de La Rochelle.
par lés évêques dont l'esprit, les dispositions auront subi le contre-coup, des événements. Parmi les prélats dont nous voyons les idées évoluer au cours de la Révolution, M. de Mercy, évêque de Luçon, est un de. ceux qui nous offrent le plus frappant exemple d'une transformation complète. Il passe d'un royalisme intransigeant à l'acceptation de la République. Nous l'avons vu, en 1792 et 1793,très opposé au serment de liberté et d'égalité, très favorable à l'insurrection de la Vendée, aux projets de restauration inonarchique. En 17945 il a encore de tels liens avec la famille royale que le Régent accepte d'être parrain de sa petite-nièce ^. Une année plus tard, en 1796, un changement profond se produit dans le langage de l'évêque de Luçon, Dans les premiers niois, le prélat est encore un peu maussade, parle de- la « prétendue Républiqiie », mais en automne il se déclare assez clairement pour le gouvernement établi 2. Cette évolution s'accentue plus nettement encore en 1796 3, et devient si complète en 1797, que M. de Mercy ne craint pas d'écrire dans une lettre à son grand vicaire : « Ce qu'on appelle aujourd'hui
1. « Ma nièce (la marquise dé la Tour du Pin) est à la veille d'accoucher,. M. le Régent et Madame A^eulent bien nous faire l'honneur d'être parrain et marraine par procureur de l'enfant à venir... Monsieur est à Vérone et Madame à Turin. » Lettre inédite du 23 juillet 1794.
2. « Parmi les pénitents qui seront à réconcilier, il faudra bien en exiger le repentir de leur infidélité, de leur révolte contre le roi. «(Lettre du 28 mars ijgS.) — « II" faudra donc pour un temps que les prêtres rentrés vivent sous l'empire de la prétendue République et sous l'autorité de ses lois. y> (Lettre du ^ juin I3^.> — « L'histoire du monde est remplie d'exem-; pies • de révolutions dans les empires, de conjurations, de révoltes, de trônes ensanglantés par des usurpateurs... L'histoire de l'Eglise n'offre pas un seul exemple dans l'ancien ni dans le nouveau Testament où la religion ait défendu d'obéir à celui qui avait envahi l'autorité ; elle a con-. stamment enseigné et pratiqué le contraire... Je crains que ceux qui refusent la soumission... ne s'occupent plus de la faveur du prince, des inté-^ rets du trône, que du A'éritable bien dé la religion. » (Lettre du 22 août ijgS.)
3. « Voilà que presque toutes les puissances de l'Europe reconnaissent la République française, et abandonnent le malheureux Louis XVIIL N'y aura-t-il donc que les ministres de la religion qui résistent contre l'obligation qu'elle leur fait de se soumettrej tous ses droits réservés... Nous n'abandonnons pas plus le roi qu'il ne nous abandonne lui-même. Lui et nous, nous cédons à une nécessité inévitable. » Lettre inédite du 16 juillet 1:96.
les royalistes, et ce que j'appellerai avec pilus de raison les égoïstes^ etc. » C'en est fait ; désormais l'évêque de liuçon sera un des plus ardents champions de la paix, de l'entente avec les nouveaux maîtres de la France. Il établit avec force que « la religion est compatible avec toutes les formes de gouvernement ^ ». Il se plaint vivement de ceux qui identifient son sort avec celui de la monarchie, de ceux qui ne pensent qu'au rétablissement de la royauté, comptant bien retrouver avec elle « les richesses, la puissance, les honneurs, le rang et tous les avantages extérieurs » que le clergé avait reçus de « la piété des princes chrétiens ». Ils ne veulent, dit-il, « reprendi'e leur place dans le sanctuaire qu'à la suite du monarque, de qui ils espèrent recevoir tout ce qu'ils ont perdu et qu'ils regrettent 2 beaucoup trop. Pour cela ils ne veulent pas séparer la cause de la religion de celle du roi, quand même celleci serait désespérée. Comme si la religion ne devait pas survivre à toutes les révolutions de la terre, conune si Dieu ne lui eût pas promis la stabilité qu'il n'a garantie à
1. « La religion est compatible avec toutes les formes de gouvernement, elle n'est dans la dépendance d'aucun. Ils peuvent changer : elle seule est immuable au milieu de leurs variations; Nos devoirs restent les mêmes ; nous devons toujours être prêts à rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu et à César ce qui appartient à César, quel que soit l'ordre de succession parmi ceux qui président aux destinées des empires. Si Dieu a jugé la race de nos Rois, est-ce à nous à l'interroger? Nos serments nous lient-ils à cette race auguste et malheureuse qui ne peut plus rien pour nous, qui, devenue étrangère à la France, ne la gouverne plus. Conservonslui nos coeurs, faisons des vœux pour elle, gémissons sur son sort, mais adorons les décrets de la Providence et de la justice de Dieu et résignonsnous. Le droit des gens, celui des nations, consacrent aujourd'hui le nouveau gouvernement français. En vain, en France, voudrions-nous en supposer un autre en mettant Dieu en opposition avec lui-même, vouloir ne reconnaître que celui qui n'existé plus et méconnaître celui qui existe. N'en douiez pas, mon ami, ~dans l'opinion de nos adversaires il y a eu beaucoup trop de politique humaine, et à cette politique on a sacrifié les droits de la religion. en les rendant dépendants de cette politique. C'est aux dépens de l3ieu qu'on a voulu se ménager la faveur du prince à la xésurrection duquel on a espéré contre toute espérance. » Lettre inédile du i4 novembre 139;.
2. L'évêque de Langres dit de son côté dans un écrit en faveur de la promesse : « L'intérêt personnel fait illusion à presque tout le monde. Quel est celui qui peut se répondre qu'il n'a jamais influé sur ses opisions ?»
aucun empire. » Non, non; « la religion n'a besoin qpie de sa propre vertu; elle se soutient par la force du Dieu toutpuissant dont elle est l'ouvrage ». Quel est le devoir des prêtres, des véritables « soldats de Jésus-Christ? Ils doivent résister au péché jusqu'à la mort ; mais je ne vois nulle part que la religion leur ordonne d'être martyrs des opinions politiques, ou des intérêts contestés entre les dominateurs du monde i. »
Ces dispositions de M. de Mercy ne feront que s'accen^ tuer à mesure que les événements de France affermiront l'autorité du nouveau gouvernement. Vainement on viendra lui représenter que les maîtres actuels sont aussi hostiles à la religion que les premiers auteurs de la Révolution, qu'il n'y a que piège dans les apparences de conciliation dont ils s'entourent ; l'évêque de Luçon base son jugement sur les faits. Sa confiance grandit à chaque
I. Quelle est la situation de la France? « Je vois mon roî, dit l'évêque de Luçon, par un terrible mais juste jugement de Dieu, chassé de ses Etats par son propre peuple et dépouillé de sa puissance. » Qu'y faire ? « Dieu ne nous a pas commis le soin de gouverner l'Etat, mais bien l'Eglise de France. Si nous avons eu des devoirs politiques à remplir, je crois que nous les avons remplis dans toute leur étendue. Ce n'est pas notre faute si la forme de gouvernement a changé, comme ce ne sera pas notre faute si le roi ne recouvre pas ses droits. » Dieu nous a « dispensés de nos anciens serments par l'impossibilité où il nous a réduits de les tenir ». Nous pouvons, nous devons désirer « le retour de l'autorité paternelle dé nos rois et prier Dieu de nous la rendre ». Le jour où le descendant de saint Xouis remonterait sur le trôné, j'en bénirais Dieu, dit M. de Mercy, « je serais le premier aux pieds de mon roi ; il m'y verra entouré de tous les miens... Mais ce n'est pas sur mes désirs que je règle ma conduite... Cest à la puissance et non à la personne à qui je dois la soumission. Tant qu'elle restera entre les mains auxquelles il a plu à Dieu de la remettre, auxquelles il a permis de l'envahir, je la reconnaîtrai. » M. de Mercy se dit fatigué des réponses que lui ressassent ses contradicteurs. « Ils ne m'opposent, dit-il, que les mêmes arguments tant de fois rebattus et réfutés. C'est toujours le serment indélébile qui nous lie au roiqu'ils mettent en avant, les injustices criantes quela constitution consacre à son égard, à l'égard du clergé, des émigrés. Ils ne veulent pas convenir qu'il existe une puissance publique en France, une forme de gouvernement établi ; ils disent que ce sont des factieux, des révoltés auxquels on ne doit rien, dont les lois n'obligent pas. » M. de Mercy n'a pas de peine à montrer que parler ainsi c'est faire dépendre* les devoirs religieux des devoirs politiques ». Il constate la modération du nouveau gouvernement. Les prêtres doivent répondre à ces désirs de pacification.- « Ils ne doivent se rendre suspects à aucun parti, parce qu'ils doivent chercher à éteindre tout esprit de parti.- Ils ne doivent rendre la religion odieuse à personne parce qu'ils doivent travailler à la rendre aimable à tous. »
mesure favorable ; son adhésion au gouvernetnent devient plus explicite, et le mot de république, que nous n'avions pas encore rencontré sous sa plume, est en toutes lettres dans sa correspondance. « Nous sommes, dit-il, aussi sincèrement disposés à être fidèles a la République qu'à être constamment enfants soumis à l'Eglise... Nous serons dans la république un gage de plus de sa tranquillité, et notre fidélité sera le garant le plus sûr de celle de nos ouailles i. »
La thèse de M. de Mercy semblait solide ; mais d'ordinaire dans les discussions, les convictions se forment moins par les arguments de l'esprit que par les secrètes dispositions du coeur. Gomment, sous prétexte d'intérêts religieux, faire accepter la promesse à ceux qui voyaient dans cette soumission à la constitution une trahison de la cause du roi? A en croire l'évêque de Luçon, les ardents ne prononçaient jamais le nom de Bonaparte sans l'accompagner d'une épithète outrageante. C'est le cardinal de Montmorency qui, sur les inspirations de la cour de Mitau, aurait introduit cet usage 2.
L'évêque de Luçon commmiiquait ses idées à ses amis. Ses opinions n'étaient guère connues que de ses correspondants, tout au plus des prêtres et de quelques fidèles de
1. « Que ne,pouvons-nous persuader cette vérité à nos maîtres? Pensentils qu'après avoir abandonné la religion, elle ne voudra plus se. réconcilier avec eux? Ah ! qu'ils la connaissent mal... Nous avons la foi des premiers chrétiens; comme eux, nous ne prenons aucune part aux guerres civiles ; nous recevons les maîtres que la Providence nous donne... Nous aimons encore la personne de notre souverain, et nous donnons dans notre opinion la préférence au gouvernement monarchique ; mais nous promettons sôus les yeux de Dieu entière fidélité au gouvernement républicain. » Lettre inédite du 12 septembre 1798.
2. Les exaltés font « un cas de conscience à ceux qui prononcent le nom de Bonaparte sans y ajouter une. épithète outrageante... Cette doctrine a été inspirée par le cardinal M. (Montmorency) qui l'avait reçue de la cour
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son diocèse. Voici l'archevêque de Bordeaux, M. de Cicé, qui se charge de faire entendre avec fermeté le même langage au roi lui-même. Louis XVIII n'avait point appris « sans une extrême inquiétude que l'archevêque d'une métropole telle que Bordeaux » allait faire la promesse de fidélité à la constitution de l'an VIII. Il le fit sermonner par son frère, le comte d'Artois, et mit tout en œuvre pour le détourner de la soumission.
Vains efforts. Cette tentative valut au prétendant une longue lettre dont le tonnons frappe par la netteté, par la hardiesse des déclarations autant que par la largeur des idées. L'archevêque de Bordeaux y parle en homme que les années, le malheur, ont désabusé des choses de ce monde et de toute ambition politique. « Mon âge, dit-il, mes infirmités et la malignité des temps m'ont rendu très indifférent aux nouvelles modifications de mon existence. Je ne tiens plus aux événements que par les liens du devoir. )> Le devoir lui inspire un langage que les. rois n'avaient pas coutume de rencontrer dans la bouche des évêques. M. de Cicé commence par affirmer que le bien de la société demande un gouvernement, qne la soumission au gouvernement établi s'impose, en dehors de toute « reconnaissance de la légitimité des pouvoirs de ceux qui gouvernent la France ». A la prétention de lier le sort de la religion à celui de la royauté, l'archevêque de Bordeaux répond : « C'est une erreur capitale aux yeux de la religion que de la supposer incompatible avec un gouvernement quelconque. Étrangère à la politique du monde, elle s'accommode à toutes les constitutions, elle ne répugne ni au gouvernement aristocratique ni au républicain... Ce serait une erreur grave que de regarder comme identiques la restauration de l'autorité du monarque en France et celle de
de M. (Mitau). Cette cour de M... est dispersée. Dieu sans doute l'a perlûis pour que son influence cesse d'être néfaste. » Lettre inédite de M. de Mercjr, 1" mars i8oi.
la religion catholique. Le inonde a été le théâtre de révolutions infinies, mais la religion a toujours surnagé audessus des déboires de la politique humaine ; et je n'ai pu que gémir en voyant compromettre les intérêts comme les sentiments de Votre Majesté lorsqu'on lui a soumis un système d'une identité que rien ne peut justifier. » Il y a trois ans, en 1797, ajoute M. de Gicé, on avait essayé d'établir la même confusion d'idées, la même idenlification entre les intérêts religieux et les intérêts monarchiques. Cette thèse que des prélats d'un royalisme avéré, tels que l'archevêque de Reims, les évêques de Boulogne, de Glermont, de Saint-Pol-de-Léon, avaient alors réfutée dans leur correspondance intime avec Louis XVIII, M. de Gicé, M. de Mercy, M. de Bausset, tous partisans de la promesse, la combattent avec non moins d'éclat en 1800 et 1801. L'archevêque de Bordeaux, après avoir rétabli les véritables principes, montre ensuite le danger pour la monarchie comme pour la cause religieuse de ne point répondre à l'appel des populations qui redemandent leurs prêtres et qui jiourraient s'écrier étonnées : « Que sont devenus nos pasteurs ? La liberté du culte nous est assurée, les temples sont rouverts, nos besoins sont immenses, et, luttant pour ainsi dire contre la Providence même, ils nous laissent languir sans consolation. » Non, non. Si dans les conseils du roi, ajoute M. de Gicé, au lieu de condamner la promesse, « on avait pris le parti prudent de la tolérer, comme j'y avais déjà insisté dans mes précédentes lettres au comte de Saint-Priest, on aurait prévenu et évité ces étranges conséquences qu'il faut tirer aujourd'hui d'une doctrine aussi légèrement admise, savoir : que moins il rentrera de gens de bien en France et plus les intérêts de Votre Majesté y seront protégés, que les mêmes intérêts exigent surtout que les prêtres s'en éloignent et n'y portent la doctrine évangélique qu'à la suite des armées ; que les émigrés, victimes depuis dix
ans de leur confiance et de leur fidélité, ne peuvent plus prouver leur zèle que par leur résignation à l'indigence et à l'exil, et qu'enfin les peuples ne seront ni mieux ni plus promptement disposés qu'autant qu'ils seront abandonnés à l'influence des factions diverses qui se disputent le pouvoir ». M. de Giçé fait ensuite ressortir que la monarchie profitera des principes d'ordre, de justice, que la religion porte avec elle, et après ces considérations il dit nettement au roi : « Il appartient à Votre Majesté de rendre la paix à nos églises et la concorde aux pasteurs, en s'expliquant de manière à faire cesser une division qui ne peut que produire de grands maux dans l'ordre moral comme dans l'ordre politique. » L'archevêque de Bordeaux termine sa lettre en exposant au prétendant que l'opinion seule peut lui restituer le trône, que ce n'est point la guerre étrangère, ni la guerre civile, ni les factions intérieures qui lui rouviûront les portes de la France, mais l'appel libre d'une nation désabusée de tant de révolutions et rendue à l'amour de ses rois i. Un tel discours
I. « Faut-il donc regarder comme désespérée la cause de Votre Majesté ? Elle le sera tant qu'elle n'aura pour appui que des moyens plus capables de lui nuire que de la servir. Mais il en est de plus nobles, de plus sûrs et de plus dignes de Votre Majesté. Ils n'existent point au dehors delà France, c'est dans son intérieur seul qu'on petit les apercevoir. C'est là qu'il convient d'étudier la marche des événements, le progrès des lumières, les fruits de l'expérience, les combinaisons qui forment et modilient l'opinion générale... L'expériencje ne vous a-t-elle pas déjà appris comment l'opinion, . fatiguée de . l'ancien ordre de choses, s'est portée avidement vers toutes, sortes d'innovations, comment dans son délire elle a, en si peu de tenxps, parcouru tous les points du cercle social, comment, après avoir détruit le trône et l'autel, elle a cru trouver le bonheur dans une démocratie insensée, et comment, après avoir goûté les fruits amers de cette institution, elle s'est rejetée d'elle-même dans les bras de ce même régime monarchique (allusion à la forme quasi monarchique du Consulat) auquel elle venait récemment de jurer une haine éternelle... Un seul pas reste à franchir, c'est celui qui sépare la monarchie élective de la monarchie héréditaire. Lès plus grandes difficultés se sont évanouies. Ce n!est point ici le lieu de discuter jusqu'à quel point il est possible que la France obtienne une monarchie qui, sans avoir les inconvénients inséparables de l'hérédité, n'aurait pas non plus les dangers attachés aux élections, etc.. » M. de Cicé blâme énergiquement ceux qui, au lieu d'aider les progrès de l'opinion, « fomentent la guerre étrangère, les insurrections intimes », ceux qui veulent tirer le bien du mal. Il, blâme les « agents de Sa Majesté », parle de leur « impru-
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ne pouvait plaire au prince. M. de Cicé croit devoir lui demander pardon de « la liberté avec laquelle, lui dit-il, j'ai osé vous parler I ».
Le langage de l'archevêque de Bordeaux était d'une rigoureuse orthodoxie. Mais la thèse du prélat et de ceux qui pensaient comme lui se heurtait toujours à un obstacle formidable : la fidélité au roi. A quoi devaient aboutir toutes ces polémiques ? En fin de compte, quelle sera dans le clergé la proportion des adhérents et des opposants à la constitution de l'an VIII?. Dans l'état des esprits, l'objection monarchique était si grande que, je ne dis point pour la vaincre, mais seulement pour en atténuer la force, pour décider nombre de prêtres à faire leur soumission, il faudra l'action combinée des quatre éléments divers : l'intérêt évident de la religion, l'impatience qu'ont les émigrés de rentrer en France, la pression et le prestige du gouvernement consulaire, enfin la nouvelle des négociations engagées entre Bonaparte et le Saint-Siège.
L'intérêt de la religion réclamait impérieusement l'acceptation de la constitution. « Je ne puis me faire à l'idée
dence », de leurs « trahisons », et les accuse de faire « obstacle aux progrès de l'opinion » au lieu de l'aider. L'archevêque de Bordeaux est nettement l'ennemi des chouans. « C'est, dit-il, à l'ombre du nom auguste de Votre Majesté, et surtout de celui de Monsieur, que. de . tels hommes donnent depuis plus de quatre ans à la France le triste spectacle d'une guerre ténébreuse, immorale, » commettent des « assassinats nocturnes, vols de diligence... Personne n'ignore que l'immoralité des chouans leur a souvent fait sacrifier à leurs passions ceux mêmes qu'ils devaient chérir... On aura toujours quelques chouans et surtout des chefs tant qu'il y aura de l'argent pour les payer... Il s'en trouvera assez pour fusiller des prêtres soumis à la promesse, comme Monsieur m'a dit qu'ils y étaient déterminés. »
1. Lettre de M. de Cicé, archevêque de Bordeaux, aU roi, i5 janvier 1801. Archives affaires étrangères, fonds français, vol. 601, pièce 12. — Comme ^L de Cicé, M. de La Luzerne affirme dans son Mémoire que « le retour de la France à la vraie religion est par lui-même très utile au rétablissement de la monarchie... Les scélérats de notre pays, pour renverser le trône, ont commencé par détruire l'autel. » Il faut faire l'inverse. •
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d'un pays sans culte », disait M. Emery. Nous avons déjà entendu révêqne d'Alais, M. de Bausset, déclarer avec énergie qu'on ne doit pas déserter la cause de la foi pour des « opinions politiques ». Cette considération pèse du plus grand poids dans l'esprit des prélats qui Jugeaient de sang-froid et faisaient passer Dieu avant le roi. L'archevêque d'Aucli, M. de La Tour du Pin, qui quelques jours à peine avant le Consulat avait hautement exprimé ses sentiments monarchiques, écrivait un peu plus tard, le i6 janvier 1800 ; « Nous ne devons pas hésiter à faire la promesse. Nous sommes chrétiens pour nous, dit saintAugustin, et évêques et prêtres pour les autres. Pourrions-nous refuser l'exercice de notre ministère dans un temps où les fidèles ont un si grand besoin de sa liberté et de son entière publicité? » La question ainsi posée paraissait si claire, il était si évident que des évêques pouvaient, en vue du bien supérieur de la religion, faire une soumission contraire à leurs préférences politiques, mais non à leur conscience, que Louis XVIII lui-même leur reconnaissait ce droit, presque ce devoir. « Roi, disait-il, je ne puis consentir à délier mes sujets de la fidélité qu'ils me doivent; père de mes peuples, je ne puis supporter l'idée qu'ils soient privés des instructions, des secours et des consolations de la religion. » Louis XVIII allait jusqu'à blâmer l'excès de zèle de ses partisans qui avaient traité « sans ménagement ceux qui, par erreur ou par faiblesse, avaient cru pouvoir transiger avec la République ^ ».
Au désir de servir l'Eglise «et de David éteint rallumer le (lambeau », à l'impatience de retrouver leur troupeau, venait s'ajouter pour les évêques, pour les x)rêtresr le
1. Louis XVIII ajoute dans cette note du 21 avril 1800 •: « Ils se sont séparés d'eux dans plusieurs diocèses et ont porté les fidèles à en l'aire de niême, ce qui est ég-alement éloig^né de la saine politique et du véritable esprit de la religion. On sait combien saint aiartin se reprocha sa trop grande rigueur envers les Priscillianistes. » Louis XVIII, excluant bien entendu le serment de haine à la royauté, se montre indulgent pour « les actes de soumission plus mitigés qu'on présente aujourd'hui. Je puis bien.
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besoin de revoir leur famille, leur pays, la France. Les événements combattaient ici pour la politique dé conciliation. Les fatigues et les misères de l'exil tournent vers la patrie les regards de ceux qui depuis dix ans foulent un sol étranger, et il faut que leurs scrupules en rendent la barrière bien infrancbissable pour ne pas la faire tomber. Telle grande dame, la marquise de Raigecourt, par exemple, qui écrivait en 1791 : «J'aime mieux manger des croûtes, gratter la terre avec mes ongles, que de rentrer en France, si son gouvernement actuel se consolide», s'est Mtée de revenir dès la première accalmie qui a suivi les élections de 1797. Que d'autres résolutions, qui paraissaient éternelles, tombent de lassitude ! L'évêque de Laon, inflexible, lui, dans sa fidélité aux Boxu-bons, a beau gronder le comte Elzéar de Sabran, celui-ci ne résiste point au besoin de retrouver son pays. Boufllers s'écrie : « J'aime mieux mourir de faim en France que de vivre en Prusse. » Le clergé éprouve lui aussi le mal du pays. En 1793, les prêtres français réfugiés au-delà des Pyrénées s'étaient engagés par serment et par écrit, dans l'horreur que leur inspiraient les crimes de la Convention, à ne jamais avoir aucun rapport, tant que la monarchie ne serait point rétablie, avec ceux de leurs concitoyens qui avaient adhéré au nouveau pouvoir. Le temps, les événements leur firent comprendre leur imprudence, et, en 1 7917, l'ardent évêque de Dax lui-même demandait à Pie VI de les relever de leur engagement. Ce n'est pas seulement d'Espagne qu'on se dirigeait vers la France. Malouet raconte dans ses Mémoires comment l'évêque d'Arras, M. de Gonzié, « accrédité alors comme ministre des princes fran-
non seulement fermer les yeux à cet égard, mais même engager sous main les ecclésiastiques à les faire, vu les services que cette condescendance apparente peut les mettre en état de rendre à la religion et a l'État, mais il est fort différent de tolérer secrètement, ou d'autoriser publiquement. » Correspondance et mémoires inédits du cardinal Maury publiés par l'abbé Ricard, 1891, 1, p. Sgî-Sgj. — Papiers de Casteran.
çais » à Londres, faisait difficulté d'accorder les visas exigés par le ministère anglais pour délivrer les passeports à ceux qui voulaient passer la Manche. « Quelle différence, leur disait-il, de rentrer dans votre pay& en proscrits ou d'y rentrer en triomphants ! » 11 prédisait à un de ces fugitifs, M. de Gilbert de Voisins, que ce n'est point « d'uii émigré apostat » que la monarchie restaurée ferait jamais un président à mortier comme son père . L'évêque de Saint-Pol-de-Léon, M. de La Marche, chargé spécialement des ecclésiastiques, ne mettait guère plus d'empressement que Conzié à favoriser le retour en France. M. de Mercy se plaint vivement des obstacles qu'il oppose à ceux qui veulent rentrer. L'archevêque de Bordeaux, M. de Gicé, fait la même constatation dans sa lettre adressée de Londres à Louis XVIII 2.
Ce mouvement de retour devait inquiéter le prétendant au trône. La promesse de fidélité comptait déjà nombre d'adhésions parmi les évêques, et dans beaucoup de diocèses les délégués même des prélats opposants encourageaient la soumission. Louis XVIII , dans sa correspon-r
I Mémoires de Malouet, 1868, iii-8°, t. II, p. 229-232. « A Londres, dit Malouet, on cherchait à rendre suspects au gouvernement tous les émigrés qui demandaient des passeports pour rentrer en France, et le secrétaire d'Etat n'en accordait que sur la demande de M^"^ l'évêque d'Arras. » — ÏHEijJEB, I, 450-451. — Pierre de Croze, loc. cit. — Maxime de la Roche- TEuiE : Correspondance du marquis et de la marquise de Raigecourt avec le marquii de JBombelles, 1892.
2. M. de Mercy écrit qu'on lui « mande que toiis nos frères qui sont en Angleterre ont le plus grand désir de rentrer et qu'ils n'attendent pour cela que mes ordres ». Lettre du i" octobre 1800. — Le 17 juin i8or, M. de Mercy raconte que trois prêtres de Luçon « sont partis de Londres, le i6 mai, prenant la route d'Anvers où ils sont prévenus que le préfet, sur l'ofifre de la promesse, leur donnera des passeports. Sans M. l'archevêque de Bordeaux ils n'en eussent pas eu pour partir de Londres. M. l'évêque de Saint-Pol-de-Léon a refusé d'en faire la demande, et il s'est expliqué contre la promesse, contre ceux qui la font, contre moi particulièrement, en vrai fanatique. Il m'a formellement appelé discole et a dit qu'on devait se séparer de moi. » Lettres inédites de M- de Mercyl L'archevêque de Bordeaux, après avoir affirmé que plusieurs évêques exilés avaient déjà . retrouvé leur patrie, que « la majorité du clergé de Paris et dans beau- . coup de provinces s'était prononcé en faveur de la promesse », ajoutait : « Au dehors, le vœu général du second ordre est de rentrer. On ne peut le retenir ici qu'en usant d'autorité et en faisant refuser des passeports j ce qui donne lieu à toute sorte de murmures. »
dance avec Mauiy, se montre surtout préoccupé des défections épiscopales..
Tandis que le prince faisait tous ses efforts pour enrayer le mouvement, le Consulat poussait, au contrairci de tout son pouvoir à l'adhésion du clergé. Un homme tel que Bonaparte ne pouvait accepter l'hostilité ni même l'indifférence d'une corporation qui, malgré les ruines que lui avait infligées la Révolution, était encore capable d'exercer une si grande influence sur la nation. En un temps où il s'agissait de calmer les divisions, d'apaiser les haines amassées par dix années de persécution et de violence, de refaire, en un mot, une seule France, comment le Premier Consul aurait-il laissé hors de son action et comme en rupture avec son gouvernement des hommes qui, en se ralliant à lui, pouvaient aider si efficacement à son prestige et à la réconciliation générale? Les papiers de police, les rapports des préfets, où l'attitude du clergé relativement à la promesse de fidélité est, en quelque sorte, notée jour par jour, attestent quelle importance Bonaparte attachait aux suflrages du clergé. Il y a quelque intérêt à parcourir, aiprès cent ans, ces documents où les réfractaires, les indisciplinés, les irréconciliables, sont signalés, caractérisés, notés à l'encre rouge. Tel prêtre du Doubs est dit récalcitrant, « fanatique, exaspéré, très intolérant, point ami du gouvernement»; tel curé des Ardennes est marqué comme « insoumis et censé hors de la République » ; tel autre des Bouches-du-Rhône comme « émigré, en surveillance et dangereux » ; tels ecclésiastiques des Vosges comme des « ennemis irréconciliables de la République ». En Vendée, certains ont servi parmi les Chouans où l'un était populaire « sous le nom de Grand-Pierre », l'autre très « connu par ses forces phy-
eONYJEIiSION AU NOUVEAU GOUVERNEMENT 385
siques ». Des arrondissements: entiers, comme ceux de Saint-Pol dans le Pas-de-Galais, sont accusés d'être « gan-; grenés », c'est-à-dire peuplés de xc prêtres insoumis ». Le préfet d'IUe-et-Yilaine signale beaucoup de récalcitrants, « honnêtes gens, remplis de mœm'S et de principes, mais, en général, antirépublicains, intolérants et fanatiques ». Lés préfets ne; dissimulent pas la mauvaise humeur que leur cause cette opposition. Celui d'Indre-et-Loire croit qu'il « est difficile aux gens de cette race d'être plus citoyens que prêtres». Celui de l'Hérault se plaint. que « beaucoup de prêtres Ont constamment refusé la promesse de fidélité à la constitution et trompent iainsi l'attente du gouvernement». Parmi ceux qui l'ont faite, plusieurs l'ont mal tenue et ont commis une sorte de parjure « par cela seul que le gouvernement républicain ne paraît pas favorable à leur ambition ». Le préfet les accuse d'avoir introduit « le désordre dans les communes, semé la division pax*mi les citoyens et la haine dans les familles, réveillé les querelles de parti, alarmé les consciences, fanatisé les. esprits ardents »:; Le préfet conclut en ces termes sa diatribe contre ceux qui ont refusé la promesse de fidélité à la constitution : « Ceux-là se sont jugés, eux-mêmes; ils doivent être bannis du sein de la République, parce que c'est renoncer à un pays quand on refuse d'en reconnaître les lois. Vous voudrez bien, dit-il aux sous-préfets, faire rechercher ceux qui peuvent exister sur le territoire de votre arrondissement et les faire conduire dans la maison de justice, à Montpellier. Je prendrai ensuite les mesures convenables pour les faire sortir du territoire français. » Ce préfet n'était pas tendre pour les insoumis. Il ne faisait du reste qu'imiter les vio^ lences du ministre de la Police, Fouché. Il n'était pas d'ailleurs facile de satisfaire les personnages officiels. L'un d'eux, dans un rapport au Premier Consul, prétend que les soumissionnaires « reprennent l'exercice de lem'S
fonctions, non dans l'attitude de gens à qui l'on pardonné, mais en vainqueurs insolents ^ ». *
Au besoin, les préfets font les bons apôtres et se-chargent d'adresser de chaleureux appels aux ratardataires qui tardent à faire leur' adhésion. Entendons en quels tei^mes celui de la Haute-Loirë parle au clergé de son département : « Le gouvernement, dit-il, a particulièrement soumis à ma surveillance les prêtres Jadis insoumis. Depuis le i8 brumaire, ils ont éprouvé son indulgence. Il n'a vu dans eux, conune dans les hommes de tous les partis, que les enfants du grand peuple ; et le même voile a couvert et le démagogue qu'entraîna le torrent révolutionnaire et celui que put égarer un faux zèle religieux^ Tous les Français sont pom' lui des frères, et toutes ses vues tendent à rétablir entre eux cette harmonie qui distingue les membres d'une même famille. » Si le clergé de la Haute-Loire devait être peu flatté d'obtenir ce que dans cet appel on nomme « l'indulgence » du gouvernement au même titre que les pires démagogues, pouvait-il néanmoins résister aux pressantes instances que lui adressait le préfet de jurer « fidélité au pacte social?... Prêtres du culte catholique, s'écriait l'orateur officiel, persisterezvous à vous isoler des autres classes de la société? Ne comptez-vous pas parmi nous vos pères qui ont tous .promis d'être fidèles à la constitution, vos amis, vos concitoyens, vos frères dont le sang l'a consolidée ^ ! » Lorsque cette intervention a eu.d'hem^eux résultats, les préfets ne manquent pas de faire valoir auprès du pouvoir central l'habileté et les succès de leur administration. « L'esprit public s'améliore dans le Gard, écrit à Fouché le chef de ce département au sujet de la soumission d'un très grand nombre de prêtres... J'espère, citoyen ministre, que vous
1. Archives nationales, F " 865 et 866; Saurel, op. cit., IV, 58.
2. Poiir cet appel du préfet du 26 brumaire an tX, cf. Archives nationales, F '9 328.
CONVERSION AU NOUVEAU GOUVERNEMENT 38 j
partagerez avec moi la satisfaction dé voir venir au gouvernement tant de citoyens égarés, dont quelques-uns sont réellement très respectables et dont l'influence pourra être aussi utile qu'elle a été nuisible sur beaucoup dé points des départements i. »
Ce qui était plus efficace que là médiocre éloquence dé la littératm*e officielle et des harangues préfectorales pour obtenir l'adhésion de l'Eglise au nouveau gouvernement, c'était l'attitude de ce gouvernement même, les conditions toutes nouvelles de modération, de puissance , de prestige au dedans et au dehors avec lesquelles il se présentait à tous les yeux. La rapide reconstitution de la France, la sécurité, la liberté assurée à tous, même aux prêtres qui depuis tant d'années ne connaissaient que la persécution et la haine, avaient déjà porté au loin la bonne renommée du Consulat et facilité la soumission du clergé à la fameuse promesse. A l'étranger, l'évêque de Luçon se fait l'écho de l'impression favorable et profonde que produisent partout les bonnes nouvelles qui arrivent de France, l'esprit nouveau qui anime les gouvernants; Il aime à réfuter ceux qui affirment que tout cela est un vrai simulacre et que rien n'est changé dans la situation. « Bien des genSj dit-iî, qui ne jugent le temps présent et les hommes d'aujourd'hui que par les temps passés et les premiers auteurs de la Révolution, se persuadent et voudraient se persuader que la même mauvaise foi, les mêmes mauvaises intentions contre nous et contre la religion existent, que la bonne volonté qu'on nous montre n'est qu'un jeu et un piège. » Erreur, les actes sont là pour démontrer le contraire 2. A
1. Cf. Abbé Durand, Un prélat constitutionnel, Jean-François Pcrier, évêque assermenté du Puy-de-Dôme, 1902, in-S", p. agS-SoS. — Aussitôt que ces prêtres . avaient fait la promesse de fidélité, le préfet spécifie {ibid., p. 3œî-3o3) que liberté d'exercer le culte public leur était donnée.
2. « Déjà le gouvernement français, revenu à des sentiments plus modérés et moins impies, a rendu la liberté au culte catholique ; il a rendu
mesure que l'ancien état de guerre fait place, par suite des mesures de réparation et de bienveillance adoptées par le Consulat, à des sentiments croissants de confiance réciproque, roppos.ition du clergé se calme, les adhésions au nouveau gouvernement se multiplient, et tous les rapports signalent des miracles de. conversion et de pacification opérés par la modération du pouvoir là où la persécution n'avait fait jusqu'alors qu'aigrir les esprits et rendre l'opposition irréductible i. « Le parti contre la promesse s'afîaiblit tous les jom^s », écrit M. de Mercy.
aux fidèles une pai'tie de leurs églises. Il a aboli tous ces malheureux serments qui jusqu'ici aA'aient si justement alarmé les consciences et qui avaient formé un nouA'eau schisme en France. On ne demande plus aux ministi'es des cultes que la simple promesse de fidélité à la nouvelle constitution. » Ne nous étonnons pas qu'avec de pareilles dispositions M. de Mercy condamne les essais d'insurrection contre le gouvernement établi. Il accuse les chouans d'avoir empêché le rétablissement public du culte. Il accuse les chefs, les « prétendus Macchabées », d'être « plus occupés de leurs intérêts personnels que des intérêts de Dieu, plus animés de l'ardeur de la vengeance que par l'amour de la justice », de « compromettre la religion au lieu de la servir », de « la dominer au lieu de la protéger, de ne chercher qu'à satisfaire à l'esprit de vengeance «t de cupidité... Certes, si le roi se montrait pour reconquérir ses droits avec des forces capables de lui répondre du succès, nous ne pourrions ni ne devrions faire un crime aux Français de se réunir à lui ». Mais on doit se tenir en garde contre les « entreprises téméraires de quelques factieux Ce que je désire surtout, si nous sommes condamnés à voir
encore la guerre civile dans notre malheureux paj'^s, c'est qu'aucun de mes frères n'y prenne pai"t, et surtout qu'il n'y prenne pas une part active, comme beaucoup trop l'ont fait au temps de Charette au grand scandale de la religion et des fidèles. » (Lettre du 8 léviûer 1800.) Le 23 février 1800, M. de Mercy écrit : « Les Chouans ont exercé de grandes violences. Ils n'ont pas voulu permettre aux ministres de la religion d'y reprendre l'exercice public de leurs fonctions que leurs ennemis leur rendaient. » Lettres inédites de Mgr de Mercy. Lettres des 8 février, 26 mars,
10 et 21 mai;, 29 novembre 1800, 18 mars et 14 mai 1801.
I. Le préfet de la Haute-Loire écrit : « Ces prêtres invisibles et toutpuissants, en quelque sorte, délestaient un gouvernement qui les plaçait sans cesse entre l'incarcération, la proscription et les supplices. » Les procédés de douceur du nouveau gouvernement « les ont presque tous attirés à lui. lis le disent hautement, ils ne craignent pas de l'exprimer par lettres. Ils ont beaucoup contribué à calmer l'effervescence dans les campagnes. Ils détestent le brigandage ; ils ont signalé quelques-uns des chefs, mais ils se refusent néanmoins à transcrire sur un registre la pro^ messe de fidélité qui leur a été imposée. » Le préfet ajoute que la modération finira par les vaincre. Le préfet de la Vendée écrit de son côté, le
11 thermidor an IX : « Le plus grand nombre de ceux (les prêtres) rentrés ne se montre point l'ennemi du gouvernement. Mais comme ils sont tous dans une situation précaire, ils manifestent souvent de l'inquiétude sur leur sort et une sorte de mécontentement. Les rassurer, rassurer les
L'intérêt évident de la religion, le désir de ne point « laisser pendant un temps notable, comme disait M. Émery, tout un peuple sans culte, sans instructions, saiis sacrements », la certitude pour les exilés de pouvoir, grâce à cette formalité , passer tranqTiilleinent la frontière, la pression d'un gouvernement réparateur, tout se réunit donc pour multiplier dans le clergé les déclarations de soumission à la constitution. Mais, comme la plupart des évêques sont encore à l'étranger, c'est la petite minorité qui se montre favorable à la promesse. Cette abstention ou cette hostilité de la majorité de l'épiscopat était ime grande cause de faiblesse pom^ le parti de la conciliation. La correspondance des préfets nous montre les adhésions du clergé presque imanimes dans les diocèses tels que Senlis, Troyes, dont les premiers pasteurs s'étaient déclarés pour la soumission i. Au contraire, le moiivement de conver-
habilants des campagnes, ce serait consolider la paix et attacher invariablement les Vendéens au gouvernement qu'ils sont très disposés à chérir et dont ils apprécient déjà les bienfaits. » Archives nationales, F '^ 828, 865, 866 ; AF, IV, 1044.
I. « C'est surtout à la sagesse de ses conseils (M. de Roquelaure, évêque de Senlis), à l'esprit de paix, de douceur et de charité dont il est animé, et à l'exemple qu'il a donné de sa soumission au gouvernement, que le diocèse de Senlis doit la paix et l'union dont il jouit et l'uniformité de conduite dans les ecclésiastiques, à très peu d'exceptions près. » — « Le département de l'Aube contient près de 400 prêtres. Tous ont fait leur soumission de fidélité à la constitution; L'écrit publié pdr l'ancien évêqué de ce département, M. de Barrai, pour engager les ecclésiastiques à faire la promesse, les a tous déterminés à faire leur soumission. » (Lettre du préfet à Chaptal, thermidor an IX.) — Le préfet de la Côte-d'Or écrit à Chaptal, le 16 thermidor an IX : « Il faut que vous sachiez, citoj'en ministre, que ce département composé de tout ou partie de cinq diocèses : Dijon, Langres, Châlons, Autun, Besançon, ayant par conséquent cinq évêques différents, tous ces évêques, excepté celui de Dijon, ont permis à leurs curés de prêter le serment de fidélité. Mais chacun d'eux a modifié cette permission d'une manière si dififérente, qu'aucune presque ne se ressemble, et que la conduite des pasteurs de ces troupeaux divers varie par rapport à leurs ouailles, comme la formule de leur évêque. Le plus intolérant comme le plus négatif est celui de Dijon
Sgo CONVERSION AU NOUVEAU GOUVERNEMENT
sion est beaucoup plus difficile et plus lent là où les prélats se sont prononcés pour le refus ^. Néanmoins l'impulsion est donnée. En l'absence de leurs supérieurs exilés, beaucoup de grands vicaires, pensant que cet éloignement même les empêche de bien juger, pressés d'ailleurs par les événements, par l'insistance, par les menaces du gouvernement et aussi par ses bienfaits, par la nécessité du culte qui renaît de toutes parts, beaucoup de grands vicaires prennent le parti d'autoriser et de conseiller la promesse, malgré l'avis contraire du chef du diocèse.
Peu avant sa mort, l'archevêque de Rouen, le cardinal de La Rochefoucauld, avait écrit par deux fois.de
ÇM. de Mérinville), qui n'a voulu entendre à aucun serment. Aussi la portion la plus centrale du département se trouve-t-elle sans prêtres reconnus, et ces paroisses sont-elles desservies en cachette par des prêtres non jureurs, qui disent la messe en chambre. Heureusement qu'ils se conduisent avec assez de sagesse, et la partie de mon département ainsi servie n'est pas la plus troublée., » — Tous les évêques qui n'avaient pas quitté la France poussaient vivement à la soumission. L'évêque d'Angers, M. de Lorry, écrivait le 22 juillet i8oi : « Bannissons les querelles, étouffons tous les ressentiments, donnons-leur (aux puissances), par notre soumission et notre lidélité à la constitution de l'an VIII, la garantie qu'elles exigent et que tout citoyen doit au gouvernement qui le protège. Il est entré dans le plan de Jésus-Christ que la religion se plierait à toiites les formes de gouvernement. « Arch. nat., F i* 866 ; — Archiçes de M. Émery, t. VIII. — M. Moreau, évêque de Mâcon, écrivait : « Je frémis en réfléchissant sur les maux incalculables et les dangers sans nombre qui résul teraient infailliblement du refus de la soumission exigée des ministres du culte avant de pouvoir exercer les fonctions. »
I.. Dans l'Aisne le clergé s'est soumis malgré l'opposition de l'évêque de Laon, M. de Grimaldi. Il en est de même dans le diocèse d'Aire. « Le cidevant évêque de Koyon, écrit le préfet, a entretenu dans les plus mauvaises dispositions les prêtres de ce déparlement qui faisait partie de son diocèse. Il leur a défendu de faire leur soumission. On va leur intimer les, ordres du gouvernenxent. » — Le préfet du Puy-de-Dôme' écrit à Ghaptai, le 20 thermidor an IX : « Jusqu'à présent les principes exagérés de l'ancien évêque Bonnal. avaient empêché toute espèce de soumission ; mais la lettre du ministre de la Police générale, en date du 10 thermidor, a amené le clergé à un examen sérieux. Les plus influents ont fait la .promesse dont je vous envoie copie. Je présume que leur exemple sera généralement suivi. » Archives nationales, AF, IV, io44» F *' 865. — Le préfet du Gard écrit que le mouvement de conversion à la promesse de lidélité est plus lent dans l'ancien diocèse d'Uzès, « parce que le ci-devant évêque émigré ne s'est pas contenté de ne pas autoriser la soumission des prêtres; il l'a prohibée, sous les peines ecclésiastiques les plus sévères et avec des menaces propres à intimider les espriis faibles ». Abbé Durand, op. cit., p..3oi-3o2.
CONVERSION AU NOUVEAU GOUVERNEMENT SqI
Munster pour marquer sa désapprobation du serment. Les vicaires eapitulaires passèrent outre. Cette conduite fat la grande raison qui poussa l'évêque de Séez , gi*and ennemi de la constitution, à leur substituer dés grands vicaires de son choix. L'abbé Baston rendant visite, en Westphalie, à Tévêque de Digne, trouva Sa Grandeur « tout entière à la ligue formée à Munster contre les vicaires généraux dé Rouen. Elle ne leur pardonnait pas d'avoir consenti à la promesse de fidélité » que « tout ce qu'il y avait de bon et d'instruit dans l'Eglise, ajoutait l'évêque de Digne, rejetait avec horreur et que le cardinal de La Rochefoucauld, en son vivant, leur avait interdite ^ ». On pourrait citer bien d'autres diocèses où les grands vicaires prirent résolument l'initiative de la soumission à la constitution et furent suivis par le clergé. Les histoires locales ont pris soin de nous conserver leurs noms et de nous transmettre, comme à Nîmes, les chaudes harangues, les congratulations échangées au moment du serment entre le préfet et le vicaire général, promoteur du mouvement de conversion 2^, Le plus souvent les évêques exilés ferment les yeux, alors même qu'ils
1. Cf. Bastox, op. cit., II, pp. 395, 397; — LoTH, op. cit., p. 645-
2. Cf. Abbé Durand, op. cit., p. 260-307. On voit là le chiffre croissant des soumissionnaires dans les diocèses de Nîmes et d'Avignon. -^ Dans le Maine, où la chouannerie avait encore des partisans, M. du Perrier, qui administrait le diocèse du Mans, accepta la. promesse, un peu avant le Concordat, le i" messidor an IX, et son exemple fut suivi par le clergé du diocèse. (Dom Piolin, op^ cit.) — Dans la Somme, les agents de l'ancien évêque, mandés par le préfet, se déclarent prêts à se conformer à la loi. (Archives nationales, AF, IV, 1044.)— Le préfet de la Vendée écrit, le 11 thermidor an IX, que AI. Paillon, « ancien chanoine de Luçon et actuellement grand vicaire de l'évêque déporté, a fait promesse de fidélité et montre une grande ardeur pour attacher au gouvernement les prêtres de sa comniunion ». A Albi, le grand vicaire, M. Boyer-d'Anti, pousse à la soumission. On peut voir dans-1'flistoire da Séminaire d'Angers (1695-1856), par M. Letoubneau, curé de Saint-Sulpice, iSgS^ in-S», p. 268-238, un mandement du vicaire général d'Angers, M. Meilloc, dans lequel M. Meilloc exhorte vivement le clergé à faire la promesse. M. Meilloc, qui était Sulpicien, joua éc Angers (ïbid., p. 218-238), en l'absence de l'évêque,, dans toute. la question des serments, grâce à son esprit large et sa modération, le même rôle que M. Émery remplit sur un plus grand théâtre.
Sga CONVERSION au nouveau gouvernement
sont d'un avis contraire, sachant bien qu'il est très diffi.'-. cile à leurs mandataires d'agir autrement. Parfois même ils leur adressent une approbation formelle K De toutes parts les registres d'inscription pour la promesse de fidélité se couvrent de signatures^. On peut dire qu'au moment du Concordat, la constitution de Fan VIII ne comptait dans l'épiscopat qu'une minorité d'adhésions formelles, une vingtaine environ. Le clergé secondaire rentré ou ve^té en France s'était prononcé en grande majorité pour la soumission au nouveau gouvernement 3.
1. L'évêque de ^Montpellier, M. de Malide, écrit à ses grands vicaires qui s'étaient déclai^és pour la soumission: «.Je dois vous témoigner toute la satisfaction de la manière pleine de sagesse et de' prudence avec laquelle vous vous êtes conduits "dans une circonstance aussi embarrassante. Je ie dis dans la sincérité de mon cœur^ je n'aurais pas fait mieux. Je n'en persiste pas moins 'dans mon opinion contre la promesse pure et simple; mais je pense également qu'il n'était point possible de mieux parer à tout inconvénient. Achevez maintenant votre ouvrage, en rameijiant, autant que possible, cette pieuse unité si rare aujourd'hui .el cependant si nécessaire. » (Saurel, op. cit., t. IV, pp. 56, Sy.)
à. Parfois, les populations étaient moins disposées à la soumission que le clergé. Lecoz,' évêque constitutionnel d'IUe-et-Vilaine, écrit, le 22 août i8oo, ique quaranté-cijiq; réfractaires ont « fait leur déclaration de soumission, acte qu'ils contestent aux yeux d'un peuple crédule, parce qu'ils craignent d'en être délaissés dès que cette démarche sera connue ». L'évêque constitutionnel des Gôtes-du-Nord raconte (7 décehibrè tjgS), au sujet du serment sur la souveraineté du peuple, qu'il fut accepté à Saint- Brieuc par les prêtres réfractaires. A cette nouvelle les « ci-devant nobles et hauts bourgeois sont furieux de la défection de leurs bons prêtres. Vite, ils font retirer leurs chaises" des églises de ces lâches. Ils renvoifent de chez eux ceux à qui ils donnaient le couvert et la -table. «(Leçoz^ op. cit., j^p. 100, 364.)
■ 3. Nous trouvons aux Archives nationales trois sources d'informations : 1° Correspondance; des'préfets provoquée par là circulaire que leur avait adressée -Fouché lé 29 vendémiaire an IX, relativement à la promesse {Archives nationales j F, VH,^j8i et seq., uSjS, etc.); — 2'' Un résumé par départements relatif à cette même question de la soumission^ (iiTcftift-s nationales, AF, IV, io65); — 3° Un document plus important enëore, les réponses des préfets à Chaptal, ministre de l'Intérieur, en l'an IX ■{ArchÏQes nationales, F ^^ 865 et 866). — Ce dernier dociimenty postérieur de quelques mois aux deux autres, signale iiii plus grand progrès d'adhésions, et dit soumiis des diocèses marqués dans les autres dôcùmients comnie intransigeants . Parmi les départements où on constate' dans le clergé le plus de soumission à la constitution, ces documents citent ceux de l'Ain, Allier, Hautes- Alpes, Basses- Alpes, Alpes-Maritimes, Ariège, Aube (tous soumis, 400)5 Aude, Aveyron, Calvados, Charente, Côtesdu-Nord (rien que promesse de ne pas troubler l'opdre)^ Côte-d'Or, Creuse, Eure-et-Loir, Gers, Gironde, Indre, Indre-et-Loire, Landes, Loîret-Cherj Loire, Loiret (200 soumissionnaires)^ Lot, Lot-et-Garonne, Marne, Haute-Marne, Mayenne, Moselle, Meuse, Nièvre, Oise, Pas-de-Calais, les
•CONVERSION AU NOUVEAU GOUVERNEMENT '3q5
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Maïs, hâtons-nous de le dire, l'annoiiee de ce Concordàt même, des pourparlers entre le Pape et le Premier Consul, avait puissanmient aidé a ramener la confiance dans le clergé. L'appel au Pape pour rendre la paix à l'Église était le vœu de beaucoup d'«sprits en France, avant même que Bonaparte eût donné à cette intervention un éclat extraordinaire. On sait avec . quelle rareté, quelle prudence, quelle sorte d'appréhension craintive^ Pie Vi s'était immiscé durant la Révolution dans nos affairés religieuses. Il avait tardé le plus possible à s'expliquer sur la constitution civile du clergé. Depuis, au milieu de la plus affreuse tourmente, son silence avait parfois duré des années entières. Le primat des Gaules, ancien ministre de la feuille des bénéfices, M. de Marbeuf, était tenté de s'en plaindre. En 1796, dans une lettre destinée à Louis XVIH, ce prélat faisait observer que, depuis 1793, le Souverain Pontife avait gardé une sorte de mutisme. De là, la divergence des règles de conduite, la bigarrure des décisions adoptées par les chefs des diocèses en l'absence d'une direction donnée par l'autorité souveraine ^. Pie VI déplora peut-être son extrême
trois départements des Pyrénées, Bàs-Bhîn, Haut-Rhin, Rhône, Saône-et- Loire, Seine-et-:Marne (286 soumissionnaires), Var. — Dans le diocèse de Perpignan, où d'ailleurs l'évèquè autorisait le serment, les prêtres sou- . missionnaires, qui étaient 140 eh, 1800, s'élèvent au chiffre de 260 en 1801. (ToRRÈiLtEs, op. cit., pp. 58o, 591.) -T Le préfet du Bas-Rhin, après avoir constaté que tous les prêtres ont prêté le serment de fidélité à la constitution de l'an yill, ajoute : « Aussi il n'existé pas de distinction politique entre les ministres catholiques ; mais il n'en est pas de même quant aux . opinions religieuses. » (^rcftiçes nah'onaZes, F " 328.)
I. M. de Marbeuf, archevêque de Lyon, écrit de Lubeck, le 3 mai 1796, au secrétaire du roi : « Je commencerai la discussion que j'entreprends par vous donner des doutes sur tout ce qui entoure Sa Sainteté, et une grande confiance dans sa personne. Je sais, à n'en pas douter, que le Pape est fott .touché de nos malheurs, que rien ne lui coûte pour y subvenir et que, s'il avait suivi son propre mouvement, il' aurait soutenu le rôle .de
réserve en constatant dans le clergé, pendant son séjour en Daupliiné, les dissentiments politiques qui étaient venus s'ajouter à tous les autres. « Cette connaissance, écrivait M. Emery, a répandu de l'amertume sur les dernières années de sa vie. »
Les regrets exprimés par l'archevêque de Lyon au sujet du silence du Pape deviennent de plus en plus vifs à mesure qu'on avance dans le cours de la Révolution. Les commentaires passionnés que provoqua le fameux bref du 5 juillet 1796 montrent de quel poids la parole du Souverain Pontife pesait dans la solution des questions religieuses et politiques. Dans la polémique ardente que susdocteur et de chef de l'Eglise avec la supériorité qu'il a marquée jusqu'à l'époque de ijgS. Mais à ce moment terrible où les crimes se sont multipliés en France, le Souverain Pontife est devenu muet. Il s'était réservé expressément tout ce qui regardait les jureùrs, les intrus et les évèqùes qui avaient plus ou moins favorisé la nouvelle constitution du clergé, et lorsque l'abomination de la désolation s'est particulièrement emparée du lieu saint, lorsqu'on a fait asseoir sur nos autels des prostituées pour les adorer sous le nom de la Baison, lorsqu'on a conduit à la mort tous les prêtres fidèles et que, pour s'assurer de la prévarication des autres, on a multiplié les serments, exigé la tradition de leurs lettres de prêtres et exigé qu'ils abjurassent la religion sainte dont ils étaient ministres, lorsqu'enfîn, pour assurer leurs hontes, on les a forcés à se marier, alors Pie VI a eu l'air d'abandonner la bai*que de Pierre à l'orage. Seulement j'observerai que, pendant cette cruelle persécution, il n'a refusé à aucun évêque ni à personne de répondre aux questions qu'on lui a faites, et les bi-efs qu'il nous a donnés ont toujours été lumineux, éloquents et vraiment propres à régler notre conduite. En voyant le chef de l'Eglise si différent de lui-même, nous avons cherché à en pénétrer les motifs. Il m'a paru prouvé qu'il avait cédé à la politique de ses entours Observez que le silence du Souverain Pontife nous a tous mis dans la plus grande perplexité. Les questions se multiplient chaque jour en France. Elles sont créées « par une situation » dangereuse et très embarrassante. Chaque évêque a à les résoudre, et le plus grand nombre est réduit à ses seules lumières sans pouvoir se concerter avec ses collègues ni avec des personnes instruites.' Il en résulte une bigarrure fâcheuse pour nous, mais extrêmement pénible pour les prêtres employés dans l'intérieur. Ils voient que par une décision tranchante, «t que je crois commandée par les principes, je rends leur situation'périlleuse, tandis que mon voisin, revêtu de la mêine autorité, décide la même question d'une manière qui ne compromet personne. Cette situation ébranle l'obéissance et est pour nous le principe d'une vraie perplexité. » (Lettre de M. de Marbeuf, archevêque de Lyon, datée de Lubeck, 3 mai 1798. — Archives dés Affairés étrangères, fonds français, vol. 689, pièce 82.) — Un grand vicaire d'Angoulême écrit en janvier iSod ces paroles où perce son désir : « Peut-être que d'ici ce temps-là le Souverain Pontife que Dieu nous destine da:n& sa miséricorde prendra en considération les malheurs de la France et qu'il voudra bien nous consoler et éclairer notre mai'che. » (Blanghet, op. cit., p. 56i.)
COK[VERSION AU NOUVEAU GOUVERNEMENT SqS
cita la promesse de fidélité à la constitution de l'an Vm, on n'avait pas tardé à se convaincre que l'intervention du Pape pouvait seule faire l'union en rassurant les consciences. « -Ce que je souhaite ardemment, écrit l'évêque de Luçon, M. de Mercy, c'est que ce jugement ne se fasse pas attendre ^. » Combien dans le clergé émettent le même vœu et tiennent le même langage ! Dans des lettres conçues en dehors de toute préoccupation profane, des prélats, de simples prêtres montrent l'anxiété de leur âme, et demandent au Souverain Pontife de calmer leurs scrupules, de leur tracer une règle de conduite,, la voie qu'ils doivent suivre et dans laquelle ils n'osent pas s'engager sans son indication 2, « Très Saint Père, prononcez dans votre sagesse, et faites connaître votre jugement », s'écrie M. Emery, après avoir exposé, dans un écrit destiné au Pape, les divisions soulevées en France par ce serment politique.
C'est à qui, parmi les observateurs attentifs et clairvoyants, affirmera avec le plus d'énergie et sa douleur de voir le clergé livré à des discussions politiques, et sa conviction que seule la décision du Souverain Pontife peut y mettre un terme. L'ouvrage le plus impartant écrit à cette époque sur la qpiestion religieuse fait observer que la discussion sur le serment de liberté et d'égalité, « que la très grande partie du clergé français prêta », n'avait pas créé trop de divisions. Mais avec les serments de 1795 on partit en guerre. « On oublia presqu'un instant les