Lettre inédite de M. de Mercy, jVLÎn
2. « Ils se laissent persuader, écrit M. de Mercy (20 août ï8oo), que la formule que l'on nous propose engage àdes crimes. » Un prêtre du diocèse de Perpignan, l'abbé Vilar, quoique l'évêque autorise la promesse, attend, avant de la faire, la décision du Pape. « Il est, dit-il, beaucoup plus prudent d'attendre une explication du vicaire de Jésus-Qirist que de se lancer imprudemment dans une affaire de si grande importance. » (ÏORREiLLES, Op. cit., p. Syg.) — Dans une lettre écrite au Cardinal secrétaire d'Etat, le 22 novembre i8oo, les treize prêtres français réfugiés à Pérouse, après avoir exposé leurs objections, leurs scrupules au sujet de la promesse,, ajoutent : « Les susdits prêtres français, retenus d'un côlé par
jureurs et les intrus dont on s'était tant occupe, et on ne pensa plus qu'à se combattre. » Depuis lors et aujourd'hui encore, en 1800, « les évêques, comine les simples prêtres, se trouvent diçisés sur toutes les questions que la Révotioh a fait naître ». Gomment ramener l'unité et la paix ? On ne peut attendre ce bienfait de l'action de Tépiscôpat. « On est trop prévenu, chacun tient trop à son opinion, et qiiand après huit ans consécutifs de discussion on n'a pu se concilier, il est impossible de rien espérer de ce uioyeii. » L'intervention du pape est donc absolument nécessaire. « Pour arrêter ces disputes, dit notre sage conseiller, c'est au chef de l'Eglise qu'il faut recourir i. »
Ce qui est plus frappant encore, c'est que les administrateurs civils, lés politiques, sentent eux-mêmes que le mot pacificateur doit venir de Rome pour calmer tous les esprits et faire taire toutes les résistances. Tel préfet, comme celui de la Vendée, voyant la division suscitée dans son département par la question de la promesse, regrette autant que M.' deMercy, que M. Emery, le mutisme dé la papauté. « La grande objection, dit-il, vient toujours du silence de la Cour romaine qui sert de prétexte et d'aliment au fanatisme. Il serait bien temps que ce silence fût rompu. Le Pape s'étant positivement et favorablement expliqué, tout rentrerait dans l'ordre, et la Vendée serait bientôt aussi moralement tranquille qu'elle l'est physiquement. » Ainsi parlent les préfets de la Haute- Vienne, dès Ardennes, de la Moselle, du Calvados 2.
la crainte de manquer à ce qu'ils doivent à leurs frères, et de l'autre, pai* la crainte de trahir leur conscience par la promesse dont il s'agit, n'osent prendre aucune détermination. Dès lors, ils réclament une décision de Rome sur la question suivante : Estne lîcitum pure et simpliciter emitlere .promissionemfidelitatisconstitntioniin Gallia vigenti anno currente 1800? » (Theineh, op. cit., II, 532, 533.)
- I. Saussol, op. cit., II, p. 38-43.
2. Le préfet de la Haute-Vienne écrit que les prêtres rentrés dans le département « paraissent n'attendre que l'annonce des conventions faites
CONVERSION AU NOUVEAU GOUVERNEJVIENT 3Qj
Ces appels à l'intervention du Pape, que nous voyons réclamée et par lès préfets et par les évêques de l'Église gallicane toujours un. peu ombrageux à l'égard de Rome, est un fait remarquable. La question débattue, la soumission à la constitution de l'an VIII, était plutôt politique que religieuse. Quand il s'était agi d'une question purement ou spécialement religieuse, la constitution civile du clergé, l'épiscopat avait nettement pris position et s'était engagé immédiatemeïit dans la vraie voie, sans attendre les décisions ou les conseils de Pie VI, qui laissa à peu près complètement l'Eglise de France à ses propres inspirations. Mais voilà qpi' à l'occasion des serments divers, qui suivirent, la France, selon l'expression de M. Emery, fut « remplie de schismes partiels ». Les évêqpies, unanimes, malgré l'exil et peut-être la mort qui les menace, pour repousser une constitution scbismatique, la constitution civile du clergé, se divisent quand il s'agit de juger des constitutions politiques. La confusion amenée par ces divergences, ce chassé-croisé de soumissions et de résistances, d'acceptations et d'anathèmés, est telle que le primat des Gaules, M. de Marbeuf, ne voit pas le moyen d'en sortir et déplore comme une calamité publique le silence de Pie VI.
Nous l'avons vu, dans ces graves conjonctui*es, l'épiscopat ne s'aperçut point assez que son royalisme troublait la rectitude de son jugement, que sa raison déclarait illicite la soumission à la nouvelle constitution parce que son cœur restait attaché à l'ancienne. Pour calmer les y
avec le Pape pour se soumettre aux nouvelles lois ». Le préfet des Ar« clennes écrit de tel prêtre : « Il n'est pas soumis, le silence du Pape pa^ raît seul motiver son refus. » Le préfet de la Moselle écrit que les prêtres de l'arrondissement de Thionville feront la promesse qxiand le Pape le permettra. Le préfet du Calvados écrit au sujet des prêtres insoumis dans son département : « Peut-être changeront-ils de conduite lorsqu'ils auront connaissance de la convention entre le Pjipe et le Premier Consul. » (Archiees nationales, F '^ 866. F, VII, jSjS.) — Les vicaires généraux de Nîmes disent qu'ils auraient désiré attendre l'issue des négociations du Concordat pour pousser à la promesse.. Abbé Durand, op. cit., p. 262.
398 CONVÎERSIOiy AU NOUVEAU GOUVERNEMENT
divisions, pour refaire sinon l'imion, du moins l' apaisement politique, on sent le besoin de l'intervention de Rome. Rome avait déjà parlé clairement, mais un peu timidement, dans le fameux bref de Pie VI adressé au Directoire, bref très authentique, mais qu'on laissa contester et presque tomber devant l'opposition formidable de tout ce qui tenait à la royauté en France. Voilà que la question va être réprise, non plus sous forfiae de bref, mais par un acte solennel. Dans les longues négociations relatives au Concordat il fut beaucoup parlé du serment à la Constitution. Bernier écrivait à Spina « qu'à la suite d'une longue révolution qui a laissé des traces si profondes, il faut, pour rallier tous les esprits, au gouvernement, un gage public de confiance et de fidélité, qui perdrait toute sa force si les ministres de l'Eglise en étaient dispensés ^. » Les messagers de la Cour romaine, tout en contestant l'utilité d'un serment à demander au clergé, l'admettent cependant comme possible. Ils voudraient du moins écarter le terme de soumission aux lois, parce qu'il peut y avoir dans la législation des dispositions contraires à la religion. Les envoyés de Bonaparte proposent d'abord « la promesse de fidélité à la Constitution de l'an VIII », puis « la soumission aux lois », ensuite la « soumission aux lois civiles et politiques », plus tard la « fidélité au gouvernement établi par la Constitution », projet qiii est agréé par les délégués du Pa^e 2. Enfin, après une longue discussion où les formules se remplacent, se chassent les unes les autres, on finit par adopter le serment en usage pour le clergé avant la Révolution, serment qui fut transcrit dans le Concordat.
Aussi bien ce Concordat même, ce traité solennel entre le Pape et celui que les royalistes traitent hautement
I. Note du 3 frimaire an IX (26 novembre 1800)., • 2. BouLAY de la Meùi'lhe, op. cit., III, j63.
^ . CONVERSIOl* AU NOUVEAU GOUVERNEMENT 899
d'usurpateur, était-il autrement important pour Bonaparte, pour l'adhésion à son gouvernement, qu'une vaine formule de serment. La portée de cet acte sera immense. Le Pape, après avoir ainsi reconnu avec éclat le nouveau pouvoir, viendra sacrer lui-même la nouvelle dynastie. Ainsi sera à peu près éteint le schisme politique qui s'était élevé dans l'Eglise, et, ce qui était plus difficile, le schisme religieux créé par la constitution civile du clergé.
On le voit, l'horizon s'est agrandi. Il n'est plus question d'avoir l'avis du Souverain Pontife sur tel serment débattu, sur telle constitution. Il s'agit d'une alliance, d'un traité solennel qui mette fin au trouble des consciences, et renoue sous ime forme moderne entre l'Eglise et l'Etat les liens brisés par la Révolution. Nous allons exposer le mouvement d'idées, la renaissance du culte, qui avaient rendu le Concordat nécessaire.