‹ L'ancien clergé de France [microform]Chapitre 320 sur 354 · IV · texte numérisé non relu

IV

Il fallait un clergé nombreux pour faire face aux exigences du culte renaissant avec un tel éclat dans tous les quartiers de la grande ville. On sait que plus de cent prêtres de la capitale avaient été victimes des massacres de septembre. En outre, la déportation, l'âgé, la maladie, les angoisses de la Terreur avaient fait de grands vides dans l'Eglise de Paris comme partout ailleurs. On y constata néanmoins la présence de plus de 3oo ecclésiastiques en 1795 et 1796. C'était alors assez pour répondre aux besoins religieux de la population et l'on pensait à l'avenir. Une ordination faite en 1797, aux Blancs-Manteiaux, par l'évêque de Saint-Papoul, ne compte pas moins de 56 aspirants. Les constitutionnels avaient eu leur part dans la distribution des principales églises. C'est à eux que furent concédés la cathédrale de Notre-Dame, Saint- Sulpice, Saint-Médard, Saint-Etienne du Mont. Ils les conservèrent jusqu'au Concordat, mais ils eurent la douleur de voir les curés et le clergé d'autres paroisses les abandonner à partir de 1796 pour rentrer sous la houlette de l'archevêque légitime, M. de Juigné. Cette année même, on compte par centaines à Paris les retours à l'unité romaine ï. Par le fait de cet abandon, les constitutionnels se trouvèrent en petite minorité dans le service paroissial de la capitale. La plus grande partie des oratoires particuliers était également occupée par le clergé insermenté.

I. En ijgS, les curés Autheaume, de Saint-Jacques du Haut- Pas; Roussineau, de Saint-Germain des Prés ; Garât, curé du Gros-Caillou ; Chevalier, curé constitutionnel de Saint-Gervais ; Viennet^ curé de Saint-Meny : Poupart, curé de Saint-Eustache, avaient rétracté le serment à la constitution civile. Postérieurement, Corpet, curé de Saint-Germain-l'Auxerrois, lit la même démarche. On avait vu, en outre, se rétracter à cette époque les curés de Saint-Leu, Saint-Victor, Saint-Louis' en l'Ile, Saint-Sauveur. Picot ne craint pas de porter à environ 3oo le nombre des prêtres constitutionnels qui se rétractèrent dans les premiers mois de ijga. Picot, op.

crt., yi, 432-434, 443, 444.

La Conventionné dissimulait. pas ses prédilections pour les prêtres constitutionnels, mais la municipalité parisienne parait avoir montré plus d'impartialité ^.

Les catholiques avaient profité vaillamment de ces dispositions bienveillantes de l'esprit public. Gomme la loi de prairial remettait les églises aux citoyens qui en faisaient la demande, c'est-à-dire aux fidèles, ces fidèles s'organisèrent en sociétés et se présentèrent hardiment pour en obtenir la concession. L'autorité municipale se fait souvent l'interprète auprès du pouvoir central de leurs réclamations et de leur impatience ^. Ces comités civils ne délaissent point les temples qu'ils ont ainsi fait ouvrir au culte. En un temps où il faut réparer dans ces édifices les ruines accumulées par la Révolution et fournir aux premières dépenses, on les voit se joindre au clergé pour provoquer des dons, réunir des ressources,

1. A Paris, le département avait reçu du Comité de Sûreté générale invitation d'avoir à donner la préférence aux constitutionnels. La municipalité répondit avec fermeté, le i6 septembre ijgS, que ce n'est point à elle, mais aux citoyens, à opter entre tel ou tel clergé ; que son rôle se borne à exiger dé tout prêtre exerçant le culte une déclaration de soumission aux lois de la République ;, que cette déclaration « ne se rapporte nullement au passé ; qu'ainsi il ne doit être question d'aucune recherche ni examen sur sa conduite ou ses opinions politiques ; que l'administration qui reçoit sa déclaration n'a rien à lui demander au delà; que toute recherche, toute question ultérieure serait un abus d'autorité, que la constitution de clergé n'est plus une loi de la République ». Le département ajoutait qu'à Paris les prêtres exerçant le culte, même dans des maisons particulières, étaient universellement munis de leur « acte de soumission aux lois ». Les rapports de police réitéraient à tout propos l'affirmation que les ^inistres du culte ne se livraient à aucun acte politique, à aucune attaque contre le goiivernément. L'attitude de la municipalité dit assez quel revirement s'était produit dans l'opinion au sujet du clergé insermenté. Pour l'attitude du département de la Seine, cf. Aularo, op. cit., II, 249-250 ; pour l'assurance que le clergé ne se livre à aucune attaque contre le gouvernement, Id., ibid., I, ;;6i ; II, 149, 643 ; IV, 66-67.

2. « Les citoyens réclament toujours l'ouverture des édifices connus sous les noms de îs'otre-Dame, Saint-Sulpice, Saint-lS'icolas et Saint-Laurent. » Rapport de police, i3 août 1695. Aulard, op. cit., II, ijS. — Nous avons la pétition portant i38 noms par laquelle les. habitants de Saint-Etienne du Mont redemandèrent leur église, laquelle leur fut livrée le i3 juillet 1793.

établir le maigre budget qui doit sustenter les prêtres, les employés, les chantres. Gombien touchantes dans leur simplicité sont les diverses offrandes des paroissiens * • signalées dans les procès-verbaux ! Ce concours des sociétés fut parfois payé en dépendance. Il est difficile d'interdire à des croyants cpii se sacrifient pour la cause commune, et qui tiennent le cordon de la bourse, de donner leur avis sur la conduite des? affaires religieuses. Ces laïcs pleins de zèle ti'ouvaient dans l'héritage des marguilliers d'autrefois, des anciens membres dé l'Œuvre, des exemples d'une intervention fréquente qu'ils furent plus d'une fois tentés d'imiter. Les fidèles dé l'Eglise constitutionnelle se croyaient plus de droit encore d'admonester, au besoin, les prêtres dont ils avaient été les électeurs. Il en résulta un peu de laïcisme dans le train des paroisses. Nous voyons, par exemple, à Saint-Jacques les administrateurs menacer de la suppression de traitement ceux qu'ils ne trouvaient pas exacts à l'heure de la messes

A la lutte contre la misère, contre les embarras inévitables d'une reconstitution, s'ajoutera, sous le Directoire, l'intrusion des Théophilànthropes , des officiers du Décadi, qui viennent disputer les sanctuaires aux catholiques pour y établir leurs exercices civils ou leurs cérémo-

I. Par exemple, à Notre-Dame, les offrandes de telle dame qui envoie huit serviettes, de telle autre qui apporte deux nappes, de la citoyenne, femme du suisse, qui a confectionné un voile de calice. Et le citoyen Mugnier qui « prête » une chaire à prêcher, et le citoyen Bertrand qui « prête » trois confessionnaux, et le citoyen Philidor qui envoie trois troncs et un gobelet d'argent, lequel est vite changé chez l'orfèvre en un calice de cuivre doré, et les administrateurs de l'Hôtel-Dieu qui font apporter des pupitres, un bénitier, des cierges, des canons d'autel, etc. Cette histoire est celle de toutes les églises de Paris, de toutes les églises de France; -car partout la rage de destruction a fait le vide, ne laissant debout le plus souvent que quatre murs tout nus. A Paris, quatre églises avaient été converties en dépôts, et il fallut retirer de Notre-Dame i,5oo barriques.

nies prudhommesques. Cette invasion était déplaisante. Dans plusieurs églises, conmiè à Saint-Médard, le clergé s'opposa de son mieux à l'entrée de ces intrus qui faisïiient irruption dans ses possessions, et se permettaient de débaptiser les temples pour les dédier à la concordé, à la reconnaissance, à la paix, au travail, etc., et autres vertus profanes. Il fallut bien cependant accepter un compromis et, pour obéir à la loi, leur céder une partie de l'édifice ou livrer la place à certaines heures ^.

Malgré les difficultés nombreuses que nous venons de signaler, la foi séculaire avait repris possession de Paris d'une façon triomphante. On sent, au ton de la presse, à l'attitude du clergé et des fidèles, avec quel éjan irrésistible la religion rentrait dans son ancien domaine. On voit, par exemple, les prêtres de Saint-Merry signifier aux autorités qu'ils sont décidé à faire célébrer la messe de minuit à la Noël de 1795, avec ou sans permission. « Jamais le culte ne fut mieux observé, jamais on ne fut.plus dévot, éc "it, au mois d'août de la même année, le Messager du !«'' fructidor. Vous souvient-il du temps où le préfet, de police ne pouvait, avec tous ses espions, obtenir des épiciers qu'ils fermassent leur boutique le fameux jour où on promenait dans lés rues le Saint-Sacrement? » Aujourd'hui il est impossible de décider les marchands à donner et à

I. Devant les requêtes des Théophilanthropes qui, d'après la loi, réclamaient la jouissance des églises concurremment avec les autres cultes, l'administration, en mai 1798, régla ainsi les heures du culte ; « Celui des catholiques jusqu'à 11 heures du matin, et celui des Thcophilanthropcs depuis cette heure jusqu'à 3 heures du soir. Elle a même ordonné que les clefs de ces édifices fussent déposées entre les mains des commissaires de police. » Aulard, op. cit., IV, pp. 667, 668. -^ A Notre-Dame devant l'invasion des Théophilanthropes, on prit le parti de leur abandonner le chœur et la nef ; le clergé se réfugia dans une autre partie de l'édilice. Les Théo philanthropes déguerpirent, faute de lidèles, au bout de quelques mois, i la fin de mai ijgS. Le Décadi fut plus tenace, les municipalités s?emparant ce jour-là des églises pour les mariages civils et autres cérémonies laïques, et exigeant que tous les signes extérieurs du calte fussent enlevés. On trouvera une notice sur l'histoire de Notre-Dame après la Terreur dans l'ouvrage de M. Gazieu (op. cit., -p. 3i3-34o). Voj'. aussi V. Pierre, L'Église Saint-Thomas-d'Aqain pendant la Béçolution, — Pour le Décadi et les Théophilanthropes, voir notre livre sur l'Éducation morale et civique avant et pendant la Révolution, ouvrage in-S», i883, p. 429- 4">8.

vendre des provisions. Un autre journal, celui du ^onhomme Richard, dit à la même époque « qu'on prendrait maintenant Paris pour un grand couvent de Capucins, tant il y a pai'tout des crucifix d'ivoire, de plâtre, de bronze, de bois, d'argentvet d'or, étalés à toutes les boutiques ». Manifestement la vie, les habitudes chrétiennes reparaissent de toutes parts. L'affluence est telle aux oratoires catholiques de Saint-Sulpice qu'à la fête de Pâques de 1797, il faut dresser des autels et célébrer des messes jusque dans les cours i. Malgré les tracasseries du Directoire, qui se montra plus hostile au clergé que la Convention, malgré le coup d'Etat du 18 fructidor, qui eut pour conséquence à Paris la fermeture de plusieurs églises, rien ne put arrêter la renaissance religieuse. En mai 1798, on compte plus de deux cents premiers communiants à Saint- Gervais. Quelques jours plus tard, le 6 juin, un rapport de police dénonce en ces termes les succès et ce qu'il appelle l'insolence des prêtres : « Le fanatisme fait des progrès dans l'ombre. L'affluence progressive de nouveaux zélateurs du culte catholique (cette aflfluence est si grande depuis quelque temps que les églises y suffisent à peine, et que des personnes s'y sont trouvées mal, suffoquées par la multitude et par la chaleur), l'air de triomphe qui règne parmi eux à l'aspect de leur nombre » grossissant chaque jour 2j est pour le philosophe une véritable provocation.

1. « Il y a un très grand nombre d'oratoires ouverts par les catholiques et beaucoup plus que par lès constitutionnels. Dans la paroisse de Saint- Sulpice, c'est la chapelle de la maison des orphelines, rue du Vieux- Colombier, celle de l'Instruction, rue du Pot-de-fer, là bibliothèque des jMissions étrangères. L'affluence est on ne peut plus grande. Il a fallu dans les fêtes de Pâques tendre des tentes dans la cour de l'Instruction, et dire des messes dans la cour, outre celles qu'on disait à la chapelle. » Emery à l'abbé Courtade, 19 avril 179;;. Archives Saint-Sulpice.

2. AuLARDj op. cit., II, i^4j 198} 536; IV, 600, 645, joS. — Après fructidor, le Directoire avait fait fermer beaucoup d'oratoires, ce qui avait accru l'affluence dans les églises. « Tous les dévots, qui naguère fréquentaient les oratoires desservis notoirement par des réfractaires , affluent dans certaines églises depuis que les oratoires sont fermés. » Rapport de police. (Id.j Ibid., IV, jSo-jSa.)

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