‹ L'ancien clergé de France [microform]Chapitre 335 sur 354 · I. Cf. RocQUAiN, L'Etat de la France an i8 Brumaire · texte numérisé non relu

I. Cf. RocQUAiN, L'Etat de la France an i8 Brumaire

ÉTAT DU CULTE SOUS LE CONSULAT 5o5

de sa victoire, précipita les mesures de réparation dont profiteront largement les prêtres sinon les évêques. Il recevait volontiers la visite de M. Emery et des grands vicaires de Paris. Il avait été sensible aux sentiments quïls lui avaient fait exprimer lors de l'attentat dirigé contre sa vie. A la réception officielle de janvier 1801, la première qui fut faite au gouvernement par le clergé depuis la chute de la monarchie, le Premier Consul avait retenu ses visiteurs une demi-heiu-e et s'était montré cordial. M. Emery était plus hardi que l'évêque de Saint-Papoul, M. de Maillé, qui, malgré les instances du supérieur de Saint-Sulpice, ne s'était point décidé à aller chez Bonaparte et se contentait de voir Lebrun i.

La situation des évêques restait plus difficile que celle des simples prêtres. Quelques-uns sont à Paris et s'y montrent au grand jour. A la fête de l'Epiphanie 1801, M. de Saint-Papoul officie pontificalement à Saint-Roch ; M. de Senlis (Roquelaure) « assiste avec le cérémonial ecclésiastique et M. de Saint-Malo en. habit laïc ». Le délégué romain, M^"" Spina, avait parlé de s'y rendre, mais il se tient sur une grande réserve. L'évêque de

I. Extraits des lettres de M. Emery à M. de Bausset, évêque d'AIais (Archives de Saint-Sulpice). « M. de Saint-Papoul n'a point vu Bonaparte. On l'en a détourné contre mon avis. Il a vu Lebrun ; il devait le voir encore avec moi dans une audience demandée. »■ 9 mars 1800. — « Le ministre de la Police nous a lait dire par Bemier qu'il serait convenable que nous fissions une visite au Premier Consul pour le féliciter de la conservation de sa vie. » M. Emery se contente de faii-e dire par Bernier ses sentiments à Bonaparte. « Il l'a fait et m'a écrit qpie le Premier Consul avait paru fort sensible. Et comme il n'a pas été plus loin, nous nous en tiendrons là. Je crois que cela sufBt au but. Une visite nous donnerait encore en spectacle et ferait tenir mille propos. » Lettres de lin décembre 1800 et 3 janvier i8oi-. — Voici une démarche importante. « M. de Dampierre, Malaret et moi avons fait avant-hier la visite ati Premier Consul. C'est Bernier qui nous l'avait facilitée et qui nous a présentés. Nous avons conversé près d'une demi-heure. Il en a agi avec beaucoup de cordialité. 11 n'y a point eu de" résultat, je crois... M. de Juigné avait désiré qu'on lui fit connaître la disposition où étaient les évêques de France de faire la promesse de soumission au gouvernement. Cest ce qui a été fait. Nous l'ayons remercié de la protection qu'il accordait à la religion. Nous lui en avons demandé la continuation. Voilà la première démarche du clergé catholique auprès du gouvernement. Je crois que c'est un bien. » Lettre de M. Emery, janvier i8or.

5o3 ETAT DU CULTE SOlis LE CONSULAT

Marseille, M. de Belloy, toujours prudent et ami delà tranquillité, ne répond pas aux lettres qui le pressent d'arriver dans la capitale ^. Il faudra bien pourtant qu'il y vienne qiiand il sera nommé archevêque de Paris.

Lé gouvernement surveillait les évêqiies du dedans et ne dissimulait pas sa défiance des évêques du dehors. Bernier, après avoir, à la suite d'une conversation avec le Premier Consul, affirmé dans une note à M. Duclaud, prêtre de Saint-Sulpice, que tous les ecclésiastiques faisant la promesse pouvaient revenir, émettait au sujet des prélats des réserves inquiétantes ^. Cependant M. Emery restait convaincu que ces difficultés n'étaient pas insurmontables. « Je crois, écrivait-il, qu'il serait très possible d'obtenir la permission de rentrer, mais malheur à celui qui rentrera le premier. Toute la troupe des zelanti du dehors fondra sur lui. » Les évêques qui avaient la ferme intention de reparaître devaient donc, d'une part, résister à la pression royaliste, qui voulait les retenir loin d'une France gouvernée par l'usurpateur ; de l'autre, faire nettement la promesse de soumission à la constitution de l'anVIIL

.1. 9 mars 1800. « Je lui ai écrit (à l'évêque de Marseille). Point de réponse. Je respecte les raisons qui vous (Bausset) empêchent de mettre la plume à la main. » — « Spina est trop circonspect et ne veut rien faire ni rien dire. Je l'ai fait pousser indirectenaent pour aller dire la. messe le jour de Noël dans l'un des oratoires publics de sa paroisse. II s'j'^ est refusé. » (Fin décembre iSoo.) Spina linit par s'enhardir. « Spina ne fait plus difficulté d'entrer dans nos églises. Il vient aux Carmes entendre fes sermons de l'abbé La Fage. » (Emery à Bausset, 23 mars 1801.) .

2. Lettre signée Bernier à M. Duclaud qui avait remis le mémoire. « J'ai parlé au Premier Consul de ce qui faisait l'objet de votre mémoire. La réponse a été aussi claire que satisfaisante. 1° Il entend que tout prêtre qui fera la promesse, fût-il déporté en Espagne ou bien ailleurs, puisse rentrer. Il n'en excepte aucun. 2° Cette promesse doit être adressée avant le rappel au préfet du département ou au ministre de la Police qui ordonnera de suite que le déporté rentrera sur le territoire français. 3» 11 m'a déclaré en même temps que l'article du Moniteur du 10 nivôse an VIII explicatif de la promesse était oliiciel. » Bonaparte a ajouté que les lettres du ministre Fouché « ne sont pas conformes .aux vues du gouvernement », qu'elles n'aiiraient aucune suite... « Il n'y a cependant lieu pour le moment au rappel d'un évêque non soumis. Bonaparte m'a dit très positivement qu'il fallait attendre qu'il régnât entre les membres du clergé une union que nous désirons tous, avant de se prononcer sur cet objet. » M. Emerj' ajoute: « De quelle union veut-il parler? Entend-il parler des constitutionnels ? » Papiers de M. Eir.ery, avril 1800.

ÉTAT PU CULTE SOUS LE . COXSJJLAT Soj

Aussi cette question de la: proinesse' revient à chaque page dans la correspondance de M. Émery avec l'évêqUe d'Alais. 11 rapporte les nouvelles qui lui arrivent, signale les prélats qui adhèrent, les opposants, marque Jes progrès de la soumission dans les diverses provinces. En bon tacticien, il agit sur Tes hommes dont l'exemple peut •être très influent, comme les archevêques de Toulouse, d'Auch; pousse M. de Bausset et les évêques présents à Paris à écrire a;u nouveau pape, qui risque d'être prévenu par les intransigeants, en un mot encourage de tout son pouvoir la soumission au gouvernement consulaire, en vue de rendre le clergé a l'exercice dé soii ministère i. M. Emèry, qui avait été le maître, qui était resté l'ami de plusieurs prélats, même parmi les opposants, avait qualité pour parler, mais son zèle ne pouvait plaire à tout le monde. « Vous êtes très content de M. Spina et moi assez peu, disait-il un jour à M. de Bausset. Il m'est revenu qu'il m'avait trouvé bien vif et bien aigre sur la promesse 2. Gela m'a engagé à lui éci'ire une très longue

1. 21 mars i8oo : « Le curé de Sainl-Sulpice m'a dit que dans les vingt- -quatre heures après qu'on eut connaissance de cette promesse, l'évêquc de Clermont, qui est à Munich, avec celui de Chalon-sur-Saône, de Gap, et un sufiragant de Besançon, déclarèrent que la formiile étiait illicite et ils défendirent expressément de la faire, malgré toute interprétation qui surviendrait de la part du gouvernement. Tous ignoraient à cette époque l'explication du jouriial officiel. Ils voulaient faire imprimer leur décision. M. l'archevêque de Paris, qu'ils avaient tenté d'entraîner dans leurs sentiments, leur écrivit pour leur persuader de n'en rien faire. » Il ne faut point s'étonner de voir M. de Bonal, évêque de Clermont^ si ardent en i8oo, alors qu'en 1595 iL avait écrit à son diocèse, au sujet du serment de soumission aux lois, qu'il se montrait tolérant pour ceux qui l'avaient déjà fait, mais il ajoutait pour ceux qui ne l'alvaient pas encore prêté : « Je leur4éfends de le faire sous peine de suspense ipso facto de leurs pouvoirs. Je défends aussi à tout ministre d'exercer le culte public lors même que l'assemblée leur en donnerait la liberté.- » M. Emery dit n'avoir pas répondu à M. de Clermont « parce que j'ai su qu'il trouvait assez mauvais que j'insistasse ». Lettre du 17 juin 1397. — Nous voyons par les lettres' de M. Emery que M. de Boisgelin avait publié sur la promesse un écrit que M^ Emery ne juge pas assez favorable à cette niesur,e." Cf. Jï'mer)' à Bausset, g mars, 6 avril, 9 et 22 juin, 7 aoiit, 12, 23 et lin décembre 1800 ; 25 février, mars et2juini8oi. . .

2. Émery à Bausset, 12 décembre 1800. Dès le 12 juin 179J, M. Emery écrivait à M. de Bausset : « Vous sembler supposer que j'ai rendu quelques services a la religioii. Il n'y a personne au dehors qui soit plus décrié que icoi i moins que ce ne soit vous. Un évêque même voulait détourner les

5o8 ÉTAT DU CULTK SOUS LE CONSULAT

lettre à laquelle il n'a pas répondu ; mais il est venu me faire une visite et ne m^a pas trouvé. »

On avait bien raison de pousser au serment de fidélité, car le prêter, le conseiller était le seul moyen de s'ouvrir et d'ouvrir aux autres les portes de la France. Bernier présente à Bonaparte, en décembre 1800, l'écrit de l'évêque de Troyes en faveur de la soumission. Bonaparte déclare immédiatement qu'il faut le faire revenir. Les correspondances du temps nous disent les démarches tentées, les chances de succès. Ici encore le supérieur de Saint-Sulpice reste le grand moteiw et s'emploie avec une énergie extraordinaire à obtenir la rentrée des prélats. Ils sont encore bien peu nombreux à Paris au milieu de i8oi. « L'évêque de Saint-Malo, écrit M. Emery, est toujours ici. On dit aussi que l'évêque de Nîmes est arrivé. Je n'en suis pas sûr. Je n'en connais pas d'autres. Bernier m'^avait écrit qu'il avait obtenu le retour de M. l'archevêque d'Auch, ainsi que celui de l'évêque d'Amiens, et il me demandait les noms de M. de Luçon. J'ai averti M. d'Auch de se tenir prêt à partir et n'ai parlé du fait qu'à M. de Clermont. J'ai gardé un profond silence sur les autres, et bien m'en a pris, car depuis le temps je n'ai entendu parler d'aucune expédition. J'ai écrit deux fois, point de réponse. J'ai écrit une troisième fois et me suis presque fâché : point de réponse encore. Les premiers délais ne m'ont point surpris parce que je demandais que les secrétaires et vicaires généraux de ces évêques fussent compris dans le retour. Mais cette persévérance m'étonne et me fait croire à quelque chose d'extraordinaire et autre que l'extrême occupation de Bernier i. »

sujets de ma compagnie de me reconnaître pour leur supérieur. Cet évêque est en Valais (sans doute M. de Galard, évêque du Puy). C'est encore pis en Espagne, mais cela m'affecte fort peu. »

I. Lettre du 7 juin 1801 à M. de Bausset. — Fin décembre 1800. « Bernier a pi*ésenté l'ouvrage de M. de Troyes à Bonaparte. Celui-ci a dit qu'il fallait le faii-e revenir, et l'affaire est en train. » — 6 juillet 1800. « Je ne

ÉTAT DU CULTE SOUS iE CONSULAT 5o9

Celte lettre nous marque, avec les préoccupations de M. Emery, le peu d'empressement du pouvoir à rappeler les évêques du dehors. Le seul fait de leur émigration est une tache que leur soumission n'arrive point à laver^. Gomme le gouvernement reste sur la défensive, il tient en observation ceux qui rentrent, soit évêques soit simples prêtres. Si l'évêque de Gap se décide à revenir, « sa surveillance est pour Paris ». Le curé de Saint-Sulpice, M. dé Pancemont, à son arrivée d'Augsbourg où il se trouvait avec M^"" de Juigné, est mis en surveillance à huit lieues de la capitale. Au bout de quatre mois, il est rayé de la liste des émigrés ^.

La pression royaliste, qui s'exerçait avec violence pour retenir les évêques au dehors, était encore plus puissante que les mesures de police, que ces défiances du gouvernement consulaire pour les détourner de rentrer en France. Louis XVin lui-même surveillait leurs mouvements avec une attention jalouse. Il ne pouvait admettre des défec^ tions également interdites, disait-il, « par la religion et l'honneur ». Faite par les premiers pasteurs, écrivaitil au cardinal Maury, son représentant à Rome, la soumission à Bonaparte aurait une influence terrible sur l'opinion publique, « porterait im préjudice irrémédiable à la religion, au roi, à eux-mêmes, à lem* considération.

vois encore rien de réglé pour le retour des évêques. L'évêque de Digne a eu la permission de revenir sous la condition de la promesse contre laquelle il s'est déclaré. » — 5 août 1800. « Je ne sache aucun évêqué rentré, pas même celui de Digne. Sa surveillance est pour Paris ; mais la condition mise dans la promesse l'arrêtera. Il est à Munster. » — Juin 1801. « L'archevêque de Bordeaux ne tardera pas d'arriver; du moins on vient (le lui expédier une permission. » — 20 septembre 1801. « L'évêque de Saint-Ciaudê, qui a passé par Paris en allant à Poitiers, a donné sa démission. Il avait fait à Besançon la promesse et l'avait autorisée dans son diocèse. Elle a été ïaite aussi par le clergé de Besançon. »

I. 9 mars i8oo. « Le curé de Saint-Sulpice est de retour depuis A-ingt jours. Il revient d'Augsbourg. Il était auprès de l'archevêque. » — 21 mars. « Le curé de Saint-Sulpice est en surveillance à huit lieues de Paris où je l'ai vu^ » — 6 juillet. « Le curé de Saint-Sulpice est rayé de la liste des émigrés et reparaît. » ^^/nery- à Bausset. — M. de Pancemont avait prêté sous le Directoire le serment de haine à la royauté.

OlO ETAT DU CULTE SOUS iE CONSULAT

à leur ministère ; faite par les curés, elle pervertirait la conscience dé leurs paroissiens ». Cependant Louis XVHI finira par distinguer entré curés et évêigpies. « Les curés rentrent en foule, dit-il, entraînés par- le torrent qui les porte vers leurs paroissiens. La plupart regardent comme nécessaire cette promesse, qui seule peut leur y procurer une existence tranquille et lé libre exercice de leur ministère» Si le roi prenait le parti de la leur interdire en termes formels, il risquerait de compromettre son autorité, et même de les indisposer et de les aigrii*. Les évêques ont été jusqu'à présent plus fermes contre la séduction. Le sentiment de V honneur fortifie en eux le sentiment du devoir. La plupart se sont hautement prononcés pour la saine doctrine. Leur persévérance inébranlable dans les vrais principes peut y fixer les pasteurs du second ordre qui ne les ont pas encore abandonnés. Le roi risque donc moins de se comproinettre en leur défendant la promesse, et il a les raisons les plus pressantes pour la leur interdire. A l'égard des laïcs, le roi n'ignore pas que la fidélité est aussi un devoir pour eux, mais ils sont moins impardonnables lorsqu'ils se font une idée moins pure des préceptes religieux et moraux, et qu'ils regardent la promesse de fidélité à la constitution comme une vaine formule. D'ailleurs la tendresse conjugale, l'amour paternel, le besoin de ressources, sont des motifs bien impérieux. Le roi est plus porté à les plaindre qu'à les blâmer ouvertement^. » Tolérance pour les laïcs, indulgence pour les curés, mais interdiction absolue aux évêques, voilà la ligne de conduite du roi à l'égard des Français dans la question de la promesse. Il semble étrange qu'on exigeât des prélats une intransigeance monarcliique qu'on n'imposait pas aux laïcs. Louis XVIIÏ

I. Louis XVIII à INIaurj', lo décembre iSoo. Ricard, Correspondance diplomatique et Mémoires inédits du cardinal Maury, 1891, t. I, 469; Hj p. i3-i5, 30-34.

ÉTAT DU CULTE SOUS LE CONSULAT 5ll

parle de la tendresse conjugale, de l'amour paternel qui servaient à ces derniers d'excuse pour rentrer en France. Mais les évoques n'étaient-ils pas eux aussi mariés à leur église, et, n'avaient-ils point une famille spirituelle? Maui'y n'acceptait pas la distinction que nous serions tentés de faire, et qu'on faisait alors entre « le sujet et le pasteur. L'évêque, disait-il, est né sujet ; il était sujet ayant d'être pasteur. Cette qualité indélébile du sujet est inséparable du pasteur. »

La correspondance de Louis, XVIII. avec son représentant à Rome nous fait connaître le degré d'orthodoxie politiqiiQ des prélats. Manifestement, le plus cher, le mieux en cour auprès du prince est M. de Talleyrandr Périgord, archevêque de Reims, pour lequel Maury a oi]dre de réclamer avec gi'ande insistance le chapeau de cardinal ^. L'archevêque de Paris ne donnait pas toute satisfaction. M. de Juigné, cpi'on pressait de demander comme coadjuteur l'abbé Edgeworth, s'y refusait. Maury

I. Il réunit, disait le roi de l'arehevèque de Reims, « naissance illustre, conduite irréprocliable, piété, savoir, dignité dans l'Eglise, dignité dans l'Etat: en mon particulier je serais véritablement heureux de procurer cette grâee à M. l'archevêque de Reims, que j'estime autant que je l'aime, et de consoler une maison illustre, pour laquelle mon grand-père et mon père ont toujours eu tant d'amitié, de l'opprobre que la conduite d'un de ses membres (l'évêque d'Autun) répand sur elle ». Maury répond que Pie VII « a écouté avec attendrissement tout ce que je lui ai dit de ce sage et respectable prélat, qui a eu la gloire d'échapper à tous les dangers d'une grande naissance, d'une grande jeunesse et d'une grande dignité ». Le chapeau promis par le pape devait longtemps se faire attendre. L'évêque de Châlons, M. de Clermont-Tonnerre, apparaît dans la correspondance comme aj'ant de bons principes, mais mauvais caractère. Louis XVIII écrit que ce prélat a eu de graves torts envers lui en 179;;, que «i si sa conduite politique a été celle d'un sujet lidèle, il s'en faut beaucoup qu'elle ait été à mon égard celle d'un sujet respectueux. Vous n'ignorez pas sans doute à quel point j'ai eu à m'en plaindre. » Nous A-errons les torts du prélat à l'égard du roi s'aggraver encore. Maury dit de Cicé : « Ce prélat est toujours le même homme. Dieu ne permet pas qu'il profite de ^occasion pour se réhabiliter par son adhésion aux bons principes. » Maûiy s'applaudit d'avoir « redressé le cardinal de Rohan » qui s'était égaré dans un acte de soumission rendu,, il est vrai, « nul et illusoire » par les réserves dont il l'avait accompagné. 11 est parlé avec éloge dans cette correspondance de l'évêque de Clermont, M. de Bonal, qui mourut sur ces entrefaites, des évêques d'Uzès, de Castres, de la Rochelle, etc. Cf. Correspondance da cardinal Maury, I, 189, 386, 897, 406, 440j 441, 460,481, 482; II, 49, 85, 92, 94.

5lâ ETAT DU CULTE SOUS LE COXSULAt

s'en indigne ^. « M. l'arclievêque de Paris, eerit-il, fait un mal incalculable par la faiblesse avec laquelle il tolère léis égarements de son conseil ivre de presbytérianisme et de démocratie, ouvertement révolte contre le corps êpiscopal et lionteuseinent prostitué à tous les serments qu'on lui a proposés. Ces misérables grands vicaires de Paris persécutent à présent les prêtres fidèles à leurs devoirs. Je regrette que M. l'archevêque de Paris, qui a trop peu d'énergie pour sa place, refuse de demander un côadjuteur. » Voilà de gros mots ; c'est que Màury ne supporte pas la tiédeur. Tous les prélats qui ont le malheur de lui déplaire, c'est-à-dire d'accéder à la promesse, reçoivent ses traits. M. de Bàusset, évêque d'Alais, nous est présenté comme « un petit écrivain entortillé dé l'école de Marivaux et un intrigant sans moyens » ; M. de La Luzerne, évêque de Langres, comme .«^un atlilète prononcé, mais malheureusement ne avec un esprit paradoxal qui le jette infailliblement dans le mauvais parti toutes les fois qu'il y en a deux à prendre ».

Le nom de M. Boisgelin, archevêque d'Aix, revient fréquemment dans la correspondance du roi et de Maury. Ce prélat avait une situation trop considérable, il avait joué xm. trop grand rôle dans l'histoire religieuse de la Révolution, pour que son adhésion à la nouvelle constitution ne parût point au parti royaliste un événement mal-

I. « M. l'archevêque de Paris vient de répondre que cette démarche serait très utile à l'Eglise, mais lui deviendrait très nuisible, si elle était prématurée... Le motif qu'il met en avant (pour retarder), c'est l'état du clergé de Paris, la différence qui y règne dans les opinions, les sentiments, la conduite, la chaleur même qui enflamme les esprits. M. l'archevêque témoigne d'ailleurs à Sa Majesté beaucoup de déférence et de soumission. Le roi n'insistera pas à présent, car il ne veut pas forcer son consentement. » Maury écrit à la date du lo décembre 1800 : « J'ai su avec certitude que l'abbé de Dampierre, grand vicaire de Paris, accompagné de deux de ses collègues, a obtenu une audience du consul Bonaparte... L'abbé de Dampierre lui a dit de la part de M. l'archevêque de Paris et de plusieurs autres prélats que les évêques seraieut disposés a faire la promesse qu'on exige d'eux, s'il lui plaisait de substituer l'engagement de la soumission au gouvernement à la promesse de lidélité à la constitution. » Correspondance de Maurx,l,3Q!i; H, 3o, 5q, g^.

ÉTAT DU CULTE SOUS LE CONSULAT 5l3

heurèiix. Son attitude lui valût une lettre véhémente du cardinal Maury. « Je vous ,ai demandé, lui dit Maury, à quoi avaient servi les conciliations. Vous rétorquez cet argument contre moi, et vous me demandez à quoi ont servi les plus fortes oppositions, » Maury répond par une tirade éloqiïente. « Nos oppositions ont servi à nous sau- . ver de -toutes les capitulations absurdes et infâmes qui nous auraient déshonorés gratuitement. Elles ont servi à sauver notre honneur, avec lequel tôt ou tard on sauve tout. Elles ont servi à retenir ou à mettre dans nos intérêts l'opinion publique qui se serait totalement séparée de nous, si nous avions altéré l'intégrité de nos principes, si nous nous étions lassés de porter partout nos désastres en témoignage de la vérité dpnt nous étions les martyrs, si nous avions cessé de combattre pour cesser de souffrir, si nous avions été les dupes intéressées des accommodements les plus absurdes et les plus infâmes. Elles ont servi à nous conserver debout au milieu des ruines qui nous environnaient et nous accablaient sans pouvoir nous abattre. Enfin elles nous. ont servi à. mûrir le catholicisme renaissant au fond de tous les coeurs, à nous conquérir l'estime, la pitié, l'amour des Français, à nous conserver notre vie politique. » Boisgelin aurait pu répliquer à Maury qu'il s'était associé avec tous les évêques de France à cette résistance dans le domaine spirituel, que c'est là surtout qu'elle avait été admirable et avait fait tant de martyrs, que le moment paraissait venu de rechercher si l'intérêt de la religion n'exigeait pas qu'on déposât les armes devant une puissance nouvelle qui manifestait des intentions bienveillantes pour l'Eglise. Mais Maury n'entendait point qu'on délaissât le roi sous prétexte de mieux servir Dieu, L'effacement monarchique lui paraissait un crime. « Oii oublie, s'écriait-il, un trône renversé qui languit tristement sur la terre, mais on contemple avec respect la dernière poutre qui résiste encore et soutient

5l4 ÉTAT DU CULTE SOUS LE CONSULAT

seule un édifice qui s'écroule de toutes parts. » Boisgélin et Maury, placés à un point de vue difiérent, ne pouvaient s'entendre. Maury en éprouva quelque dépit. Lui qui écrivait àBbisgelin du ton d'un homme qui « vous respecte, vous aime et vous admire de toute son âme »,■ disait un peu plus tard au comte d'Avaray : « L'archevêque d'Aix n'était point à l'immortelle séance du 4 janvier i;79i ; mais il refusa le serment, et sa fidélité nous fit oublier sa poltronnerie ^. » On ne peut se défendre d'un certain scepticisme quand on pense que les jugements les plus sévères étaient portés par Maury, qui, dans un prochain avenir, allait se faire l'instrument le plus coupable des volontés de Napoléon.

Il ressort de cet exposé que les évêques étaient tiraillés entre le veto royal qui leur défendait de partir et les appels de leur troupeau, de la religion, qui leur demandaient de rentrer. La grande majorité crut pouvoir attendre, mais la soumission d'une importante minorité au gouvernement consulaire préoccupait le prétendant. L'adhésion donnée à la constitution par des hommes tels que les archevêques d'Aix, Bordeaux, Toulouse, Auch ; les évêques de Troyes, Luçon, Amiens, etc., était un symptôme inquiétant.-

. La rentrée des simples prêtres était plus facile. Le roi n'y mettait point opposition. Le pouvoir les voyait reve-

I. Cf. Mémoires inédits de 21anry, I, p. 48i-490 j Hj 2O3 21, 80. Une note royale disait de l'archevêqpie d'Aix : « Depuis son émigration, il a professé la même doctrine que ses confrères fugitifs avec lui en Angleterre; mais il a de l'ambition et beaucoup de chaleur. Peut-être même a-t-il été blessé de ce que plusieurs tentatives qu'il a faites pour entrer en correspondance avec le roi sur les affaires politiques n'ont pas eu tout le succès qu'il désirait, ou même qu'il se croyait en droit d'attendre. » (i6id.,II) p. 20.) Pourtant Boisgélin se tint à Londres en dehors des agitations politiques. . • .

ÉTAT DU CULTE SOUS LE CONSULAT 5l5

nir avec plaisir, les populations les demandaient avec instance. Les catholiques, qui assistent, en, France, aumouvement réparateur du Consulat^ s'empressent d'enaviser le clergé qui vit encore à l'étranger. De toutes parts les paroissiens réclament leur curé. Pendant de longues années, ils se sont enquis avec anxiété du pasteur que ses^ œuvres, ses services et, depuis,- ses maHieurs leiu" ont appris à aimer. Ils ont souffert de la cessation du ,culte> dont les pompes berçaient depuis des siècles l'âme et l'imagination de la France. Les excès mêmes, parfois les crimes commis pendant la Révolution par des voisins, peut-être: des proches, le désarroi moral où l'absence de toute religion avait jeté le pays, leur en faisaient sentir la nécessité et pour les autres et pour eux-mêmes. Alors leur pensée se portait invinciblement vers ce prêtre vénéré qui avait béni leur mariage, baptisé et catéchisé leurs enfants, consolé leurs mourants. Les années de séparation avaient fait oublier les petits différends qui, dans les paroisses les plus unies et les plus chrétiennes, s'élèvent parfois entre; le troupeau et le pasteur. Ils regardaient à l'horizon, ils croyaient à tout instant le voir apparaître, blanchi par l'âge et par l'exil, mais toujours vaillant, toujours apôtre et portant sur son front la double auréole de la fidélité et du malheur I. La paroisse voisine est déjà pourvue, a retrouvé son culte et relevé ses autels, pourquoi n'auraiton pas le même bonheur ?

Parfois, l'homme tant désiré tarde à venir, soit qu'à l'insu de ses paroissiens il ait rendu son dernier soupir sur la terre étrangère, soit que, mal informié, il craigne d'affronter des dangers qu'il croit encore terribles. Quel-'

I. « Mi Gergaud, curé de Beauvoir, nous écrit que nos peuples respectifs nous attendent avec une impatience extraordinaire, que si nous pouvons pénétrer jusque-là nous y serons reçus avec tous les transports de la joie la plus marquée. Nous avons répondu à nos paroissiens que, puisqu'on nous assurait l'exercice libre et sans entraves, nous ne désirions rien tant' que de nous rendre à leurs vœux. » (Lettre de l'Evêque de Luçon, 5 novembre 1800.)

5l6 ÉTAT DU C^LTE sous XE CONSUI-AT

ques-uns même, ayant trouvé dans l'éxil une existence sortable, le gîte et le couvert, hésitent a aller à l'inconiiu, au péril çt, comme dit l'un d'eux, à « risquer le paquet ^ ». Dans le Roussillon, deux villages fatigués de ces atermoiements font savoir à leurs curés réfugiés en Espagne qu'ils vont être remplacés s'ils ne se hâtent point de rentrer pour reprendre leur poste. Dans le Maine, les paroissiens écrivent des lettres suppliantes à leurs pasteurs pour presser leur retour. Les populations, qui assistaient au rétablissement de l'ordre, à la pacification, à la renaissance universelle favorisée par le gouvernement du Premier Consul, ne comprenaient pas les tergiversations de . certains prêtres mal informés au-delà des frontières du miracle qui s'opérait en France. Depuis huit ans, ils avaient eu tant de désillusions, tant d'espérances ti'ompées ; après Thermidor, après les élections réactionnaires sous le Directoire, ils avaient si souvent salué l'aurore d'une ère qui ne venait jamais ; eux-mêmes peut-être, après être rentrés une fois, plusieurs fois dans leur pays, avaient dû se dérober avec tant de douleur par un nouvel exil à la pom^suite de letirs ennemis, qu'on s'explique leur

I. Un prêtre du Nord, réfugié en Angleterre, l'abbé Goudemetz, annonçait son retour le jour même de la révolution de Fructidor. Les bureaux de l'évêque de Saint-Pol-de:Léon, écrivait-il, « ne suffisent pas au nombre des passagers ». Le coup d'Etat éclate et Goudemetz écrit le 13 septembre 1397 : « Dieu seul connaît quelle sera désormais l'époque de notre retour. Nous voilà tous, bien guéris de l'envie de revoir une patrie où chaque jour voit éclore une nouvelle révolution. » Quand la situation s'améliore, il est tenté de rentrer, mais il reste encore. Il se dit plein d'admiration pour ceux de ses confrères « qui ont risqué le paquet » en rentrant dans leur pays. Pour lui, il attend prudemment « une aurore plus lumineuse ». — « Quand, dit-il, la loi sévère qui pèse sur nous sera abrogée, quand ma famille et mes paroissiens m'écriront qu'on peut reparaître en toute assurance, quand les premiers prêtres m'auront marqué qu'il fait bon, alors, et seulement alors, j'irai prendre congé de M. et de M"" Meade. » Dans une autre lettre, il proteste de, sa résolution de ne quitter les rivages de la Grande-Bretagne que sur l'assurance formelle d'une « sécurité parfaite ». On dirait que l'esprit pratique de ce pays, d'ailleurs si hospitalier à nos émigrés, si fidèle à leur acquitter les secours votés par le Parlement, a un peu déteint sur le zèle du prêtre. Il n'est pas mal en. Angleterre : il n'en veut point partir sans la certitude quHlfait bon en France.

ET AX DU CULTE sous LE CONSULAT 5l7

hésitation, leur scepticisme à raimonce des belles promesses qui leur arrivent de la patrie. Quelques-uns, le cœur meurtri pour avoir trop espéré, finissent par tomber dans le pessimisme. A l'intérieur même de la France, plusieurs de ceux qui sont rentrés ou n'ont pas quitté le pays, prévoyant de nouveaux dangers, hésitent à reprendre un service actif i.

Mais les désespérés, les timides, et on pourrait dire de certains les égoïstes, sont la très petite minorité. A mesure qiie les nouvelles de France apprennent à l'étranger que la toanquillité et l'ordre y renaissent de toutes parts sous la main du Premier Consul, le retour du clergé exilé se précipite. Les documents de l'époque nous décrivent l'ébranlement qui se produit au dehors ^ et l'invasion qui en est la conséquence au dedans. Louis XVIII parlait tout à l'heure du départ en masse des cin'és 3.

En Juin 1801, M. Emery constate à Paris ce mouvement

1. M. "de Mercy, évêque de Luçoii, s'en plaint dans une lettre dti 20 juillet 1801 à son vicaire général. « Peignez, leur dit-il, la douleur et les larmes ique cause leur criminelle indifférence. Faites tonner à leurs oreilles les menaces du prophète. » Dans les premiers mois de i8ot, M«;' d'Aviau avait cru devoir porter la peine de suspense contre les prêtres de l'Ardèche qui préféraient rester cachés dans leurs familles ou chez leurs amis pliitôt que de reprendre le ministère. (Lyonnet, op. cit.,\,. II, p. 2o5 ; — Dom. PioLiN, op. cit., t.' rV, p. 97.)

2. Un prêtre du diocèse de Luçon, l'abbé Coupperie, écrit de Munich, le 22 juillet 1800 : « Plusieurs émigrés, tant prêtres que laïques, sont déjà partis pour retourner en France ; d'autres se disposent à partir tout prochainement. Ils n'ont pas obtenu de passeports pour la France, mais pour la Souabe, la Suisse ; et, moyennant la grande tolérance qui règne aujourd'hui en France, on dit qu'on passe aisément les frontières. Lés prêtres sont bien dans -l'intention d'attendre la décision de Kome, avant de faire l'acte exigé pour exercer publiquement le culte catholique ; mais ils se proposent de vivre, en attendant, chez eux ou ailleurs, sans se produire beaucoup, persuadés qu'il vaut mieux demeurer parmi une nation où l'on a des amis que parmi des étrangers où l'on ne peut désormais se promettre une grande tranquillité. Tous les évêques qui étaient ici avant l'arrivée des Français y sont encore.,.. La troupe (française) n'a commis aucune violence ni contre les émigrés, ni contre les -habitants. » (Papiers inédits de Mgr de Merçy.)

3. Dépêche au cardinal Maury, 10 décembre 1800. — « Les bons prêtres reparaissent en foule», écrit-on pourletDoubs. Sauzay, op. cit., i. X, p. 5oo. -^ « Les anciens réfractaires apparaissaient un peu partout dans le département de l'Hérault, revenant de l'étranger ou sortant de leurs cachettes. » (Saurelj op. cit., t. IV, 22.) Dès le i3 juin 1797, on écrivait sut.

5l8 ÉTAT DU CULTE sous LÉ CONSULAT

extraordinaire de retour. « Les prêtres, dit-il à M. de Baïasset, arrivent en foule de Lortdres. Ils font là promesse à Calais. » Nous eoniiàissons le chiffre des rentrées pour les réfugiés en Angleterre. D'après un recensement, il y avait encore dans ce piays, au conaLmencemeiit de 1800, -un nombre de 5,621 ecclésiastiques secourus, sans compter ceux qui pouvaient se suiB&re. Ce n'est que vers la fin de cette année qu'ils coinmeiicèrént à revenir en France par centaines. Le 29 novembre, un rapport parle de 56o départs. A la fin de 1801, les pi^êtres assistés ne sont plus que 3^060 et 2,983 trois mois plus tard, au moment de la paix d'Amiens et de la promulgation du Concordat. Les facilités et les assurances données par le gouvernement précipitent les retours. Au 5 novembre 1802, il ne restait plus que 876 déportés en Angleterre i; M^"^ de La Marche, évêque de Saint-Pol-de-Léon, a beau, par hostilité contre le nouveau gouvernement, qui n'était pas la monarchie légitime, essayer d'arrêter les impatients, l'impulsion donnée se montre irrésistible 2.

Dans le rapatriement du clergé émigré que la Révolur tion avait jeté hors des fi-ontières, nous avons pu distinguer quatre périodes principales. Les premières arrivées, véritablement importantes, s'opèrent en lygS. Les élec-

çe dépai'tement : « Les préjugés religieux ont pris un tel empire, tant de prêtres réfractaires sont rentrés à la fois sur le sol de la Républicpie. Ils ont été accueillis, protégés par un si grand nombre de citoyens fanatiques surtout dans les campagnes, etc. » Id., Ibid., III, 5i. — Dans la Charente on constate que les prêtres ont été « appelés par la grandissime majorité des peuples ». Blanchet, op. cit., pp. 323-326, 554, 555, 586.

1. Tresvaux, op. cit.; Plàsse, op. cit., t. II, p. 22o-23o. — L'abbé de Lubersac porte à i,3oo le nombre des prêtres morts en Angleterre à la fin de

2. M^"- de Mercy (lettre inédite, 21 mai 1800) craint que M" de La Marche n'empêche tel de ses prêtres de rentrer d'Angleterre. « J'espère cependant que, par la demande que je lui en ferai à lui-même, il n'oserait pas s'y refuser. » L'évêque d'Arras, M. de Conzié, était pliis hostile encore aux retours. L'archevêque de Bordeaux, M; de Cicé, dit dans une lettre à Louis JLVIII, le i5 janvier 1801 : « Le nombre des rentrants s'est trouvé si considérable, qu'il a fallu imaginer une distinction chimérique entre les devoirs des laïcs et ceux des prêtres, etc. » (Archiçes des affaires étrangères, fonds français, a'oI. 601.) — L'abbé (Groudemetz confirme l'opposition

ÉTAT DU CUtTE \SOUS LE CONSUIiA* Sl§

tiona favorables de i797doiment un nouvel et magnifique élan aux rentrées. Le Consulat reprend, sur tme plus large échelle,, le mouvement interrompu par le coup d'Etat de Fructidor, Enfin, le sénatus-consulte du 6 flo^ réal an X (26 avril 1802) achève de reconstituer la famille ecclésiastique en accordant à tous amnistie plénièrej à la charge d'être rendus en France avant le j^"" vendémiaire anXI.

Qu'ils viennent donc, ces pauvres bannis I Aussi bien l'impatience de ceux qui les attendent est égale à la leur. On en voit arriver tous les jours avec les voitures publia ques, d'autres à pied et le sac sur le dos. Çà et là, dans les pays où les autorités publiques leur sont favorables, on s'est porté proçessionnellement au-devant de ceux qui se sont annoncés d'avance. On s'étonne de leur sérénité, de leur grand âge, des ravages que les douleurs de l'exil ont imprimés sur leur fi'ont. Les femmes pleurent de joie. Les hommes, malgré les progrès du philosophisme, malgré les rancunes excitées par la Révolution, ne peuvent s'empêcher d'admirer ces vaillants qui ont sacrifié à leurs convictions, à leur conscience, leur repos, leur bonheur, et jusqu'au droit de vivre dans leiir patrie.

Cette patrie a rouvert enfin ses portes et, à mesure, qu'ils s'en rapprochaient, le mal du pays leur donnait la fièvre. Dans le Sud-Ouest j l'abbé Berlioz s'est avancé vers la frontière avec deux compagnons de route. L'un d'eux tombe

des évêques de. Sàint-Pol-de-Léon, d'Uzès, aux départs pour la France. Ils « tonnent contre l'usurpation ». En retour, « M. l'évêque de Troyes dit que la rentrée, même avec la soumission, sera nulle fois plus profitable à la religrion qu'une triste végétation en terre étrangère .où l'on ne peut la servir ». GoÛdemetz,7oc. cit. — L'archevêque de Bordeaux, après s'être plaint dés obstacles qu'on met au départ des prêtres réfugiés à Londres, dit : « Il n'existe plus aujourd'hui de persécution en France, et le retour des pasteurs à leurs postes est un devoir. »

520 ÉtAT DU CULTE SOUS LE CONSULAT

malade. Comme on ne peut trouver de voiture pour le transporter, comme la France qu'on brûle de revoir est trop près pour qu'on s'arrête, les deux voyageurs valides portent l'infirme sur un brancard jusqu'à ce qu'ils en aient franchi le seuil, et que la Providence lem^ procure un inoyen plus expéditif de se rendre à Belley.

Avec la patrie, la famille fait battre le cœur. Souvent une lettre avait apporté aux parents, avec l'annonce d'une prochaine arrivée, les cris de joie des exilés. Entendez cette explosion d'allégresse de l'abbé Goudemetz à la pensée de sa rentrée en Artois. « Chantons Lœtaminiy écrivait-il aux siens, tous les obstacles sont levés, le mur de séparation est jeté bas, le perdu dé neuf ans est retrouvé, l'homine aux cheveux: blancs va vous apparaître, le passé n'est plus qu'un songe. Chantons Lœtamini. » C'est l'ivresse du retour! Parfois il n'était que temps, quand il n'était pas trop tard, de revenir pour retrouver l'être le plus aimé. « J'allais, dit l'un dé ces rapatriés, voir ma pauvre mère mourante à Châteauroux, et, le lo juillet, je rentrai dans mon église, au milieu de mon pauvre troupeau, enchanté au-delà dé l'expression de revoir son pasteur, qui lui rapportait sa religion^ ses institutions, ses offices, ses chants; dont il avait été privé pendant tant d'années i. » -^ « L'acciieil que l'on m'a fait, écrit un autre, est incroyable. Ce n'est plus qu'embrassements, cris de joie. >>

Mais il faut s'arracher à l'étreinte dés siens et à ces effusions si légitimes pour penser à la situation nouvelle et aux: devoirs du niinistère dans les circonstances présentes. Sous la Convention et même sous le Directoire, le clergé rentré en France avait la conviction qu'il n'y

1. Cf. Fleuri, le Clergé de l'Aisne pendant la Révolution, t. II, p. 49:2; — Abbé Cattin, Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique des diocèses de Lyon et de BelleXt 1867 ; — Deramecourt, t. IV, p. 23o ; — Brimomt, op. cit., p. 367.

était, en quelque sorte, que campé, tant le lendemain semblait incertain et pouvait ramener là tempête. Le sol s'est manifestement affermi sous le Consulat. On peut maintenant regarder autour de soi et faire des projets d'avenir. Tout d'abord, où se loger? Le presbytère est encore debout, mais, le plus souvent, les communes l'oiit vendu ou affecté à une autre destination, il faudra donc, ou rester dans la maison paternelle et faire rayonner tout autour son action religieuse ou, rentrant dans son ancienne -paroisse, chercher gitè et couvert chez l'habitant ^, comme on l'a fait sôùs là Convention et lé Directoire, car, depuis la Révolution, plus de dîme, plus de biens de cure;. même les fondations, lés petites rentes foncières attachées à certaines églises de village, ont sombré dans l'universel naufrage. Cette ruine complète ne paraît pas préoccuper les exilés, tout entiers au bon^ heur de leur retour. « Je ne vous demande rien, dit l'un d'eux à ses paroissiens, ni traitement ni logement. Ma Joie sera assez grande si je retrouve chez vous la foi. » A l'user, ce fier désintéressement ne sera pas sans sacrifice ni sans privations. Les fidèles , qui ont nourri jusqu'ici assez^ facilement leurs prêtres, ont de la peine à les entretenir maintenant qu'ils sont beaucoup plus nombreux et peutêtre moins intéressants parce qu'ils sont moins menacés. N'importe, cette difficulté n'est pas insoluble. En France, on ne meurt jamais de faim, surtout quand oh est prêtre et qu'on arrive d'exil. Il sera plus difficile de loger Dieu que ses ministres. A telle phase de la Révolution, Jésus aurait pu dire avec autant de vérité qu'en sa vie mortelle : « Je n'ai pas une pierre où reposer ma tête. » Depuis que l'orage s'est calmé et que les fous

I. « Pendant deux ans, écrit un dé ces prêtres, je dus loger dans une maison voisine du château où j'allais chaque jour prendre mes repas, ne", jouissiant d'aucune espèce de revenu, si ce n'est de celui des messes que laes parents et mes amis me faisaient parvenir. » (Cf. de Brimont, op. cit., p. 338.)

522 ÉTAT DU CULTE SOUS LE CONSUIiAT

furieux ont vu tomber de leur main le marteau déiftolisseur, les maisons de pierre se rouvrent de toutes parts à la Divinité, mais dans que! état, nous l'avons vu. Le vieux cm^é peut maintenant mesurer de ses yeux l'étendue de la dévastation et du désastre; On lui dit les noms de peux qui ont profané, saccagé^ démantelé cette église qu'il avait ornée avec tant d'ainour ; on lui énumère ceux qui ont trempé leurs mains dans les crimes révolutionnaires. Il ne s'en étonne point pour quelques-uns ; pour d'autres, il admire de quelles fureurs est capable la bête humaine quand elle n'a plus aucun frein. H rencontre à •chaque coin du hameau ces proconsuls d'hier qiii passent à côté de lui, stupéfaits de le revoir, sournois ou mena- -çants. Mais ils ont déjà la mine basse à cause de la tournure que prennent les événements. Comme on l'a dit, <( les Jacobins exclus des Conseils, les frères et amis, les ■agitateurs de profession, s'étaient terrés. Us ne couchaient plus chez eux, vivaient chez des amis, osaient à peine sortir, rasaient les murs \ » L'arrogance, l'assurance ainsi perdues à Paris ne tardèrent pas à manquer aux spoliateurs dans les provinces. Néanmoins leur présence, leur haiue, aiguillonnée par le remords, et plus encore par la crainte, avertissent le nouvel arrivant qu'il faut être prudent, Jacques et Jean qui, à la vente des biens nationaux, ■ont acheté à vil prix le prieuré voisin, la terre curiale, le champ appartenant au « purgatoire », se demandent avec une appréhension mêlée de sourde colère si on ne vient ■ pas lem' faire rendre gorge,

Il est moins urgent de régler ces comptes, — et ils ne le seront jamais, — que de trouver un temple. Le gouver-

Page 1