CHAPITRE ONZIEME Le Culte du Roi
1. Tous les yeux tournés vers la cour. — La cour sorte d'Olympe peuplé de demi-dieux et de déesses. — La noblesse s'y rue, s'y l'uine. — A la cour tout converge vers le i"oi. — Malgré une certaine désaffection, le culte qu'on rend à la royauté garde jusqu'à la lin, d'après Marmont, quelque chose de religieux. — II. Le clergé marche en tête de ce culte. — Un mot de M. de Harlay, archevêque de Paris. — Un cardinal aux pieds de Louis XIV. — Bossuet et l'amour du roi. — Le roi incarne la nation. — A ce titre, on lui doit tout. — Le roi; comme protecteur de l'Eglise, a un second titre à l'attachement des évêques. — m. Le cœur se met de la partie. — Combien le roi est aimé. ^ Il aime à son tour. — Joies et tristesses de la famille royale partagées par l'épiscopat. — Tous les événements importants annoncés, commentés par les évêques. — Leurs cris d'angoisse à la mort du Dauphin, lils de Louis XV. — Les évêques aiment le roi, même quand il frappe : Fénelon, Bernis, Beaumont. — Saisissement royal de la Roche-Aymon. — IV. Voile Jeté sur les désordres du roi. — Comment les évêques parlent de Louis XV après sa mort.— Le nom du roi sur leurs lèvres à leur dernier soupir.
Il était difficile aux évêques d'ancien régime, si importants, si occupés, si entourés qu'ils fussent dans leur ville é]3iscopale et dans leur province, de s'absorber dans leur administration spirituelle et temporelle, de ne point porter leurs pensées, leurs regards, par delà les limites de leur diocèse, jusqu'à Paris, jusqu'à Versailles. Grands étaient l'attrait et la fascination de la Cour. L'infatuation des souverains, la politique des ministres, le servilisme
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des grands, rimagination populaire, en avaient fait une sorte d'Olympe peuplé de demi-dieux et de déesses, audessus desquels planait, entourée d'hommages et d'adorations, la personne du roi. Toute la nation y paraissait concentrée. Où trouver ailleurs les faveurs, les pensions, les plaisirs, la suprême élégance, l'esprit et cette scène toujours nouvelle de compétitions et d'intrigues qui amusent la frivolité des courtisans. Aussi voyez comme on s'y pousse, comme on s'y rue de toutes parts. Pour aller à la cour le gentillionmie vend ses terres, abandonne le manoir des ancêtres, s'épuise jusqu'au dernier sou et fait des dettes. « C'est là que vient tout l'argent du royaume, et d'après la multitude des impositions, tout écu de 6 livres doit s'y rendre, j)ar une pente insensiljle, dans le court espace de cinq ou six ans. Que de larmes répandues pour former ce fleuve immense, ce fleuve d'or ^ » « La cour, dit le marquis d'Argenson, est le tombeau de la nation. » En pleine France, en plein christianisme, un honmie avait pu réaliser une conception asiatique et j)aïenne, absorber toutes les forces vives d'une grande nation, incarner en lui l'Etat au point de faire reconnaître une seule volonté, « la volonté du roi », d'aj)j)araître dans sa haute majesté « ce qu'il y a de j)lus grand après Dieu aux yeux du peuple, et même avant, à ceux des courtisans - ». La Bruyère a écrit: « Les grands de la nation s'assemblent tous les jours à une certaine heure dans un temple qu'ils nomment éghse. Il y a au fond de ce temple un autel consacré à leur Dieu, où un prêtre célèbre des mystères qu'ils appellent saints, sacrés et redoutables. Les grands forment un vaste cercle au pied de cet autel et paraissent debout, le dos tourné directement aux j)i'êtres et aux saints mystères et les faces élevées vers le roi, que l'on voit à genoux sur une tribune, et à qui ils semblent avoir tout l'esprit et tout le cœur apj)liqué. On ne laisse j)as de voir dans cet usage une espèce de subordination : car ce peuple paraît adorer le j)rince et le prince adorer Dieu. »