CHAPITRE TROISIEME
Légions de grands vicaires
i; Les évêques ont un cortège de grands vicaires. — Les amis de saint Augustin à Hipppne, de Fénelon à Cambrai. — Richelieu et ses grands vicaires . — On les prend jeunes et nobles. — Assaut de titres. — Promus grands vicaires à leur sortie de Sorbonne où ils ont pris leurs grades. — Tous les évêques étant choisis parmi les grands vicaires, chaque abbé noble cherche et trouve un parent sur un siège de France qui lui donne ce titre. Gela fait une armée de grands-vicaires. — Cependant quelques grands vicaires roturiers, pour faire la hesogne. — Maury, M. de Boulogne. — II. « Les mousquetaires ecclésiastiques » de M. de Grimaldi. — Un grand vicaire de La Font de Savine, vrai scélérat pendant la Révolution. — Les grands vicaires de Bernis, de Brienne. — Talleyrand et Siéyès grands vicaires. — Le conseil archiépiscopal de Paris. — Boisgelin au
• milieu de ses grands vicaires, dépeint par Bausset, — Grands vicaires de La Luzerne. — L'abbé d'Aviau. — Beaucoup de grands vicaires intrépides pendant la Révolution. — En 1802, beaucoup d'évêques choisis parmi eux. — III. Malgré ces vertus, abus de ce grand nombre de grands vicaires trop jeunes. — Faiblesse du cardinal de La Rochefoucauld. — Plaintes en 1789 contre ce recrutement. — Collège de grands vicaires, « sénat vénérable », établi par la constitution civile du clergé.
Les évêques de l'ancieii régime étaient d'autant moins excusables de manquer à la résidence, qu'ils avaient trouvé moyen de rendre agréable le séjour de leur ville épiscopale, en y appelant, à titre de grands vicaires, des prêtres de leur monde, qui formaient leur société et composaient en quelque sorte leur famiUe.
De tout temps les lionunes du plus grand cœur et du plus grand génie, avaient éprouvé le besoin de trouver
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autour d'eux une correspondance de sentiments et des échos sympathiques. Le même Augustin qui épanchait son âme avec ses jeunes amis dans les conférences de Gassiacum, saura plus tard, devenu évêque d'Hippone, se créer une communauté de frères vivant avec lui dans la prière, la pénitence, les exercices du ministère, et dont plusieurs seront élevés à l'épiscopat. Traversons les siècles, nous trouvons un noble esprit, Fénelon à Cambrai, se consolant de ses disgrâces avec des confidents dignes de liii. C'est d'abord l'abbé de Langeron, appelé le petit abbé par opposition à la grande taille de M. de Beaumont. Lecteur du duc de Bourgogne, il fat enveloppé dans la défaveur de Fénelon. Ami de la première heure et de toutes les heures, d'une inteUigence élevée, d'une humeur égale et enjouée, d'une franchise qui va jusqu'à faire des remontrances à son archevêque, il est tendrement aimé de Fénelon, qui lui demande « un flux et un reflux de cœur sans réserve ». Voici maintenant le neveu de l'archevêque disgracié comme son oncle ; c'est l'abbé de Beaumont, appelé familièrement le grand Panta, par abréviation de Pantaléon. Il apporte le mouvement et l'entrain dans cet intérieur de Cambrai. Enfin, l'abbé de Ghanterac, « le docteur subtil, le vénérable », grand vicaire de Cambrai, comme l'abbé de Beaumont, complète parfaitement ce trio. C'est l'homme vraiment remarquable. Représentant de Fénelon à Rome, j)endant la querelle du quiétisme, il rivalise parfois dans sa correspondance avec son archevêque; il mène la campagne avec une vigueur, une dignité étonnante ; et, quand intervient la condamnation, il écrit à Fénelon une lettre admirable. Avec de tels compagnons l'exil était doux. Comme Fénelon savait les apprécier, lui qui a dit : « Les gens qui aiment pour l'amour de Dieu, aiment bien plus sohdement que les autres. Une amitié de goût et d'amourpropre n'est pas de grande fatigue, et elle est de grand entretien. » Aussi écrivait-il à l'abbé de Ghanterac à Rome : « Ma reconnaissance, ma confiance, ma vénération et ma tendresse pour vous, sont sans bornes ; venez au plus tôt afin que nous nous consoKons dans le sein du véritable consolateur. Nous vivrons et mourrons n'étant
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qu'un cœur et qu'une âme *. » On serait tenté de s'attarder à raconter ces amitiés illustres et suaves, qui répandaient tant de charme dans la vie de quelques grandes âmes; mais voilà bien de la tendresse. Richelieu, évêque de Luçon, écrivait sur un tout autre ton à l'un de ses grands vicaires % qui avait cru pouvoir user des remontrances que Fénelon permettait plus tard à l'abbé de Beaumont.
Le xvii^ siècle imita plutôt Fénelon que Richeheu dans les rapports entre évêques et grands vicaires. Sans être des Augustin, ni des Fénelon, beaucoup de prélats de la vieille France surent faire de leurs vicaires généraux non seulement des collaborateurs, mais encore des confidents et des amis. Malheureusement, l'ancien régime vint ici, comme en tant d'autres ]Doints, marquer son empreinte par des abus criants.
Sans doute, il ne fallait pas nous attendre à ne rencontrer, avant la Révolution, autour des évêques, que ces hommes modestes, expérimentés, souvent blancliis dans le ministère, chargés dû poids de l'administration et d'un labeur incessant, que nous voyons aujourd'hui exercer en France les fonctions de vicaires généraux. Il est facile
1. Cf. de Broglie, Fénelon à Cambrai, p. I7-34. Le palais de Fénelon à Cambrai était également animé par la présence fréquente de ses jeunes neveux, qu'il appelle les « non vénérables marmots », les « jeunes péripatéticiens. »
2. « Vous êtes tous deux mes grands vicaires, lui dit Richelieu, et comme tels vous devez n'avoir d'autres desseins que de faire passer toute chose à mon contentement, ce qui se fera, pourvu que ce soit à la gloire de Dieu. Il semble par votre lettre que vous étiez en mauvaise humeur, lorsque vous avez pris la plume ; pour moi, j'aime tant mes amis que je ne désire connaître que leurs bonnes humeurs, et il me semble qu'ils ne m'en devraient point faire connaître d'autres; Si une mouche vous a piqué, vous deviez la tuer^ et non tâcher d'en faire sentir l'aiguillon à ceux qui se sont, par la grâce de Dieu, jusqu'ici garantis des piqûres. Je sais, Dieu merci, me gouverner, et sais davantage comme ceux qui sont sous moi se doivent gouverner... Je trouve bon que vous m'avertissiez des désordres qui sont dans mon diocèse, mais il est bon de le faire plus froidement, n'y ayant point de doute que la chaleur piquerait en ce temps-ci ceux qui ont le sang chaud comme moi... Vous dites que vous renonceriez volontiers au titre que je vous ai donné ; je l'ai lait pour vous obliger, vous croyant capable de rendre service à l'Eglise. Si je me suis trompé en ce faisant, vous désobligeant au lieu de vous gratifier, j'en suis fâché, mais je vous dirai qu'à toute faute il n'y a qu'amende. Je ne force personne de recevoir du bien de moi. Vous prêchez aux autres le libéral arbitre; il vous est libre de vous en servir... Je vous écris cette lettre non en l'humeur que vous étiez quand vous mécrivîtes, mais je ne laisse pas de rendx'e mon style conforme au vôtre pour vous complaire. » Quel homme déjà terrible que cet évêque de Luçon, et quel effet dut produire sur le pa'uyre grand-vicaire cette amère et mordante épître ! Ave.\el, t. I, p. 09.
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de comprendre que les prélats de grande naissance et hautement apparentés, devaient être tentés d'appeler auprès d'eux quelques prêtres de leur rang et de leur race. Mais, par un excès qui sera dénoncé amèrement en 1789, ils en vinrent souvent àne vouloir autour d'eux que des nobles. Entendez les plaintes d'un contemporain: « La place de grand vicaire, dit-il, est la clef de l'épiscopat. Aucun évêque aujourd'hui qui n'ait été vicaire général. Aussi l'évêque n'a point à dispenser de faveurs plus recherchées, plus vivement sollicitées. Il n'a point encore pris possession de son siège, et il est déjà obsédé d'une foule déjeunes gens de tous pays, protégés par son bienfaiteur, son parent, son ami, par Mme la duchesse de... la marquise de... Tous font parade de leur nom, de leur capacité et surtout des lettres de recommandation dont ils sont porteurs; tous briguent à l'envi la commission de vicaire général, l'honneur de représenter le nouveau prélat ou plutôt de représenter pour lui. Monseigneur ne s'arrête point trop au mérite des protégés, inais au poids des protecteurs, aux services q[u'il peut lui-même enattendi^e, et son choix est fait. Nos jeunes gens secouent la poussière des classes, dont ils sont tout couverts encore, pour se mettre à la tête d'un diocèse entier ; quel phénomène ou quelle présomption^. »
Il y a une grande part de vérité dans ce tableau. Le jeune clergé de haute naissance, qui aspire à un grand avenir, commence j)ar apprendre la théologie. Non content de faire son grand séminaire à Saint-Sulpice, il fréquente la Sorbonne, y croise avec ses condisciples le fer du syllogisme, et ne se retire qu'après avoir énoncé bien des majeures et des mineures, tiré bien des conclusions, et coiffé enfin le bonnet de docteur -. Après la protection, après ses quartiers de noblesse, ce sont ses grades qui