IV. Les Martyrs et Confesseurs de la Foi
reprirent leurs anciennes cellules particulières. L'abbé de Gohin se trouva placé pour la première nuit dans une vaste pièce éclairée de deux fenêtres, dont les petites vitres montées sur plomb étaient toutes brisées. Sur sa réclamation, les vitres furent remises en état dès le lendemain ; mais, la nuit suivante, il eut quatre compagnons dont un seul resta définitivement.
Cette chambre venait de servir de corps de garde aux nationaux qui veillaient sur les soldats galeux ; ils y laissèrent en la leur abandonnant une formidable garnison de... poux affamés !
Peu après, arrivait à Montpellier un commissaire extraordinaire. I/abbé de Gohin lui fit parvenir une pétition par laquelle il demandait à rentrer dans son domicile. Le commissaire rendit l'arrêté suivant :
a Girot-Pouzol, etc. .
» Vu la pétition de Martin-Jacques Gohin, prêtre, détenu en la Maison de Réclusion de Montpellier, par laquelle il réclame sa mise en liberté; le certificat de la Municipalité d'Agde qui atteste qu'il s'est toujours conduit avec modération et bienfaisance; l'attestation de l'officier de santé, chargé de soigner les infirmes de la Maison de Réclusion : — Le représentant du peuple, dans le Gard et l'Hérault, considérant que le pétitionnaire est d'un âge très avancé, d'une surdité excessive et très infirme ; et que dans une telle situation il a besoin de soins particuliers qui ne peuvent lui être procurés dans une maison de Réclusion : — Arrête que Martin-Jacques Gohin, prêtre, sera mis en liberté, pour demeurer sous la surveillance immédiate des Autorités constituées du domicile qu'il se cijoisira; et que le mobilier qu'il lui appartient lui sera restitué par tous dépositaires; et, à cet effet, que tous scellés seront levés, s'il en a été posé; charge l'Agent national de la commune de Montpellier de l'exécution du présent arrêté. A Montpellier, ce 8 germinal an III de la République une et indivisible. :» Girot Pouzol.
» Enregistré le lendemain au Département ».
Gohin était donc resté en réclusion depuis le ii mars 1794, jusqu'au 28 mars 1795. S'il est parlé de bienfaisance, c'est que ce prêtre avait donné à la Municipalité 7.400 livres (en assignats) quand elle réclama des emprunts pour ses subsistances. On avait d'ailleurs vérifié par ses comptes de trésorier de la Charité qu'il était en avance de plus de 20.600 L. pour cet hospice. Ce qui l'avait mis alors en même d'agir de la sorte, c'est que ayant obtenu du district de Limoux qu'il statuât sur son traitement (l'abbaye, principal de ses bénéfices, relevant de son ressort), il prononça que son traitement annuel serait d'environ 4,400 livres et qu'à compter de sa déclaration faite les années précédentes, il lui était dû plus de 15.000 livres dont il ordonna à son receveur de lui faire le payement; ce qui fut fait. Mais comme de Gohin résidait dans le district de Béziers, il renvoya à son collègue de cette ville le soin de le pa)^er désormais; mais celui-ci refusa de lui livrer des fonds, sur ce qu'il n'avait pas prête le serment. A son retour à Agdc, l'abbé versa ce qui lui restait d'assignats pour un nouvel emprunt fait par la ville d'Agde pour ses subsistances; ce qui élevait ses prêts à la somme de 12,000 livres.
Son premier soin en sortant de prison, avait été de chercher chez tous les carossiers, la chaise de poste avec laquelle il s'était rendu ù la réclusion, afin d'en payer le droit de remisage pour n niois et de s'en servir pour retourner à Agde. Peine inutile. Il n'eut d'autre ressource que de faire venir d'Agde même, une charrette sur laquelle il revint avec les meubles qui lui avaient servi durant sa détention. Il était libre, depuis l'acte délivré par Girot-Pouzol, de choisir son domicile; il voulut revenir dans son ancien. Il s'y considérait comme obligé par la remise que lui avait fait M. de St-Simon de son diocèse, il est vrai que cet évêque était mort, mort glorieusement et en martyr, à la fin d'août 1794, pendant la captivité de son fondé de pouvoir.
L'abbé de Gohin avait-il conservé ses droits ? Etait-il encore supérieur légitime du diocèse d'Agde ? Il avait à ce sujet consulté les plus habiles de ses confrères reclus, qui se décidèrent pour l'affirmation et pour la
rV. Les Martyrs et Confesseurs de la Foi,
persistante dç sa juridiction tant qu*il n'en serait pas dépouillé par le chapitre cathédral (alors complètement dispersé) ou par Tarchevêque de Narbonne, métropolitain (qui était sorti lui-même de France), ou par le Souverain Pontife, dernier dévolutaire (qui n'avait délégué aucun commissaire apostolique pour ce diocèse). Il revint donc à Agde, persuadé qu'il continuait à être pourvu de ses anciens pouvoirs.
Il sut dans la suite qu'il s'était trompé, non dans les principes, mais dans leur application .
Sa résidence à Agde le mit en relations avec de bons prêtres revenant de Rome. « L'un d'eux, écrit l'abbé de Gohin, après m'avoir détrompé sur l'inaction de l'archevêque de Narbonne, m'écrivit que ce prélat avait demandé au Pape de jouir de son droit de métropolitain et qu'il en avait réellement usé, en nommant pour grand-vicaire d'Agde, le siège vacant, un prêtre français, alors résident à Rome ». Cette nomination privait l'abbé de Gohin de tous les pouvoirs qu'il avait cru conserver jusqu'alors et annulait tous les actes de juridiction qu'il avait faits depuis cette époque. Le nouveau vicaire général n'eut pas plus tôt appris cet inconvénient que, ne pouvant déléguer tous les pouvoirs généraux qu'il avait reçus pour Agde, il se hâta d'approuver tout ce qui avait été fait et tout ce qui se ferait dans la suite. Cette commission (du 27 juillet 1795) fut adressée de Rome à l'abbé de Gohin par une lettre du i^^'aoùt 1795. Il apprit par la même voie que sept des ecclésiastiques d'Agde, résidant à Rome, s'étaient assemblés chez les évêques d'Albi et de Carcassonne, pour les prier d'obtenir de l'Archevêque de Narbonne des lettres de vicaire général d'Agde en faveur de l'abbé de Gohin. Ces lettres furent expédiées de Londres le 30 août 1795. Mais elles ne parvinrent à l'ancien représentant de Mgr de Saint-Simon que le 24 décembre suivant. L'archevêque lui confirmait d'une manière générale tous les pouvoirs qu'il avait eus sous ce dernier évêque.
Le lendemain de son retour à Agde, l'abbé de Gohin se présenta à la Municipalité pour avoir un certificat de résidence qui lui était nécessaire
V Ancien Clergé du Diocèse de Montpellier.
pour la levée du séquestre jeté sur ses biens d'Anjou, en vertu de la 4^ liste supplémentaire des émigrés. Ce certificat lui fut accordé sans la moindre difficulté.
Le dimanche, 2 août 1795, il fit l'ouverture de Téglise cathédrale. Cet édifice se trouvait dans un état déplorable, depuis qu'il avait été dévasté par les membres du Comité de surveillance, encouragés par le sieur Girard, représentant du peuple qui de Narbonne s'était rendu à Agde, accompagné d'une prostituée. L'abbé de Gohin n'avait pour l'assister dans la cérémonie expiatoire que l'abbé Aubin, son ancien compagnon de réclusion. « L'office fut célébré d'une manière très solennelle, avec une afflucnce de monde extraordinaire et la joie peinte sur le visage de tous les assistants. »
Il fit appeler les sages-femmes, auxquelles il avait recommandé avant sa détention d'ondoyer tous les nouveaux-nés et les engagea à les lui présenter au plus tôt possible pour leur suppléer les cérémonies du baptême. Il arriva des enfants d'Agdc et même des paroisses voisines,dont plusieurs n'avaient pas reçu l'eau.
De Gohin disait deux messes le dimanche avec grande affluencc. Il chantait aussi vêpres et complies et donnait la bénédiction du Très Saint- Sacrement. Tout ceci n'était pas vu de bon œil par le ministre de la Police générale, qui avait l'intention de renvoyer encore une fois le zélé vieillard dans la Maison de Réclusion et avait même fait tenir à ses subalternes des instructions dans ce sens.
L'abbé se met aussitôt en mouvement et adresse à l'Administration centrale une pétition à laquelle il ajoute un certificat de médecin, établissant qu'il est âgé de 81 ans, atteint d'une très grande surdité et d'une hernie parfois fort douloureuse, incapable de supporter un long transport sans s'exposer à une mort prochaine. Ces justes réclamations sont transmises par les soins de la Municipalité d'Agde, qui donne un avis favorable. Bref, le bon abbé est dispensé de se rendre au chef-lieu du département et autorisé à garder la réclusion dans son propre domicile sous la sur-