Chap. I", p
2. Acta et décréta Nat. Norman., Reg. I, p. 271 verso, et 277.
3. Recueil de discours prononcés par plusieurs professeurs très célèbres de l'Université de Paris, 1728.
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toujours puisé dans cette lecture des encouragements au devoir et à la vertu. « Mais aujourd'hui, observe-l-il, on néglige « les leçons des Livres Saints, et aussi que voit-on? Une « jeunesse molle, indolente, licencieuse, n'aimant que le « plaisir. Les parents sont les premiers à les pousser dans • cette voie, en se préoccupant bien plus des défauts corpo- -< rels de leurs enfants que de leurs défauts de caractère. On « leur apprend à bien danser, à saluer avec grâce, à s'expri- « mer d'une manière élégante, plutôt qu'à être honnêtes et « vertueux. Ils savent tout cela et n'ont qu'une légère tein- « ture de la religion. Le seul moyen de remédier à ces maux, « conclut Grenan, c'est la lecture des Livres Saints. » Voilà un langage qui conviendrait à bien des jeunes gens de nos jours : docentur illas artes, miser i, cum intérim vix aliqua religionis guttula eis aspergatur.
Les autres discours abordent des sujets moins graves : il s'agit de pédagogie et de littérature. C'est le rude labeur de l'enseignement et ses avantages pour la société, la grandeur et l'excellence de la poésie, et enfin il signale, toujours en latin, l'altération de la langue française qui devient en quelque sorte maniérée et relâchée comme les mœurs : quae mores nostros perdidit luxuria, eadem eloquentiam perdidit. Pour réagir contre ces funestes tendances, Grenan recommande aux jeunes gen3 de s'inspirer des beaux modèles qu'offrent les écrivains de l'antiquité et surtout ceux du xvue siècle : Fléchier et Bossuet, Fénelon et Bourdaloue, et d'autres remarquables par l'éclat, la simplicité, la vigueur, et la correction de leur style. C'est ainsi que l'éminent professeur d'HARcouRT signalait à ses jeunes auditeurs les premiers symptômes de décadence morale et littéraire qu'il entrevoyait au commencement du xviu0 siècle.
B. Grenan fut écouté, car il contribua à former des élèves qui plus tard ont été célèbres à divers titres. De ce nombre fut le charmant conteur qui s'appelle l'abbé Prévost d'Exilés, l'auteur de Manon Lescaut, dont la vie fut presque aussi aventureuse que celle de ses héros. C'est de
lui qu'on aurait pu dire, comme d'un autre personnage de l'époque :
Il prit, quitta, reprit la cuirasse et la haire.
On croit que le médecin matérialiste Lamettrie compta aussi parmi les élèves de Grenan ; mais on en est sur pour le cardinal Loménie de Brienne, membre de l'Académie française, contrôleur général des finances sous Louis XVI, et qui convoqua les États Généraux de 1789. On sait que ses basses complaisances pour la Révolution ne la désarmèrent pas à son égard : après avoir renoncé à la pourpre cardinalice pour lui plaire, elle s'apprêtait à lui conférer une autre pourpre sur l'échafaud, quand il mourut subitement en 1794.
B. Grenan contribua à l'abandon du latin dans les récréations classiques. Ainsi, en 1713, il avoue qu'il ne se sent pas en état de composer une Iragédie pour la distribution des prix, et il fait jouer tout simplement YAthalie de Racine par ses élèves. Comme cette innovation n'était pas du goût de ses collègues, qui voulaient maintenir la tradition universitaire, Grenan essaye de sejuslilierdansun prologue en vers latins. On y voit disputer Philorome, l'ami du latin, partisan entêté de la routine, et Eulale, l'homme au beau langage, l'ami du français. Eulale attaque les représentations des tragédies latines, par cette raison sans réplique que les spectateurs, pendant tes représentations, usent peu de leurs oreilles, mats en revanche abusent beaucoup de leur langue, parce que la plupart n'y comprennent rien ou ne s'y intéressent pas :
Bene quidem : terum hoc est in boc incoinmodi, Quod, qui ail capiunt, importunum, ut lit, genus, Odiosumque; quia utuntur auribua parum, Utuntui- lingua, imo, et ahutuntur plurimum.
L'acteur s'essouffle, que fait-on dans rassemblée? on y cause, on y rit, on y boit.
3 je
Omnesque in formas Proteus it volubilis, Gemebundus, asper, contumax, hilaris, furens, Ut plausum exprimat, et évinçât fastidium. Quid intérim fit apud spectatorem rei?
Garritur, ridetur, bibitur; denique aliud Quidvia agi tu r, quam id cujus ventum est gratia, Actori ut opéra detur'.
11 paraît, si nous en croyons la chronique un peu gauloise de l'époque, que M* Dagoumer ne se contentait pas d'admirer les vers latins de Grenan sur le vin de Bourgogne, mais qu'il savait aussi apprécier le crû lui-même. On dit, à ce sujet, qu'un soir en rentrant chez lui, après un bon diner, il fut obligé de s'arrêter un instant auprès de la fontaine Saint- Séverin, qui portait alors ce distique de Santeuil :
Dum scandunt juga montis anhelo pectore nymphae, Hic una e sociis, rallia amore, sedet.
Dagoumer, croyant que l'eau qui ne cessait de couler de la fontaine était son fait, ne quittait plus la place, en sorte qu'un ami dut l'avertir de son erreur*. Le Sage, d'après un biographe de l'époque, aurait fait allusion à celte anecdote dans son Gil Blas, et sous le nom du gros licencié Guyomar, Recteur de l'Université, il aurait peint Guillaume Dagoumer. « C'est un génie supérieur, dit-il : il n'y a point de philosophe « qu'il ne terrasse dans la dispute; il a un flux de bouche « sans pareil. C'est dommage qu'il aime un peu trpp le vin « et les procès. Les honneurs, comme vous le voyez, ne « changent pas toujours les mœurs3. »
Mais c'est-là, sans doute, une calomnie inventée par les méchantes langues, jalouses du savoir et du crédit dont G. Dagoumer jouissait dans l'Université. La Nation de Normandie faisait le plus grand cas de ses lumières et de ses conseils : aussi, quand il se retira à Courbevoie, en 1730, elle
1. Selecta Carmina, 1. 1, p. 258. — À. Vissac, De la Poésie latine au siècle de Louis XIV.