Ch. Jourdain, HUt. de l'Univ., t. II, p
Poubeau de BeUecbaume, de Bourges, traduisit l'ode en vers français el rendit ainsi cette strophe :
Quoi daiii) 1m plaines de l'Empire On arbore tes étendards, Charles, ton ftme encore respire Les sanglantes fureurs de Mars?
Retiens ton ardeur trop fatale; Après une paix générale J'entends soupirer les Germains.
Armé de toute ta puissance Pourquoi liens-tu contre la France?
Quels sont tes projets inhumains?
Mentionnons encore, en celte même année 1713, une visite d'un ancien élève d'HARcounr, Achille du Harlay. Ce pelilnevfu du grand Harlay, qui jouait si bien la comédie en 168*2, venait d'entrer au Parlement, suivant dignement la carrière de son illustre aïeul ; mais il n'oubliait pas la maison où il avait fait ses éludes, et on ne l'y oubliait pas non plus. Nous en avons la preuve dans l'ode du professeur d'humanités Jessé le Duc, qui le félicite de son entrée au Parlement en ces termes, inspirés d'Horace :
Dagoumer était devenu tout à fait persona g rata à la cour el dans l'Université. Aussi, quand le recteur Godeau, chargé de prononcer le panégyrique annuel de Louis XIV, d'après une fondation faite par les éclievins de Paris, s'attira une disgrâce du roi, pour a voir fait l'éloge du cardinal de Noaillea, favorable aux jansénistes, ce fut Dagoumer qui intervint pour décider la nomination du candidat de la cour, Philippe Poirier. Celui-ci ne jouit pas longtemps de la protection royale : à la mort de Louis XIV, comme ses fonctions expiraient, il ne fut pas prorogé, ainsi qu'on le faisait souvent à cette époque à l'égard des Recteurs dont l'administration avait été heureuse pour l'Université. Or, ce n'était pas le cas pour Poirier, auquel elle reprochait d'avoir mal soulenu ses
si
droits. Elle n'était pas fâchée non plus de faire expier au candidat la pression que son royal patron avait exercée sur la corporation pour le Taire nommer. C'est ce qui nous amène à parler de la querelle litléraire soulevée, à l'occasion de l'oraison funèbre de Louis XlV.enlre les deux collèges ri vaux d'HARcnuKT et de Clermokt ou de Louis- le- Grand. Bénigne Grenan était devenu un des maîtres les plus distingués (I'Harcouht, après avoir été un de ses meilleurs élèves. Rollin, qui s'y connaissait, avait cherché à l'attacher au collège de Beau vais, au temps où il le dirigeait; mais Grenan était resté fidèle à la maison qui l'avait élevé. Professeur de rhétorique éminenl, il était renommé pour son talent en poésie latine, et il est encore célèbre, sous ce rapport, par son Éloge du Vin de Bourgogne, que les juges les plus compétents ont déclaré supérieur à l'Éloge du Vin de Champagne, qui eut cependant pour auteur le fameux Coffin1. En 1715, a la mort de Louis XIV, Grenan se signala par une œuvre plus sérieuse et plus importante, et qui eut un certain retentissement dans l'Université : je veux parler de son Oraison funèbre du monarque défunt. On avait rendu hommage à la mémoire du grand roi dans toutes les chaires chrétiennes et dans toutes les sociélés savantes; les universités et les collèges voulurent la glorifier à leur tour. A Paris, le P. Porée, l'illustre professeur d'éloquence du collège de Clermokt, avait été chargé par les Jésuites de cette mission, et il s'en acquitta avec son talent ordinaire, aux applaudissements de la haute et brillante société de seigneurs et grands dignitaires de la cour conviés
1. V. ces deux pièces de vers à nos documents annexes. On trouve aussi dans les Selecta carmina de 17Ï7 une vingtaine d'autres pièces de .ers latine de Grenan, en particulier une ode à Jacquei III d'An* gleterre, une lettre de la France à l'Espagne, des compliments au cardinal de Noaillas, une traduction de l'Bpître X de Boileau à ses vers, et un bel éloge du duc de Beauvilliera, qui fut, avec Tension, le précepteur des ducs de Bourgogne, d'Anjou (Philippe V] et de Berri. Noua en détachons seulement cette apostrophe délicate :
Hnlo ngum Kbolei, haie ipv «t cndiU «gai , liigin» déport tirai, qoo m oommltten mijna Kk iBtult dm erit meuuicui enrierc piawt.
par les Pères à la cérémonie. Le discours fut prononcé en latin, mais publié ensuite en français, pour être goûté des profanes et du public féminin. Nous pouvons juger de l'emphase élogieuse de l'orateur par le plan de sa composition : « Louis a été grand dans la guerre, plus grand dans la paix, très grand dans la religion, magnus in bello, major in pace, tnaximus in religiône. » Tout le développement de cette division n'est qu'un tissu d'antithèses, la figure favorite du P. Porée. Ainsi : « L'Espagne est une nation qui, contente d'un seul roi, ne peut se contenter de plusieurs royaumes; les Anglais sont belliqueux jusqu'à la témérité et heureux dans leur témérité, et, si nous ne les avions jamais vaincus, on les croirait invincibles; la Hollande est une république stérile en hommes, mais féconde en soldats, et elle n'est jamais plus sûre d'être secourue que quand elle manque de tout secours. » Puis ce sont les beaux-arts qui se plaignent de Louis XIV, parce que la peinture manque de couleurs pour représenter sa noblesse, la sculpture n'a pas de marbre assez beau pour exprimer sa majesté. Enfin l'orateur justifiait le superlatif de son troisième point en exaltant la révocation de YÉdit de Nantes et la répression violente du Jansénisme, « cetto secte qui renie la religion calviniste, sa mère, quoique sa rnère ne doive pas la renier ». Le tout se terminait par une brillante péroraison sur la mort du plus grand monarque de la chrétienté, que l'orateur avait préaenté non seulement comme un héros, mais comme un saint et presque comme un dieu.
Les lauriers de Clermont empêchèrent-ils Harcourt de dormir? on ne sait; mais on annonça, quelques jours après l'oraison funèbre du P. Porée, que pareille solennité aurait lieu dans la chapelle de la Sorbonne, celle du collège d'HARcourt étant trop petite. Bénigne Grenan fut naturellement l'orateur désigné pour en rehausser l'éclat. Il parut au milieu d'une assistance toute différente de celle qui avait écouté le P. Porée, mais non moins remarquable. L'archevêque de Paris, d'illustres conseillers et procureurs du Parlement, le prévôt, les magistrats municipaux, les chefs des plus impor-
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fautes corporations, et surtout le Recteur el les professeurs de l'Université. Grenan répondit a l'allenle de son auditoire, el, dans un style simple, naturel, sans exagération et sans flatterie, il loua ce qui méritait d'être loué dans la vie de Louis XIV : ses exploits, ses conquêtes, ses encouragements donnés aux sciences, aux lettres et aux arts, son zèle pour la religion ; mais il se tut sur les rigueurs exercées contre les protestants et les Jansénistes. L'assistance approuva celte sage réserve et admira beaucoup le passage sur les dangers de l'autorité souveraine, où il semble que Grenan devance Massillon. Citons seulement cette belle peinture de la flatterie, qui confirmait, à vingt ans de distance, les observations do Fénelon et les allusions de la tragédie de Sédécias : « Que les rois sont à plaindre! la flatterie les assiège confinuellemenl; sans cesse elle étudie les endroits faibles par où elle peut s'insinuer dans leur cœur; elle épie les moments favorables; elle glisse quelques mots à l'oreille; mais elle est surtout atlentive à opposer un voile aux rayons de la vérité, qui pourraient
percer jusqu'au trône, et à les étouffer, s'il est possible
Cet éclat qui éblouit les faibles veux des mortels, celle haute élévation où les met le pouvoir absolu, cette foule de plaisirs qui les environnent, sont Irop souvent les sources funestes
de leur malheur Leur âme, tout entière altirée par des
charmes si puissants, cède aveuglément au prestige, el l'effet est d'autant plus certain que personne n'ose rappeler le prince au devoir. » Ce langage, sévère mais respectueux, se ressentait un peu des mécomptes éprouvés par l'Université sous le règne de Louis XIV, qui fut loin de contribuer, comme ses prédécesseurs, à la prospérité de l'Ecole de Paris.
Le succès de Grenan irrita le P. Porée, qui lui écrivit une lettre, où, sous le prétexte de venger la gloire de Louis XIV, outragée par le silence de son rival sur la question religieuse, il se livre, à son égard, aux insinuations les plus injustes et les plus perfides. Grenan n'hésita pas à relever le ganl, et répliqua en montrant le vide et la fausseté de l'œuvre du P. Porée : « Est-ce donc, disait-il en terminant, caractériser r-sAiNT-i.oi.-i s. 23
les Jésuites que de peindre le mensonge toujours prêt à jeter un voile sur la vérité pour empêcher ses rayons de parvenir jusqu'au trône? ■ Les partisans du P. Forée voulurent le défendre, et la querelle s'envenima au point de dégénérer en attaques violentes et grossières. Il y eut surtout un certain abbé Laforgue, qui, dans la chaleur de la lutte, oublia à ce point son histoire, s'il l'avait jamais sue, qu'il attribua à Louis XIV des expéditions que ce prince n'avait pas dirigées, inventa un Edouard VIII d'Angleterre, au lieu de Henri VIII, et persista dans ces affirmations, malgré les railleries qui accueillirent de pareilles bévues. Avec de tels défenseurs, la cause de son adversaire devenait ridicule, et Grenan, suffisamment vengé de ses attaques, arrêta le débat, riant sous cape, arec ses amis, du formidable coup d'encensoir envoyé par le P. Porée au nez du Régent : « Que n'a-t-on pas a espérer de ses lumières et de ses vertus? Il forme le roi par ses exemples. ■ Nous savons comment Louis XV a été formé à celle école1. En même temps que le collège d'iUncoi ht rendait aiusi hommage à la mémoire de Louis XIV, la Nation de Normandie faisait célébrer un service solennel pour le repos de son âme dans la chapelle de la maison. Voici la lettre d'invitation qu'elle adressait à ses membres par l'organe de son procureur : • Veneranda Normannorum Natio Ludotrieo XI V, Hegimaximo, parentabit humiliala in conapeclu Domini,qui, arbiter hujus diei, suslutit a «obi» desiderabile oculorum no&trorum. Vocal itaque suas ad precet et ad planctum eus qui sciunt plangere; adsint fréquentes in insignibus quibus decet omati, tn sacello llarcuriano, die Veneris 4* Octobris anno MDCCXV. >
Houvilliard-Delaval, procurator venerandae nattonis.
1. Bib. de ta Sorb. Pièces diverses. U. 59-63. Arch. nat. M. H. 450. M. 133. S. 6439. Voltaire et ses Maîtres, par M. Pierron, l'auteur de la Notice historique sur d'HARCOURT et Saint-Louis; Une Querelle littéraire au XVIII* Siècle, mémoire lu à l'Académie des Sciences, Inscriptions et Belles-Lettres de Toulouse, par M. Dsschamps; l'Histoire de V Unittrsité, de Ch. Jourdain. — H. Moulin, Procès du vin de Bourgogne et du vin de Champagne.
Le Recteur de l'Université y assista en robe violette, à gauche de l'autel, et le procureur de la Nation de Normandie, en robe rouge, à droite. Le professeur Guenon, prodoyen de la Nation, chanta la messe au milieu d'une nombreuse assistance en robe universitaire. Il n'y avait pas de tentures noires dans la chapelle; au milieu se dressait un simple catafalque entouré de cierges. Chaque tributaire reçut une rétribution de 10 sols, et, pour excuser, sans doute, cetle modeste offrande, à l'occasion d'une cérémonie royale, le signataire du procès-verbal déclara que la Nation n'était pas assez riche pour donner davantage. Les obsèques du roi eurent lieu à Sauvt-Denys, où l'Université fut convoquée avec le cérémonial d'invitation que nous avons rapporté pour les funérailles du prince de Condé1. Le registre de la Nation de Normandie, qui nous en parle, mentionne qu'après le service à Saint-Denvs, il y eut un diner offert à l'Université dans l'abbaye. Le procureur Délavai nous en donne même le menu. Il se composa de neuf services, consistant en poulets, chapons, perdrix, oies, lièvres, pigeons, gâteaux, fruits, bonbons; rien ne fut épargné, sauf le vin, dit-il, qui n'apparut qu'au milieu du repas et en si faible quantité qu'on put à peine en boire trois ou quatre verres1. Les moines craignaient sans doute de voir se renouveler les conséquences des libations copieuses de l'ancien Lendit.
L'oraison funèbre de Louis XIV n'est pas le seul discours que nous ayons de Bénigne Grenan ; on en pourrait citer plusieurs autres, prononcés à la rentrée des classes du collège, qui était alors très solennelle : insolemni scholarum instaurations Ils sont en latin, suivant l'usage de l'époque, où Ton obligeait encore à parler aux élèves dans cette langue. Le premier de ces discours que nous présente le Recueil1, qui les a conservés, est une exhortation à lire l'Écriture Sainte. Grenan rappelle que les grandes âmes du judaïsme et du christianisme ont