Bib. de la Sorb., factums U
s'écria-t-il, d'être curé de Montchauvet, du plus triste lieu du monde, où mes talents sont enfouis, et où il n'y a que moi d'homme d'esprit.... Enfin j'en arrive, et je suis charmé d'avoir fait connaissance avec un homme de votre réputation, pour vous demander votre avis sur un madrigal d'environ sept cents vers, que j'ai fait.... » En disant cela, il tira de sa poche un grand cahier de papier. Diderot effrayé de cette lecture, l'esquiva en lui disant : « Monsieur le curé, je vous trouve bien blâmable d'employer votre loisir à de pareils sujets; quand on a un génie aussi sûr que le vôtre, on doit * faire des tragédies, et non pas s'amuser à des madrigaux. Permettez-moi donc de vous dire que je n'écouterai pas un seul vers de votre façon avant que vous nous ayez apporté une tragédie. » Diderot croyait avoir évité le fâcheux, lorsque, quinze jours après, l'abbé Petit lui apporta une tragédie intitulée David et Bethsabée. Pour mieux s'en amuser, il l'invita à venir en donner lecture le dimanche suivant chez le baron d'Holbach, où se trouvaient réunis, avec Diderot et le maître de la maison, Rousseau, d'Alembert, Duclos, Marmontel, La Condamine, Grimm et autres encyclopédistes. Encouragé par son ami "Basset, le curé-poète se garda bien de manquer au rendez-vous. II exposa d'abord sa théorie sur l'art dramatique : • Rien de plus simple, disait-il; prenez le sujet de Balthazar, par exemple. Vous savez que, pendant le souper de ce roi impie, on vit une main écrire sur les murs les mots Manè, Thécel, Phares. Il s'agit donc de savoir si le roi soupera ou non, car s'il ne soupe pas, la main n'écrira pas. Or, je n'ai qu'à inventer deux acteurs. Le premier veut que le roi soupe, le second ne le veut pas, et cela alternativement. Si moi, poète tragique, je veux que le roi soupe, celui-ci parlera le premier. Ainsi, 1er acte : Le roi soupera; 2* acte : Il ne soupera pas; 3* acte : // soupera; 4° acte : H ne soupera pas; 5e acte : // soupera. Ce sera le contraire si je veux que le roi soupe. Dn murmure approbateur accueillit ce début, et on demanda la lecture de la tragédie qu'il avait apportée. L'abbé Petit s'empressa de déférer aux vœux de la société et lut la pièce la plus bizarre, la plus
incohérente qu'on put imaginer. Quoiqu'il eut le nez très long, remarque Grimm, il ne s'aperçut pas que les éloges qu'on lui prodiguait étaient autant de moqueries. Seul, Rousseau osa dire la vérité au poète; mais celui-ci, que tes autres auditeurs comparaient au grand Corneille, ne supporta pas les critiques du citoyen de Genève et n'y vit qu'un accès de jalousie. Il avait remarqué cependant que plusieurs avaient ri de certains passages; mais il attribua cette attitude à un défaut d'intelligence de l'art dramatique. C'est ce qu'il écrivait quelques jours après dans une lettre à l'abbé Basset, où il lui dit que, malgré tout, il ne se rebutera pas, et il annonçait qu'il avait fait imprimer sa pièce « en beau papier et en caractères bien nets », et qu'il en préparait une autre, précisément sur Balthazar, afin de donner un frère à sa Bethsabée. Fréron en a fait la critique dans son Année littéraire; elle ne valait pas mieux que la précédente : c'était l'application de sa théorie sur le souper. Mais le curé de Moxtghauvet dut se consoler d'avoir été incompris, en recevant l'épitre de H. de Hargency, qui commençait ainsi :
Corneille du Chauve t, rimeur alexandrin, Crois-moi, laisse-les dire et va toujours ton train1.
6. Basset était naturellement du côté des rieurs : car il communiqua à Grimm et à Fréron les lettres épiques du eu ré- poète et en fit sans doute avec eux de bonnes gorges chaudes.
Parmi les pensionnaires du collège cI'Harcourt au temps du proviseur Louvel, nous pouvons citer les noms devenus célèbres à divers titres de Talleyrand, Choiseul-Gouffier et Hérault de Séchelles.
Talleyrand a raconté, dans les Mémoires, dont on vient de commencer la publication, comment il vint au collège d'HAR-
1. Cette anecdote est empruntée à la Correspondance de Grimm, t. I, p. 278, 280 et 352, et à l'Année littéraire de Fréron, 1754, t. IV, p. 307; et 1758, t. VIII, p. 348. M. Gasté, professeur à la faculté des lettres de Caen, qui nous Ta indiquée, en a tiré un charmant récit, publié dans la Nouvelle Benne du l*r novembre 1882.
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gourt à l'âge de huit ans, en 1762. Nous y trouvons plusieurs détails sur la vie des jeunes pensionnaires, qui méritent d'être rapportés. On y voit aussi se dessiner le caractère prétentieux de l'auteur.
« Un vieux valet de chambre de mes parenls m'attendait, disait-il, rue d'Enfer, au bureau des coches. Il me conduisit directement au collège d'IURcouirr. A midi j'y étais à table, au réfectoire, à côté d'un aimable enfant de mon âge, qui a partagé, et qui partage encore tous les soucis, tous les plaisirs, tous les projets qui ont agité mon âme dans le courant de ma vie. C'était M. de Choiseul, connu depuis son mariage sous le nom de Choiseul-Gouffier. J'avais été frappé de ma subite entrée au collège sans préalablement avoir été conduit chez mon père et ma mère. J'avais huit ans, et l'œil paternel ne s'était pas encore arrêté sur moi. On me dit, et je crus que c'était quelque circonstance impérieuse qui avait causé cet arrangement précipité ; je suivis ma route. On me mena dans l'appartement d'un de mes cousins (M. de la Suze), et je fus confié au précepteur qui depuis plusieurs années était chargé de son éducation. Si j'ai fait quelques progrès, on ne peut les attribuer ni à l'exemple de mon cousin, ni aux talents de mon précepteur. « Une fois par semaine, l'abbé Hardi me conduisait chez mes parents, où je dînais. En sortant de table, nous retournions au collège, après avoir entendu régulièrement les mêmes mots : Soyez sage, mon fils, et contentez M. l'abbé. Je travaillais passablement bien ; mes camarades m'aimaient, et je m'accoutumais assez gaiement à ma situation. Ce genre de vie durait depuis trois ans, quand j'eus la petite vérole; cette maladie contagieuse obligeait les enfants à quitter le collège. Mon précepteur avertit ma famille, qui m'envoya une chaise à porteurs pour me transporter rue Saint-Jacques chez madame Larond, garde-malade employée par H. Lehoc, médecin du collège. A cette époque, on enfermait encore sous de doubles rideaux les personnes attaquées de la petite vérole; on calfeutrait les fenêtres, on faisait grand feu, et l'on excitait la fièvre par des potions très actives. Malgré ce régime incendiaire, qui a tué beaucoup de monde, je guéris et ne fus pas
même marqué. J'avais douze ans L'abbé Hardi, après
avoir fail l'éducation de M. de la Suze, c'est-à-dire après avoir été son précepteur jusqu'à l'âge de seize ans, se relira. J'eus pendant quelques mois un gouverneur nommé M. Hullot ; il devint fou. On me mit alors entre les mains de M. Langlois, qui est resté avec moi jusqu'au moment où je sortis du collège, et qui depuis a élevé mes Frères. C'était un fort galant homme, qui ne savait très bien que l'histoire de France.
« J'aurais pu avoir quelques succès dans mes études : les dispositions que j'avais me portent à le croire, et je vois qu'il est resté à peu près la même opinion à la plupart des personnes qui ont été élevées avec moi. Le peu d'encouragement que je reçus par la crainte que l'on avait de donner trop d'éclat à ma jeunesse, me fit passer d'une manière assez terne les premières années de ma vie4. »
C'est ainsi qu'il nous explique, dans sa vanité, pourquoi nous ne trouvons pas son nom parmi les lauréats du collège.
Quant à son camarade Choiseul-Gouffier, ses biographes nous disent que « son rang et sa fortune, au lieu d'être pour lui des moyens de dissipation, favorisèrent ses goûts pour l'étude, en sorte qu'il acquit au collège d'HARCooRT une instruction solide. Les souvenirs de l'ancienne Grèce le préoccupaient, et dès l'âge le plus tendre il conçut le projet de visiter ce sol classique de la gloire3. » Il avait, d'ailleurs» été préparé à l'accomplissement de ce projet par les leçons de l'abbé Barthélémy, l'auteur bien connu du Voyage du jeune Anaeharsis. Il fut lui-même ce jeune Anacliarsis par ses éludes archéologiques sur la Grèce, qu'il publia en 1782. L'Académie des Sciences et l'Académie française lui ouvrirent leurs portes. En 1782, il remplaçait d'Àlembert dans cette dernière compagnie. Nommé ambassadeur à Constanlinople, il rendit de grands services à la cause des Hellènes et à la Russie. La Révolution le tint éloigné de la France, où il rentra, en 1802, pour reprendre sa place à l'Académie et conti-
1. Mémoires du Prince de Talleyrand, publiés par le duc de Broglie, t. Ier. — Paris, Galmann-Lévy, éditeur.