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Le président de chaque année occupe la place d'honneur au banquet qui réunit les anciens élèves à une table fraternelle vers la fin du mois de janvier. C'est dans ces agapes que Ton peut juger des sentiments élevés et généreux qui animent tous les anciens Saint-Louis. On y voit confondus dans une même pensée de cordialité les représentants de toutes les générations qui se sont succédé au lycée depuis son établissement. Les écoliers de 1820 se rencontrent avec ceux de 1830, ceux de 1848 avec ceux de 1870 et ces derniers avec les élèves encore sur les bancs, car on invite au banquet les lauréats de Tannée qui viennent d'entrer les premiers aux écoles de l'État et ceux qui se préparent à les suivre dans le même rang. Ainsi les vieux et les jeunes, les arrivés et les débutants, les hommes marquants et les moins connus, se serrent la main, sympathisent franchement dans cette soirée où règne la plus vraie et la plus chaude camaraderie.
La camaraderie dans le sens le plus noble de ce mot, voilà en effet une des notes dominantes de ces réunions, celle qui apparait sur les visages, dans les regards et sur les lèvres de tous, spécialement de ceux qui sont appelés à parler au banquet de l'Association. Aussi quand on ouvre ses Annuaires, on l'y rencontre à chaque page, en prose, en vers et même
en musique, car elle a ses orateurs, ses poêles et ses chantres. Que ne pouvons-nous citer ici tous les passages qu en sont empreints? Rappelons-en seulement quelques-uns. Ainsi, en 1875, H. Cosnard la chante en ces termes :
C'est elle qui depuis quinze ans Consacre ce jour mémorable Où tous, conscrits et vétérans, Nous nous réunissons à table:
De tous côtés nous accourons A l'appel d'une voix amie.
Ensemble nous fraternisons Et le verre en main, nous fêtons La bonne camaraderie : {bis)
C'est elle qui, dans le malheur, Fait de nous tous autant de frères, Qui va consoler la douleur, Qui va soulager les misères; Trouvons-nous dans notre chemin Un ami dans la pénurie, Pour lui tu sais ouvrir soudain Et notre bourse et notre main, 0 sainte camaraderie : (bis).
Aussi ne nous étonnons pas d'entendre les plus anciens proclamer dans ces circonstances que ces réunions sont pour eux un vrai rajeunissement. Écoutons M. Brissaud le déclarer en 1887, avec un enthousiasme tout juvénile :
c Comme ils viendraient en foule s'asseoir à côté de nous, les anciens, s'ils savaient à quelle source de jouvence nous venons ici nous abreuver I Ce sont les plus vieux qui savourent le plus délicieusement l'ivresse du rêve auquel nous nous abandonnons en ce moment. Oui, les plus vieux, parce que les vieilles générations s'éclaircissent, et que les survivants sont heureux de se serrer de temps en temps les coudes. Songez donc, nos chers camarades, se retrouver comme par magie, en 4887, collégiens de 4834 à 4840! Se figurer qu'on vient d'arpenter la rue Saint- Jacques depuis l'impasse des Feuillantines jusqu'à la rue Sainl- Hyacinthe, qu'on vient de saluer la fontaine do Santeuil et le restaurant Flicoteau, en un mot, sur l'horloge de l'existence reporter l'aiguille on arrière de 50 ans, se revoir avec vous à l'heure sereine de la quinzième année, celte heure bénie où les mécomptes n'ont pas eu le temps de tromper les espérances, ni les déceptions celui de trahir les efforts, franchir un demi-siècle
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de passé par le fait seul que nous sommes à cette table et du ciel froid et sombre de la soixantaine être reporté en un instant au plein soleil de la première jeunesse; être enveloppé de sa lumière et de sa joie, sentir les vieilles amitiés vous réchauffer le cœur, eh ! mes chers ea ma ni des, il y a bien là de quoi faire accourir à nous des milliers de Saint-Louis. Disons-leur cette illusion, racontons-leur cette merveille, et, bien sûr, l'Association se renforcera. •
C'est ce qu'exprimait encore M. Haag, en 1889, quand il disait, en s'adressanl aux jeunes élèves de Saint-Louis présents au banquet :
« Jeune homme, mon frère, nous tes anciens, nous dont la génération a assisté pour ses débuts aux tragiques aventures de la Guerre, nous avons conservé notre foi dans l'avenir, notre foi dans l'idéal.
« Nous ne sommes plus des naïfs, nous avons fait, hélas I bien dos expériences, de tristes expériences, et pourtant quand je compare les hommes que nous sommes aujourd'hui aux jeunes gens que nous étions, il y a vingt-cinq ans, au sortir du collège, je retrouve encore nos meilleures croyances d'alors vivantes et vivaces dans nos cœurs.
• Oh ! je le sais, nous avons tous la fanfaronnade du scepticisme, et il faut quelque courage pour affirmer aujourd'hui que l'on croit à quelque chose. Mais ce courage, cette crànerie qui n'est, en somme, qu'une sincérité, je veux l'avoir avec toi, jeune homme.
« Je ne te dirai pas : garde tes illusions ; mais je dirai : quand tu sentiras battre ton cœur au souffle de quelque généreuse pensée, si quelqu'un te parle d'illusions à perdre, il .te trompe : car ces illusions-là, c'est la vérité même, vérité supérieure à l'expérience comme certains axiomes de mathématiques que le document expérimental ne saurait infirmer. Croyances supérieures à l'expérience, car les défaites, si cruelles qu'elles soient, ne doivent pas nous faire douter du patriotisme, pas plus que la défection d'un ami ne doit pas nous faire douter de l'amitié.
« Ces croyances, nobles et élevées, qu'elles s'appellent foi religieuse, patriotisme, amour de la famille, amour de Part, amour de la science, ces choses hautes pour lesquelles on donne son sang et sa vie, nous en avons gardé le respect et le culte. Des illusions cela, allons donc ; ce sont les vrais flambeaux de l'existence, et ceux qui prétendent qu'ils s'éteignent, je les plains, car ils ne s'aperçoivent pas que c'est leur vue qui baisse. «
« Garde-les ces croyances, c'est la seule bonne chose dans ce monde : tout le reste ment, les sensations s'émoussent, les jouissances matérielles s'usent vite et ne laissent après elle que satiété et dégoût.
« Garde-les ces croyances et lutte vaillamment pour elles, car, ainsi que Ta dit notregrand poète :
Ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent, ce sont Ceux dont un dessein ferme emplit l'âme et le front!
« Garde ces croyance?, comme nous les avons gardées, et je bois avec confiance à ton avenir, à Ion bonheur, je bois à la France de demain que tu représentes ! »
Et si Ton veut savoir ce qui conserve parmi ces hommes déjà avancés en âge cette chaleur de cœur, nous en trouvons l'explication dans deux sentiments qu'expriment presque tous les discours de ces banquets : la reconnaissance envers les anciens maîtres et un ardent amour de la patrie. Us m'en voudront peut-être de trahir ainsi leurs secrets, mais la génération qui grandit m'en saura gré, parce qu'elle y puisera des encouragements à profiler des leçons de ceux qui les instruisent et à préparer vaillamment la revanche de l'avenir.
Qu'ils écoutent donc les jeunes d'aujourd'hui ceux qui l'ont été autrefois, que dis-je, qui le sont encore quand ils disent, en 1868, comme M. Camille Doucet, secrétaire perpétuel de VA cadémie française :
Quand nous nous retrouvons dans ce beau réfectoire De nos bons mauvais jours, nous en faisons l'histoire. De ce brave collège au dessert nous causons. Nous en disons du bien, plus que nous n'en pensons. Ses grands murs ne sont plus une prison maudite ; C'est le berceau ! le nid que notre enfance habite ! Nous nous attendrissons en nommant, en vantant Nos dignes professeurs... qui nous punissaient tant! Je ne sais quel prestige embellit de ses charmes Jusqu'au ressentissement de nos premières larmes; Tout de notre Age d'or aujourd'hui nous parla; Nous n'avons que vingt ans!... restons comme cela; Nos esprits sont plus gais, nos fronts sont moins sévères, Nous réchauffons nos cœurs au contact de nos verres, Et puis pendant trois cent soixante-quatre jours, Nous ne nous voyons plus... nous nous aimons toujours.
C'est M. Coppée, encore un Saint-Louis, membre de
l'Académie française, qui adresse ces charmantes paroles aux convives du banquet de 1886 :
« Il faut que je remercie les anciens professeurs du lycée qui nous font aujourd'hui l'honneur d'assister à ce banquet, il doit y avoir, j'imagine, un peu de mélancolie chez ces maîtres d'autrefois, quand ils reconnaissent, sous la barbe déjà grisonnante de Tinconnu qui leur tend la main, les traits de l'adolescent dont ils corrigeaient jadis les copies; mais ils doivent éprouver aussi un bien doux attendrissement en sentant dans les cœurs de leurs vieux écoliers, une profonde, une inaltérable reconnaissance. Dans cette pépinière d'esprits qui s'appelle le Lycée, nos professeurs nous ont cultivés, comme de jeunes arbustes, en disant avec le vieillard de La Fontaine :
Mes arrière-neveux me devront cet ombrage ;
ou plutôt en murmurant ce vers de la neuvième Bucolique, car dans une réunion d'anciens collégiens une citation latine est de rigueur :
Insère, Daphnî, piros : carpent tua poma nepotes.
Maintenant ils revoient couverts de fruits les arbres qu'ils ont plantés, et ils ont le droit d'être fiers de leur noble tâche dans la vie, tâche qu'ils ont accomplie avec tant de talent, de courage et de désintéressement. •
Mais c'est surtout le patriotisme qui éclate dans les réunions des anciens de Saint-Louis.
En prose on y célèbre les héros de la guerre de 1870 ; nous avons cité plus haut les paroles de H. Denormandie en 1872.
En vers on chante les malheurs de Vannée terrible. Ainsi M. Daffry de la Monnoye, en 1871, après avoir salué les victimes delà guerre, comme nous l'avons rappelé plus haut, ajoute :
Mais espérons toujours, contre toute espérance : Nos stupides Titans resteront écrasés, Et ne laisseront plus d'autres traces en France Que d'à mer s souvenirs et des noms méprisés.
S'ils renversaient un jour nos frêles existences, Nous nous endormirons calmes et triomphants,
Laissant à leurs projets de jeunes résistances Et Ja victoire prête aux mains de nos enfants.
Mais ils n'ont pas encore brisé tout sur la terre ; En un même faisceau sachons nous réunir Marchons en méprisant le bruit de leur tonnerre, Marchons ; et, malgré tout, croyons à l'aTenir.
C'est encore M. Coppée qui récite les strophes suivantes Aux amputés de la guerre, en 1874; nous en détachons quelques-unes :
La nuit, quand le vent désolé Pousse au loin sa plainte éternelle Sur le rempart démantelé, A quoi penses-tu, sentinelle?
Et sur vos gradins réguliers Vous chère et prochaine espérance, A quoi pensez-vous, écoliers Devant cette carte de France?
Car hélas ! je sens que l'oubli A suivi la paix revenue, Que notre rancune a faibli, Que la colère diminue.
Mais vous êtes là, vous, du moins, Pour nous rafraîchir la mémoire 0 blessés, glorieux témoins De leur effroyable victoire.
Amputés, ô tronçons humains, Racontez-nous votre martyre, Et de vos pauvres bras sans mains Apprenez-nous à mieux maudire !
C'est le sentiment que le colonel Dulac, dont M. £. Pelicier venait de rappeler la belle conduite à Phalsbourg, où il avait assuré la retraite du 84e de ligne, a traduit en ces termes énergiques el vraiment militaires :
c Après les paroles sympathiques de mon vieux camarade et ami Pélicier, je ne puis rester insensible aux souvenirs de collège et de campagne. Je ne ferai pas de discours, je ne porterai pas de toast; je n'exprimerai qu'un vœu qui, j'en ai la conviction, sera
partagé par tous : que les générations qui nous succèdent soient toujours animées de l'esprit de discipline et du sentiment du devoir; qu'elles soient élevées pour connaître et pour garder l'amour de Dieu, de la famille, de la patrie!.... et la haine de l'ennemi ' ! »
Le nom de M. E. Pélicier que nous venons de prononcer en terminant celte histoire, qu'il avait appelée de tous ses vœux, ne pouvail se trouver avec plus d'à-propos sous notre plume pour signaler la réalisation d'un autre projet, en vue d'augmenter encore le prestige de V Association des anciens élèves du lycée Saint-Louis. Pour en perpétuer le souvenir d'une manière plus durable, voici ce qu'il proposait au dernier banquet de l'Association, 28 janvier 1891 :
« Mes chers camarades, j'ai à vous entretenir d'un projet qui était certainement dans votre pensée depuis longtemps. Toutefois je n'osais vous en proposer la réalisation qu'après avoir assuré la publication de l'histoire d'HARcouaT que prépare en ce moment notre aumônier.
o J'ai confié ce projet à plusieurs d'entre vous, j'en ai saisi le Comité lors de notre réunion de décembre dernier et, fort de son approbation, j'ai poursuivi et atteint mon but.... Il s'agit d'une médaille que nous donnerons chaque année au lauréat de notre Association. (Bravos.) Mais une médaille, direz- vous peut-être, a toujours un revers et ce revers serait pour nous une charge qui grèverait lourdement notre budget! — Rassurez-vous, j'ai hâte de vous dire que ce matin même j'ai soumis mon projet à M. le duc d'Harcourt, notre président d'honneur, qui en gentilhomme et sans se faire prier, m'a dit qu'il se chargeait des frais de cette médaille. (Bravos prolongés.)
a Je ne puis encore que vous la décrire, mais auparavant je vous dirai que l'exécution en sera confiée à un ancien prix de Rome, médailliste de grand talent, M. Alphée Dubois. Elle sera en argent, d'un module et d'un poids supérieurs à ceux de l'ancien écu de six livres. Sur la face on lira : H ar court 4 280 — Saint- Louis 4820. Au centre et côte à côte, figureront les armes d'HARcourt et le contre-sceau de Saint-Louis sur un fond de lauriers. Au revers seront gravés à l'entour les mots : Association amicale des anciens élèves du lycée Saint-Louis, 4860 (date de notre fondation) ; au milieu, le nom du lauréat auquel elle sera destinée et au-dessous le millésime de Tannée. (Bravos.) Notez que cette généreuse fondation de M. le duc d'Harcourt est une vraie libéralité,