‹ L'ancien Collège d'Harcourt et le Lycée Saint-Louis. Notes et documents pour la plupart inéditsChapitre 71 sur 355 · Y. p. 8 et · texte numérisé non relu

Y. p. 8 et

HARCOURT-SALNT-LOUIS, 9'

magi contra dictam Johannam l. Résumons en quelques mots son argumentation en faveur de la Pueelle.

Robert Cybole annonce l'intention de répondre seulement aux quatorze principaux chefs d'accusation : il y en avait soixante-dix,, dressés contre Jeanne d'Arc. Après avoir rappelé la sentence, il observe, d'une manière générale, que dans tous les griefs reprochés à l'héroïne, quelle qu'en soit la réalité, il s'agit de fautes contre la morale, et non pas de fautes contro la foi. Or, on peut pécher contre la morale sans pécher par là même contre la foi, et, d'ailleurs, le péché contre la foi ne peut être imputé à une àme qui a la foi et en témoigne comme Ta fait Jeanne d'Arc.

Parlant de cette distinction importante, Cybole examine en particulier chacune des quatorze accusations, et il montre sans peine qu'il n'y a pas ombre d'hérésie dans les prétendus crimes de mensonge, superstition, fourberie, trahison, orgueil, cruauté, révolte ou autres qui constituent tout le fond de cet inique procès.

Puis, entrant dans le vif du débat, Cybole aborde la question, encore agitée aujourd'hui, du surnaturel des apparitions que les juges de la Pueelle d'Orléans attribuaient au démon, comme les rationalistes de notre temps les attribuent à des hallucinations. L'argumentation du chancelier est plus serrée ici que précédemment. Il a soin de poser les principes théologiques qui régissent encore actuellement la matière1, distinguant trois signes à l'aide desquels on peut reconnaître la vérité ou la fausseté des apparitions, leur origine divine ou diabolique.

Elles sont bonnes et vraies : 1° quand la personne qui est l'objet de ces manifestations célestes reste humble, simple,

1. Nous suivons ici le texte complet récemment publié arec beaucoup de soin par M. Lanéry d'Arc, qui nous a permis de le reproduire (tans nos documents annexes.

2. V. les Panégyriques de Jeanne d'Arc, et en particulier Les Apparitions libératrices, de Mgr d'Hulst. — Y. aussi la Mystique divine, de M. Ribet, de Saint-Sulpice, t. II, p. 97, 246; K UI, p. 62. — S. Lace, Jeanne d'Arc à Domremy, en. y.

bonne, obéissante à ses pères selon la chair ou selon l'esprit, en un mot vertueuse et fidèle à ses devoirs; — 2° quand l'apparition trouble, effraie d'abord, puis réjouit et console ensuite ; — 3° quand elle pousse à accomplir des actions bonnes, louables, honnêtes, justes, utiles en soi, quoiqu'elles ne le semblent pas au premier abord. Le consulleur appuie cette théorie sur l'enseignement de l'Écriture sainte et des Pères de l'Église. Il conclut, tout en réservant à Dieu seul le droit de se prononcer sans erreur sur ces sortes de faits, que, d'après les réponses et les aveux de Jeanne d'Arc à des interrogatoires pleins de finesse, d'habileté, d'astuce, comme d'après ce que l'on sait de sa vie, ses apparitions étaient bonnes dans leur objet, leur forme et leur but.

Dans leur objet : elles s'adressent à une jeune fille de treize à quatorze ans, sage, modeste, humble, pieuse, soumise à ses parents, d'une réputation inattaquable. Elle est si loin d'être présomptueuse qu'elle hésite à obéir aux voix célestes, parce qu'elle ne se croit pas capable d'accomplir la mission qui lui est confiée. Dans la forme: les apparitions l'effrayent d'abord, ainsi qu'il arriva à la Vierge de Nazareth, puis la rassurent et la réjouissent, quand elle voit que Fange et les saintes ne lui donnent que de bons conseils, ne lui tiennent que le langage de la vertu, l'encourageant à rester toujours bonne, pure et vertueuse. Enfin, dans leur but: tout y tend au bien, à la délivrance d'un peuple malheureux et opprimé. Ici, le consulleur va au-devant de l'objection qui observe que sauver les Français c'était perdre les Anglais, chrétiens comme eux. Il y répond en rappelant que la guerre juste est approuvée de Dieu, que, dans ce cas, la perte des ennemis n'est pas le but, mais un accident de la guerre, et que, d'ailleurs, les voix célesles ne disaient pas à Jeanne de tuer les Anglais, mais de les chasser, de les bouter hors de France. Il n'y a là rien de cruel ni d'impie.

Ainsi le chancelier Cybole réhabilite l'héroïne en réduisant à néant les accusations portées contre elle, et surtout les deux principales, autour desquelles gravilait toute la procédure : Vhérésie et la sorcellerie. 11 établit que Jeanne d'Arc était une croyante et une voyante dans la plus religieuse et la plus

haute acception de ces mots qui seuls peuvent expliquer et caractériser sa mission. Il terminait en faisant ressortir l'incompétence du tribunal.

Nous ne suivrons pas Çybole dans tous les détails de sa consultation; on les trouvera à la fin de ce volume. Relevons seulement un argument qui permet, non pas de justifier l'Université, mais de plaider les circonstances atténuantes en sa faveur. Nous avons vu à quelle misérable condition elle était réduite sous la domination anglaise : ses meilleurs et principaux membres étaient en fuite, comme Gers on, ou en prison, comme Basset, et ceux qui restaient cédaient à la pression exercée par les docteurs bourguignons et anglais, qui leur faisaient la loi. Cauchon, le Conservateur des privilèges apostoliques de l'Université, grâce au crédit dont il jouissait auprès de l'étranger, avait, au sein de la corporation, des intelligences, dont il se servait pour former son opinion et Tamenerà se prononcer dans un sens hostile au roi de France et à la Pucelle d'Orléans. Il lui fallait cet appui pour arriver à une condamnation qui lui permettrait de satisfaire ses ambitieuses convoitises. On sait, eu effet, que l'évêque de Beauvais, pour prix de ses lâches complaisances, attendait le siège archiépiscopal de Rouen qui faisait du titulaire un primat de Normandie. Aussi n'épargna-t-il rien pour tromper l'Université sur le compte de Jeanne d'Arc, en excitant ses haines, en tronquant ou altérant les pièces du procès, afin de présenter l'accusée sous le jour le plus défavorable.

C'est ce que dit formellement Robert Cybole : « Dico « rursutn quod non constat per processum quod talis pro- « cessus aut quod seriatim omnes inlerrogationes aut omnes « responsiones dictas JohannaB fuerint transmisse ad praedic- « tam Universitatem, sed tantum quidam articuli in quibus « cum irreverentia omni notoria état discrepantia ad suas con- « fessiones seu responsiones, prout liquido patere potest per •< inspectionem articulorum eltotius processus1. »

1. Pour honorer la mémoire des courageux universitaires qui prirent la défense de Jeanne d'Arc, nous reproduisons ci-contre le dessin de

D'après cette courte analyse de la consultation du chancelier de Paris, on peut voir combien est excessive l'appréciation d'un récent historien de Jeanne d'Arc qui a prononcé ce jugement1. « Un cinquième mémoire, asse% médiocre, malgré ses allures doctorales, était l'œuvre de Robert Cybole, chancelier de l'Université de Paris. C'était une consultalion théologique élaborée dès 1453, et à laquelle l'auteur a fait d'amples retouches avant de l'envoyer aux juges du procès de réhabilitation. » Il se plaint aussi que les mémoires des docteurs sont d'une extrême sécheresse, ne donnant aucun détail sur la vie de la Pucelle et se bornant à ergoter sur son orthodoxie. Cet écrivain, d'ailleurs bien intentionné pour l'héroïne, oublie que ces docteurs, comme le remarque si justement M. Lanéry d'Arc1, « n'étaient consultés qu'au point de vue dogmatique et n'avaient point à s'occuper de questions de fait, ni à se laisser aller à leurs sentiments; ils devaient juger avec leur raison, et non avec leur cœur ». Nous ajouterons que, le procès de la Pucelle roulant tout entier sur son orthodoxie, il fallait bien défendre dans sa cause ce qui était le plus vivement attaqué. Un avocat consultant, interrogé sur une procédure inique, avant de s'apitoyer sur la victime, doit s'efforcer de montrer qu'elle est injustement condamnée. C'est ce qu'ont fait les docteurs de l'Université, c'est ce qu'a fait en particulier Cybole, et, si son sévère critique a lu jusqu'au bout le plaidoyer qu'il nous a laissé, il a dû s'apercevoir qu'à la fin, emporté par la grandeur de la cause, le défenseur s'anime et célèbre cette femme admirable, qui, à l'exemple de Judith, a délivré sa patrie du joug de l'étranger et rendu la France à ses glorieuses destinées.

En 1453, nous voyons que Cybole est attaché à l'Église

M. Lameire, qui représente Oerson, le livre de V Imitation à la main, participant au triomphe de la Pucelle d'Orléans. Elle traîne un drapeau anglais d'une main, et de l'autre tient la couronne de France, qu'elle a reconquise.

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