PASSAGE CHOISEUL, 23-3I MDCCCLXXXIX
GORDOi^T AB30TT
Après 23 ans..
f UL drame ne fut mieux dénommé que celui-ci, vraiment. Il date de iSôf et, quoique né depuis vingt-trois ans révolus, il ne verra que ce soir la lumière de la rampe, après avoir si longtemps croupi dans les ténèbres de mes cartables. Avant de révéler comment il en fut ôté, j'éprouve le besoin d'apprendre à quiconque s'intéresse aux choses d'art de quelle façon il fut conçu, prémédité, perpétré,., comme un crime. En France, à cette époque, on prévoyait déjà Kœnigraetz et Sadowa, peut-être même Wœrth, Spikœren et Sedan. Or, j'étais de ceux-là qui pressentant l'invasion imminente de l'Allemagne ou plutôt de la Prusse en étaient tout préoccupés et l'idée de protester contre les guerres périodiques décrétées par le tyran intronisé, m'était venue à propos de celle du Mexique, entreprise
uniquement pour satisfaire les intérêts des complices du coup d'État, entre autres le plus coupable et le plus intelligent de ces aventuriers, le comte ou le duc de Morny, demi-frère de l'Empereur, rien de Louis de Hollande et tout d'Hortense de Beauhamais avec la coopération de l'amiral Verhuell ou de n'importe qui. Donc, absorbé par « la plus grande pensée du règne», je me réfugiai dans un village, aux environs de la Capitale, où je composai d'abord Dux, en* l'honneur de mon maître Charles Baudelaire que déjà la misère et la mort harcelaient sans merci ; puis, ayant produit cette page assez ardue, je me recueillis, et, par un soir d'automne, au coucher du soleil, étant assis sur la route d'Enghien-les-Bains à Montmorency, sous les deux saules évidés où jadis Jean-Jacques, alors l'hôte de M">« d'Épinay, si souvent avait médité ses courageuses Confessions qui le ravalent à la fois et l'honorent, entre ces arbres jumeaux qui n'existent plus aujourd'hui, car le plus inepte et le plus sacrilège des conseils municipaux les fit abattre sous prétexte d'aligner la voie vicinale, en mon cerveau surgit le spectre d*un certain Pierre Eloy, paysan originaire du Rouergue qui, naguère, afin de soustraire son unique fils au service militaire, s'était jeté dans le puits de sa borde. Ah ! j'avais un sujet. Il s*agissait de le traiter en poète et non pas à la façon d'un feuilletonniste qui en eût tiré cinq ou six actes et vingt tableaux sans queue ni tête ou quelque roman de cinquante à soixante mille lignes en dix ou quinze parties. En un clin d'œil, le plan de cette œuvre, excessivement simple et d'ailleurs fourni par la réalité, fut bâti. Mais
comment écrire cette tragédie rustique ? En vers ou bien en prose ? Ah I telle était la question. En ce temps-là, je n'avais encore publié que les Martyrs ridicules y un médiocre essai dont je ne m'enorgueillis jamais, et si la Fête Votive et le Bouscassiè qui, si j'en crois Hugo, Barbey d'Aurevilly, Jules Janin, Pierre Dupont, Alexandre Dumas père, Jean Sergiewitz TourguéniefF, Prosper Mérimée, Paul de Saint- Victor, Théophile Gautier, Leconte de Lisle, Veuillot, Concourt, Gustave Flaubert et tutti quanti, dont je compulse la correspondance, devaient un peu plus tard fonder ma réputation littéraire en dépit de tant de fruits secs, piliers de brasseries et qui cependant triomphaient quoiqu'ils n'eussent rien engendré, car les eunuques sont éternellement stériles, étaient déjà parachevés, ils n'étaient connus que de quelques confrères à qui j'avais touché deux mots de mon projet dramatique. <c Oh I gardez-vous bien, s'écrièrent tous ces excellents camarades dont plusieurs me flattaient en me donnant le titre de capitaine ou de général que je n'avais pas encore conquis (s'ils ont oublié cela, je suis à même de leur rafraîchir la mémoire, avec d'innombrables pattes de mouches et force jambages d'éléphant à l'appui I) gardez-vous bien de parler la langue des dieux à laquelle vous n'entendez goutte et contentez-vous de celle des hommes du peuple que vous maniez à merveille ! » Ils avaient peut-être raison, ces jolis cadets, bien que j'eusse martelé nombre de sonnets, entre autres ceux-ci qui m'avaient valu mille éloges sincères ou non, car débrouiller la pensée de ses émules n'est point aisé :
que je ne transcrirais pas ici, car il a figuré dans les colonnes de cent journaux politiques ou littéraires, ainsi que récemment dans V Anthologie de mon vieil ami, l'éditeur Alphonse Lemerre; ensuite celui qui suit, moins connu, je suppose :