‹ L'ancien: drame en un acte, en versChapitre 2 sur 31 · ELLE · texte numérisé non relu

ELLE

Plus vous la cotnbatte:^, plus via tendresse augmente, Allei ! vous az'q; beau me dire son passé.

Me répéter, méchants, que sa gorge est charmante. Qu'on y trouve un satin que vos doigts ont froissé.

Je reste où mon àtnour tranquille s'alimente ! Son corps impérial, vous Vave\ encensé.

Mais qui donc, parmi vous, a fait d'elle une amante Et battre à V unisson son cœur alors glacé ?

Arrivé le dernier et trop tard dans sa vie.

Après avoir beaucoup gémi, beaucoup pleuré.

Sans crainte et sans espoir, muet, je l'ai suivie.

J'aime comme un enfant son sein déshonoré; Dites, si vous voule:(, qu'elle est très belle, nue; Moi, je vous répondrai que, seul, je l'ai conntie!

on les crut sur parole; oui, je les crus, ces bons drilles; et, non sans avoir hésité quelque peu, je me déterminai brusquement à suivre leurs conseils. Hé, mais voilà ! Les

premières lignes que je traçai rimaient et rimaient obstinément. Telle assonance en amenait une autre toute pareille, et j'avais beau m'évertuer à les effacer, il n'en restait pas moins une foule d'hémistiches et d'alexandrins involontaires en ma prose, en sorte que, bon gré mal gré, je dus revenir sur ma décision, et, ma foi, trois semaines après, l'Ancien^ à qui j'avais bien coupé le fil de la langue, était là debout, devant moi, pérorant tantôt à la manière des classiques héros de Racine et de Corneille que j'avais imités à mon insu :

Français faime la France, et fils j'aime mon père!

et tantôt à la guise des personnages romantiques d'Alfred de Vigny, de Dumas et de Victor Hugo, mes devanciers dont je m'étais en province, à Paris, ailleurs et partout, beaucoup nourri :

... Oh! non, la, branche Ne vaudra jamais V arbre auquel elle s'emmanche !

Hélas I ô pauvre petit ! élaborer une pièce tragique, fût-elle en un seul acte ainsi que la tienne, est chose plus ou moins facile selon le tempérament de l'auteur, oui, mais la caser ^ oh ! c'est une autre paire de manches, et je ne tardai point à m'en apercevoir. Un gros industriel avec qui j'étais en relations, grâce au hasard qui peut-être est la seule providence des gratte-papier et de tous leurs congénères, m'ayant proposé de remettre mon manuscrit à M. Got, de la Comédie Française, je m'empressai de le lui confier, et ce bourgeois, à peu près

illettré, s'acquitta si bien de son mandat qu'une quinzaine de jours plus tard, il entra chez moi comme une bombe et s'écria : « Le grandissime sociétaire vous attend chez lui, demain. » — « Où donc? » — « A Chaillot, ou non loin de là du moins, à côté de l'Arc de Triomphe, avenue de la Grande-Armée, à Neuilly, dans son domicile, avant midi. » Tout feu, tout flamme, vingt-quatre heures après cette brève conversation, je bondis à la gare d'Enghien et du hall dans un wagon, et siffle, roule, locomotive, en route pour Paris ! et puis, à moi l'omnibus qui mène du boulevard de Strasbourg au faubourg en question... Il me reçut assez courtoisement, l'illustre acteur, dont l'accueil très sec, cependant, très réservé, m'avait tout de suite refroidi, a Jeune homme, me déclara-t-il incontinent en se grattant le nez, un nez assez volumineux et légèrement cramoisi dont la généreuse nature l'a pourvu, jeune homme, votre drame n'est pas du premier venu, mais il est impossible, absolument impossible, chez nous autres qui, vous ne l'ignorez pas, sommes les comédiens ordinaires de Sa Majesté. » — a Voire extraordinaires!» rfpostai-je ahuri. — « Comment diable, reprit mon interlocuteur aussi glacial qu'une douche d'eau souterraine et tout hérissé, nous serait-il permis à nous, à nous autres, de déclamer ce distique en présence de la cour impériale, et même en son absence :

Ah ! les entailles Qtie Von fait à ta peau bise, mon laboureur, Il se fout bien de ça, là-haut, ton Empereur !

ce 11 est d'ailleurs évident que jamais, non, jamais, la censure ne laisserait passer une telle offense à notre auguste souverain. » — « Oh ! qu'à cela ne tienne, soupirai-je à demi gelé, je modifierai, s'il le faut, ce passage fort aisément; tenez, ainsi :

Lis entailles Que Ton fait à ta peau bise, mon caporal, Il se rit bien de ça, là-haut, ton général !

et personne n'y trouvera plus rien à redire !» — « Une minute ! Il n'en va pas de la sorte... Attendez un peu ! poursuivit mon invraisemblable vis-à-vis, il y a dans votre petite machine, en outre, une masse de termes que, dame! moi, je condamne. En général, les rustres ne disent pas comme les vôtres : fallait f^^^K mais f irons ^f allons, j> — « Oui, c'est vrai dans les livres et les livrets, mais non pas ailleurs, au cabaret ou sur lés mails. » — « Erreur, erreur, monsieur! Us ne jargonnent nulle part à l'instar de vos créatures ; exemple :

Ils diront, nos soldats, qui me verront finir :

Celui-là mourut, brave, avec le souvenir

De sa maîtresse au cœur et son nom sur les lèvres t

A mes yeux, il serait préférable que votre jouvenceau s'exprimât autrement. Oui, peut-être, comme cela... S'il vous plaît, attention !

Ils diront, ceux qui me verront tomber :

Celui-là mourut très bravemettt avec le portrait De sa maîtresse sur son cœur et son nmn dans sa bouche !

En vérité, ça vaudrait beaucoup mieux ainsi. » — « Je n*en disconviens pas; seulement il y aurait quelques pieds de trop ou de moins dans les vers corrigés de la sorte et point de rimes. » « Ho I la rime, à moi, ça m*est égal, et les pieds, ô mon Dieu!... qu'il y en ait quinze ou vingt, ça ne tire pas à conséquence. Interrogez là dessus X, il vous répondra. Vous le connaissez, n'est-ce pas? ce maréchal de la littérature et ce parangon du théâtre. On prétend que beaucoup de ses vers sont faux et ses rimes insuffisantes. En sont-ils moins bons et ne résonnent-elles pas aussi bien, dites ? » Surpris, stupéfait d'entendre gloser comme cela l'un des princes de la scène, qui depuis a cent fois prouvé, pardieul surtout dans le Roi s* amuse y le mépris qu'il professe pour les règles de la versification et de la prosodie, je le saluai respectueusement et me retirai, chantonnant in petto t

C'est un sorcier, ma chère.

Un sorcier de mille ans, Qui fait très honne chère '

Grâce à tous ses talents !

Il enseigne VUstoire, Dinmnches et Jeudis, Avant comme après boire.

Exclu du Paradis.,. .

Sept à huit heures après mon inoubliable entrevue avec ce magicien hors ligne, r Ancien rentra dans le néant d'où ce jourd'hui, fin février 1889, il n'est pas encore

sorti de nouveau. Beaucoup d'eau depuis a passé sous les ponts de la Seine. En 70, la guerre éclata, puis vint la Commune; en 71, je me mariai, et j'avoue que jamais je ne m'étais vanté d'avoir procréé ce mort- né, non pas même à ma femme qui m'adressa vers la fin de 79, en Belgique, où je voyageais alors, un billet tout-à-fait imprévu. « Sont-elles de toi, mon ami, ces feuilles jaunes comme de l'ambre que j'ai trouvées au fond de la vieille malle de ton père où sont entassés tes papiers? Elles me plaisent fort et je les ai montrées à ton ami Daudet qui, la semaine dernière, vint ici me voir avec sa dame et son blondin. A mon avis, m'a-t-il écrit hier, c'est un des plus beaux morceaux de mon vieux camarade, votre mari, qui ne m'en avait jamais entretenu. Demain, j'apporterai cette œuvre à Porel qui, certainement, la jouera sans délai. » Le directeur de l'Odéon ! Ah ! je le vis un soir, entre onze heures et minuit, et pendant le dernier entr'acte de je ne sais plus quelle pièce, en son cabinet, je dépouillai mon ours devant lui. Religieusement il m'écouta, cet arbitre expert, affublé d'un costume moyen âge : haut-de-chausse, pourpoint et toque à plumes, et je ne sentis que ce soir-là l'intensité de Vhorresco referens. « Hé, monsieur, hognat-il épouvanté quand j'eus terminé mon débit, il n'y a là ni drame ni comédie; un dialogue entre quatre personnes, voilà tout, et qui n'offre réellement aucun intérêt. » Et je crus démêler dans le vague verbiage de ce gentilhomme de coulisses qu'au surplus j'insultais au patriotisme du Peuple souverain. Or donc, en 1866, ce dramicule outrageait l'Empereur, et la Nation en 1880. Aussitôt je

lO L ANCIEN

pris mon chapeau sans mot dire et décampai fier comme Artaban. 11 ne me restait plus qu'à détruire ce fruit sans saveur ou, du moins, à l'enterrer, et c'est à quoi je me résolus illico. L'an passé, je l'exhumai pourtant afin d'en extraire quelques pages qui parurent au Figaro sous le titre de Rachat et figurent aujourd'hui sous celui de Cœurs d^Or, dans un de mes recueils de nouvelles : Ra c a, publié naguère par la maison Dentu. Si MM. Antoine et Mévisto ne s'étaient pas rendus chez moi le 30 septembre dernier afin d'entendre la lecture d'Ompdrailles^ le Tombeau des Lutteurs, un grand drame en prose, celui-là, dont Sarah Bernhardt, la charmante, la terrible girouette de chair humaine qui tourne au vent de tous ses caprices, on me l'avait bien prédit, hélas! s'était éprise et déprise en un clin d'oeil, et que je ne leur eusse pas parlé de l'autre, le petit, versifié, qui tombait en poussière au fond de son cercueil, il est probable qu'oncques mortel n'eût jamais ouï sur les planches la moindre tirade de mon vénérable Ancien, lequel ne rappelle en rien aucun opéra comique ou non avec ou sans ré, mi, fa, sol, la, si do, ni la moindre féerie où la mignardise le dispute à l'insanité, ni même une déjection quelconque des scatologues d'aujourd'hui. Bref, enfin, il fera tantôt son apparition en ce monde à huit heures de relevée et demain, ceux qui auront assisté la veille à ses faits et gestes, en jaseront, de cet éphémère, à leur gré. De deux choses Tune : ou les chevaliers de l'éteignoir (il en existe encore quelques-uns trop hués et conspués, les doux apôtres !) l'étoufFeront sous leurs boisseaux ou bien les bruyants trompettes de la renommée si désintéressés,

est-ce pas ? l'exalteront jusqu'aux nues, et j'y compte un peu, car aujourd'hui, sous la troisième République, que Dieu garde ! (elle en a fort besoin), il n'est pas un citoyen qui ne s'immole avec transport à la gloire d'autrui. Non, non, le temps où sévissait l'anthropophagie n'est plus, et du Nord au Midi, dans notre France, au ciel de l'art, ne plane-t-elle et ne rayonne-t-elle pas, la pure, la blanche, la sainte Fraternité?...

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