SCÈNE X
PIERRE
Très bien lancé, ma bru; ça, baise-moi, ma fille, O ma fille!...
// V embrasse éperdu.
SCÉS^CE X
Les Mêmes, JEANNE, JEAN.
JEAN^ /7 est vêtu d*une veste de bure grise à courtes basques et porte, par-dessus ses pantalons de toile, des guêtres de basane, montant jusqu'aux genoux; il est coiffé d'un chapeau de feutre noir à larges ailes et bas de calotte, absolument pareil à celui dont se couvrent les villageois de Rosa Bonheur; un bâton noueux est posé sur l'une de ses épaules, en travers, et ce rotin passe entre les quatre bouts noués d'un mouchoir blanc, renfermant des hardes; il s'adresse à Jeanne arrêtée sur le seuil de la maison*
Excusez, s'il vous plaît, j'ai raison :
Ne bougez plus. Pourquoi sortir de la maison?... . Tout cela, c'est certain, m'assassine et vous tue. Mienne.
JEANNE
T'accompagner dehors, quoique abattue, Brisée, est mon devoir ! et je fais mon devoir.
JEAN, résigné.
Hé bien 1 faites.
// se retourne et voit Pierre qui le contemple avec adoration.
Vous, père, ici ?
Pour t'y revoir !
Tu me croyais en train de cheminer sans cloute; On se trouvait trop seul au loin... et je redoute La solitude.
jlprês un long abattement, avec transport.
Jean, mon fils unique, enfant Que je voudrais savoir régnant et triomphant. Embrasse-moi !... je plie enfin; vois-tu ?... je plie; On est très âgé, mort presque ! . . . je t'en supplie. Accole-moi !... Tes bras tout autour de mon cou!... La nuit est là, lourde et noire...
// tressaille et jette des regards effarés autour de lui.
Où suis-je donc?... où?
Je ne vois qu'une chose, et cette chose est telle Que mon être est en proie à la transe mortelle. Mon bâton de vieillesse; il s'en va!... je le perds Et je perds tout avec lui, tout. Ah ! que mes pairs Sont à plaindre !
Sur le point de s'affaisser sur lui-même, il se redresse tout à coup, plein d'énergie.
set NE X 6f
Debout! Il faut, coûte que coûte, Que cela soit; cela sera.
A Jean^ qui s* efforce de placer un mot.
Silence ! écoute La parole secrète et chaude de mon cœur :
Si dur que soit le sort, tout brave en est vainqueur ; Écoute-moi, chéri, mon garçon ; si le Maître Qui nous gouverne tous, veut jamais te soumettre A l'épreuve terrible où je suis condamné.
Dis à ton propre fruit, prêt à mûrir, et né De ta sève, qu'il est tout naturel qu'un père, En dépit de son rêve et quoi qu'il en espère. Donne cent fois sa vie et sombre tout à fait Pour asseoir le bonheur de celui qu'il a fait. Adieu, fils, maintenant, adieu I
JEAN
Vous dire adieu ?
Je vous dis : « au revoir ! » ô mon père. et mon Dieu !
PIERRE
Ce sont bien des adieux, chair de ma chair; ah ! songe Que mon amour pour toi ne fut point un mensonge; Adieu ! mon sang, adieu I... Tout mon corps te bénit, Vis en paix un jour, là, mon enfant, en ce nid... Adieu, vous tous...
// embrasse une dernière fois son fils ^ et, tout chancelant, il va s'appuyer à la couronne du puits.
JEANNE
Je suis crucifiée !
JEAN, agenouillé aux pieds de Jeanne,
O sainte, De couteaux transpercée et d'aubépines ceinte. Vous aussi bénissez-moi, maman.
JEANNE, x^ laissant tomber dans les bras de Seconde»
Quelle croix I O quelle croix! Jésus!...
PIERRE, penché sur le puits, se redresse.
Heureux, oui, tous les trois !...
// hésite. En avant, marche, infirme ; amen!
H tend les bras vers sa famille, et, s* étant juché sur le bord de la margelle, il se précipite ; on entend le bruit de sa chute.
SECONDE, j'ai soutient Jeanne, tressaille de tout son corps.
Miséricorde!
Ce bruit?...
TiEKKiE,au fond du puits.
Ah !.. . Jean I
JEAN, entraîné par sa mère auprès du puits.
Mon père!